HISTORIQUE
On peut dire que depuis fort longtemps, les auteurs ont mentionné que les troubles de la fonction urinaire peuvent être accompagnés de désordres cérébraux ; c’est ainsi que nous lisons dans les œuvres d'Hippocrate, la phrase suivante : Prorrhétiques, 120 « La rétention d'urine, surtout quand elle s'accompagne de céphalalgie, a quelque chose de spasmodique; dans ce cas, la résolution des forces, avec état soporeux, est fâcheuse, mais non pernicieuse. Cet état de choses ne présage-t-il pas le délire ».
Arétée parle aussi des accidents cérébraux qui peuvent survenir dans le cours des néphrites.
ne
Plus tard, Baiïllou, Van-Helmont, Montano, Morgagni, signalent les convulsions et les accidents cérébraux. Ce dernier auteur même attribue au sang une influence délétère sur les centres nerveux. Quand un calzul s’est arrêté dans sa marche, dit-il, il peut en ré-
sulter un obstacle à l’excrétion de l’urine, et alors « minus proptereà serum inutile e sanguine eliminatur, ita
hoc redundare in cerebrum potest. »
En 1777, Cotugno découvre l’albumine, mais il faut arriver jusqu'à Bright (1) pour voir les auteurs décrire l’urémie, et commencer à édifier de nombreuses théories afin d'expliquer les différentes perturbations que cette intoxication amène dans l’économie.
Bright, Christison, et Gregory, (2) en 1829, Arthur Wilson, (3) Rees en 1833, remarquent chez les albuminuriques la tendance à certains accidents cérébraux; ces deux derniers auteurs expliquent ces phénomènes par la présence de l’urée dans le sang et par le défaut d’albumine.
Ces phénomènes n’avaient point échappé à l’attention des chirurgiens, Chopart les signale dans ses ouvrages et nous lisons dans le traité des maladies chirurgicales de Boyer : «lorsque la rétention d'urine dure plusieurs jours, la métastase de la matière urineuse sur le cerveau produit le coma, le délire, les convulsions.
En somme, tous ces auteurs ne parlent du délire qu’incidemment.
En 1839, Addison (4) fait des accidents cérébraux dans
(1) Bright, Guys Hosp. report, London 1827.
(2) Gregory, The. Edimb.and. Surg. journal1838.
(3) Wilson. London. med, Gaz, 1833.
(4) Addison, Guy’s Hôpital, report n° 8, 1833.
de
la néphrite une étude approfondie. Il les résume ainsi: hébétude de l'esprit, lenteur, paresse à semouvoir, somnolence, vertiges, diminution de la vue, céphalalgie, attaques plus ou moins violentes de stupeur passagère, intermittente ou permanente, suivie ou non de coma ou de convulsions. Cet auteur parait déjà s'être appesanti plus queses prédécesseurs sur les phénomènes psychiques.
Vers la même époque, l'attention des médecins français est attirée sur cette question par les travaux parus en Angleterre. Martin Solon (1) publie son traité sur l’albuminurie, Rayer, (2) son Traité des maladies des reins (1841) un peu plus tard (1847, Piorry, (3) dans ses cliniques, décrit les phénomènes observés dans les néphrites, et emploie le premier le terme d’urémie.
En 1852, Lasègue (4) publie dans les Archives de médecine un mémoire sur les accidents cérébraux dans la maladie de Bright. Il arrive à conclure que le délire, bien que moins commun que les convulsions et le coma, n’est pas très rare, surtout à la période terminale de la maladie. Il peut résumer à lui seul tousles accidentsnerveux, et au lieu de l’incohérence placide des individus affectés de coma, se montrer avec le caractère dela manie aigué. Suivant Laségue, «il faut bien considérer que ce délire peut être dû à diverses circonstances. On sait, dit-il, combien l’albuminurie est fréquente chez les ivrognes et
(1) Martin Solon de l’albominurie 1838.
(2) Rayer traité des maladies de reins 1841.
(3) Piorry (méd. clin. 1847.
(4) Lasègue, des accidents céribreux dans la maladie du Brigh Arch. mèd. 1852,
quelle influence l'abus des boissons exerce sur lintelligence; en outre, la plupart des albuminuriques délirants sont atteints de désordres graves de la respiration et de la circulation qui suffisent à provoquer les formes de délire qu’on observe ».
Signalons ensuite la thèse de Cahen (1853), celle de Piberet (1855), (1) la thèse d’agrégation de Lorain (1860) (2). Cette même année, Aran, dans ses lecons, décrit fort bien le début ainsi que la marche de l’urémie. Dans la forme chronique, on constate de la céphalalgie qui peut devenir atroce, térébrante, de l’inaptitude aux travaux intellectuels, de l’incohérence des idées, de la torpeur intellectuelle. La forme aiguë affecte quatre modalités différentes, parmi lesquelles la forme délirante ne le cède pas en gravité aux trois autres. Aran en rappoïte un exemple.
Dans sa thèse de Strasbourg (1860), (3) Cahours expliquepar la pléthore aqueuse les accidents urémiques.
Trois ans plus tard, paraît l'excellente thèse d’agrégation de M. Fournier (4).
Cet auteur nie la relation que beaucoup auraient dit exister entre la diminution de l’anasarque et la production de phénomènes nerveux ; il rapporte en outre plusieurs cas dans lesquels des attaques épileptiformes parurent avoir un heureux effet sur la marche de ia maladie.
(1) Piberet, th. de Paris 1855.
(2) Lorain, th. agr. Paris 1860.
(3) Th. de Strasbourg 1860.
(4) Fournier, Th. agrég. Paris 1863.
des
Patay (1865). (1) Hubert (1864), (2) Tissot. (1868), (3) Monod (1868), (4) Levavasseur (1869), (5) Mohammed Off (1870), (6) Carette (1871), (7) Guyader (1872), (8) Halsey (1872), (9) Cécile (1873), (10) signalent tous le délire comme un accident possible, mais rare, de l’urémie, ce qui semble indiquer qu’ils s’éloignent de l'opinion antérieurement exprimée par Lasèégue. Nous publions plusieurs observations qui sont tirées de leurs différents mémoires.
Huberi a rapporté plusieurs observations prises dans des auteurs anglais. Nous regrettons de ne pas avoir pu cnibrétrouverule texte Voicis ce qu'en tditmEUbertr: « M. Burnett cite un cas de folie à double forme dans lequel on trouvait de l’albumine dans l'urine; la disparition de lalbumine précédait le retour à la santé. L’albuminurie semblerait donc n'être pas étrangère à la production de la folie puerpérale.
Halsey insiste particuliérement. sur le délire qui peut suivre la néphrite dans la scarlatine. & Il est, dit cet auteur, tantôt gai, bruyant, tantôt triste, tranquille, monotone ; le malade marmotte incessamment des paroles incohérentes et confuses; ce symptôme est quelquefois accompagné ou précédé d’un embarras de la parole.
) Patay, th. de Paris 1865.
2) Hubert, th. de Paris 1864.
8) Tissot. th. de Paris 1769.
(4) Monod, th. de Paris 1868.
(5) Levavasseur, th. de Paris 1869.
(6) Mohammed Off. th. de Paris 1870.
(7) Carette, th. de Paris 1871.
(8) Guyader, th. de Faris 1872.
(9) Halsey, th. de Montpellier 1873.
(10) Cécile, th. de Paris1873.
Trousseau, dans ses cliniques, signale la relation entre la manie puerpérale et l’éclampsie suivie de délire. Il donne une observation que nous reproduisons. Il signale en même temps la coïncidence fréquente entre les attaques d’éclampsie et la paralysie; cette dernière est produite par une hémorrhagie méningée ou parenchymateuse. Trousseau n’est, du reste, pas le seul à signaler la fréquence de l’hémorrhagie cérébrale dans la néphrite.
Durand-Fardel (1) décrit comme il suit le trouble des dispositions morales et affectives chez les albuminuriques.
Ce qui caractérise l'invasion, c’est une torpeur physique et intellectuelle, le malade devient plus paresseux et moins actif, il ne se meut qu'avec lenteur, et en quelque sorte à regret, son intelligence est moins active, ses idées moins nettes, le caractère même semble parfois changé, et l’on remarque une singulière indifférence du malade pour ceux qui l'entourent. Cette langueur, cette apathie se trahissent sur sa physionomie qui perd son expression habituelle ; ses traits sont comme pendants, le regard vague et incertain.
M. Charcot prétend que ces troubles nerveux se rencontrant surtout chez les malades qui ne présentent pas d'hydropisie, il faudrait admettre qne l’œdéme s’est localisé dans le système nerveux, comme on le voit souvent n’envahir que des régions très limitées du corps, c'est aussi l’avis de Frérichs.
M. Gubler, dansle dictionnaire des sciences médicales, et M. Jaccoud, dans le dictionnaire de médecine et chi-
(1). Durand-Fardel, traité pratique des maladies chroniques.
rurgie, signalent aussi le délire qui survient quelquefois dans le cours des néphrites.
En 1870 et 1871, MM. Potain et Peter décrivent le délire de l’urémie. M. Peter cite dansunelecon un cas assez intéressant : c’est celui d’un malade qui, au début de la convalescence d’une fièvre typhoïde, fut pris tout à coup d’un déiire à forme très aiguë ; ce symptôme fut attribué à la dothiénentérie, le malade mourut, et à l’autopsie on trouva une lésion avancée des reins; M. Peter fait remarquer à ce sujet qu'il faut être circonspect dans des cas semblables et ne pas rejeter trop facilement sur le compte de la fièvre typhoïde des accidents qui peuvent être dûs à une lésion bien différente survenue comme complication.
En 1873, M. Charpy, (1)dans sa thèse sur les délires aigus, décrit très bien la forme aiguë du délire urémique : « Ce symptôme, dit-il, qui peut éclater toutes les fois qu'il y a insuffisance de la sécrétion rénale, reconnaît pour cause les produits de désassimilation contenus dans l'urine. Tantôt il survient au milieu d’un coma qu’il interrompt momentanément par ses rêveries douces et monotones, tantôt, fait beaucoup plus rare, ilest la seule manifestation de l’urémie, et il revêt alors ou des allures tranquilles, où une forme maniaque ; à l’autopsie, on trouve rarement de l’hypérémie, quelquefois de l’œdème sous-arachnoïdien, le plus souvent on constate de l’anémie » ; le meilleur traitement : les affusions froides faites avec précaution, et les émissions sanguines locales ou générales, malgré l’anémie du malade.
(1) Charpy, th. de Paris 1873.
A la même époque, le docteur Jolly (1) publie quatre cas dont nous donnons la relation parmi nos observations, et M. Bourneville, (2) dans un travail sur la température dans l’urémie rapporte deux cas de maladie de Bright accompagnée de délire.
Nous trouvons dans le journal of mental science, juillet 1874,un mémoire dans lequellPauteur, Samuel Wilks, se demande si l’on peut attribuer à l’urémie des symptômes de manie; il rapporte plusieurs observations que nous avons traduites et dont nous donnons un résumé, mais il n’osepas conclure. Il n’a pas trouvé jusqu’ici dans les auteurs, un assez grand nombre d'observations
semblables ; il ne se croit donc pas en droit d'attribuer
la manie à l’intoxication amenée par la rétention dans l'organisme de produits excrémentiels destinés normalement à être éliminés par l'urine.
M. Grimshaw rapporte une observation d’urémie délirante : ce cas offre ceci de particulier, que le malade présente des symptômes de catalepsie.
Scholz de Brème, Marcus de Frankfort-sur-le-Mein, publient, sans grand commentaire, des observations que nous avons reproduites.
Lécorché, dans son traité des maladies des reins, note le délire comme un des symptômes de l’urémie: il peut, lorsqu'il se présente, n'être que l'expression prolongée d’une urémie délirante. Le plus souvent il est consécutif à la forme convulsive ; plus souvent encore, il semble intimémemernt lié à une éclampsie ue nature puerpé-
(4). Jolly, Berlin-Klin-Wocchem 1873, No 21.
(2). Bourneville, Etudes cliniques et thermométriques sur les maladies du système nerveux,
de RE
rale. C’est, d'après l’auteur, à cette variété dedélire qu'il faut rapporter bon nombre de ces manies consécutives aux couches; lorsque ces manies sont de natureurémique,
le plus souvent elles disparaissent avec le temps. Christison avait tenté d'expliquer l’intermittence des accès de manie par la rétention intermittente de l’urée dans le sang.
En 1878, Dieulafoy, (1) Redon (2) signalent le délire
.comme pouvant quelquefois se montrer pendant longtemps le premier et le seul symptôme de l’affection dans les formes frustes du mal de Bright.
La même année, Dieulafoy, dans un mémoire, Pissot (3) dans sa thèse, décrivent les troubles auditifs de la maladie de Bright ; ces symptômes coïncident souvent avec l'apparition de l’œdème; ils semblent liés à toutes les formes de néphrites, et suivant Rosenstein, ils seraient dus à l’œdème du nerf auditif intra-cranien. Mais remarquons en passant que ces deux auteurs ne parlent pas des hallucinations de l’ouïe qui peuvent survenir dans le cours des néphrites ; le docteur Doumergue qui, trois ans plus tard (1881), fait sa thèse sur le même sujet, est aussi muet sur cette question.
Dans sa thèse d’agrégation, le docteur Rendu (4) admet parmi les symptômes des néphrites chroniques un délire tranquille et monotone, qui s'associe fréquemment à de petites secousses musculaires, et aboutit à la stupeur finale. Mais le délire aigu, dans ces formes de néphrites
(1) Dieulafoy, gaz. hebd. 6 avril 1877 et 25 janvier 1878. (2) Redon, th. de Paris 1878.
(3) Pissot, th. de Paris 1878.
(4) Rendu, th. d’ag. Paris 1878.
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chroniques, est un accident rare ; il se montre plutôt dans les néphrites à marche rapide, celles qui succèdent à la fièvre scarlatine, par exemple. Cette affirmation nous parait à peu près conforme à ce que nous avons observé nous-même. |
En compulsant les observations de dothiénentérie, dans lesquelles on avait décourt beaucoup d’albumine pendant la vie, et de la néphrite après la mort, Petit (Pierre) (Th. de Lyon, 1881), trouve que tous les médecins ont noté dans ces cas que les phénomènes nerveux étaient plus graves ; l’auteur rappelle les leçons de Peter ; ilcite la thèse de Durand (Paris, 1877), qui rapporte que, dans les cas où l’albuminurie a été constatée, apparaissait bientôt le délire, une prostration extrême.
M. W. Berger, dans le Schm. JaharbB. d, CLXXX VI, p. 279), a publié ur mémoire sur les troubles intellectuels dans la néphrite chronique ; sa première observation a été empruntée à Alex. Hasbund; nous la repro duisons. Il cite les observations de Wilks, celles de Jolly et de Scholz, et une autre rapportée par Savage. Il insiste, sur la coïncidence des hallucinations visuelles et de la névrite optique ; il y aurait là, dit-il, plus qu’une rencontre fortuite.
Comme la plupart des pathologistes inclinent à penser qu'il y a dans l’urémie intoxication par rétention des produits de dénutrition, rien d'étonnant, dit M. Berger, qu’on trouve là, comme dans d’autres empoisonnements, des manifestations délirantes de divers ordres ; quoique ces troubles cérébraux dans la maladie de Bright soient assez rares, ils méritent, d’après l’auteur, de fixer l'attention.