Essai sur la classification des sciences
Toute science est un système de vérités générales. Chaque science est un tout, qui a son unité. Xn quoi consiste; et sur quoi se fonde. cette unité? La science totale est aussi un système cohérent. Ouelle est la place de chaque science dans la «cience totale?
Aristoté semble s*ètre avisé, le premier, que chaque science a son individualité; il s'est appliqué à les distinguer exacte-* ment les unes des autres et à écrire un traité spécial pour chacune d'elles. Bacon, d'Alembert n'ont pas songé à faire autre chose que des plans d'exposition, commodes pour le développement de leurs idées ; leurs classiGcations échappent à la critique par cette raison qu'elles n'ont aucua caractère de doctrine. Le problème qu'il s'agit de résoudre «dans ce livre ne paraît même pas s'être posé à leur esprit. C'est seulement en ce siècle que deux grands esprits, Ampère et Comte, ont envisagé le corps entier des sciences comme une sorte d'organisme et entrepris d'en décrire la structure.
Ampère a voulu transporter dans la logique la méthode de classification qui avait donné tant de clarté à la botanique et à la zoologie ; mais il a laborieusement édiûé un système très artificiel, dont il n'est resté que des vues de détaiL C'est qu'il n'existe, dans les sciences, rien de comparable à l'espèce biologique, caractérisée par la génération, par la répétition indéfinie d'un type organique relativement fixe. La science a plutôt des parties que des espèces.
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Bien qu'elle soit indiquée dans Desesrrtes S c'est à Auguste Comte qu'appartient l'idée de la hiérarchie des sciences ; cette idée s'est imposée et nous est devenue familière à tous ;mais le travail, est assez ancien déjà, et, à quelques égards, assez arbitraire, pour avoir besoin d'être revisé. Il y a lieu de revenir sur des obscurités, des inexactitudes, des omissions graves, et tel est l'objet du présent livre.
De telles recherphe» j(ije;pont pas oiseuses. II importe au progrès de chaque jsc,içnçe^/qi^çi ses méthodes soient bien définies, ses problèmes nettement, posés, et pour cela il faut se rendre compte de ses relations avec toutes les autres, et de ce qu'on peut appeler, par analogie, ^n position systématique. Pour le montrer, je me bornerai à dire comment j'ai été amené moimême à entreprendre ce travail. Je suis parti de l'économie politique, et en particulier du problème dit des richesses immatérielles. Je me suis convaincu que, si la science économique, fondée au siècle dernier, semble frappée d'immobilité, et n'a fait, depuis Ad. Smith et J.-B. Say, presque aucune acquisition vraiment importante, c'est qu'elle a fermé elle-même toutes les voies par où elle pouvait progresser, en se confinant dans l'étude des richesses matérielles. J'étais donc conduit à déterminer l'objet de la science économique, à la distinguer des autres branches de la sociologie ; j'arrivai ainsi à reconnaître une analogie frappante et nullement artificielle entre certaines lois économiques et certaines lois du langage. Bien plus, la logique elle-même m'apparut comme une branche de la sociologie. Il me fallait donc définir la sociologie, et je ne pouvais y réussir, cette science étant à peine née, qu'en tâchant de m'élever à une conception de l'ensemble de la science, et de fixer la nature, la signification et les limites de chacun des systèmes partiels dont se compose le système total.
Il est nécessaire de se spécialiser, il, n'est pas raisonnable de le faire d'une manière trop exclusive ; cela est même tout-àfait impossible quand il s'agit des sciences dites morales, sciences naissantes, dans lesquelles la difficulté de poser les problèmes est plus grande encore que celle de les résoudre. Il est alors indispensable de déterminer avec exactitude l'objet de sa recherche, sous peine de chercher tout à la fois, ce qui revient à ne rien chercher du tout. La réalité, étant indéfiniment complexe, peut être envisagée à des points de vue fort
(1) Préface des PiHncipes» ^
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différents : chacun de ces points de Yue suggère un problème distinct, qai n'a ni les mêmes données ni les mêmes inconnues. Distinguer ces points de Tue ou ces problèmes, c*esl faire la classiGcation des sciences.
Cette étude a, en outre, une portée plus générale» Considérer dans le système des connaissances humaines le plan d'ensemble et les grandes lignes architecturales, c'est s'acheminer vers la solution des problèmes les plus généraux, les plus inquiétants aussi, que Tesprit humain puisse aborder. Ce n'est pas, il est vrai, les résoudre ; c'est seulement les poser avec une précision qui ne peut être obtenue autrement. Le bénéfice, assurément, n'en est pas négligeable : Prudens guœs^ tio dimidum scieniiœesi.
En abordant les questions philosophiques de cette manière, on arrive à se convaincre qu'elles appartiennent toutes à quelqu'une des sciences positives. En dehors de la science, qui n'admet que l'évidence, il peut bien y avoir des croyances* légitimes ; il est même pratiquement impossible de s'en tenir à ce qui est scientifiquement établi. La science n'est pas «t ne sera sans doute jamais en état de se charger de la direction générale de la vie humaine. Qui n'a connu de ces hommes qui ont la manie de la science, et qui, pour vouloir appliquer, dans leur manière de vivre, des théories, justes d'ailleurs, introduire la chimie dans leur cuisine, marcher selon des principes de mécanique, respirer d'après les lois de la physiologie, tout calculée tout raisonner, s'exposent à mille mécomptes, et se font, en somme, une existence inutilement compliquée et incommode ? C'est que les problèmes pratiques sont presque toujours des problèmes indéterminés; les conditions, de la solution sont trop complexes pour être toutes connues. Aussi, pour les choses de la vie commune, y a-l-il souvent plus de vérité « dans les simples raisonnements que peut faire naturellement un homme de bon sens touchant les choses qui se présentent ^ > que dans ceux qui sont fondés sur des connaissances théoriques. Il est et sera toujours légitime, parce qu'il est et sera toujours nécessaire, de se faire, comme on peut, des opinions et des maximes provisoires pour se conduire, en attendant qu'on ait découvert des vérités et des règles définitives, ou qu'on soit en état de les appliquer.
Mais, en dehors de la science, il n'y a point de proposition
(1) Descartes, Méthode, II*
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générale qui ne renferme une part d*^arbitrairel Après le vrai, il y a encore, et heureusement, le vraisemblable. Or il faut distinguer deux sortes de vraisemblance : Tune individuelle, qui tient au tempérament, au caractère ou à Fétat présent du sujet ; Fautre universelle, susceptible d*étre reconnue par tout esprit sain et éclairé, qui juge sans passion ni préjugé. La première n'a aucun caractère scientifique ni philosophique. Il serait trop abusif de décorer du nom de philosophie ses préférences personnelles ; nos opinions ne sont phiFosophiques que quand nous avons réussi à les détacher de nous-mêmes et à les rendre valables pour autrui. La seconde sorte de vraisemblance appartient véritablement à la science, non pas, il est vrai,' à la- ^ science achevée, mais à la science qui se fait et qui se cherche encore. Nul savant ne se fait scrupule d'énoncer des probabilités à la suite des résultats acquis. Une conception peut s*accorder si exactement avec les faits, et avec des faits si nombreux et si divers, jeter'une telle lumière sur un domaine qui, sans elle, était plein de ténèbres, que, sans se sentir absolument contraint, un esprit réfléchi et impartial puisse être légitimement entraîné. La science aspire à la pleine clarté, mais elle se garde bien, en attendant, de fermer les yeux sur les apparences qui s'esquissent déjà dans la pénombre; elle ne dédaigne aucune lueur. Il suffit de ne pas tenir pour assuré ce qui n'est que probable. Aussi le vrai savant s'efTorce-t-il de distinguer entre ce qu*il affirme, ce qu'il croit et ce qu'il conjecture ; il fait de son esprit un instrument de précision capable dé saisir les nuances et de mesurer les degrés de la certitude.
Ainsi toute connaissance générale, dès qu'elle est certaine . ou probable pour l'homme qui juge avec sa raison seule, appartient à la science. Prétendre connaître autrement que par elle j c'est prétendre connaître autrement que par l'intelligence ; c'est dire qu'il est légitime. d'afQrmer ce qu'on ignore ; en un mot, c'est être mystique. Certes il est possible d'affirmer sans raison valable, parce que l'afBrmation est un acte, et relève, par conséquent, du sentiment et de la volonté. Aussi y à-t-il deux sortes de mystiques, ceux qui aiment et ceux qui veulent; et l'on peut dire que le mysticisme cojasiste à franchir, soit par un élan d*amour, soit par un effort de volonté, les bornes où la raison spéculative est contrainte de s'enfermer. Or, pour la science, le mysticisme, c'est l'ennemi. Il ne faut ni aimer ni vouloir sa croyance, il faut la soumettre à la critiqué. Le doute, qui était pour Montaigne une arme de destruction, est devenu.
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entre les mains de Descariei, un instniinent fécond : on ne doutera jamais trop ; car le Trai, c*est ce qui a subi Téprenve du doute, et en a définitivement triomphé.
La philosophie est donc contenue tout entière dans la science, dans la mesure où la philosophie est rationnelle» c*està-dire raisonnable. Tout problème philosophique, s'il relève de l'intelligence humaine, a sa place marquée dans ce yasie système des connaissances. Cette place, il faut la déterminer pour poser chaque problème en termes convenables et savoir ce que Ton cherche. *
Mais, en faisant rentrer la philosophie tout entière dans les sciences positives, je me sépare cependant d'A. Comte en deux points.
Je ne souscris pas à cette mutilation de la philosophie, à cet interdit jeté par les positivistes sur le domaine des métaphysiciens. Il n'est ni possible ni permis de faire le silence sur des questions si palpitantes, et, selon la belle expression de M*"* Ackermann, de c fermer l'Inconnu >• Les conflits de la science et de la métaphysique doivent prendre fin, non par une trêve indéfinie, mais par des solutions véritables* Il ne s'agit que de dissiper les malentendus d'où ils sont nés. Les problèmes métaphysiques sont des problèmes mal. posés, c'est-èh dire posés prématurément et en termes vagues. A les analyser, on découvre qu'ils n'ont pas de sens^ et que la difQculté d'y répondre provient d'at>ord de ce qu'on ne sait pas exactement ce qui est demandé. Précisés, distingués et circonscrits, rendus enfin intelligibles, ils tombent sous la juridiction de quelqu'une des sciences positives. Nombre d'entre eux ont déjà perdu le caractère ontologique qu'ils avaient pour les anciens* La question des idées générales pour Platon, celle de la défi-* nition pour Aristote étaient des problèmes de métaphysique-: nous avons rendu Tune à la psychologie, l'autre à la logique. M. Fouillée a péremptoirement démontré qu'il n*y a .pas d'Inconnaissable ^ Il y a des vérités très malaisées à découvrir, dont beaucoup, sans doute, échapperont à jamais à nos moyens d'investigation ; mais il n'y a pas de problèmes que la nature même de notre esprit nous oblige invinciblement à poser, . tout en nous interdisant de les résoudre.
La métaphysique peut se définir la recherche de ce qui est
(i) L'abus de V Inconnaissable et la réaction contre la science, Rev. phil., 1893, II, 337; 1894, t. L — Vabus de l'Inconnaissable en morale, ibid., ISÔB,' I, 457. • --. ■»■ .
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premier. Ce qui est premier, c'est ce qn» est le commencement d*ua ordre. Or, il ne peut être question de chercher ce qui est premier dans Tordre de l'existence, supposé indépendant de Tordre de la connaissance humaine; car tout ce que nous pouvons connaître est connaissance humaine. On ne peut même pas demander ce que c'est que la chose en soi. Ne dites pas que c'est un problème insoluble, dites plutôt que c'est un non-sens ; car c'est demander une connaissance qui ne soit pas une connaissance. Ce n'est pas la réponse qui est impossible ; Tinterrogation elle-même n'est possible que par une sorte d'illusion, qui fait ériger en réalités des concepts, en choses en soi des extraits de l'expérience ou de la pensée, en Inconnaissables des éléments connus. Par exemple, peut-on chercher ce qu'est l'Espace en soi, indépendamment de notre représentation des choses étendues? Hais, je ne connais TEspace que comme une forme de mes perceptions et de mes images visuelles et tactiles, et si je parle d'un Espace absolu, existant en dehors de ma pensée, renfermant dans son sein les choses, non telles que je les perçois, mais telles qu'elles sont absolument, j'ai dépouillé le mot ^espace de tout ce qui faisait sa signification ; en sorte que c'est comme si je demandais : dites-moi ce que c^est qu'une certaine chose que je ne puis ni vous désigner, ni concevoir moi-même en aucune manière.
Ce qu'il s'agit de chercher, c'est donc ce qui est premier dans Tordre de la connaissance. Il ressortira, j'espère, de Tensemble de ce livre, que chaque science, c est-à-dire chacun des systèmes de vérités générales dont se compose le système total, repose sur une notion fondamentale, au delà de laquelle elle ne peut rien chercher, qui est son véritable commencement. Non qu'on ne puisse poser aucune question au sujet d'elle, mais toute question de ce genre appartient à une autre science. Chercher ces notions, c'est chercher ce qui est premier dans chaque ordre de connaissances.
Car il n'y a pas un principe unique, qui soit universellement premier. C'est l'opinion de beaucoup de philosophes, surtout du côté des positivistes, que la science, réalisant par ses progrès une conception de plus en plus simple 'de Tunivers, tend à Tunité absolue, à la loi unique et suprême. « Le progrès de la science, dit Taine, consiste à expliquer un ensemble de faits non par une cause prétendue hors de toute expérience, mais bien par un fait supérieur qui les engendre. En s'élevant ainsi d'un fait
INTROODCTK»!
supérieur à un fait supérieur encore, on doit arriver, pour chaque genre d'objets, à un fait unique qui est la cause universelle. Ainsi se condensjent les différentes sciences en autant de définitions d'où peuvent se déduire toutes les vérités dont elles se composent. Puis le moment vient où nous osons davantage. Considérant que ces définitions sont plusieurs, et qu'elles sont des faits comme les autres, nous y apercevons et nous en dégageons, par la même méthode que chez les autres, le fait primitif et unique, d'où elles se déduisent et qui les engendre. Nous découvrons l'unité de l'univers, et nous comprenons ce qui la produit. Elle ne vient pas d'une chose extérieure au monde, ni d'une chose mystérieuse cachée dans le monde. Elle vient d'un fait général, semblable aux autres, {oi génératrice d'où tes autres se déduisent, de même que de la loi de l'attraction dérivent tous les phénomènes de la pesanteur, de mème^ que de la loi des ondulations dérivent tous les phénomènes de la lumière, de même que de l'existence du type dérivent ^ toutes les fonctions de l'animal, de même que de la faculté maîtresse d'un peuple dérivent toutes ses institutions et tous les événements de son histoire. L'objet final de la science est cette loi suprême, et celui qui, d'un élan, pourrait se transporter dans son sein, y verrait, comme d'une source, se dérouler par des canaux distincts et ramifiés le torrent éternel des événements et la mer infinie des choses *. > "^
Non, il n'y a pas de loi unique qui contienne toutes les autres. Il n'est pas vrai que les lois générales contiennent les lois spéciales, car, si elles sont plus générales, leurs termes sont moins déterminés. Elles sont des points de vue plus abstraits, et, par conséquent, en s'appliquant à des cas plus nombreux, elles en sont des connaissances moins complètes^ On peut considérer la pesanteur terrestre comme un cas de l'attraction newtonienne ; mais on élimine par là même ce qu'a de prop^e la pesanteur terrestre, qui est l'attraction des corps par une masse déterminée, la Terre. Il n'est pas vrai que les lois mathématiques, qui sont les plus générales de toutes, contiennent toutes les lois de l'univers, car, pour passer d'une loi de la quantité à une loi de l'espace, il faut introduire des notions telles que les longueurs, les angles, etc., auxquelles la quantité s'applique,' mais qui ne sont pas des quantités. Pour passer d'une loi de l'espace à une loi du mouvement, d'une loi du
{{) Le pcsitivistne anglais.
mouvement à une loi de la matière, d'une loi de la matière à une loi de la vie, il faut introduire des déterminations nouvelles de la pensée. En supposant que la science pût s^élever à une loi absolument général» dans laquelle toutes les autres seraient enveloppées, Tesprit ne pourrait les y apercevoir, car cette loi serait un rapport unique entre deux termes abstraits, tandis que c le torrent éternel des événements et la mer infinie des choses 1 sont entièrement déterminés.
Hais il y a dans chaque ordre de connaissances un concept unique, qui sert à former tous les autres concepts du même ordre. C'est ce concept unique qui est l'objet propre et le point de départ de chaque science. Il n'est pas vrai que tous les concepts de toutes les sciences dérivent d'un concept unique, qui serait le principe de tout ce que Tesprit humain peut concevoir. La Quantité, l'Espace, la Force sont des notions hétérogènes. Mais il y a un nombre défini de notions fondamentales et irréductibles qui représentent les éléments premiers de toute connaissance, ce au delà de quoi on ne peut remonter, ce qu'on n'a besoin de dériver de rien, ce au sujet de quoi chaque science ne peut même poser aucun problème sans sortir de son domaine.
Mais en sortant du domaine d'une science, — et c'est là le second point sur lequel je me sépare d'A. Comte, — on rentre immédiatement dans celui d'une autre. Les problèmes que les métaphysiciens agitent au sujet du Nombre, de l'Espace, de la Force, ne sont pas des problèmes d'algèbre, de géométrie ni de mécanique. Comment se forment dans notre esprit les notions de Quantité, d'Espace, de Force? Voilà des questions de psychologie ? Quelle est la valeur de ces concepts ? c'est-àdire comment sont-ils, pour tous les esprits, identiques, et principes des mêmes vérités ? Voilà une question de logique, c'est-à-dire, on le verra, de psychologie sociale. Et si on demande s'il y a un Espace réel, et s'il ressemble à l'Espace que nous concevons, ou pose un problème insoluble, un problème ontologique, mais aussi ua problème dénué de sens, car, réalité, res ne peut signifier pour nous que la possibilité d'une donnée expéHmentale ; le problème doit donc être, en quelque sorte, transposé ainsi : Comment notre expérience des choses étendues est-elle possible? ce qui est un problème de psychologie.
On sait qu'A. Comte, en un passage célèbre, après avoir réparti entre les savants spéciaux les divers domaines de la
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recherche positive, fait ane noaTelle spéeialilé de la eoordinatioa des résultats les plus généraux; c'est, dit-il, c une section distincte du grand trarail intellectuel ». Une classe nouvelle de savants, préparés par une éducation convenable, sans se livrer à la culture spéciale d'aucune branche particulière de la philosophie naturelle, s*oc6upera uniquement, en considérant les diverses sciences positives dans leur état actuel, à déterminer exactement l'esprit de chacune d'elles, à découvrir leurs relations et leur enchaînement, à résumer, s'il est possible, tous leurs principes propres en un moindre nombre de principes communs, en se conformant sans cesse aux maximes fondamentales de la méthode positive ^ » Cette nouvelle spé-i cialité, la spécialité de la généralisation, c'est la philosophie.
Non, il ne faut pas faire de la généralisation c une section distincte du grand travail intellectuel », une spécialité qui consiste à n'en pas avoir. Chaque science s'élève, dans le domaine qui lui est propre, aux plus hautes généralités possibles ; mais elle ne peut sortir du concept fondamental qui est son objet, car elle tomberait dans l'indétermination absolue. Cette ascension dialectique vers le summum genuê fait évanouir à la fin les choses et les idées. Quant à la coordination des vérités les plus générales, elle se fait d'elle-même, par la raison que toutes les vérités sont d'accord entre elles.
Mais les notions fondamentales de toutes les sciences soggè^ rent des problèmes ^qui n'appartiennent pas à ces sciences. Chacun d'eux appartient, comme on vient de le voir, comme on le verra mieux encore dans la suite de ce livre, à une science définie. Celui que nous allons traiter, par exemple, bien qu'il ait le caractère d'une vue très générale sur l'ensemble des sciences, appartient tout entier à l'une d'entre elles, la ' Logique. A. Comte fait ici une confusion, qui règne d'ailleurs d'un bout à l'autre de son œuvre, entre le problème théorique de la classification des sciences, c'est-à-dire de la détermination du concept abstrait qui est Tobjet propre à chacune d'elles, et le problème pratique de la division du travail entre les savants. De même que, dans une usine, il y a des ouvriers spécialistes qui travaillent à leurs métiers respectifs, et des contremaîtres qui dirigent leurs travaux, répartissent les tâches et rassemblent les produits ; de même il y a, dans la grande usine de la science, des ateliers distincts, où travaillent
(1) Cours de philosophie positive, 58* leçon.
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des savants spécialisés, et dés contremaîtres, qui reçoivent et rassemblent les résultats acquis ; seulement ces contremaîtres ne dirigent rien et n'ont aucune autorité. Ils sont plutôt des polygraphes que des philosophes ; ils ont Tart d'exposer, dans leur harmonie, les vérités séparément découvertes par les autres. Cette harmonie, ils ne la font pas, ils la reconnaissent; ils n'ont rien à coordonner, car rien n*est en désaccord. Leur œuvre est purement littéraire. Ce sont gens habiles à présenter k Tesprit la majestueuse unité de la science.
Historiquement, la philosophie se montre sous un autre jour. D'abord, c'est la science elle-même, la science tout entière. Puis c'est encore la science, moins les systèmes partiels de connaissances qui se sont organisés h part. Son objet, va ainsi s'appauvrissant, à mesure que celui de chaque science se détermine et s'en détache, en sorte qu'elle est toujours un résidu : c'est la partie du savoir humain qui n'est pas encore organisée ; mais il est appelé à s'organiser tout entier, et la philosophie doit, un jour, par soa propre progrès, se résoudre dans la science.
Dans la première partie de ce livre je montrerai que la science est une dans sa forme ; que les diverses méthodes, spécialement la méthode démonstrative et la méthode expérimentale, ne conviennent pas à deux sortes de sciences différentes, mais à des moments différents des progrès de toutes les sciences. Dans la seconde partie, je chercherai les divisions profondes, radicales qui séparent les branches principales du savoir humain.
Ainsi entendue, la classiQcation des sciences n'est pas une construction artificielle et factice, qui puisse sortir toute faite du cerveau d'un philosophe, comme une manière d'œuvre d'art. Descartes semble parfois rêver d'achever seul la science, afin qu'étant l'œuvre d'un seul esprit elle soit parfaitement homogène : « Les bâtiments qu'un seul architecte a entrepris et achevés ont coutume d'être plus beaux et mieux ordonnés que ce\ix que plusieurs^ ont tâché de raccommoder en faisant servir de vieilles murailles qui avaient été bâties à d'autres fins ; » de. même les sciences des livres, c s'étant composées et grossies des opinions de plusieurs diverses personnes >, sont embarrassées d'erreurs et de contradictions *. Ceci ne s'applique qu'aux
(1) Méthode, 2« partie.