‹ Essai sur la composition des comédies d'AristophaneChapitre 9 sur 142 · Fr · texte numérisé non relu

Fr

6. Il avait employé déjà ce procédé dans les Babyloniens : faisant allusion à quelque

22 I-ES ACUAIvNIENS

comme aux caricaturistes, a pris à la lettre et réalisé scéniquement une formule oratoire. Dicéopolis parlera la tète sur le billot ; et, pour crue la parodie n'échappe à personne, Aristophane conduit son personnage chez Euripide, à qui il empruntera les vêtements mêmes de Télèphe.

Dicéopolis frappe donc à la porte d'Euripide. Le poète travaille étendu sur son lit1. 11 ne veut donc pas se lever et descendre vers Dicéopolis ; mais l'eccyclème, dont il a tant usé dans ses tragédies, lui rendra le service, en tournant sur lui-même, de le présenter au public et à celui qui le sollicite, sans qu'il ait à bouger. Dicéopolis lui expose ses demandes. Euripide lui fait jeter successivement par son esclave tous les oripeaux de Télèphe. Quand il ferme enfin la porte au trop indiscret quémandeur, Dicéopolis est un véritable Télèphe, et, son nouvel attirail le remplissant d'inspiration tragique, il gagne lentement le milieu de l'orchestra en dialoguant avec son cœur, tandis que les choreutes, pleins d'admiration, le saluent d'une strophe iambo-dochmiaque.

Le long plaidoyer que commence alors Dicéopolis trahit son origine et par l'attirail dans lequel l'acteur le récite, et par les citations dont il est plein, et par l'analogie qu'il présente avec le plaidoyer analogue de Mnésiloque dans les Thesmophories- : nous avons là une parodie du discours de Télèphe plaidant sa propre cause devant les chefs des Grecs sous un déguisement de mendiant. A quelle intention répond cette parodie:' Il faut pour le comprendre se rappeler la date des A c lia miens.

mésaventure de Cléon condamné à une amende ou forcé de restituer quelque somme indûment perçue, il l'avait représenté « crachant » cinq talents: cf. Ach. 6,£Çrfj*lnvi. Je suis convaincu que le mot n'est pas une simple métaphore.

i. Un grand nombre d'éditeurs entendent par àva6àoT;v qu'Euripide est ou suspendu dans les airs, comme Socrate, ou perché sur son toit. Mais le mot s'applique toujours à une posture négligée, et lis exemptes en sont assez nombreux pour qu'on ne puisse douter du sens. Quant à la signilication de cette attitude d'Euripide, elle • explique par un passage des Thesmophories, i'|() sqq. Agalhon y exprime l'idée que le poète doit conformer sa manière de vivre à celle de ses personnages: Euripide qui ne crée que boiteux et mendiants passe ses journées étendu sur son lit, comme un éclopé. et couvert de guenilles, comme un gueux.

a. Cf. ^ an de Sandc liak.hu vzen, De parodia in comœdiis Arislophanis, p. 19 sqq.

LES ACHARMEXS 23

Jamais les esprits n'avaient été plus surexcités à Athènes qu'en 425. La guerre durait déjà depuis six ans et l'opiniâtreté des Athéniens se nourrissait également des succès et des revers. Leurs souffrances avaient été grandes, il est vrai, dans les premiers mois de la lutte ; l'Attique avait été ravagée par les Lacédémoniens. Mais les Athéniens en avaient éprouvé plus de dépit que de lassitude. Ils avaient supporté avec une obstination soutenue d'esprit et même de gaîté les maux inévitables de la guerre. Puis l'exaspération des deux partis s'était traduite par d'effroyables cruautés : des massacres avaient ensanglanté Mitylène, Platées, Corcyre. Enfin, la sixième année de la guerre venait de se terminer par une sanglante défaite infligée aux Spartiates près d'Argos Amphilochicon. L'orgueil d'une victoire récente joint à la colère qu'ils éprouvaient de voir l'Attique sans cesse envahie, tout entraînait les Athéniens dans une guerre à outrance.

Il s'agissait donc pour Aristophane de leur montrer que l'amourpropre national n'était pas engagé dans cette guerre où les poussait un intraitable entêtement. Ce n'est point la cité, ce sont de faux citoyens, presque des étrangers, qui seuls en ont été les instigateurs, et cela sous les prétextes les plus futiles : pour quelques gousses d'ail mégarien, pour deux courtisanes enlevées une nuit par des jeunes gens ivres, voilà la Grèce à feu et à sang ! Mais comment faire entendre de pareilles idées à un public susceptible, nerveux, dont l'éloge et la critique, les discours des démagogues et l'opposition des aristocrates, entretenaient également l'obstination belliqueuse? En les lui présentant sous la forme la plus bouffonne, celle dont un public ne peut se froisser, dont il doit rire pour paraître au-dessus de pareilles billevesées, mais qu'il écoute tout de même et dont il fait inconsciemment son profit, car on ne conserve guère de respect profond pour des sentiments dont on a ri une fois franchement. Or, rien ne répond mieux à ces conditions que la parodie. L'attention du spectateur qui écoute une parodie se divise et se porte à la fois vers le souvenir du modèle et vers l'imprévu de la nouvelle forme qu'il a revêtue. Ainsi retenue par ces deux liens à la fois, elle n'a plus assez de liberté pour examiner le fond des choses : elle est la prisonnière du poète qui trouve alors le moyen de se faire entendre sans soulever la colère ni même la contradiction.

24 LES ACHAHNIE>S

Le second demi-chœur se déclare convaincu, mais le premier conserve toute sa colère et la tourne contre les vieillards qui trahissent la cause du patriotisme. Les choreutes en viennent aux mains : les pacifiques prennent à bras-le-corps les belliqueux, qui poussent un appel de détresse1 vers leur chef Lamachos. Aussitôt celui-ci apparaît à sa porte, coiffé d'un casque ridicule, d'un bouclier orné d'une tête de Méduse, et il se campe sur son seuil dans une pose de matamore, en demandant : « Qui donc a réveillé la Gorgone endormie sur mon bouclier? »

Le début de la scène qui suit est de la pure bouffonnerie. Dicéopolis fait d'abord poser à Lamachos son bouclier, lui enlève son casque ', lui demande de lui tenir la tête pour l'aider à vomir, et, quand Lamachos est enfin au milieu de l'orchestra, décontenancé, ahuri, sans casque ni bouclier, Dicéopolis se redresse, oppose ce mercenaire grotesque aux vrais citoyens d'Athènes, à lui-même, aux vieillards du chœur : ont-ils, eux, jamais eu part aux fonctions rémunératrices de la cité ? Non : tout est pour les étrangers à Athènes ; c'est pour eux, c'est pour leur fournir honneur et argent que la guerre ravage l'Attique. Aristophane ne le fait pas dire à Dicéopolis, mais à Lamachos lui-même sous la forme naïve d'un serment déclamatoire de haine éternelle au Péloponnèse3. Dicéopolis répond en proclamant la paix et l'ouverture de son marché. Les deux acteurs rentrent chacun dans sa maison.

Cette scène n'est donc que la réalisation scénique de l'idée essentielle du discours qui l'avait précédée : Athènes fait la guerre dans l'intérêt de quelques-uns, et ceux-ci ne sont même pas des citoyens. Dans les autres pièces, la thèse sera exposée dans une véritable discussion à longs développements précis et bien ordonnés. Ici, au contraire, le poète a mis son idée en œuvre dans une longue parodie et dans un tableau bouffon. Il ne pouvait faire autrement. Un àywv

i. Slroj)hc iambo-dochmiaque.

2. Cf. 584 : Lamachos est obligé de quitter son casque pour en détacher la plume que lui demande Dicéopolis.

3. Cf. Lys. 6o8-6i3: la première partie de la comédie est de même terminée, avant la parabase, par deux tristiques du Proboulos et de Lysistrata.

LES ÀCHARSIENS 25

régulier sur ce thème eût blessé profondément le peuple d'Athènes et condamné la pièce. Discuter sérieusement et longuement la question de la paix (comme le sera, par exemple, la question des juges, dans les Guêpes), c'eût été réveiller le sentiment patriotique exaspéré par l'invasion et les échecs, c'eût été donner le signal de nouvelles manifestations de colère et d'orgueil populaires, c'eût été faire oeuvre de démagogue provocateur.

Le groupe de scènes qui s'étend entre la parodos et la parabase se présente donc ainsi :

/ 242-279. Scène en trimetres.

Page 1