CONVERSION DES BARBARES
La propagation du christianisme chez les Barbares fiit sans doute une œuvre de prosélytisme et d'apostolat, le fait des» missionnaires, mais elle revêtit en même temps un caractère politique. Dès le règne de Constantin, les empereurs , devenus chrétiens , songèrent à la prédication de rÉvangile comme au meilleur moyen de dompter ces natures grossières et intraitables , de leur faire accepter les leçons et la civilisation de Rome ^ L'adoption du christianisme par les Barbares rendit un immense service à la société romaine et à l'humanité tout entière ; elle avait été préparée par la politique romaine et les effets de cette politique ; à son tour, elle prépara les futurs maîtres de l'Empire à recueillir l'héritage du monde ancien pour le transmettre au nouveau; cette commotion si redoutée, qui menaçait d'être si terrible , si effroyable, se trouva singulièrement adoucie. Quelle doctrine pouvait assurer un pareil résultat , sinon celle qui atteignait l'homme jusque dans les profondeurs de la conscience, qui renouvelait les mœurs en même temps que les croyances , enseignait la fraternité des peuples, l'égalité de tous les hommes , effa- ^ çait les distinctions arbitraires et égoïstes établies par l'antiquité, ne faisait aucune différence entre le Grec et le Barbare, substituait partout le droit et la justice à la force et apprenait au vainqueur à respecter le vaincu ?
Les Barbares , moins corrompus que les Romains , se montrèrent plus dociles aux enseignements du christianisme. Il s'établit bien vite entre les évêques et les rois barbares convertis une alliance encore plus étroite que celle qui avait existé entre eux et les empereurs, et cette alliance eut des effets plus salutaires , puisqu'elle sauva la civilisation , tandis que la première n'avait pu régénérer
* M. de BrogJie, t. Il, c. vu
LKS ÉVÊQLES ET LKS ROIS BARBARES 213
l'Empire. Gibbon lui-même , malgré sa partialité contre le christianisme, sur lequel il rejette en partie la responsabilité de la chute de l'Empire romain , ne peut s'empêcher de reconnaître et d'admirer l'heureuse influence exercée par la religion chrétienne victorieuse sur les farouches conquérants du Nord ' . La conversion des Barbares était le premier objet de la sollicitude des évêques parce qu'elle était le premier intérêt du temps ; leur victoire était imminente, et de cette victoire allait dépendre l'avenir du monde. Sans le christianisme , les Barbares seraient res • tés barbares sur la terre romaine et auraient péri euxmêmes avec la civilisation antique. Il fallait réunir, fondre les deux éléments ; or, cette fusion ne pouvait s'opérer que par l'unité de la foi et des croyances, sans laquelle il ne saurait y avoir de véritable unité politique.
A T. VII, Observations sur la Chute de l empire romain dans V Occident.
Paul Gros 9 attribue la conquête de T Empire romain par les Barbares à un dessein providentiel. Toutes ces nations échelonnées des bords du Rhin aux extrémités de TOrient, les Francs , les Goths, les Suèves , les Vandales, les Bourguignons, les Huns, qui viennent successivement se jeter sur les frontières de l'Empire pour adopter sa religion et sa civilisation , lui semblent poussées par une force supérieure ; il voit dans leur conversion un immense bienfait pour l'humanité , le principe de la régénération morale et politique des peuples. Ce triomphe de la vérité sur l'erreur devait être acheté au prix de la chute de l'ancien monde et des ruines matérielles accumulées par l'invasion ^
Sans nier la part qui revient au christianisme dans cette fusion des vainqueurs et des vaincus, on peut dire que les rapports antérieurs des Romains et des Barbares préparèrent, facilitèrent singulièrement son œuvre. Un tel résultat s'explique par la nature et la durée de ces rapports, par la
* Orose, 1. VII, c. xli.
place déjà considérable que les Germains occupaient dans la société romaine avant la conquête ^ .
Rome dut l'influence qu'elle exerça sur les Barbares i sa politique , à la supériorité de ses institutions, de son organisation si forte et si puissante qu'elle se maintint au milieu de toutes les causes de ruine et de dissolution de TEmpire et survécut même à la domination romaine ^. Les Barbares furent frappés d*un tel ordre politique ^ dont ils n'avaient aucune idée. Us ne cachaient ni leur surprise ni leur étonnemeut en présence de ce vaste et imposant édifice social qui portait le cachet de grandeur et de solidité de tous les monuments élevés par les Romains ; ils ne craignaient point de manifester leur naïve et sincère admiration pour un système administratif si savant , si bien combiné, lis cherchèrent à emprunter aux Romains le secret de leur organisation et se firent leurs disciples et leurs imitateurs avant de devenir leurs maîtres. Aussi conservèrent-ils toujours pour les institutions de Rome, pour la majesté de l'Empire, une sorte de respect, de vénération pareille à celle de l'élève pour son ancien précepteur.
Les chefs, les rois des nations germaniques se faisaient gloire de servir la République romaine, car c'est ainsi que s'appelait encore le gouvernement cosmopolite de Rome, comme pour mieux réveiller les souvenirs de son antique grandeur par un nom auquel se rattachait l'époque la plus brillante de son histoire *, Ils se considéraient moins comme
* Ibid. « Barbari exsecrati gladios suos, ad aratra conversi sunt, residuosque Romanos ut socios modo et amicos fovent. »
« Guizot, Histoire delà civilisation en Europe^ 2« leçon.
3 Dareste, Histoire de Fra^nce, 1. 1, 1. III, § 1.
-* Orose, 1. VII, c. XLin. « Ataulphus... studiose sectator pacis, militare fideliter Honorio imperatori ac pro defendenda Roman a republica impendere vires Gothorum prseoptavit. » —Cf. Avitus ad Anastasium, Epistola... in nomine Sigismondi régis.
les Yainqueurs que comme les suceesseurs et les héritiers des Césars *. Ataulphe , appelé après la mort d'Alaric par le suflfrage et la volonté de ses compatriotes à régner sur les Wisigoths, à commander leur nombreuse et vaillante armée, avait d'abord songé, dans la fougue et l'emportement de la jeunesse, à effacer le nom romain de la surface de la terre, pour lui substituer celui des Goths , mais il renonça bientôt è^l'exécution de ce projet chimérique : le caractère indisciplinable de sa nation lui paraissait peu fait pour se plier aux lois ; d'autre part, il reconnaissait que sans de bonnes lois on ne saurait fonder un empire durable : or, ces bonnes lois qui existaient dans la République romaine, pourquoi les détruire, pourquoi ne pas en assurer le maintien et la conservation, si utile, si nécessaire au bon ordre public? Les idées de modération prévalurent dans son esprit sur la passion , sur l'orgueil et la férocité native du Barbare ; il préféra le rôle et le titre de conservateur, de restaurateur de la puissance romaine, à celui de fondateur d'un nouvel empire *, croyant acquérir par là des droits
*■ Gaupp, Vierter Abschnitt^ p. 99-100. «Das germanische Kônigthiun hat sich erst durch fremde Elemente, durch die Erbschaft aus dem Rômischen Kaiserreiche recht gekrâf^igt, denn der Oermanische Kônig wurde gewissermassen der Erbe des Romischen Kaisers, anf'ânglich freilich ntir fur die Romischen, nach und nach f(ir aile Unterthanen. »
« Orose, 1. VII, c. xliii. « Virum quemdam Narboneasem, illustris sub Theodosio militise, prudent em et gravem.., referentem andivi, se familiarissimum Ataulpho apud Narbonam fuisse : ac de eo sœpe sub testifîcatione didicisse, quod ille, cum esset animo, viribusque ingenioque nimius, referre solitus esset, se in primis ardenter inhiasse :ut obliterato Romano nomine, Romanum omne solum, Gotborum imperium et faceret et vocaret : essetque, ut vulgariter loquar, Gothia, quod Romania fuisset : fieretque nunc Ataulphus, quod quondam Cœsar Augustus. At ubi multa experientia probavisset, neque Gothos ullo modo parère ]egibus posse propter effrsenatam barbariem, neque Reipublicss interdici leges oportere, sine quibus Respublica non est Respublica ; elegisse se saltem, ut gloriam sibi de restituendo in integrum, augendoque Romano nomine Gotborum viribus quœreret, habereturque apud posteros Romanse restitutionis auotor, postquam esse non potuerat immutator. »
plus légitimes à l'admiration et à la reconnaissance de la postérité. Cette confidence d'un roi barbare, faite à plusieurs reprises dans le secret et l'intimité de son palais, est l'expression fidèle des sentiments qui animaient la plupart des Germains à la veille de l'occupation définitive des Gaules, de l'Espagne et de l'Italie *.
Le désir de l'alliance romaine était général , malgré les succès des Barbares , malgré leur marche victorieuse à travers les provinces de l'Empire. On le retrouve chez les Alains, chez les Vandales, chez les Suèves, chez les Bourguignons, aussi bien que chez les Goths. Les rois de ces . différentes nations s'inclinaient tous devant la majesté de l'empereur, le plus auguste représentant du principe monarchique dans le monde ^. Leurs hommages s'adressaient moins à la personne d'Honorius qu'à son nom et à sa dignité; tous lui prodiguaient les témoignages de respect, de dévoûment, de fidélité; tous briguaient l'honneur de son amitié , le droit de mettre leur épée à son service, lui réservant les avantages de la paix , prenant pour eux les fatigues et les dangers de la guerre. « Sois en paix avec tous, lui disaient-ils , reçois des otages de .tous ; à nous de combattre, d'exposer notre vie, à toi de recueillir les fruits de la victoire ; quel que soit le résultat de la lutte, le gain sera pour toi ; sur nos ruines mutuelles s'élèvera ton immortel empire ^. »
Ce langage pl3in de flatterie pouvait sans doute cacher plus d'une arrière-pensée ; à côté d'une certaine sincérité,
* Orose, ibid,
5 Ibid.
•* Ibid, 1. Vn, c. XLiii. « Quamvis et ceteri Âlanorum, Vandalonim Supvorumque reges eodem nobiscum placito depacti forent, mandantes Imperatori Honorio : « Tu cum omnibus pacem babe, omniumque obsides ac- « cipe : nos nobis confligimus, nobis perimus, tibi vincimus : immortalis « vero quœstus erit Reipublicœ tuœ, si utrique pereamu». »
il y avait là beaucoup de ruse et de dissimulation ; les Barbares travaillaient pour eux beaucoup plus que pour TEmpire, révénemenl ne tarda pas à le prouver : ils renversèrent le colosse et se partagèrent ses dépouilles ; mais la société romaine trouva grâce devant eux. Rien ne fut changé dans les relations des Romains entre eux; ils furent régis par les mêmes lois, cités devant les mêmes tribunaux ; les difiPérentes administrations continuèrent à fonctionner comme par le passé, avec cette différence qu'au lieu de relever de l'empereur, elles relevaient du chef delà nation conquérante et établie sur le sol romain ^ La cour des rois barbares offrait plus d'une analogie avec celle des empe • . reurs ; on y conserva la même étiquette , le même cérémonial ; ils s'intitulaient aussi principes populi Romani ^ ; les Romains, plus instruits que les Barbares, y occupaient les hautes fonctions comme les Barbares les avaient euxmêmes occupées autrefois sous les successeurs de Constantin. Si la race conquérante avait certains privilèges fondés sur la conquête et l'ancienne tradition germanique, ces privilèges ne portaient point atteinte à l'exercice des anciens droits des vaincus ; ceux-ci ne perdirent ni leur droit de propriété, maintenu, sinon dans son intégrité, du moins dans une large part , ni leurs droits municipaux. Pour ne citerque l'exemple de la Gaule, la population gallo -romaine, devenue sujette et tributaire des rois goths, bourguignons ou francs, se trouva placée dans des conditions politiques analogues ou peu inférieures à celles des Barbares et qui ne différaient pas notablement de celles qu'elle avait eues sous l'administration romaine. Les différentes législations
* Lehuër., Inst. Mérox)., 1. II, c. ii, passim,
* Vita S. Martini ap. D. Bouquet. * Dagobertus, rex Francorum et populi Romani princepa, »
barbares, rédigées presque toutes au moment de la conquête ou peu de temps après S malgré de nombreuses divergences, présentent toutes le même caractère. Les emprunts à la législation impériale y sont perpétuels, non*seulement en ce qui concerne les rapports des Romains avec les Barbares y mais encore les rapports des rois barbares avec leurs sujets anciens ou nouveaux. Le grand Théodoric allait plus loin ; les idées romaines lui paraissaient tellement supérieures, tellement dignes de s'imposer, qu'il estimait les hommes en proportion du degré d'influence que ces idées exerçaient sur eux. 11 avait coutume de dire : « Le Goth qui a quelque valeur imite le Romain, et le Romain qui n'en a aucune imite le Goth ^. » Aussi la législation qu'il établit en Italie fut-elle une législation essentiellement romaine; les Romains et ïesGoths furent traités sur le pied d'égalité ^. Le but de Théodoric était de ne faire qu'un peuple des deux, d'opérer la fusion des intelligences et des cœurs par une communauté absolue d'intérêts, de droit et de législation , en un mot de faire oublier aux vaincus qu'ils avaient changé de maître ^. Ses ordonnances portaient le titre d'édits (edicia)^ comme celles des empereurs
1 Hérold, OHginuin et Germanicarum antiquitatum libri (BasU leœ). Leges Salica, Allemanorum^ Saxonum, Burgundionum, Fran^ corunip Ripuariœ, Frisionum^ Langohardoirum^ etc.,,) — Gaupp, Siebenter und achter Abschnitt, passim.
* Excerpta ex Anonymo Vcdesii. « Romanus miser imitaturOothum, et utilis Gothua imitatur Romanum. >
3 Gaupp, Achter Abschnitt. Die Ostgothen, p. 472-473.
i Cass., Var., lî, 16. «c ... Juvat nos referre qaemadmodum in Tertiarum deputatione Gothorum Romaaorumque possessiones junxerit et animos. Nam cum S3 homines soleant de vicinitàte coUidere, istis prœdiorum communio causam noscitup praestitisse concordiœ. Sic enim contigit, ut utraque natio dum communiter vivit ad unum velle convenit... Una les illos et sequabilis disciplina complectitur. » — Ënnod., epi^. ix, 23. « Quid quod iUas innumeras Gothorum caterras, vix scientibus Romanis, largà prsediorum collatione ditasti ? et milla senserunt damna superati. >
romains; tous les hauts fonctionnaires de son rojaume conservaient leurs anciens noms et les attributions qui leur avaient été assignées sous l'Empire.
Il est impossible de ne pas voir dans ces dispositions générales des Barbares à l'égard des Romains une trace évidente , un souvenir manifeste des conditions qui leur avaient été faites à eux-mêmes dans TEmpire. Us traitèrent les Romains comme les Romains les avaient traités. Les liens qui unissaient déjà les deux peuples, les relations constantes qui existaient entre eux depuis longtemps et qui devenaient chaque jour plus étroites, le mélange des races, l'habitude de vivre à côté les uns des autres d'une même vie, dans des conditions presque identiques, moins comme des étrangers que comme des concitoyens et des compatriotes, tout influa sur le sort réservé aux Romains après la conquête, tout contribua à l'adoucir. Les Barbares avaient franchi successivement tous les degrés de la hiérarchie sociale romaine ;^ quand ils se trouvèrent en possession de la souveraineté et qu'ils eurent à leur tour à régler les conditions de la propriété territoriale , ils durent se réserver une portion du sol. Leurs établissements militaires et agricoles dans l'Empire n'avaient été jusquelà que de simples concessions , provisoires et révocables : il fallut les remplacer par des établissements définitif et permanents, consacrer leurs nouveaux titres, non-seulement par le droit de la force et de l'occupation , mais encore par la loi.
Cette loi des partages varia suivant les pays, suivant le caractère du peuple vainqueur. En général, elle eut pour base la quotité attribuée soit aux Romains , soit aux Barbares dans le système des garnisons romaines '. Les
*■ Voir le chapitre ni (Foederati),
Bourguignons s'attribuèrent les deux tiers des fonds privés, un tiers des esclaves, la moitié delà maison et de ses dépendances , la moitié des forêts et des terres incultes ^ Les Wisigoths prirent également les deux tiers du sol et ne laissèrent que le troisième aux Romains ^. Les Francs adoptèrent le même mode de partage ^. Les Hérules , en Italie, et après eux les Ostrogoths, se contentèrent d'un tiers ^. L«s Vandales seuls confisquèrent, en Afrique, la presque totalité des terres , réduisant les anciens propriétaires à un dénûment complet, ne leur laissant que la liberté personnelle , c'est-à-dire le droit de s'exiler ou de cultiver le sol en qualité de colons , quand ils n'en ârent pas leurs esclaves ^. Cette exception à la règle commune trouve son explication naturelle dans ce fait que les Vandales n'avaient point, comme d'autres Barbares, été unis aux Romains par les liens d'une étroite et récente hospitalité. Il n'a point échappé à la pénétration de Gaupp ^ et confirme pleinement l'opinion que nous avons émise et soutenue dans cette thèse , opinion également confirmée par le caractère que revêtit la conquête des Lombards en Italie. Les Lombards, postérieurs par la date de leur arrivée aux autres Barbares de la Germanie , puisqu'ils ne franchirent la barrière des Alpes qu'en 568, c'est-à-dire
* Gaupp, p. 340.
2 Ibid., p. 397. — L. Wisig., X, 1, 8, De divisione terrarum facta inter Gothum et Romanum.
3 Gaupp, p. 420.
^ Ibidt p. 459. — Ibid., p. 469. <f^ Die Ostgothen nalimennur das Drittel der Grundstttcke in Anspruch, welches schon den Ânhângrern Odoakers zugewiesen worçlen war. » *
° Procope, De bello Vand.y 1 I, c. v.
^ Gaupp, p. 448. « Gharakteristicht erscheint bei dieser Theilung, dass keine Hospitalitât zwischen den bisherigen Rômischen Grundbesitzern und den Vandalen entstand. Es wurde zwar nach einer Re^el getheilt, aber nur unter den letzteren allein, ein Recbt der frtiberen EigenthtUner an Land und Boden dagegen nicht anerkannt.. »
dans la seconde moitié du vi^ siècle, euTiron cent ans après lai chute de l'Empire d'Occident, traitèrent le pays en pays conquis, avec une dureté au moins égale à celle des Vandales en Afrique, et n'eurent pour la population romaine aucun de ces ménagements qu'avaient eus les Bourguignons, les Wisigoths , les Francs, anciens alliés et hôtes de Rome ^ ; Paul Diacre nous l'atteste^. Les Romains furent exterminés ou chassés, surtout la classe riche etrinfiuent^. Les vainqueurs se -partagèrent le reste des habitants, réduits à l'état de colons tributaires ; la propriété du sol tout entier fut réservée aux Lombards. Les propriétaires devinrent de simples tenancier^ et durent payer aux nouveaux occupants une contribution égale au tiers du revenu de la terre ^.
Gaupp pose comme une règle absolue, comme un critérium infaillible de la condition des Romains dans les difiërents royaumes ou Etats fondés par les Barbares, le caractère des relations internationales qui avaient préexisté entre les Romains et les différents peuples germaniques ^. Nous arrivons à la même conclusion, et nous pouvons dire avec lui que le droit de propriété , par exemple , si bien déterminé dans la loi romaine, se trouva plus tôt et mieux établi chez
* Gaupp, Achter Abschnitt. Drittes Capitel, p. bi2.
2 Paul Diacre, 1. II, c. xxxi. « Hic (Kieph) multos Romanorum virospotentes alios gladio exstinsit, aiios ab Italia exturbavit. )>
3 Ibid.j c. XXXII. « His diebus muiti nobilium Romanorum ob cupiditatem interfecti sunt : reliai vero per hostes dirisi ut tertiam partem suarum frugum tiongobardis persolverent, tributarii efflciuiitur... Italia ex maxima parte capta et a Longobardis subjugata est. >
^ Gaupp, p. 512. « Wir haben schon gesehen wie grossen Einfluss anf die Behandlung der Rômer in allen neuen Staaten die vôlkerrechtlichen Beziehungen einer jeden Nation zum Rômischen Reiche hatten, und wie darin in der That der Schlûssel, ura das Verfahren der einzelnen Vôlker richtig zu wûrdigen, enthalten ist. » -— Ibid.^ p. 53. Erster Abschnitt, Verfahren der Germanen»
COiNCLLSION 223
les Germains qui avaient vécu sous l'influence et au contact de la civilisation de Rome que chez ceux qui étaient demeurés étrangers à cette influence et à ce contact. Ainsi une première cession de la Savoie, un premier partage de cette province avait été fait dès l'an 443 par les Romains eux-mêmes entre les Bourguignons et les indigènes ^ Ce n'était point assurément une possession fondée sur les mêmes titres et les mêmes droits que celle qui résulta de la conquête, mais un accord, une sorte de convention de la nature de celles qui eurent lieu si fréquemment entre les Romains et les Barbares et que nous avons mentionnées dans le cours de cette étude. Les Bourguignons s'établissaient à titre d'hôtes, hospites , ils obtenaient chez les propriétaires romains des cantonnements militaires et prenaient en revanche l'engagement de fournir des soldats à l'Empire ^. Plus tard , à l'époque où fut rédigée et promulguée la loi bourguignonne , la situation n'est plus la même ; les anciens hôtes sont les propriétaires ; les droits ont changé de nature et de caractère , mais les formes survivent ; à travers les modifications qu'elles ont subies, il est facile de les reconnaître ^. Le législateur se reporte sans cesse au premier partage ; on voit qu'il y a trouvé le point de départ et le modèle de sa nouvelle loi.
Les rois barbares s'attribuèrent toutes les terres publiques qui , sous l'Empire, avaient fait partie du domaine de l'État et constituaient la ires privata', en d'autres termes, les anciennes propriétés fiscales ^. Gomme les empereurs, ils distribuèrent ces terres à titre de récompenses, moyen-
1 Prosper Tiro, Chronicon. « Sabaudia Burgtindionum reliquis datur cum indigenis dividenda. y»
2 Gaupp, p. 322.
3 Lex Burgund., tit. 54.
* Gaupp, p. 335.
nant l'obligatioii de certains services personnels , tels que le service militaire. Cette investiture ressemblait singulièrement à celle que conféraient les Césars ; elle s'appelait encore sacrée largitiones , regia munificentia ; comme les bénéfices impériaux, ces nouveaux bénéfices jouissaient du privilège de l'immunité, ils étaient exempts de tout impôt, de toute redevance ^. Il y eut cette différence que, au lieu d'être distribués à des étrangers, ils le furent aux compagnons des chefs barbares , à leurs leudes, ou fidèles. Ces concessions territoriales n'avaient rien de commun avec les lots échus aux vainqueurs après la conquête et désignés sous le nom de sortes ou propria.
Les Gallo-Romains ne furent point exclus de la nouvelle aristocratie germanique, aristocratie territoriale et militaire, pas plus que les Germains n'avaient été exclus de l'ancienne aristocratie romaine. Les grandes familles sénatoriales de la Gaule et de l'Italie y trouvèrent leur place à côté des familles barbares, des génies de la Germanie. Les Germains continuèrent , comme sous l'Empire , à remplir les charges de la milice, qui convenaient mieux à leur caractère , et qu'ils avaient toujours regardées comme l'occupation la plus noble, la plus digne d'un homme libre, tandis que les fonctions civiles furent généralement confiées aux Romains , habitués à tous les détails et aux embarras de l'administration.
Les impôts furent maintenus sous la forme où ils avaient existé précédemment ; ils portèrent d'une manière exclusive, au moins dans le début, sur la population vaincue, sur ceux qui les avaient déjà payés sous les empereurs, sur les anciens sujets romains, provinciales, nom qui leur resta et qu'on retrouve dans les constitutions des
1 Lehnër., Inst. M^rov.y 1. II.
rois mérovingiens K Les Barbares étaient exempts du tri* but, comme conquérants, comme (îermains et aussi en qualité d'anciens auxiliaires de l'Empire*. Le privilège de l'immunité leur avait déjà été accordé par la législation impériale; cette raison, si elle ne fut pas dominante, se joignit à celle de la tradition germanique , en vertu de laquelle l'impôt était réservé au vaincu ou à l'étranger, comme un signe d'infériorité sociale ou politique ^. L'abbé Dubos a soutenu une théorie évidemment fausse quand il a prétendu que le Franc et le Romain payaient également l'impôt ^. La responsabilité du comte, chargé dans chaque cité de l'administration des finances et de la justice, n'était elle-même que la responsabilité des curiales transportée d'un corps tout entier à un seul homme ^. Ce magistrat , par son nom comme par ses attributions , était d'origine romaine.
Tout, en un mot, dans les institutions, dans, les lois, dans l'organisation publique établie .par les Barbares après la conquête , portait l'empreinte de Rome. Les éléments nouveaux qu'ils fournirent se développèrent plus tard sous Tinfluence du temps et des circonstances, mais ils ne parvinrent jamais à effacer le vieil élément romain, qui demeura là base matérielle de la civilisation moderne ^. Rome avait fait l'éducation politique des peuples destinés à recueillir son héritage ; ce fut sa gloire ; par là elle devait être impérissable et subjuguer à son tour ses farouches vainqueurs comme elle-même avait été subjuguée autrefois par les
1 Lehuër., 1. II, p. 281, p. 396.
2 Ibid., p. 457.
3 Ibid., p; 425.
* L'abbé Dubos, 1. VI, c. xiv-xv.
» Lehuër., I. II, p. 326.
'» Dareste, Hist. de France, t. 1, 1. III, § 1.
BABR. 15
arts, la littérature et la philosophie delà Grèce. C'est ainsi que le flambeau de la civilisation , qui ne doit jamais s'éteindre, se transmet d'un peuple à l'autre dans la suite des âges, comme la torche que se passaient les coureurs dans le stade d'Athènes.
Nota I, p 11
l/ORIGINB DBS FRANCS
Cette étymologie du mot Franc, qui a pour nous le plus grand intérêt, a été longuement discutée. Elle a donné lieu à plusieurs systèmes. Libanius fait venir le nom des Francs du grec ^/jAxroff, hérissé, bardé de fer. D'autres, faisant descendre les Francs des anciens Phrygiens, veulent, comme Frédégaire,que Franci et jPr/^iï soient synonymes. M.Lehuërou résume, dans un chapitre de ^e% Institutions mérovingiennes (\i\ , I,chap. vi). les différents systèmes sur Torigine des Francs : le système de Leibnitz (Èccard,, notas in Leihnitz , De origine Francorum libelliùs) et le système de Fréret (Dissertation sur l'origine des Français), Il adopte avec raison Tétymologie de warg, icrang, tcrag, donnée par Wachter dans son excellent 6^/o5sarium Germanicum,
Note II, p. 12
LES tiOTHS ET LES GETB6
L*identité des Goths et des Gètes a été soutenue dans Tant quité par Dion, Paul Orose et Jornandès qui s'appuie généralement sur les témoignages de ce dernier historien. Parmi les modernes, cette question a été souvent reprise et débattue.
Grotius, dans sa préface sur les écrivains de Fart gothique, le gavant Seringliam, dans son livre sur Torigine des Anglais, Gluvierdans sa Germania antiqua, le conate de Buat, dans son histoire ancienne des peuples de l'Europe, se déclarent tous pour Taffirmative. L'opinion contraire a été soutenue en Allemagne dans ces derniers temps. On peut consulter sur la même question un récent ouvrage de M. Bergmann : Les Gètes ou la filiation généalogique des Scythes aua; Gètes et des Gètes aux Germains et aux Scandinaves, Strasbourg, 1859.
Note III, p. 88
LES CHAMPS DÉCUMATE8
M. Maximilien de Ring, dans son savant ouvrage sur les établissements romains du Rhin et du Danube, démontre trèsbien pour quelles raisons il faut renoncer à l'étjmologie qui avait prévalu jusqu'ici et qu'on trouve encore reproduite dans la plupart des livres, notamment dans le dictionnaire universel d'histoire et de géographie de Dezobry etBachelet. Suivant cette étymologie, le mot Decumates viendrait d'une dlme, décima, imposée à tous les habitants du pays, tandis que l'origine véritable de cette dénomination est la mesure dont se servaient les Romains pour arpenter les terrains cédés aux colons, decutnanus limes, (De Ring., t. I, j). 100-168.) L'opinion de-M. de Ring est confirmée par Mone, dans son histoire des origines du pays de Bade {Urgescldchte des badischen Landes, t. II, p. 229-230.) Le mémoire de Niebuhr sur l'arpentage, Anhanj ilher die rômische Eintheilung des Landeigenthums und die Limitation, dans le tome II de ^o\\ Histoire romai^ne ,hdi\vè^ bien comprendre ce qu'était l'e decumanus limes.
Note IV, p. 37
LES PAANGS RIPUAIRES
Les Francs Ri'puaires, tribu tout à fait différente et indépendante des Saliens, habitaient encore au iv« siècle la rive
droite du Rhin. Ils doivent peut-être se confondre avec les Attuarii dont parle Ammien Marcellin et contre lesquels Julien fit plusieurs expéditions. Ils n'occupèrent la Deuxième Germanie que dans la première moitié du v« siècle et devinrent à cette époque les alliés de TEmpire comme Fœderati, Jornandès les cite en énumérant les troupes auxiliaires qui combattaient dans l'armée d'Aétius contre Attila et les Huns. Leur nom de Ripuaires vient évidemment du pays où ils s'étaient établis entre le bas Rhin et la Meuse. Ils conservèrent leurs rois de la race marcomirienne jusqu'au temps de Glovis et s'incorporèrent alors à la monarchie franque. Leur loi se maintint à côté de la loi salique.
Nota ▼, p. 108