CHAPITRE VIL
Maître de tout l’empire par cette dernière victoire, César s’occupa de récompenser ses partisans ; ses principaux officiers reçurent des concessions de terres publiques ou confisquées. Dix légions de vétérans furent envoyées dans des colonies formées , comme celles de Sylla , par la confiscation des maisons et du territoire des villes qui avaient suivi le parti de son rival ; et pour les frais de leur établissement, on leur distribua à chacun vingt-quatre mille sesterces (quatre mille huit cents francs).
Outre les emplois ordinaires, il doubla le nombre des préteurs et celui des questeurs , et ceux qui ne purent y trouver place en reçurent néanmoins le titre honorifique,
c’est-à-dire qu’ils furent inscrits sur le tableau des anciens questeurs ou des préteurs sortis de charge.
Le se'nat avait été réglé par Sylla au nombre de six cents membres, et ce nombre même était devenu fort incomplet par l’effet des troubles civils. César le porta au delà de neuf cents, et y fit entrer un grand nombre de ses officiers et des étrangers même qui venaient à peine de recevoir le droit de cité. Enfin, il augmenta sans mesure les sacerdoces et les magistratures inférieures, ne se montrant difficile que pour accorder le titre de patricien , constamment réservé jusque-là aux descendants des anciennes familles sénatoriales. Il ne paraît même l’avoir accordé qua Octave, petit-fils de sa sœur, qu’il se proposait d’adopter et d’instituer son héritier.
Usant du reste envers les proscrits d’une généreuse clémence , il acheva de pardonner à tous ses ennemis, et l’éloquence de
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Cicéron lui arracha des mains la grâce de Ligarius qu’il avait seul réservé à sa vengeance. Bientôt même voulant achever de fondre tous les partis, il les reçut presque à l’égal de ses amis dans les emplois et dans sa faveur même ; il leur fit rendre ceux de leurs biens qui n’avaient pas été aliénés, et l’on vit les statues de Sylla et de Pompée rétablies à côté des siennes dans le Sénat et le Forum.
Pour témoigner aux Romains une confiance entière , il fit éloigner toutes ses troupes de Rome , envoya les vétérans dans les colonies qui leur avaient été assignées , et licencia la garde espagnole et la cohorte prétorienne qui l’avaient jusqu’alors entouré.
En même temps il s’occupait des réformes à apporter à l’administration : l’exercice du droit de suffrage dans les diverses tribus se ressentait de la confusion introduite par les troubles civils ; César y rétablit l’ordre
en procédant à un nouveau cens ou dénombrement des citoyens , et en faisant inscrire les plus pauvres citoyens au nombre de quatre-vingt mille pour les colonies au delà des mers; il mit aussi des bornes aux distributions gratuites dont il fixa le nombre à cent cinquante mille citoyens.
Un abus d’une autre nature était devenu général en Italie , on ne faisait plus cultiver la terre que par les esclaves ; on ordonna que les hommes libres formeraient au moins le tiers des bras que l’on emploierait aux travaux de l’agriculture.
Un grand nombre d’autres règlements portèrent l’empreinte de la même prévoyance , et préparaient les voies à un plus grand projet : César voulait réunir en une seule toutes les lois et la jurisprudence romaine, et les publier en un code sur le frontispice duquel il inscrirait son nom.
Des plans étaient en même temps arrêtés pour construire avec magnificence un
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nouveau théâtre et des bibliothèques publiques , pour dessécher les marais qui couvraient une partie des environs de Rome ; pour former avec les eaux du Tibre et de l’Anio un canal de navigation jusqu’à Terracine.
Étendant ses regards dans les provinces, César fit rendre un décret qui ordonnait de construire une ville au confluent du Rhône et de la Saône, pour recueillir la colonie que les Romains avaient établie à Vienne et que les anciens habitants en avaient chassée pendant la guerre civile; cette colonie fut la ville de Lyon, si supérieure à sa métropole.
Déjà , comme on l’a vu , il avait donné des ordres pour rétablir Carthage , il voulut aussi relever la splendeur de Corinthe ; il songeait même à en faire un des centres du commerce de l’Orient, et des travaux furent commencés pour percer l’isthme qui porte son nom.
Enfin , comme si tant de projets n’eussent pu suffire à l’activité de son esprit, à peine sorti des périls que sa fortune avait courus dans la guerre contre l’Espagne , il parlait d’aller combattre les Parthes et de venger sur eux la défaite de Grassus ; il ne se proposait rien moins que de porter les aigles romaines au pied des murs de Suze et d’Ecbatane , puis, revenant par les bords de la mer Caspienne et de la mer Noire , il aurait soumis les Daces , les Gètes et les autres peuples voisins du Danube; enfin, il aurait traversé la Germanie pour revenir de là dans les Gaules. Les ordres furent donnés pour réunir dans la Macédoine seize légions et une nombreuse cavalerie.
Cependant le sénat accumulait sur sa tête tous les titres d’honneurs ; déjà il avait reçu le consulat pour cinq ans , la censure sous le nom de préfet des mœurs , et sous le nom de puissance tribunitienne l’autorité mal définie des tribuns du peuple : après la
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guerre d’Afrique , il s était fait nommer dictateur pour dix ans.
De nouveaux décrets lui attribuèrent l’autorité sur tous les magistrats , le commandement suprême des armées, sous le titre d 'imperator, le droit d’élection au consulat et aux autres magistratures ; enfin il fut décidé que ses actes et décrets auraient toute la force et l’autorité des lois. .
César usa d’abord avec réserve de ces divers pouvoirs , soumettant au sénat les principales affaires et se contentant , pour les élections du Forum, de recommander aux diverses tribus ceux qu’il avait choisis ; mais bientôt il cessa de consulter le sénat sur la distribution des provinces ; ses recommandations pour les élections devinrent des ordres , et le peuple se trouva ainsi privé d’une source féconde de richesses dans les largesses des candidats; enfin , sous prétexte de la guerre contre les Parthes , il voulut même disposer pour
trois années des gouvernements et des emplois.
Ces mesures qui dépouillaient successivement tous les ordres de l’Etat au profit de sa puissance excitaient un vif mécontentement ; mais César se laissait aller à l’indiscret empressement de ses flatteurs; la pompe de son costume , la supériorité insultante avec laquelle il reçut tous les hommages , des discours pleins d’arrogance , décélèrent l’entier oubli des égards qu’il s’était jusqu’alors imposés ; enfin , l’arrivée de Cléopâtre à Rome et son funeste ascendant achevèrent de l’égarer, en même temps que les honneurs qu’on était obligé de lui rendre ulcéraient ceux de ses partisans qui n’avaient pas abjuré toute pudeur.
Nommé dictateur perpétuel , la flatterie était allée jusqu’à lui décerner les honneurs divins sous le nom de Jupiter Jules; mais il voulait plus encore : il voulait ce titre de roi que nul autre n’avait porté avant lui ;
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une sorte d’impatience fébrile le poussait à forcer sur ce point la haine invétérée des Romains contre la royauté; il fit couronner ses statues pendant la nuit ; au milieu des fêtes des Lupercales, il se fit offrir le diadème par Antoine; enfin, découragé par les murmures du peuple , il résolut de recourir à d’autres moyens; il annonça son départ prochain pour la guerre des Parthes : à ce moment Aurelius Cotta , préposé à la garde des livres sibyllins , devait communiquer au sénat un oracle trouvé dans ces livres, qui déclarerait que les Parthes ne pouvaient être vaincus que par un roi; un décret alors serait proposé pour accorder à César le titre et les honneurs de la royauté, mais seulement hors de l’Italie et dans les provinces de l’empire.
La connaissance de ce projet acheva de donner des armes à ceux qui gémissaient de l’oppression de leur patrie : c’était une sorte de religion chez les Romains que tout
homme qui aspirait à la tyrannie ou à la royauté ne méritait que la mort , et qu’il était permis à tout citoyen de le tuer ; les esprits étaient imbus de ces antiques sacrifices du premier des Brutus, et quoique beaucoup de Romains se fussent soumis à l’autorité de César, nul n’était résigné à subir ce titre qui devenait en quelque sorte la livrée de leur servitude.
Aussi ses amis, les hommes qu’il avait sauvés et comblés de biens , et jusqu’à Brutus qui passait pour son fils , se réunirent avec empressement pour conjurer contre sa vie ; et le dernier jour des ides de Mars , César, frappé de vingt- trois coups de poignard , périt dans le sénat , aux pieds même de la statue de Pompée.