OCTAVE-AUGUSTE. — SA POLITIQUE POUR ARRIVER A
l’empire.
Le premier soin d’Octave, en arrivant à Rome, fut de rétablir l’ordre dans les finances : les remises déjà faites sur les impôts furent confirmées et étendues , les emprunts causés par la guerre liquidés , et des fonds assignés pour leur remboursement.
Octave s’occupa ensuite de récompenser ses partisans , et les terres publiques ou confisquées, jointes aux trésors de l’Egypte, lui permirent de le faire avec magnificence. Les généraux furent enrichis par des dons de territoire et des présents considérables , et telle fut sa générosité envers le vainqueur d’Actium que les possessions d’Agrippa dans la Sicile passèrent depuis en proverbe.
Il fit donner aux vétérans des terres et
de l’argent : ceux d’entre eux auxquels des colonies avaient déjà été assignées reçurent en outre une gratification considérable , et l’on distribua une somme de vingt mille sesterces (quatre mille francs) par tête à chacun des cent vingt mille légionnaires qui suivirent le char du triomphateur.
En même temps il réprima de leur part toute licence ; déjà , depuis longtemps, il avait cessé de prendre leurs conseils ; bientôt même il cessa de les appeler ses camarades , et désormais soumis aux lois de la subordination, ils ne devaient plus être que des instruments dociles de la grandeur de l'empire et de sa propre autorité.
Octave récompensa le reste de ses partisans par des emplois et des honneurs , et conféra , à l'exemple de Jules César , les titres de magistratures à ceux mêmes qui ne les avaient point exercées.
Quant au sénat, ne voulant pas seulement, comme César , en faire un organe dé-
voué de ses volontés, mais lui donner un éclat réel et y chercher un appui pour son gouvernement, il songea avant tout à le réformer et surtout à le purger d’une foule de membres indignes d’y figurer, et que la licence des guerres civiles y avait introduits.
Ayant essayé d’abord la voie des démissions volontaires, il parvint à y décider seulement cinquante membres; il en arracha ensuite cent soixante par la menace d’une exclusion et d’une note flétrissante 1 ; n’osant pousser les réformes plus loin , il s’efforça de s’attacher ceux qu’il conservait : aux uns il compléta le cens de huit cent mille sesterces (cent soixante mille francs) exigé par les lois; aux autres il paya les frais de l’édilité curule, qui seule ouvrait l’accès du
' Pendant cette dangereuse opération. Octave n’entrait au sénat qu’avec des armes et une cuirasse, suivi de dix sénateurs également armés sous leur toge.
consulat; ceux mêmes qui s’étaient retirés volontairement conservèrent les privilèges honorifiques de leur dignité; enfin la loi Senia, qui l’autorisait à créer de nouveaux patriciens, lui offrit les moyens de satisfaire ceux d’entre eux qui étaient plébéiens.
D’un autre côté, il cherchait à flatter le peuple par des distributions et des spectacles : à l’occasion du triomphe d’Actium , tous les citoyens de Rome reçurent quatre cents sesterces (cent francs) ; les distributions de blé furent régularisées , et les listes portées à deux cent mille citoyens.
Enfin, la vigueur que sa seule présence imprimait à toutes les parties du gouvernement se faisait sentir jusqu’aux extrémités les plus reculées de l’empire; les gouverneurs, craignant une exécution plus sévère des lois sur la concussion , n’osaient plus opprimer les provinces, et telle fut en Italie l’effet de la confiance, qu’en peu de temps les immeubles y doublèrent de prix, et que
l’intérêt de l’argent tomba de dix à quatre pour cent par an.
Ayant ainsi attaché à sa personne tous les ordres de l’Etat, et ayant répandu dans tous les esprits l’idée que lui seul pouvait maintenir l’ordre dans l’empire , Octave crut pouvoir abdiquer solennellement les pouvoirs extraordinaires qu’il avait reçus à l’époque du triumvirat.
Depuis longtemps il n’en faisait plus aucun usage, et c’était comme consul nommé pour cinq ans, et comme censeur sous le nom de préfet des mœurs , qu’il avait fait la guerre à Cléopâtre et exécuté les réfor- * mes dont, nous venons de parler ; mais il voulait , en annulant solennellement tous les actes du triumvirat, en rejeter en quelque sorte la faute sur ses deux collègues , et se faire décerner régulièrement par le sénat, dans un temps d’ordre et de paix, une portion au moins de ces pouvoirs que la violence lui avait donnés.
Dans une assemblée extraordinaire du sénat réunie à cet effet , .il déclara que l’ordre étant rétabli dans la république , les pouvoirs constituants qu’on lui avait confiés n’avaient plus aucun objet, et qu’il les abdiquait.
Les sénateurs, ceux surtout qui étaient dans le secret de ses desseins , le pressèrent de conserver un pouvoir dont il faisait un si utile usage; Octave refusa d’abord; enfin, sur de nouvelles instances , il déclara que ses forces ne pouvaient suffire au gouvernement d’un si vaste empire, et consentit seulement à se charger, pour dix ans , des provinces les plus exposées aux troubles intérieurs ou aux invasions ; il se réservait même de les rendre avant ce temps au sénat s’il pouvait parvenir plus tôt à y rétablir l’ordre et la sécurité.
Les provinces d’Octave furent les deux Gaules, Narbonnaise et Chevelue; en Espagne , la Lusitanie et la Tarragonaise; vers le
Danube, la Pannonie et la Mœsie; dans l’Orient, la Syrie, la Phénicie et l’Egypte; tout le reste , c’est à dire dans l’Occident la Bétique, l’Afrique, la Numidie, la Sicile et la Sardaigne , et dans l’Orient la Dalmatie , la Macédoine, l’Achaïe , l’Asie , la Bythinie , l’île de Crète et la Cyrénaïque , formèrent le lot du sénat ; les deux provinces d’Asie et d’Afrique étaient destinées aux deux consuls ; les dix autres aux préteurs qui sortaient de charge; les uns et les autres prenaient le titre de proconsuls, et se faisaient précéder de douze licteurs; ceux des provinces d’Octave n’en avaient que six et prenaient le simple titre de présidents, mais ils ceignaient la cotte d’armes de pourpre , signe du commandement militaire.
Octave en effet, tout en paraissant ne vouloir laisser au sénat que les avantages de la paix, et en lui laissant en effet les plus riches provinces, avait pris en réalité tout le pouvoir en s’attribuant celles où se trou-
vaient les légions qu’il dominait ainsi par
ses délégués.
D’un autre côté , sous prétexte de réprimer et de prévenir les troubles de Rome , un décret l’avait autorisé à y conserver ses cohortes prétoriennes , et leur avait assigné une double paie ; elles étaient au nombre de dix , de mille hommes chacune ; bientôt , avec les cohortes des veilles et les cohortes urbaines, il en porta le nombre à vingt mille.
Le même prétexte lui servit encore à s’attribuer une foule de fonctions de police , qu’il exerçait par lui-même ou par son collègue Agrippa, et qu’il délégua bientôt après au préfet de la ville.
Agrippa, nommé le premier son collègue dans la censure comme au consulat, ayant procédé, en son nom, à un nouveau cens ou dénombrement des citoyens 1 , et l’ayant inscrit le premier sur la liste des sénateurs, il en prit le titre de prince ( pria -
1 II avait été interrompu depuis quarante et un ans.
ceps, premier), qu’il porta toujours depuis ; il joignit aussi à sou nom le surnom d’Auguste, qui lui fut déféré par le sénat et qui avait une sorte de caractère religieux.
Octave-Auguste (que nous appellerons désormais Auguste), partit ensuite pour aller . justifier le partage qu’il venait de faire avec le sénat des provinces de l’empire. Jusques alors les généraux romains, tout occupés de soumettre des contrées opulentes et de mériter le triomphe , avaient toujours négligé les pays pauvres et montueux , qui ne pouvaient donner lieu qu’à une guerre pénible et obscure.
C’est ainsi qu’on voyait aux portes mêmes de l’Italie les sauvages montagnards des Alpes conserver leur indépendance et désoler les habitants paisibles qui les avoisinaient. César lui-même, harcelé par eux dans ses campagnes des Gaules, les avait oubliés après son avènement au pouvoir, et n’avait
songé qu’à porter la guerre contre les Partbes.
Auguste résolut de suivre une politique toute contraire : regardant le Rhin , le Danube et l’Euphrate comme les limites naturelles de l’empire, il résolut de s’y arrêter, de les fortifier avec soin et d’achever la soumission de tous les peuples qui s’y trouvaient renfermés.
Déjà, pendant le temps du triumvirat, il avait soumis la Pannonie et la Rhétie; Grassus, qui commandait en Mœsie, ayant reçu de nouveaux renforts après la bataille d’Actium, avait achevé de réduire les peuples qui l’habitaient, et cette conquête avait achevé d’assurer toute la ligne du Danube ; la frontière de l’Euphrate était garantie d’elle- même par les guerres civiles dont le royaume des Parthes était déchiré , et Agrippa , envoyé dans les Gaules pour fortifier celle du Rhin , venait de repousser les Germains qui l’avaient franchie.
Quant à l’intérieur, Varron fut chargé de réduire les montagnards des Alpes , et Auguste lui-même se dirigea vers le nord de l’Espagne pour aller combattre les Cantabres, qu’une lutte de deux cents ans contre les armées romaines n’avait point découragés.
Toutes ces opérations furent heureusement terminées dans l’espace de trois ans; et , pour achever de rendre éternelle la soumission des provinces et leur créer de nouveaux liens entre elles et avec l’Italie, Auguste fit décréter la construction d’un magnifique réseau de routes, qui d’une part se dirigeraient de Rome aux diverses frontières, et de l’autre entoureraient comme d’une ceinture tout le circuit de la Méditerranée, dans un espace de douze mille milles romains (seize cents myriamètres).
Au milieu de ces travaux pour la grandeur de l’empire, Auguste, prêt à revenir à Rome, s’occupait en même temps de con
solider sa propre puissance, et, du nord de l’Espagne où il se trouvait, fit provoquer l’adoption de la loi coloniale. Cette loi avait pour objet de donner aux colonies romaines d’Italie, dont la majeure partie avait été formée ou renouvelée par lui, le droit de réunir leurs suffrages et de les envoyer cachetés à Rome avant la tenue des comices.
Par ce moyen Auguste se trouvait, quand il le voulait, maître des assemblées : aussi ne cessa-t-il, pendant tout le cours de sa domination, de les combler des marques de sa faveur. Ces colonies , ainsi que les habitants des plus anciennes possessions de Rome, le vieux Latium et le pays des Marses , composaient seules les troupes prétoriennes 1 , et toutes les fois qu’il se trouvait à Rome à l’époque du cens , il s’y rendait pour
1 On peut remarquer qu’ Auguste avait ainsi conservé l’ancien établissement de la puissance romaine, fondée sur l’Italie, et à laquelle les diverses provinces ne servaient que d’instruments.
y procéder lui-même, et faisait distribuer à chacun des colons mille sesterces ( deux cents francs) pour chacun des enfants qui leur étaient nés dans l’intervalle.
Auguste fonda également un grand nombre de colonies dans les provinces frontières qu’il s’était réservées ; et comme ces colonies, suivant l’ancien usage de Rome, étaient seules appelées à composer les légions, tandis que le reste des provinces ne fournissait que des subsides et des corps auxiliaires, il remplissait ainsi un double objet : le premier, d’assurer la défense de l’empire; le second, d’affermir son propre pouvoir en concentrant l’esprit militaire dans les provinces de son partage.
En arrivant à Rome, après trois ans d’absence (a4 ans avant J.-C.), Auguste, suivant l’usage constant des généraux romains, s’arrêta au champ de Mars pour rendre compte de sa conduite au peuple assemblé; puis, rentrant dans la ville, il reprit ses fonctions
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Ayant, par ce double choix, flatté le sénat, qui craignait d’ailleurs l’époque prochaine d’une nouvelle revue, il en obtint sans peine les décrets qu’il demandait, et qui devaient commencer à fonder son autorité sur des bases inamovibles (a3 ans avant J.-C.).
Le premier lui accordait pour toute sa vie, et dans toute l’étendue de l’empire, la puissance tribunitienne. Le sénat la lui avait déjà accordée après la bataille d’Actium,
en y ajoutant même le droit de faire grâce, et celui de recevoir des appels de tous les magistrats; mais il l’avait ensuite déposée avec tous les pouvoirs extraordinaires du triumvirat. Il la reprit maintenant sous sa forme républicaine, c’est-à-dire avec le simple droit d’opposition aux décisions des magistrats , et celui de proposer des plébiscites.
Un second décret lui donna le droit de proposer les projets de sénatus-consultes au sénat; enfin, par un troisième décret, il reçut du sénat, comme les autres proconsuls, le pouvoir proconsulaire pour les provinces de son partage.
A ces différentes fonctions il joignit bientôt après le souverain pontificat : c’était un héritage de Jules César, à qui le sénat, pendant sa dictature, l’avait accordé héréditairement. Mais Lepidus , en ayant obtenu les fonctions pendant les guerres civiles, Octave voulut les respecter dans sa personne jusqu’à sa mort : il le fatigua, il est vrai, de
mauvais traitements pour le décider à se désister, mais Lepidus ayant persisté à les garder avec cette ténacité fréquente aux âmes faibles, il aima mieux les avoir avec tout leur prestige, que d’employer la violence pour l’en dépouiller.
Du reste , rien n’était changé dans l’état extérieur de la république : Auguste, retiré dans les jardins de Mécènes, semblait un particulier éminent chargé de fonctions républicaines; Pison et Sestius, les deux chefs les plus éminents des républicains, se montraient dans tout l’appareil de la souveraine magistrature et donnaient seuls des ordres dans Rome; ils présidaient les assemblées, où l’on voyait le prince du sénat confondu sans aucune distinction avec les autres sénateurs; et, lorsqu’ils réunirent les comices pour les élections aux magistratures, Auguste vint donner son suffrage avec les autres membres de sa tribu.
Cependant les désastres publics qui exci-
taient déjà de vives alarmes au temps de son abdication du consulat et qui l’avaient sans doute hâtée, devenaient plus menaçants; une épidémie violente répandait la mortalité dans Rome ; le Tibre débordé ébranlait les fondfcïnents des édifices, des prodiges menaçants se montraient de toutes parts ; d’un autre côté, on apprenait que l’Égypte était envahie par les Éthiopiens, et l’insuffisance des dernières récoltes en Italie semblait menacer le peuple d’une famine.
Bientôt on s’émeut, et, entourant le palais dusénat, une troupe nombreuse l’oblige à nommer Auguste dictateur : à cette nouvelle Auguste se plaint amèrement : il repousse avec violence les signes d’une magistrature si odieuse; enfin vaincu par les supplications du peuple , il consent à accepter
la préfecture des vivres, et, envoyant Pe- /
tronius en Egypte avec des cohortes d’élite , il se rend lui-même en toute hâte à Messine.
L’abondance ne tarda pas à se rétablir dans Rome; Auguste alors quittant Messine alla s’établir dans l’île de Samos d’où il pouvait suivre aisément l’expédition de Petronius, qui, en effet, chassa bientôt les Ethiopiens d’Egypte, et régler les autr'es affaires de l’Orient ; des députés des Parthes vinrent l’y trouver ; Auguste les renvoya d’abord au sénat; puis, chargé par ce corps de traiter avec eux , il exigea qu’ils rendissent les enseignes et les prisonniers faits sur les Romains au temps de Crassus et d’Antoine, et qu’ils donnassent pour otage le fils de leur roi.
Après avoir conclu ce traité glorieux qui effaçait la honte des armées romaines , Auguste se disposa à retourner en Italie : déjà, depuis quelque temps , le sénat y sollicitait son retour pour mettre un terme aux factions qui troublaient le Forum. Cette latitude qu’il avait rendue aux fonctions du consulat et à l’exercice des autres magistratures
les avaient rendues un objet d’envie , et les candidats se les disputaient avec fureur.
En rendant compte de ses opérations à l’assemblée du peuple au champ de Mars , Auguste se plaignit avec amertume des trou blés dont la ville avait été le théâtre , et déclara qu’avec le secours des Dieux, il saurait en prévenir le retour ; les factieux effrayés s’efforcèrent de le désarmer en lui décernant de nouveaux pouvoirs, et la proposition de lui accorder le consulat perpétuel fut émise et votée par d’unanimes acclamations ; Auguste répondit à ces offres en rappelant ses refus constants de la dictature, et sépara aussitôt l’assemblée. ,
Cependant le$ consuls avaient réuni le sénat ; la proposition du consulat perpétuel y fut discutée; mais les partisans d’Auguste opposèrent le refus qu’il venait de faire , et insinuèrent que l’on satisferait à la fois à ses répugnances et aux vœux des citoyens , en lui accordant la puissance consulaire.
Alors (19 avant J.-C.) fut adopté par le sénat et sanctionné par le peuple ce décret qu’une politique habile préparait depuis si longtemps : Auguste obtint pour toute sa vie la puissance du consulat ; il obtint surtout , en droit ou en fait , ce qui faisait l’objet de ses désirs, la puissance extraordinaire de cette magistrature. «Il aura le pouvoir qui avait été accordé au divin Auguste d’ordonner tout ce qui pourra intéresser le salut et la majesté de la république », dit ensuite le sénatus-consulte rendu à l’avénement de Vespasien.
Seul chef des armées après la bataille d’Actium, Auguste aurait pu se faire donner immédiatement ce même pouvoir qu’il obtenait maintenant après tant d’efforts; mais soit qu’il voulût habituer les Romains à sa domination, soit qu’il espérât éviter les haines dont son père adoptif avait été la victime, il avait préféré le recevoir du consentement et de la lassitude commune de tous les partis.
Il avait dû reste suivi en cela , comme on peut le remarquer, la même politique essayée jadis par Pompée ; mais il l’avait suivie avec cette sûreté de vues et ce jugement exquis qui le rendaient si supérieur au rival de Jules César.