NOUVELLE-CALÉDONIE
Cette grande île est peuplée par une race tenant à la fois de celles des Nouvelles-Hébrides et de Tonga-Tabou, assez industrieuse, mais excessivement féroce, bien que Fors'ter et Cook l'aient dépeinte comme douce et bonne. — Les pirogues de ce peuple, dit Cook, ressemblent assez à celles des îles des Amis (archipel Tonga), mais je n'en ai jamais rencontré d'une construction plus lourde et plus grossière. Les doubles ou accouplées sont composées de deux grands arbres creusés eu gouttière, avec un plat-bord élevé de o",o5 et fermé à chaque bout par uue espèce de cloison de la même hauteur, de sorte que chaque pirogue a la forme d'une auge en carré long, d'environ °°j95 P1us courte que le bâtiment. Les deux pirogues ainsi préparées sont liées l'une à côté de l'autre à 3 pieds environ de dislance (o">,gi) au moyen de quelques traverses fortement amarrées sur les deux bords, qui ont à droite et à gauche près d'un pied de saillie (o",3o); sur ces traverses est un pont ou plate-forme de planches et de petites barres de bois rondes qui porte un foyer où ils entretiennent toujours du feu , pour leurs provisions qu'ils font cuire dans une jarre. D'un côté du pont et tout près du bord, est uue rangée de chevilles assez rapprochées qui ressemblent à de gros clous , dont l'usage est d'empêcher les mais , les vergues, etc. , de rouler par-dessus le bord. Ces embarcations ont deux voiles latines, chacune tendue sur deux perches ; l'une, qui fait la fonction d'une vergue latine, a son talon fixé à un trou dans le pont, et l'autre lient lieu de baume. La voile est de plusieurs nattes; les cordages sont de libres de bananier tressées en cordes de l'épaisseur d'un doigt, dont quatre tournées ensemble servent de haubans, etc. Ces pirogues, qui peuvent être fines voilières, ne sont point du tout propres à marcher à la rame ou à la pagaie : lorsque le temps ne leur permet pas d'aller à la voile, elles emploient des godilles, et, à cet effet, il y a des trous pratiqués dans le pont à travers lesquels passent les avirons, qui sont d'une lougueur telle que, quand la palme est dans l'eau, le manche est encore à 4 ou 5 pieds (i-,ii ou i™,52) au-dessusdu pont ou de la plate-forme ; l'homme qui manœuvre est debout derrière I aviron et pousse à force de bras la pirogue en avant. Cette manière de faire route n'étant pas trèsexpédilive , ces bâtiments sont mal entendus pour la pêche , particulièrement pour celle de la tortue, qu'il est, je crois, bien difficile de harponner sur ces navires. Les instruments de pêche que j'ai vus sont des filets de tortue; je pense qu'ils sont en fibres de bananier tressées; j'ai remarqué aussi de petits filets à mailles trèsserrées qu'ils font avec uue tresse de la grosseur de nos lignes. Je présume que leur manière habituelle dé pêcher est de se tenir sur les récifs à la basse mer et de darder les poissons qui passent à portée de leurs trails.
Peut-être en emploient-ils d'autres que nous n'avons pas eu occasion de connaître ; car , pendant notre relâche,
ils n'allaient pas en nier, lonle leur attention se portant vers nous. La longueur de leurs bâtiments est d!environ 3o pieds ( gm, 1 5 ), le pont et la plate-forme d'environ 24 (lmi?>'1) sur 10 de large ( 3m,o5 ), et nous n'avions pas alors aperçu dans le pays d'arbres assez grands pour les construire ; nous observâmes que les trous pratiques dans les différentes pièces pour les coudre ensemble étaient percés à l'aide du feu , mais sans apprendre quel instrument servait à cette opération ; il est vraisemblablement de pierre , et c'est pour cela qu'ils étaient si avides de nos grands clous, qu'ils reconnurent tout de suite être très-propres à cet usage. Je fus convaincu qu'ils n'attachaient pas grand prix à nos outils tranchants, mais ils paraissaient considérer d'un œil de cupidité les chevillots de fer fichés dans la lisse du gaillard d'arrière et semblaient les estimer infiniment plus qu'un clou deux fois plus gros. Ces chevillots, qui sont ronds, avaient peut-être la forme de l'outil nécessaire à leurs travaux ; aussi n'ai-je pas remarqué qu'ils missenl aulanl de valeur a une bâche qu'à un grand clou. Les petits clous ne furent pas très-recherchés, non plus que les grains de rassade, les miroirs, etc.
AKCHIPKL VITI.
PJROGUE DE LAKJÉBA.
Les habitants de cet archipel sont les derniers nègres que l'on rencontre dans le grand Océan en allant vers l'est et terminent la longue chaîne d'iles habitées par cette race , qui paraît y avoir acquis l'aclivité dont elle manque en tout autre pays. Ils ont le nez épaté, les lèvres grosses et les cheveux laineux, des membres grêles, mais vigoureux 5 ils sont anthropophages et très-guerriers, aussi les habitants des îles voisines les dépeignaient comme trèsféroces, avant que des aventures malheureuses arrivées à des navires venus pour traiter du bois de sandal n'eussent prouvé combien ils sont perfides et redoutables. Leurs îles, entourées de bancs de corail , n'ont été longtemps connues que par les récits des habitants de Tonga -Tabou, et ce n'est qu'en 1826 que le capitained'Urville en fil une reconnaissance détaillée et en détermina l'étendue. Quoiqu'elles soient toutes élevées et fertiles, et qu'elles offrent un aspect riant, il ne lui fut pas possible d'y mouiller pour les visiter ni de connaître les mœurs et l'industrie des habitants ; aussi n'avons-nous vu, à bien dire, que leurs pirogues, qu'ils manœuvraient avec une facilité remarquable; quoique la mer fût grosse et le vent assez frais pour empêcher la corvette l'Astrolabe de porter ses perroquets, elles n'en gardaient pas moins toute leur voilure, se levaient avec légèreté sur les lames d'une mer contrariée par des courants, n'embarquaient jamais d'eau et se comportaient certainement beaucoup mieux que nos canots. Nous en fûmes longtemps entourés, et, malgré le mauvais temps, elles évoluèrent autour de la corvette, avec une facilité qui nous lit comprendre et apprécier tous les avantages du balancier, en nous montrant combien il donne de sécurité à ces petits bateaux, que leur légèreté préserve des coups de mer. Plusieurs d'entre eux, qui n'avaient guère que 8 mètres de long, ne les craignaient pas plus que les grands, dont ils ne différaient que par le manquede bancs établis sur la plate-forme (pi. n6,fig. 17, i8et 19); ils étaient très-creux relativement à leur longueur, paraissaient tous faits de plusieurs pièces, et leurs extrémités étaient recouvertes par des plaques percées d'une écoutille e e, entourée d'hiloires aussi élevés que le bord de la plateforme, et dans laquelle se tenait un homme pour vider l'eau. Le balancier était uni à la pirogue par cinq leviers disposés comme ceux de Tonga-Tabou (page 121) , soutenant une plate-forme où étaient plantés quatre montants portant un banc sous lequel est un toit oblique (/>/. 117). En général, les pirogues des Viti ressemblent beaucoup à celles de l'archipel Tonga, sur lesquelles nous nous étendrons davantage : leur voilure a moins de surface, les vergues n'étant pas aussi longues que le corps, ce qui fait incliner davantage le mât, dont la longueur est aussi
diminuée, mais dans un rapport moindre. Les pirogues sont les mêmes à Lakéba, dans la partie orientale de l'archipel, ainsi qu'à Viti-Lévou, vers l'ouest; toutes ont cinq leviers, des sièges plus élevés, et sont construites avec moins de soin, mais avec plus de solidité qu'à Tonga-Tabou. Nous en vîmes aussi plusieurs doubles qui se comportaient très-bien sur une mer agitée, mais dont les craquements, qu'on entendait de loin, prouvaient combien les attaches qui remplacent les clous fatiguent à cause du désaccord constant des mouvements des deux pirogues. La seule différence que nous ayons remarquée entre celles de Viti-Lévou et de Tonga-Tabou était daus la forme recourbée vers le haut des extrémités des premières, et aussi dans leur plus petite dimension : peut-être les habitants en ont-ils de grandes, réservées pour la guerre; elles seraient, du reste, moins propres que les autres à naviguer avec une grosse mer; car, pour ces frêles esquifs, comme pour toute espèce de navire, depuis le bateau de pêche jusqu'au vaisseau de ligne , il existe une dimension commode et appropriée à la nier.
La belle île de Tonga, dont les habitants paraissent à juste titre si fiers, et qu'ils ne cessent d'appeler Tabou (sacrée) pour en montrer la prédominance, était encore, il y a peu d'années, exempte du joug des Européens; elle avait conservé toute la fraîcheur originale d'une demi-civilisation océanienne, et donnait l'idée exacte des coutumes , des usages et de la religion , tels qu'ils existaient à l'époque de la découverte des îles des Amis par Abel Tasman. Son sol fertile est peut-être le plus étendu que le corail ait produit; sa surface plane forme un croissant ouvert au nord, où se trouve une baie obstruée de bancs, et les pirogues peuvent seules circuler entre ces récifs, ainsi qu'au milieu d'une foule de petites îles dispersées en regard de cet enfoncement. Tonga est couvert de la plus riche végétation, porte des arbres gigantesques, et fournit en abondance l'arbre à pain , la banane, l'orange et tous les fruits des pays chauds ; le cochon et la volaille, qui y out pullulé, procurent aux naturels, en donnant lieu à des échanges avec les baleiniers, les outils et les armes qui leur manquent. Combien il serait à souhaiter pour ces peuples que leur commerceavec les Européens n'a liât pas plus loin, et qu'ils ne les laissassent jamais s'établir dans leur île; alors leurs coutumes, dans lesquelles on ne trouve rien de barbare, resteraient assorties à leur climat; ils conserveraient cette égalité qui naît du peu de désirs et cesse dès que les biens , devenus plus nombreux, agrandissent les distances qui séparent les classes. Ils ont tout ce qui est nécessaire à l'homme : une terre fertile qui les nourrit sans travail et sans exiger la moindre prévoyance; un climat aussi beau qu'égal, n'entraînant à aucune précaution, et une santé robuste que nos maladies n'ont pas encore altérée. Leurs femmes sout belles et jouent le rôle qui convient à leur sexe; n'étant pas écrasées sous le joug des hommes, comme chez les nègres et les peuples guerriers, elles ont en partage les seuls travaux intérieurs et le soin des enfants; quoique très-libres, elles sont plus sages que daus les autres archipels, et savent être presque nues sans manquer de modestie. Ces insulaires n'ont guère à s'occuper que de leurs plaisirs, et, comme la nature les a doués d'un caractère actif, ils n'ont pas proiilé de ses dons à la manière des nègres , en regardant la paresse comme le premier des biens; ils ont su, au contraire, créer chez eux des arts utiles ou agréables en agrandissant dans de sages limites la sphère de leurs connaissances et de leurs jouissances. La plus grande propreté règne dans leurs habitudes, car leurs superstitions mêmes leur imposent des ablutions journalières, auxquelles les classes élevées n'ont garde de manquer; ils ont même une espèce de coquetterie, et les femmes connaissent les secrets de plaire ; ce sont elles qui préparent les vêtements, en écorce de mûrier à papier, comme dans tous les pays intertropicaux du grand Océan , et y impriment des dessins au moyen du jus de certaines plantes corrosives. Tous sont vêtus à peu près de la même manière, et
ce n'est que dans les cabanes qu'on remarque des différences de rang el de fortune, car chez eux la propriété existe et se transmet. Les habitations des chefs sont remarquables par leur grandeur , et les sculptures dont les charpentes sont couvertes; leur forme est allongée, et le sol intérieur, plus élevé que le terrain, est couvert de nattes; elles sont isolées au milieu d'enclos en joncs croisés; les cases des femmes et des enfants, ainsi que celles où l'on prépare les aliments, sont à côté; les villages, composés d'une réunion de petits jardins remplis des plus beaux fruits, ont un air de soin et d'aisance auquel on est loin de s'attendre. Les principaux chefs ont des maisons très-vastes où ils reçoivent ceux qui relèvent d'eux et leur offrent le kava, boisson dont l'usage est trèsrépandu dans le grand Océan , ce qu'ils font toujours avec cérémonie , surtout lorsqu'ils s'adressent à des étrangers d'un rang élevé ou lorsqu'ils doivent délibérer : c'est toujours en plein air, au milieu d'une pelouse ombragée de beaux arbres que se tiennent les grands conseils dans lesquels se décident les questions qui intéressent toute l'île. Ces assemblées étaient jadis présidées par les Touïs-Tonga, famille dont la puissance s'est plusieurs fois étendue sur l'archipel entier, qui existait encore à l'époque des voyages de Cook et s'est éteinte depuis peu ; ils dominaient tous les Arikis ou autres chefs, et leur genre de gouvernement, aussi remuant qu'en Europe , pouvait se comparer à l'ancienne féodalité, car leur petite chronologie cite plusieurs révolutions. Depuis l'extinction de cette famille sacrée, il s'est formé une espèce d'oligarchie dont nos compagnons de l'Astrolabe, gardés prisonniers pendant plusieurs jours, ont pu observer les formes : dans les grandes assemblées, les Arikis, assis en rond, avaient derrière eux leurs mataboulais ou guerriers, car le bas peuple ne prend pas part à ces délibéralions dans lesquelles on suit un ordre régulier. Ils discutaient avec chaleur sur la guerre que l'enlèvement d'un des canots de la corvette rendait imminente; un seul des grands chefs en était coupable; soutenu par ses partisans, il voulait résister et conserver ses prisonniers blancs, tandis que les autres, opposés à ses projets, opinaient pour la paix, et leurs discours produisaient l'improbation ou l'enthousiasme des partis. Nos compagnons suivirent les naturels lorsqu'ils vinrent fortifier leur village sacré, et il est à regretter que leur ignorance du langage les ait empêchés de nous transmettre ces discours dans lesquels on eût trouvé toutes les passions qui animent nos assemblées parlementaires. On ne peut s'empêcher de considérer avec intérêt ces imitations lointaines des peuples civilisés, qui prouvent la ressemblance de tous les hommes entre eux et l'ideutité des bases nécessaires à leurs sociétés. On remarque surtout dans la mer du Sud cette tendance à l'aristocratie qui se montre partout où il y a du bien-être, car ce n'est que chez les peuples tout à fait misérables que l'égalité parfaite est possible. A Tonga-Tabou , la noblesse a une position très-marquée , joue tous les rôles politiques et possède les terres auxquelles la classe inférieure n'est cependant pas attachée comme les serfs l'étaient à la glèbe; ces différences de conditions sont difficiles à expliquer dans ces îles où tous les habitants sont de la même race et où il n'est resté aucun souvenir de conquêtes qui aient pu, dans l'origine, asservir une partie de la population à l'autre. Les chefs se reconnaissent aisément à leur air d'autorité el à leur force supérieure, comme les héros de l'antiquité auxquels ils ressemblent sous plus d'un rapport.
Tout ce qui regarde ces insulaires excita en Europe un profond intérêt lorsque les voyageurs, cessant d'être des déprédateurs avides, commencèrent à observer pour les sciences, à analyser ce qu'ils voyaient, et, dans ces derniers temps, Cook, d'Entrecasteaux et d'Urville ont fait connaître tous les détails de ces pays curieux, dont l'état heureux ne tardera pas à inspirer des regrets; peut-êlre même tout y est-il déjà changé, car, dès 1826, l'établissement des missionnaires anglais dans la partie occidentale de File était d'un triste augure; peut-être outils déjà perdu leurs goûts pour prendre les nôtres, si dangereux dans leurs climats, et délaissé leurs anciennes occupations. Leur industrie disparaîtra bientôt comme celle de la Nouvelle-Zélande ; aussi nous estimons-nous heureux d'être arrivé à temps pour en étudier la principale branche, c'est-à-dire les pirogues, pour la construction desquelles ils emploient des moyens ingénieux que nous n'avions pas encore vus et que nous allons essayer de décrire.