KAMTSCHATKA
Nous n'avons pas encore parlé des bateaux de cette partie de l'Asie à cause de leur analogie avec ceux des îles Aleutiennes, ainsi que de la côte d'Amérique, et de leur dissemblance avec les constructions de la Chine et du Japon; les voyageurs se sont rarement occupés des embarcations de ce pays, restées très- imparfaites, autant à cause des difficultés locales que du manque de matériaux; aussi nous avons été heureux de trouver la description suivante dans le f^oyage en Sibérie de M. Kracheninikou (1) : ci Les canots des Kamtscbadales, appelés Bats dans leur langage, se font de deux manières et sont de formes différentes. Les uns, nommés Koiakhtaktims, qui ne diffèrent en rien de nos bateaux pêcheurs, ont la proue plus haute que la poupe, et les côtés plus bas.
« Les seconds, qu'on appelle les Taktous, ont l'avant et l'arrière de la même hauteur, les côtés recourbés
( 1 ) Yoyaye en Sibérie, contenant la description du Kamtchatka , par M. Kracheninikou, professeur de l'Académie des sciences, à Saint-Pétersbourg, publié en 1768, 2' volume, chapitre v, page 3:1.
U2 ILES ALEUTIENNES.
dans le milieu, ce qui les rend très-incommodes, car ils se remplissent d'eau dès qu'il fait un peu de veut. Les Kamtschadales ne se servent desKoiakhtaktims que sur la rivière duKamtschatka , depuis sa source jusqu'à son embouchure, tandis qu'ils emploient les ïaklous sur la mer orientale et sur celle de Pengina. Lorsque ces canots sont revêtus de planches, on les appelle Baïdares, et les habitants de la mer des Castors s'en servent pour aller à la chasse des animaux marins ; ils en fendent le fond, qu'ils recouvrent avec des fanons de baleine, et calfatent avec de la mousse ou de l'ortie brisée. Cet usage vient de ce qu'ils ont observé que les Baïdares qui n'ont point été fendus d'avance s'entr'ouvraient à la mer par la violence des vagues. Les Kouriles des îles et ceux qui habitent la pointe méridionale construisent leurs Baïdares avec une quille, et les revêtent aussi de planches avec des fanons de baleine en les calfatant avec de la mousse.
« Tous les habitants du Ramtschatka font leurs canots en bois de peuplier, mais les Kouriles sont obligés de se servir de celui que la mer jelte sur leurs côtes, et que le vent pousse, à ce que l'on croit, des côtes du Japon et de l'Amérique.
« Les Kamtschadales septentrionaux , les Koriaques fixes et les Tchouktchis font leurs Baïdares avec des peaux déjeunes veaux marins, parce qu'ils n'ont pas de fer ni de bois propres à la construction.
u Ces canots leur servent à tous pour la pêche et pour transporter leurs provisions, chacun monté par deux hommes, dont l'un se place à la proue et l'autre à la poupe; ils remontent les rivières avec des perches, mais cela est si pénible, que quelquefois, dans des endroits où le courant est rapide, ils restent près d'une demi-heure penchés et courbés sur leurs perches pour avancer de 2 ou 3 pieds. Cependant, malgré ces difficultés, les plus grands et les plus forts des Kamtschadales font, avec ces bateaux, 20 verstes de chemin, et 3o ou 4° quand ils ne sont point chargés ; ils traversent ordinairement les rivières en ramant debout comme les pêcheurs de Wolkhowa dans leur esquif.
« Les plus grands canots peuvent porter la charge de 3o à /ro ponds (44° à 635 kilog.); lorsque la charge est légère et qu'elle occupe un grand espace, si c'est, par exemple, du poisson sec, ils la transportent avec deux canots joints ensemble, sur lesquels ils font une espèce de pont avec des planches. La difficulté qu'ils éprouvent à remonter la rivière avec ces canots ainsi unis par un pont est cause qu'ils ne s'en servent communément que sur la rivière de Kamlschatka, dont le cours n'est pas si rapide, et ils descendent les autres rivières avec de simples canots. »
Plus loin, le même ouvrage ajoute (tome II, page 296) : « Les Américains ont beaucoup de coutumes semblables à celles des Kamtschadales; ils vont sur mer avec des canots de 12 pieds de long (3»,8g); l'avant et l'arrière sont pointus; l'intérieur est fait de perches jointes par des morceaux de bois; les peaux qui les enveloppent sont de veaux marins teintes couleur cerise. »
ILES 4LEUTIENNES.
Les canots employés au Kamtschatka et chez les peuples situés au nord, vers le détroit de Behring, ont aussi beaucoup de rapports avec ceux des îles Aleutiennes et de la partie nord de la côte d'Amérique, car des climats semblables, en reproduisant les mêmes besoins, offrent ordinairement les mêmes ressources. Nous regrettons vivement de n'avoir pu visiter ces pays, si différents de tous les autres, et vers lesquels l'Artémise se serait dirigée si les réparations si habilement exécutées à Taïti ne lui avaient fait manquer la saison favorable pour les reconnaître. Il nous a donc fallu avoir recours, pour le sujet qui nous occupe, à quelques documents des relations du capitaine russe Kotzebue et du capitaine Cook.
Le premier donne, dans l'album historique de son voyage, un bateau de Saint-Laurent, l'une des
iles Aleutiennes (pi. 128, Jig. 5, G et 7), dont malheureusement il n'indique pas l'échelle, mais dont le dessin montre clairement la l'orme et la disposition : unecarcasse en tiges de hois réunies par des attaches et recouverte de peaux d'animaux amphibies forme ces embarcations légères, si usitées dans les pays où la rareté du hois a fait recourir à d'autres matériaux.
Le capitaine Cook a inséré dans son troisième voyage les pirogues de l'île Oonalaska (/;/. 128, Jig. 8 et g), l'une des Aleutiennes voisines de la côte d'Amérique, et en parle en ces termes (1) : « Des vues politiques peuvent avoir engagé la cour de Russie à leur interdire les grandes pirogues, car il est dillicile de penser qu'ils n'en aient pas eu autrefois de pareilles à celles que nous avons trouvées chez leurs voisins; cependant nous n'en avons aperçu de cette espèce qu'une ou deux qui appartenaient aux Russes. Les pirogues en usage chez ces naturels sont les plus petites que nous ayons vues sur la côte d'Amérique, et diffèrent peu dans leur construclion : l'arrière se termine assez brusquement; l'avant est fourchu, et sa pointe supérieure se projette en dehors de l'inférieure, qui est au niveau de l'eau. Il est difficile de concevoir pourquoi ils out adopté celte méthode, car la fourche est sujette à retenir tout ce qu'elle louche sur son chemin, "et, pour remédier à cet inconvénient, ils fixent un bâton d'une pointe à l'autre. Leurs canots ont d'ailleurs la forme de ceux des Groenlaudais et des Esquimaux : la charpente est composée de lattes très-minces, recouvertes de peaux de veaux marins; ces bateaux ont environ 12 pieds de long (3nl,8g), 1 pied ou 1 pied et demi (o™,3oou om,46) de large au milieu, et 12 ou t'r pouces de profondeur (om,3o ou o",35); ils peuvent, au besoin, porter deux hommes, dont l'un est étendu de toute sa longueur dans l'embarcation, tandis que l'autre occupe le siège ou le trou rond percé à peu près au milieu : ce trou est bordé, en dehors, d'un chaperon de bois, autour duquel est cousu un sac de boyaux qui se replie ou s'ouvre comme une bourse, avec des cordons de cuir dans la partie supérieure. L'insulaire assis dans le trou serre le sac autour de son corps, et ramène sur ses épaules l'extrémité du cordon aûn de le tenir en place; les manches de sa jaquette serrent ses poignets ; et comme elle est aussi attachée au cou, et que le capuchon est relevé par-dessus la tète, où il est arrêté par le chapeau, l'eau ne peut guère lui mouiller le corps ni entrer dans le canot ; il a, de plus , un morceau d'épongé pour essuyer celle qui pourrait s'introduire; il se sert d'une pagaie à double pale, qu'il tient par le milieu avec les deux mains, et en frappant l'eau d'un mouvement vif et régulier, d'abord d'un côté et ensuite de l'autre, il donne une vitesse considérable au bateau en suivant une ligne droite. Lorsque nous partîmes d'Egeochshak pour aller à Samgonoodha , deux ou trois pirogues marchèrent aussi vite que nous, quoique nous lissions 3 milles par heure.
« Leur attirail de pèche et de chasse est toujours dans leurs pirogues, sous des bandes de cuir disposées exprès; leurs instruments, tous de bois et d'os, sont bien faits, et ne diffèrent que par les pointes de ceux qu'emploient les Groenlandais et que Crantz a décrits; la pointe de quelques dards que nous vîmes ici n'a pas plus de 1 pouce de longueur, et Crantz dit que celle des dards des Groenlandais a 1 pied et demi. Cette peuplade harponne le poisson avec une grande adresse, à la mer ou dans les rivières; elle se sert aussi d'hameçons et de lignes, de (ilets et de verveux; les hameçons sont en os, et les lignes en nerfs. »
Le capitaine Cook rencontra des pirogues du même genre , aussi en peaux, sur la côte d'Amérique, à la rivière qui porte son nom , ainsi qu'à l'entrée du Prince-Guillaume, dont il décrit ainsi les embarcations (2) : « Ils ont
(1) A voyage 10 the Pacific océan, etc., in the years 1776 lo 1780. London , prinled bj W. and A. Slrahan and T. Cadell ; 2d volume, |>agc 515.
(2) A voyage lo Ihe Pacific océan, etc., in the years 1 776 to 1780 , 2d volume, page 371 .
des cauots de deux espèces, les uns grands el ouverts, les autres couverts et petits. J'ai déjà dit que nous comptâmes vingt et un liommes, outre les enfants, dans une de leurs grandes pirogues. J'examinai attentivement celte embarcation, et, après l'avoir comparée à la description que donne Crantz de la grande pirogue ou du canot des femmes du Groenland, j'ai reconnu qu'elles sont construites l'une et l'autre de la même manière, que les diverses parties se correspondent, que toute la différence consiste dans la forme de l'avant et de l'arrière, et en partie de celui-ci , qui ressemble un peu à la tète d'une baleine. La charpente est composée de pièces de bois minces , pardessus lesquelles on étend, pour former le bordage, des peaux de veaux marins ou d'autres animaux. Je jugeai aussi que les petits canots sont à peu près de la même forme et des mêmes matériaux que ceux des Groenlandais el des Esquimaux ; quelques-uns de ceux-ci, comme je l'ai déjà l'ait observer, portent deux hommes, et sont plus larges, en proportion de leur longueur, que les pirogues des Esquimaux; l'avant, qui se recourbe, ressemble un peu au manche d'un violon. «