‹ Essai sur la construction navale des peuples extra-européensChapitre 126 sur 126 · BRÉSIL · texte numérisé non relu

BRÉSIL

Au nord de Rio de la Plata s'étend la côte du Brésil, dont la capitale Rio-Janeiro est située sur les bords de l'une des plus belles rades du monde, défendue par des batteries jadis redoutables. L'intérieur de la baie est parsemé d'îles aussi fertiles que le continent, où croissent en abondance tous les fruits des pays chauds, sans que ces avantages y soient achetés au prix des maladies terribles qui déciment ordinairement les blancs sous le ciel brûlant et humide des tropiques. Aussi les bords de la baie, couverts d'une végétation variée, sont parsemés de jolies habitations et offrent cet aspect riant que l'on voit rarement hors de l'Europe, et qu'animent de nombreuses embarcations; les plus grandes, en partie remplacées par un bateau à vapeur, transportent les passagers et vont surtout de la ville à Santo-Domingo, bourg répandu sur une longue plage du côté opposé de la rade; elles ont des formes effilées, beaucoup de largeur, peu de creux, et, lorsque la brise du large vient rafraîchir l'atmosphère, elles établissent deux hautes voiles à antennes en toile de coton (pi. i3t ), portées par des mâts assez courts. L'arrière du bateau est couvert d'un toit soutenu par des piliers entre lesquels l'air circule, et sur l'avant de cet espace destiné aux passagers se trouvent les bancs des rameurs nègres. Ces embarcations marchent aussi bien à l'aviron qu'à la voile sur la surface toujours tranquille de la baie, mais elles ne pourraient supporter le mauvais temps. Elles sont membrées et bordées , ont l'arrière pointu, et rien de particulier ne se montre dans leur construction un peu lourde.

Elles contrastent, par la finesse de leurs formes, avec de gros canots de transport (^Z. i3i), pointus sur l'arrière, solidement construits et souvent couverts par un toit de chaume, qui n'ont quelquefois qu'une voile carrée peu élevée et ne sont employés qu'au chargement des navires. La pêche est faite par de grandes pirogues d'un seul morceau, pourtant quelquefois très-larges, plates au milieu, effilées aux bouts, avec une quille rapportée ainsi que l'étrave et Pétambot, et quelquefois exhaussées par une fargue clouée. L'intérieur est fortifié par des courbes et garni de bancs; elles emploient des avirons, mais presque jamais de pagaies, et portent des voiles variées, toutes semblables aux nôtres. Ces pirogues ne sont, à bien dire, que des copies grossières de nos embarcations : leurs formes, taillées dans le bois plein, varient suivant les dimensions du bloc qu'on a employé; aussi sont-elles moins intéressantes peut-être pour le sujet qui nous occupe que des radeaux usités plus au nord.

On les nomme Jangadas, comme sur la côte opposée de l'Amérique, vers Guayaquil; ils sont formés de cinq pièces, dont la plus grande, placée au milieu, est relevée vers l'avant; toutes sont pointues, de sorte que le radeau

est moins large aux extrémités; quelques attaches et des chevilles réunissent les madriers, el sur ceux du dehors sont plantés des piquets soutenant des bancs à environ o™^5o de hauteur. Celui de l'avant est percé d'un trou pour le passage du mat, celui du milieu sert desiége; un troisième, situé derrière, estélevéà 1 mètre pour poser la voile lorsqu'elle est serrée; celle-ci est en toile, de la forme d'un triangle isocèle de 5 mètres de celé, et est jointe à un mât flexible long de 7 mètres, de sorte qu'elle ne descend pas jusqu'au pied; son fond est aussi rahanté à un gui dont la mâchoire porte sur le mât. Ces Jangadas emploient une espèce de driveur comme les Gouarès du Pérou : c'est une planche introduite dans la fente du madrier du milieu sur l'arrière du mat et retenue par une cheville; elle peut être changée de place et cependant ne doit pas servir à gouverner, car un grand aviron est attaché dans ce but au milieu de l'arrière. Ces radeaux, usités à Fernainbouc, ont environ 7 à 8 mètres de long et 2™, 60 de large.

Les canots du reste de la cote d'Amérique présentent peu d'intérêt et n'ont mérité l'attention d'aucun voyageur; en effet, ils ont été tellement modifiés, qu'il serait impossible de retrouver en eux les idées primitives des anciens habitants. 11 en est à peu près de même dans le golfe du Mexique et dans les Antilles, où les pirogues ne sont plus, à bien dire, que des canots d'une seule pièce de bois.

La côte orientale de l'Amérique du Nord, occupée maintenant par une nation civilisée, n'offre que ce que nous voyons tous les jours dans nos ports, et ce n'est que vers les régions boréales dont le climat éloigne les Européens que l'on retrouve des hommes encore sauvages, ayant une industrie à part. On voit chez eux des bateaux en peaux, d'une construction entièrement semblable dans les détails à ceux de la côte ouest d'Amérique. Nous en avons relevé un plan exact au musée naval (pi. i3i,jig. 24, i5, 16 et 27) : la membrure, en petit bois flexible, est enfoncée dans une large serre-bauquière en sapin, dont la hauteur est de om,io, et qui soulient le cercle du trou dans lequel se met l'homme, ainsi que quelques traverses sur lesquelles la peau ne porte cependant pas. Cette Baydarque est très-peu profonde, et doit exiger une adresse extrême pour la manoeuvrer, ainsi qu'on peut le voir par les détails suivants, traduits de l'ouvrage de Crautz, qui décrit avec précision l'existence extraordinaire de ces populations (1). Il donne en même temps des dessins que nous avons insérés, quoiqu'ils ne soient pas relevés exactement.

« Le plus grand, ou canot des femmes, est l'Umiak (pi. i?>i,Jij>. 20, 21), ayant communément 6, 8 ou 9 brasses de long ( 10», 98, i4'°,64 ou I7°,>37), 4^5 pieds de large (im,ii à i™,52) et 3 de profondeur (o'",gi); il se rétrécit en pointe à chaque extrémité; il est à fond plat, et fait de membres minces larges d'environ trois doigts, liés en bas par des os de baleine et couverts avec de la peau de phoque tannée. Deux tiges prolongent les côtés parallèlement à la quille, et se joignent à l'avant cl à l'arrière; des pièces minces placées en travers enfoncent dans des mortaises pratiquées dans ces trois pièces; des tiges plus courtes sont fixées aux premières pour soutenir le plat-bord, et comme elles peuvent être poussées par la pression des bancs des rameurs, dout le nombre est de dix ou de douze, elles sout cerclées en dehors par deux lisses de plal-bord. Les membres ne sont pas liés par des clous de fer qui rouilleraient et perceraient l'enveloppe de peau, mais par des chevilles de bois ou d'os de baleine. Les Groenlandais font leur travail sans ligne ni équerre , prenant cependant les proportions avec beaucoup d'exactitude ; les seuls outils qu'ils emploient pour cet ouvrage comme pour tout autre sont

1 ) The history of Groenland including an account of the mission carried on b\j um'led lirclhren in llial countrij , from Ihe Germàn 0/ David Cranlz. I.ondon , printed for Longman, Hursl, Kccs, Orme and Bmwn. Paicmnsicr row, 18-20. I'1 vol., page 137.

une petite scie, un ciseau qui , lorsqu'il esl fixé ;'i un manche de bois, Serl de bachot, une petite vrille el un couteau de pophe pointu. Dès que la carcasse du baleau (fig- îi) est faite, les femmes la couvrent avec de la crosse peau de phoque, encore assez molle pour être appliquée, et elles calfatent les interstices avec de la vieille graisse, de sorte que ces bateaux fonl moins d'eau que ceux en bois, les coutures se gonflant dans l'eau; toutefois ils demandent une nouvelle enveloppe presque tous les ans

ci Ils sonl rames par des femmes ordinairement au nombre de quatre , dont l'une tient le gouvernail : Il serait scandaleux qu'un homme se mêlât de cet ouvrage, à moins que ce ne fût dans un danger imminent.

« Les avirons sont courts avec une large pelle, el retenus sur le plat-bord par des coches garnies de peau. A la tête du baleau, on déploie une voile faite d'intestins cousus ensemble, haute de deux aunes anglaises (in,,8'2) et largeMe 3 (a", 73). Les riches Groenlandais font les leurs en belle toile blanche rayée de rouge; mais ils ne peuvent faire route que vent arrière, et même il leur serait impossible de lutter avec un canot européen : ils ont cependant l'avantage de pouvoir marcher plus vite à l'aviron contre le vent ou avec le calme. Les femmes entreprennent dans ces bateaux des voyages de quatre à huit cents milles, le long de la côte du nord au sud, avec leurs tentes, lous leurs biens, et dix à vingt personnes; des Rajaks montés par des hommes les accompagnent, brisaul l'elforl des vagues, lorsqu'elles s'élèvent, el en cas de hesoiu tenant le canot en équilibre avec les mains. Ils font ordinairement trente milles par jour, et, lorsqu'ils campent la nuit sur le rivage, ils déchargent leurs canots, les renversent et les couvrent de pierres pour les retenir contre la force du veul. Si l'état de la côte les empêche de s'avancer par mer, six ou huil d'entre eux transportent le bateau sur leurs têtes jusqu'à un endroit navigable. Les Européens ont aussi construit sur ce modèle des embarcations qu'ils ont trouvées préférables, dans beaucoup de cas, à leurs lourdes chaloupes.

« Le petit canot d'homme, ou Kajak (pi. i3?.,Jig. 11 et ?'i) (prononcez Kaïrik) est long de six aunes (5m./|6) el taillé comme une navette de tisserand; le milieu n'a pas un pied el demi de large (on1,46), el à peine un pied de profondeur (o™,3o). Il est construit de longues lisses, avec des cercles en travers, fixés par des os de baleine; renfermé dans une peau de phoque, et ses deux extrémités sont terminées par des os, à cause des frottements auxquels elles sont exposées parmi les rochers. Au milieu de la couverture de peau du Kajak est un trou rond, avecun anneau de bois ou d'os : le Groenlandais s'y accroupit sur une fourrure douce ; le bord du trou s'élève jusqu'à ses hanches, et il relève sa fourrure ou grand habit en le serrant si bien autour de lui que l'eau ne peut pénétrer dans le bateau. Ce vêtemenl esl aussi attaché autour de son cou et de ses bras par des boutons en os; le dard de son harpon est à ses côtés, passé sous une des courroies; sa ligne est roulée devant lui, et la vessie est derrière. Il saisil de ses deux mains sou pautik ou aviron , qui est en sapin solide, bordé de métal à ses extrémités, et d'os sur ses côtés, et il frappe l'eau vivement, régulièrement et en mesure. Ainsi équipé, Il va chasser les phoques et les oiseaux de mer, aussi fier que le commandant du plus grand vaisseau de guerre.

« Un Groenlandais daus son Kajak présente vraiment un speclacle singulier et agréable, et son costume de zibeline, brillant de rangées de boutons d'os, lui donne un aspect splendide. 11 rame avec une extrême célérité, et, quand il est chargé de lettres d'une colonie pour l'autre, il fait quinze à seize lieues dans un jour ; il ne craint pas la tempête, tant que son navire peut porter son hunier, brave les vagues montueuses, au-dessus desquelles il s'élance comme un oiseau, et même, lorsqu'elles l'ensevelissent complètement, il reparait bientôt couvert d'écume. Si un brisa ni menace de le renverser, il se soutient avec sa rame, ou, s'il esl culbuté, Il se remet en équilibre par un mouvement de sa pagaie; mais, s'il la perdait, ce serait pour lui nue mort certaine, à moins qu'un prompt secours ne lui arrivât.

« Quelques Européens sont parvenus, à force d'exercice, à manœuvrer assez bien le Kajak dans une traversée de beau temps, mais ils s'exposent rarement à aller à la pèche, et sont tout à fait perdus daus les situations dangereuses. Les Groenlandais possèdent dans leur manœuvre une dextérité qui leur esl propre et qui excite un ef-

frayant intérêt dans le spectateur: car cet exercice est si dangereux, que tout leur art ne peut souvent les empêcher île |«'i ir. Il ne sera pas sans intérêt de rapporter quelques-unes des manœuvres par lesquelles les jeunes gens arrivent à cette adresse extraordinaire. J'ai observé dix manières différentes, et il y en a probablement plusieurs autres qui m'ont échappé.

« i. Le rameur appuie alternativement les deux côtés de son corps sur l'eau, en conservant son équilibreavec son pautik, pour éviter d'être totalement renversé, puis reprend sa position naturelle.

» 2. Il se renverse entièrement, de manière à ce que sa tête pende perpendiculairement en dessous, et, par un mouvement du pautik de chaque côté, il se remet droit. Dans ces accidents, qui sont les plus communs et qui ont lieu fréquemment avec une grosse mer, le Groenlandais est supposé avoir le libre usage de sa rame; mais, en chassant les phoques, il peut facilement l'embrouiller dans les courroies et les cordes, ou même la perdre tout à fait : il est donc indispensable dese prémunir contre ces accidents.

« 3. En conséquence, ils engagent un des bouts du pautik sous les lanières attachées en travers sur le Kajak, le renversent et se relèvent eux-mêmes par un mouvement vif de l'autre bout de la rame.

« 4' Us saisissent un des bouts avec leur bouche , et meuvent l'autre avec la main , de manière à se relever.

ii 5. Us tiennent le pautik avec les deux mains en travers sur la nuque, ou

« 6. Us le (ixent derrière le dos, le chavirent et le meuvent dans cette position avec leurs deux mains, jusqu'à ce qu'ils se relèvent et reprennent leur équilibre.

« 7. Us le mettent par-dessus l'épaule, et, en le maniant avec une main en avant et l'autre en arrière, se remettent sur l'eau.

« Ces manœuvres ont rapport aux cas où le pautik est embarrassé, mais il peut aussi Se. perdre tout à fait, et c'est le plus grand malheur qui puisse arriver à un canotier de Kajak.

« 8. Ainsi un autre exercice est de tenir le pautik sous le fond du Kajak , avec les deux mains et la face appuyées sur le couvercle; l'homme fixé de cette manière chavire le bateau et le relève en remuant l'aviron qui reste alorsà la surface au lieu d'être en dessous.

« g. Il lâche l'aviron, et le rattrape lorsqu'il est sous l'eau.

« 10 Si la rame est perdue et trop loin pour èlre saisie, il cherche, pour se relever, à se pousser en frappant l'eau avec le manche du harpon , d'un couteau, ou même avec la paume de la main ; mais cela réussit rarement.

« Les jeunes gens rivalisent d'adresse et d'agilité au milieu des brisants et des roches sous l'eau, tantôt emportés entre deux vagues, vers les rochers, tantôt renversés ou enterrés sous l'écume. A cette rude école, ils s'initient à ces jeux périlleux, apprennent à défier les plus fortes tempêtes, et à conduire leur barque à terre malgré la fureur des éléments.

« Lorsqu'ils sont renversés à la mer et privés de tout secours, ils sortent de leur Kajak, et appellent à leur aide; si personne ne vient, ils s'attachent eux-mêmes à leur bateau, pour que leur corps puisse être retrouvé et enterré.

« Tous les Groenlandais ne parviennent pas à ce degré d'habileté, et il y a beaucoup de chasseurs de phoques qui, quoique ayant de l'expérience, ne peuvent passe sauver, et périssent quand ils sont renversés. »

Dans le second volume ( page 9.o3), le même ouvrage donne encore quelques détails : a Pendant l'hiver, les canots de femmes (Umiaks) sont placés près de la mer, renversés et soutenus par des perches, et en dessous sont renfermés les Kajaks, les supports des tentes et les ustensiles de pèche. Les canots de femmes sont le moyen de transport le plus dispendieux et le plus difficile à entretenir, parce qu'il faut, tous les ans, les recouvrir de nouvelles peaux, et que la membrure exige des réparations continuelles, en sorte que chaque famille peut à peine en avoir un. Parmi nos Groenlandais il n'y a que trente-deux familles qui en possèdent, les autres les

empruntent à leurs amis; niais chacun doit avoir son Kajak , avec tous les accessoires nécessaires, aGn Je pouvoir se procurer au moins du poisson et du gibier pour subsister, s'il est incapable de chasser les phoques. »

Les descriptions que nous venons de terminer fout connaître presque tous les navires étrangers aux nations civilisées, et montrent combien les idées sur les meilleurs moyens d'affronter la mer ont été variées ; ces longs détails pourront, malgré leur monotonie, intéresser quelques personnes désireuses de connaître ce que font les peuples moins avancés que nous , et les singularités qu'elles y trouveront leur suggéreront peut-être quelques-unes de ces applications dont l'utilité n'est appréciée que lorsqu'un regard clairvoyant les découvre et les modifie suivant le but. Nous avons bien peu à apprendre en matière de navigation , et nous sommes arrivés si près de la perfection, que depuis longtemps rien ne change dans notre système de construction et de voilure, et que les améliorations se bornent à des dispositions plus ou moins commodes pour la manœuvre ou pour le bien-être des personnes embarquées. Il n'en est pas moins intéressant, peut-être, d'examiner ces essais ingénieux, et surtout de les conserver à l'avenir; car vers une époque peu éloignée il ne restera de la plupart de ces pirogues d'autres traces que ces plans, et nous nous estimerons heureux si alors on apprécie le long travail qui en aura conservé le souvenir.

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