‹ Essai sur la construction navale des peuples extra-européensChapitre 16 sur 126 · BALANCIER SIMPLE · texte numérisé non relu

BALANCIER SIMPLE

Nous avons différé jusqu'ici de parler du balancier simple et du rôle important qu'il joue : c'est uniquement par lui que tant de peuples, dénués des moyens de construire des bateaux d'une largeur suffisante, sont parvenus à obtenir une stabilité qui leur permet d'employer des voiles d'une surface considérable. Il est curieux de rencontrer ainsi, à Ceylan et sur quelques points de la côte de Malabar, des procédés qu'on ne retrouve plus qu'environ mille lieues plus loin , vers le grand Océan ; car les Malais , comme nous le verrons par la suite, ne se servent que du balancier double. L'autre est plus marin, si l'on peut employer cette expression, pour ces moyens faibles, mais ingéuieux , qu'une description détaillée fera comprendre.

Nous parlerons d'abord du corps du Warkamoowee, toujours formé d'une seule pièce de bois plate au fond et rentrante vers le haut {fig- 1,2 et 3,pl.i3); les côtés sont parallèles, et les extrémités, au lieu d'être aiguës, continuent à être arrondies et plates en dessous. La profondeur et la largeur ne varient pas suivant la longueur, mais restent les mêmes pour des pirogues qui ont à peine la moitié de celle que nous avons représentée. Les côtés du corps, taillés en biseau , supportent de hautes (argues épaisses de o",oï ou au plus de o",oi5 , qui leur sont réunies par des coutures semblables à celles des Dônis, mais plus soignées. Aucune courbe ou pièce de renfort n'augmente cette liaison, et il faut, pour qu'elle résiste, qu'il n'y ait pas d'effort latéral, ce que fait assez comprendre le peu de largeur du bateau. Sur la partie supérieure de la fargue repose un plat-bord [fig. 3), large en dessus, mais évidé en dessous, où il devient aussi étroit que la planche à laquelle il est joint par de petites attaches obliques à peine visibles. Les fargues, presque parallèles, s'étendent au delà du corps, et sont réunies en dessous

i>ar une planche oblique, qui leur est cousue, ainsi qu'à l'extrémité de la pirogue, el qui bouche tout cet espace. Malgré sou peu d'épaisseur, la l'argue n'a pour renforts que de petites plaques de bois ce' (fig. i el 3), épaisses de o"",Oi5 el cousues par des amarrages aux points où elle supporte les leviers ou les gouvernails; quelques planches volantes mm, reposant sur la partie supérieure du corps, servent à porter les hommes.

Le balancier bb, en bois plein assez léger, est très-fort relativement au volume de la pirogue, car il a près des deux tiers de sa largeur; ses extrémités sonl relevées pour mieux diviser l'eau et pour former une espèce de compensation, qui n'existerait pas s'il était droit et immergé également sur toute sa longueur. Il n'est point placé symétriquement à cause de l'usage du grand levier pour la voile, mais celle différence de position ne peut avoir aucune influence sur la marche, les effets de la résistance ayant toujours des directions parallèles. Le balancier est éloigné de la pirogue de douze ou quinze fois la largeur de celle-ci, et, en aucun pays, sa puissance n'est pousséeaussi loin : il est joint au corps par deux leviers //et / /', en bois plein jusqu'au milieu de la longueur totale, entourés de faisceaux de branches flexibles liées par des amarrages en petite tresse de (il de coco; il en résulte une grande élasticité qui évite de trop fortes secousses aux points de liaison. Le levier du milieu est plus fort et plus courbe ( fig. 3); de sa partie supérieure part une pièce de bois Z" /" , solidement adaptée, qui maintient souvent une grosse pierre pour augmenter la pesanteur du balancier; lorsque ce poids ne suffit pas, les hommes se groupent au bout du levier, en se tenant à une corde attachée au mât et au grand hauban q /''.

Les leviers, reposant sur la fargue par un côté plat, lui sont liés au moyen d'amarrages qui l'embrassent cl passent sous une cheville de bois d {fig- 3) : deux petites pièces rondes c c et une liure transversale joignant les deux côtés du corps y ajoutent un peu de solidité. Les leviers sont unis directement au balancier par des amarrages croisés passant dans des trous pratiqués dans une partie renflée, et des cordes ol" et o/sont attachées aux extrémités de la pirogue pour achever de maintenir le balancier.

La voile est énorme; sa surface est trois cents fois celle de la somme des sections des parties plongées du corps et du balancier : dans aucun pays, on ne trouve un pareil rapport entre le moteur et la résistance, et il fait concevoir quelle vitesse peut imprimer une force aussi grande. La disposition de cette voile ne se voit qu'à Ceylan : les angles supérieurs sont soutenus par de longs bambous, dont l'un qq, placé au vent, est supporté par un anneau de corde qui embrasse le levier du milieu et sur lequel porte une cheville q' . cette espèce de mât peut prendre toutes sortes de directions; sa tête est percée d'une cheville q, portant à la fois le coin de la voile bagué au mât, le grand hauban q l , qui soutient tout le système, et une corde ou bras s'attachant à l'extrémité, qui est alors 1 arrière. L'autre bambou q q ', appuyé sur un socle de bois a, creusé en demi-sphère à sa partie supérieure et fixé sur la pirogue par des amarrages, qui porte l'autre angle de la voile comme notre livarde, peut varier dans ses positions et est tenu par un bras q' h . L'angle inférieur h, qui est du côté du vent, est attaché à celle des traverses o, qui se trouve à l'avant; et enlin le quatrième, qui , par la courbure du bas de la voile, traîne souvent dans l'eau, est tenu par une écoute, dont la position influe beaucoup sur la manière de gouverner : plus on veut serrer le vent , plus il faut la rapprocher de l'arrière.

On voit avec quelle facilité cet échafaudage peut tomber : si, en masquant, la voile vient à porter vers le balancier, les bambous ne sont plus retenus; la ralingue h q el l'étai q h' étant dans le même alignement que leur point d'appui, tout tombe sur les leviers, el, bien que cet accident semble venir d'une disposition défectueuse, la pirogue lui doit sa sécurité; car, si le mât était rigide, l'action qu'a sur lui la voile, lorsqu'elle est masquée, la ferait chavirer en coulant le balancier : aussi, parmi toutes celles à balancier simple, s'en trouve-t-il quelques-unes qui cherchent à diriger cette chute, mais jamais à l'empêcher. La voile est en coton très-lâche, presque toujours peinte en brun-rouge, et est fortifiée par des ralingues légères, formant à chaque angle un œillet pour le

passage des bambous, de lecoule et de l'amure; comme l'air traverserait son tissu, les naturels l'arrosent fréquemment.

Pour virer de bord, ces pirogues agissent d'une manière qui, toute compliquée qu'elle paraisse, s'exécute avec célérité et sans qu'un système aussi chancelant coure le risque de tomber : le balancier, restant toujours au vent, exige que l'avant devienne l'arrière, et vice versa Voici comment elles s'y prennent : si elles sont au plus près, il leur faut arriver un peu pour avoir le vent du travers; l'écoute est tout à fait lâchée, et la toile, entraînée par le vent, maintient par son effort et par son poids la roideur du hauban q /". Le bras q' Il de la livarde est largué afin que, porté à l'autre bout /;, il contribue à la faire tourner, mais l'étai q h est encore tenu roide. Le point d'amure h est aussi largué, et, comme la toile est très-légère, il est facile de la faire passer eutre les deux supports de bambous pour la porter à l'autre extrémité, où on le lixe en h , et dès lors, le mât étant retenu dans ce sens, l'étai q h est transporté en h. On peut mollir alors le bras devenu q' h', dont la tension était auparavant indispensable, et ou le passe à l'arrière, avec l'écoute, pour orienter la voile.

La manière de gouverner est aussi très-singulière : à chaque extrémité est une planche g g et g' g, attachée sous le vent au cabillot /(, et appuyée sur un renfort oblique cloué ou lié à la fargue pour tenir le gouvernail écarté et vertical. Celui-ci n'a point de barre et reste toujours parallèle à la pirogue ; sa seule action est basée sur la dérive, qui est assez forte à cause de l'extrême légèreté de ces canots, et ou règle l'effet de la planche en l'enfonçant plus ou moins avec le pied; celle de l'autre extrémité g g' se trouvant à l'avant, dans la position où le Warkamoowee est représenté, est ordinairement relevée, mais on peut la descendre pour s'en servir; elle teud, au contraire, à faire lofer. On ne peut gouverner ainsi qu'avec un vent latéral, et, lorsqu'on a vent arrière, |il faut avoir recours à un grand aviron (Jig- 4) attaché à la cheville o, avec lequel même il est encore trèsdifficile de maintenir la pirogue en route, parce que la voile, d'un côté, et le balancier, de l'autre, tendant à la faire tourner vers ce dernier, la voilure tombe quelquefois; mais il est si facile de la disposer de nouveau, que les naturels y attachent peu d'importance.

D'après ce qui précède, on peut juger du mélange de qualités et de défauts qu'offrent ces pirogues, ainsi que de l'adresse nécessaire pour les manœuvrer; elles sont, en général, montées par quatre ou cinq Lascars, groupés pendant des heures entières au bout du levier : ils ôtent ou ajoutent un homme , suivant les variations du vent , pour résistera l'effort delà voile, dont 'ou ne diminue jamais la surface, et n'ont, pour se soutenir , qu'une corde attachée au mât ainsi qu'au hauban q l" . On les rencontre sur toute la partie sud-ouest de Ceylan pendant la tuousson de nord-est, et, quoique le vent soit assez fort et qu'il augmente encore à mesure qu'on s'éloigne de terre, elles ne craignent pas d'aller à 20 et 25 milles de distance pour pêcher et pour porter des fruits aux navires; elles acquièrent souvent une vitesse de 10 milles à l'heure, même avec une mer un peu dure, mais leurs mouvements de tangage sont alors très-brusques, quoique la voile tende à soulever l'avant. Cette marche est fort belle pour d'aussi petites embarcations, et nous n'en avons vu aucune de la même longueur qui puisse y atteindre ; lorsqu'une bouffée de vent leur donne une vive impulsion et force une partie de l'équipage à courir se poser sur le levier, on dirait qu'elles touchent à peine la surface de l'eau; mais elles ne vont pas bien à l'aviron, leur énorme balancier étant alors une gêne.

Les Warkamoowees varient pour la longueur, mais leurs autres dimensions restent à peu près les mêmes : nous en avons mesuré plusieurs d'un tiers plus courts que celui représenté el ayant à peu près la même largeur, le même creux et les mêmes leviers, parce que ces derniers, ainsi que le balancier, sont calculés plutôt sur la surface de la voile que sur la longueur du corps. Pour aller au large, les Lascars préfèrent les pirogues de moyenne grandeur, qui obéisseut mieux aux mouvements de la mer; cependant celle que nous avons clioisie pour type élait, quoique longue, réputée pour sa marche et ses bonnes qualités.

Vt CEV1.AN.

MADEL-PAROOWA.

Lorsque les Warkamoowees sont devenus trop vieux pour aller à la pêclie, on les utilise en en formant les (lancs des Madel-Paroowas (pi. '4,. fig' i> »-, 3 et 4), composés de moitiés de pirogues cousues aux planches du fond et à d'autres verticales servant de fargues.. Ce bateau est l'un des plus propres à la pèche sur les plages, parce qu'il lire aussi peu d'eau que possible, qu'il accoste facilement à terre et contient les seines de i5o à 180 mètres employées dans le pays. Les coutures sont peu soignées; la bourre de celle du bas est en dedans et les amarrages sont enfoncés dans des rainures assez profondes pour les garantir du frottement du sable : quelques traverses rr, attachées aux bordages du fond, les lient entre eux et sont échancrées au-dessus des coutures. Les fargues sont traversées par une forte pièce de bois volante a a, qui ne sert qu'à soulever le bateau pour le porter à terre, les côtés ne présentant aucun point que l'on puisse saisir.

Sur les lacs et les rivières de la partie occidentale de Ceylan , les Madel-Paroowas sont quelquefois couverts d'un toit (fig. 3), en lattes de bambous, soutenant un chaiime de lalanier ou de vacoa : elles prennent alors le nom de Padjis, portent des charges assez considérables, et marchent bien en eau tranquille.

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