BALANCIER DOUBLE
Nous trouvons à Manille le balancier double généralement employé par les Malais auxquels il parait appartenir : il se compose de deux leviers ««solidement attachés au bateau en celc(pl. 70, fig. 1 et 2), s'étendanl également des deux côtés, et se courbant presque toujours vers la mer, pour ne pas enfoncer lorsque les balanciers portent sur l'eau; ces leviers sont formés de bois ordinaire ou de bambous liés ensemble, qui, étant très-élastiques, cèdent facilement aux chocs et à l'irrégularité des mouvements. A leurs extrémités sont attachés directement les balanciers, faits aussi de gros bambous dont le nombre, proportionné à la force du bateau, peut s'élever jusqu'à cinq. Ils ne sont pas parallèles au corps, mais s'en rapprochent toujours vers l'avant, et nous n'avons pu savoir la raison de cette disposition qui, par son obliquité, fait présenter à l'eau une plus grande surface et ne peut que relarder la marche.
Le balancier double a un effet inverse de celui du balancier simple, car il résiste par la difficulté qu il éprouve à enfoncer dans l'eau, et non par sou poids : l'un a la partie qui agit, sous le vent, l'autre est toujours au vent : ainsi, dans le premier cas, il doit être aussi léger que possible, ce qui fait employer le bambou; el, dans le second, il faut qu'il soit d'un bois lourd, qui ne coule cependant pas. Il est rare, dans le balancier double, que les deux côtés touchent l'eau à la fois, et cependant c'est dans cette prévision qu'on cherche à le rendre léger, quoique l'effort de la voile produise, dans lous les cas, émersion d'un côté et immersion de l'autre, et que le résultat soit le même. L'effet de chacun des balanciers sur le bateau doit aussi être contraire, car, si le simple le rend ardent et trouve d'autant moins de résistance que la brise est plus forte, le double tend à le faire arriver et force à placer la voilure en arrière pour compenser cet. effet. Les planches de cet ouvrage montrent que cette position des voiles est générale, tant elle est commandée par l'action du balancier double, qui trouve d'autant plus d'obstacles à vaincre que le vent le fait plus enfoncer dans l'eau; aussi ne laisse-t-il pas autant que l'autre profiter d'une
belle brise. Il fatigue beaucoup ses leviers par le désaccord constant des mouvements que la mer imprime aux deux côtés , et doit être très-long pour que, sans être trop large , il puisse déplacer assez d'eau; il ne permet pas de déployer beaucoup de voile, mais il est bon pour marcher à l'aviron sur une mer tranquille dont alors il effleure à peine la surface, et c'est sans doute cet avantage qui l'a fait adopter par les peuples malais dont les mers sout toujours belles.
11 est aussi très-propre à soutenir de grands bateaux, et on l'applique à des caboteurs de plus de Go tonneaux, presque semblables aux nôtres pour la forme aussi bien que pour la charpente, mais qui, étant plus étroits, ont besoin de soutien ; ils ont de forts leviers en bois ordinaire solidement liés au corps et des balanciers de cinq gros bambous attachés à plat sous les leviers, ce qui forme deux radeaux assez larges. Ces navires fréquentent les ports de Luçon et portent souvent une voilure comme celle de nos Chasse-marée, à cela près qu'ils y ajoutent les lattes chinoises sans leurs écoutes; ils placent les haubans sur les leviers et ont, en général, trop d'analogie avec nos constructions pour qu'il ait été nécessaire de les insérer dans cet ouvrage.
BILALO.
Le Bilalo ou Guilala, qui sert au transport des passagers de Manille à Cavité, arsenal presque abandonné de la marine espagnole, réunit beaucoup de dispositions locales à des formes européennes : le corps (pi. 6g), d'environ 20 mètres de long sur 3 de large, est évasé, lin aux extrémités, tandis que le milieu est très-plat; aussi n'a-t-il que o"',8o à om,90 de tirant d'eau. Le Bilalo est membre et bordé, et porte sur l'arrière du graud mât une vaste cabane où, chaque jour, on voit réunis une foule de passagers que leur diversité rend très-pittoresques : ce sont des Tagals, avec leurs belles chemises brodées, pendantes en dehors du pantalon, et leurs femmes, serrées dans une pièce d'étoffe tournée autour des hanches, et portant de petites chemisettes; à côté, des gens de la montagne aux larges chapeaux coniques, avec des espèces de collets de feuilles sur les épaules et à la ceinture pour se préserver de la pluie; puis des Chinois dans toute la variété de leurs costumes commodes et bizarres; des moines et des prêtres séculiers, qu'on respecte encore, et dont le nombre montre quel est l'état de la religion aux Philippines. Les canotiers, qui se servent d'avirons à pelles rondes, sont placés à l'intérieur et sur des plates-formes extérieures en bambou établies à l'avant du bateau, pour qu'il puisse contenir plus de monde.
Les Bilalos ont deux mâts; le plus grand, placé un peu sur l'avant du milieu de la longueur, est tenu par six haubans attachés sur les leviers roidis par des poulies et porte une voile à demi-antenne, à laquelle la vergue, longue et relevée, fait prendre une forme presque triangulaire. Le mât de misaine, beaucoup plus court que l'autre, est soutenu par de nombreux haubans attachés sur le levier de l'avant et auxquels se tiennent les hommes lorsqu'ils se placent près du balancier pour résister à l'effort du vent; nous ignorons par quelle raison ils ne se mettent jamais que sur ce levier, dont l'action ne peut être plus efficace que celle de l'autre. La voile de misaine, beaucoup plus petite, est ainsi que la grande en étoffe de coton, et a aussi deux bandes de ris : ces voiles seraient beaucoup trop grandes pour des bateaux aussi étroits, sans le balancier qui les soutient et les rend capables de les porter avec des brises très-fraîches; aussi le service des Bilalos n'est-il interrompu que par les mauvais temps de l'époque où la mousson change de direction.