‹ Essai sur la Conversion de Saint PaulChapitre 2 sur 2 · VIE · texte numérisé non relu

VIE

Au terme de cette revue des opinions, notre demande reste sans réponse et nous en sommes encore à chercher comment s’est accomplie la conversion de Saul. Si lexplication par le miracle seul est inacceptable, si l'hypothèse de la préparation morale complétée par le miracle est contradictoire et non recevable, si la supposition rationaliste est arbitraire , si-l'explication symbolique ne l’est pas moins, si les assertions des Clémentines et de Voltaire sont tout simplement brutales et frivoles, à quel parti faut-il nous rattacher? En sommes-nous réduits à confesser qu'il y a là pour nous un faitinexpliqué et qui doit à tout jamais rester inexplicable? Si Dieu n’est pas intervenu, si les Actes ne disent pas vrai, s’écrie M. Monod, comment expliquer le changement de Paul? « Non, tenez, vous avez beau faire, vous n’en sortirez que par la foi; à moins qu'impuissant pour expliquer autrement l’inexplicable changement de Saul, vous n’essayiez, en désespoir de cause,

delenier‘.»

Il y a quelque chose de plus simple à faire c’est de

‘Ad. Monod, Saint Paul, p. 99.

le raconter d’après saint Paul lui-même. L'intelligence de ce fait doit être demandée aux épiîtres de Paul et aux épîtres seules. Tenter d'expliquer les Actes par les épitres et les épîtres par les Actes c’est essayer de concilier les contradictoires. Il y a pour nous incompatibilité entre le récit des Actes et les épîtres. Nous allons tout d’abord nous efforcer de le démontrer.

Le silence de Paul sur les événements du chemin de Damas est une première preuve de la non-historicité du récit des Actes. On le sait, l’apostolat de Paul était fondé sur les visions dont il prétendait avoir été honoré!. Mais c'était précisément cet honneur, ce privilége qu’on lui contestait. Les accusations répétées par les Clémentines avaient dû souvent lui être adressées. On connaît toute la violence de la lutte de l’apôtre des Gentils contre le parti judaïsant?. Paul, attaqué de toutes parts, menacé de voir son œuvre réduite à néant, se vit contraint à la défense la plus énergique; il ne dut rien négliger de ce qui pouvait faciliter le succès de sa cause , le triomphe de ses prétentions. Dans un pareil moment comment aurait-il oublié de rappeler les événements de Damas, lui si jaloux de la dignité d’apôtre qu'on lui contestait! On parlait de l’insuffisance de ses titres matériels; on disait qu’il n’avait jamais reçu une institution divine formelle; mais quoi, les hommes qui marchaient avec lui quänd le Sauveur lui apparut et lui parla ne pouvaient-ils pas attester le

1Baur, Das Christenthum, p. 59. Comp. Jean Vèzes, Essai critique sur l'apostolat, p. 43, 44; P. Jalaguier, Une vue de la question scripturaire , p. 108, 109. Toulouse 1863.

? Comp. Reuss, Hist. de la théol., t. IT, p. 544, 548. — Nicolas, Études criliques sur la Bible, p.255, 256.

contraire? [ls avaient été témoins du miracle, ils avaient entendu la voix, ils avaient conduit Paul aveugle à Damas. Et jamais Paul ne songe à en appeler à leur témoignage , il ne les cite jamais, il n’y fait pas même allusion!

Le silence de Paul n’est pas le seul argument que nous fournissent les épitres; les paroles de l’apôtre sont encore plus décisives. Voici, en effet, comment Paul raconte sa conversion dans l’épître aux Galates : «Vous avez entendu parler, dit-il aux Galates, de la conduite que j'ai tenue autrefois dans le judaïsme, de la rigueur que je mettais à poursuivre et à dévaster l'Église de Dieu, vous savez que j'étais plus avancé dans le judaïsme que plusieurs des compatriotes de mon âge, étant animé d'un beaucoup plus grand zèle pour les traditions de mes pères. Mais quand il plut à Dieu, qui m'a mis à fort dès le sein de ma mère et qui m'appelle par sa grâce, desie révéler intérieurement son Fils, afin que je l’annonçasse parmi les Gentils, aussitôt, sans prendre conseil de la chair et du sang, sans me rendre non plus à Jérusalem auprès des apôtres qui m'ont précédé, je me rendis au contraire en Arabie, puis je revins à Damas.»

Si on veut bien se reporter aux diverses narrations de Luc et les comparer avec les lignes que nous venons de traduire, on ne tardera pas à s’apercevoir que le miracle de Damas, avec toutes ses circonstances de lumière surnaturelle, de voix entendue, de gens épouvantés, avec tout ce cortége de visions accordées à Ananias et à Paul, ne saurait être contenu dans cette phrase : «quand il plut à Dieu... de me révéler intérieurement

‘Ép. aux Galates 1, 13-18,

son Fils.» Non-seulement les affirmations de Paul ne sauraient se confondre ou s’amalgamer avec les assertions des Actes, mais encore elles s’excluent réciproquement. Dans le premier cas il est question d’un fait entièrement subjeclif!, d’une révélation intérieure; dans le second, d’un phénomène externe, d’un fait magique. L’argument tiré de ces mots du v. 17: «puis je revins à Damas,» prouve contre ceux qui linvoquent?. On raisonne ainsi : Si Paul revint à Damas, c’est donc de là qu’il était parti; c’est donc là qu'il avait été converti. On a de cette façon une preuve de la main même de lapôtre en faveur de la vérité des Actes. C'est le raisonnement opposé qui serait juste : puisqu'on se croit autorisé à conclure du membre de phrase cité plus haut que les paroles de Paul et le récit de Luc se rapportent à un même fait, et que, d’un autre côté, ce fait est raconté par les deux auteurs d’une manière qui implique contradiction, il est permis de dire que la légende à fait son œuvre et que Luc. se trompe. Personne, j'imagine, ne viendra soutenir que lorsque Paul parle de ce qui lui est personnel, il faut croire ceux qui le contredisent.

Saint Paul se représente sa conversion : 4° comme un effet de la grâce irrésistible de Dieu*?; 2° cette conversion date pour lui du moment où Dieu lui révéla son

l'dmoxaXbat roy vièv adroÿ êv Euol. — «Le êv ot indique naturellement ce qui est intérieur » (Neander, Hist., 76).

?Palcy, Horæ Paulinæ, Nimes 1809, p. 450, 454. 8 Gal. I, 45.

Fils intérieurement; 8° cette révélation intérieure eut pour conséquence immédiate de conférer à saint Paul ce qu'il regardait comme son apostolat, la prédication de Ghrist,parmi les Gentils ?.

Dans une autre épître, saint Paul, défendant sa mission , s’écrie : « Ne suis-je pas apôtre? est-ce que je n'ai pas vu notre Seigneur ??» Îci la révélation intérieure fait place à une vision, et de cette vision saint Paul fait dériver ses droits à l’apostolat. Qu'est-ce à dire? y a-t-il entre ces deux passages une contradiction, ou bien faut-il ramener la vision à une révélation intérieure ?

L'expression dont se sert l’apôtre pour indiquer qu'il a vu le Seigneur* ne permet pas d’accepter la dernière hypothèse. Paul entend parler de deux faits distincts; cela paraît plus évident encore quand on se reporte au chap. XV de la première épître aux Corinthiens. Paul énumère les diverses apparitions de Jésus après sa résurrection : «il a été vu par Céphas, dit-il, puis par les Douze ; ensuite il a été vu par plus de cinq cents frères à la fois, dont la plupart vivent encore maintenant, mais dont quelques-uns sont morts; ensuite il s’est fait voir à Jacques, puis à tous les apôtres, et enfin, après eux tous, il a été vu par moi.» Ces apparitions ne sauraient être ramenées à une révélation intérieure, et pourtant l’apôtre déclare tenir sa mission, tantôt de cette révélation, tantôt de cette vision. Si ces deux faits

1Gal. [, 16.

2 Gal. I, 46. 34 Cor. IX, 1.

4éwpaxa.

54 Cor. XV, 5-9.

ne sont pas identiques, ils sont dans un tel rapport de simultanéité, que Paul croit pouvoir indifféremment en appeler au premier ou au second. Non-seulement ils se complètent, mais ils s’attirent l’un l’autre. L’âme fortement impressionnée par Christ s’exalte et voit le Sauveur: quand Jésus se montre à cinq cents personnes, Ces cinq cents personnes sont des « frères.» Saint Paul a donc «senti» Jésus-Christ et il l’a vu. Il y a dans sa conversion trois choses : une idée, un

sentiment et un fait extraordinaire.

Pour bien juger un homme, il faut le voir dans son siècle et dans son pays. Les plus puissants génies n’échappent pas à l'influence de leur époque et sont assujettis par quelque côté aux idées et aux traditions de leur race. Saint Paul était juif: «Par religion, par piété, par dévotion, les Juifs recourent toujours à Dieu. Le gain qu'ils font dans leur commerce est un présent de Dieu; s'ils éprouvent un désir, c’est Dieu qui y dispose leur cœur; s'ils conçoivent une idée, c’est Dieu qui leur à parlé ‘.» Cette tendance à tout rapporter à Dieu était plus particulièrement accusée à l’époque où vécut saint Paul et dans le milieu où il se développa. Les malheurs du peuple juif, le joug de la domination romaine avaient redoublé l’intensité des croyances messianiques. On attendait le Messie, on l’attendait comme un libérateur : il devait venir fonder le royaume dont la puissance se maintiendrait par la

‘Spinosa , Traité théologico-politique, p. 69 (Ed. Saisset).

force de Jéhovah et dont la gloire éclaterait jusqu'aux extrémités de la terre. Les Pharisiens, parmi les Juifs, étaient les plus exaltés dans leurs espérances : ils conservaient et entrelenaient parmi leurs compatriotes la croyance au triomphe prochain du peuple de Dieu. Ces espérances les avaient amenés par un développement naturel et progressif à la doctrine de la résurrecton. La résurrection leur apparaissait «comme le moyen direct, la condition préalable du royaume messianique terrestre'.» La pensée d’une résurrection des corps , suivie d’une béatitude éternelle, devint une des consolations du peuple israélite ?. Cette idée néanmoins rencontra des contradicteurs parmi les Juifs; les Sadducéens niaient la résurrection, et le résullat de leurs négations fut de rendre cette croyance plus chère au parti pharisien, qui s'était en quelque sorte voué à sa propagation et à sa défense.

Saint Paul n’était pas simplement Israélite, il était aussi Pharisien et Pharisien zélé. Il attendait la venue du Messie et croyait fermement à la résurrection. Or à côté de lui on disait que le Messie était venu ; on ajoutait qu'il avait été méconnu, mis à mort, et qu'il était ressuscité; il s'était montré à plusieurs de ses disciples, et le bruit de ces apparitions s'était répandu. Sans doute bien des gens, et surtout la secte à laquelle appartenait Paul, contestaient la réalité de ces prodiges, mais enfin la possibilité d’une résurrection n’était pas mise en doute. Lorsque le jeune Pharisien se disait que le fait n’était pas réel, son intelligence le lui montrait cependant comme possible. Il se sentait à

1 Voir Reuss, Hist. de la théol. chrét., t. 1, p. 77. 2 Nicolas, Doctrines des Juifs, p. 326.

la fois attiré et repoussé; si les apparitions étaient vraies, quel argument contre les Saduccéens!! Mais, d’un autre côté, quelle humiliation et quelle déchéance pour les Pharisiens, qui avaient fait mettre à mort Celui qu’on proclamait le Messie; pour ces Pharisiens, que Jésus avait attaqués avec tant d’ardeur, dont il avait raillé les affectations d’austérité, dont il avait dénoncé l’étroitesse et flétri l’orgueil! Et puis, si Jésus était ressuscité, la loi, cette loi à laquelle Paul avait demandé le salut, devenait impuissante ; le Nazaréen n’avait-il pas dit: Pour entrer dans le royaume de Dieu, il faut une autre justice que celle des Pharisiens ?. Paul s’efforçait d’apaiser ses doutes en redoublant de zèle pour les traditions de ses pères, et en poursuivant à outrance l'Église de Jésus 5.

Mais ces persécutions l’irritaient, et la servitude de la loi lui devenait de jour en jour plus insupportable. Qui sait si d’effrayantes appréhensions ne vinrent pas à certaines heures augmenter ses angoisses ? qui sait si le souvenir de quelques-uns de ces sectaires, qu'il avait fait souffrir et qu'il avait vus joyeux et invoquant le Christ au milieu des douleurs, ne vint pas l’obséder à certains moments ? Ce persécuteur farouche était un homme de cœur; il avait entendu parler d’un Dieu consolateur, d’un Dieu sauveur qui sèche les larmes et apaise les tourments ; elle était venue jusqu’à lui, la voix de celui qui avait dit: Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés. Un jour toutes ces agitations, tous ces remords, toutes ces espérances s’emparèrent

* Comp. Actes XXIIT, 6-10.

? Matth. V, 20.

5 Gal.1,43,14.

de tout son être : alors, plus que jamais, il se senti, sous la main de Dieu, et il vit clairement — projection sublime de sa pensée inquiète et de sa conscience troublée —le Fils de Dieu, qui dominait et dénouait le drame de son existence.

: Une objection très-grave a été présentée contre cette manière d'envisager la conversion de saint Paul par l’homme éminent dont les travaux ont si puissamment contribué au développement et au succès de cette littérature religieuse, qui sera l’une des gloires de notre siècle. «On a pu chercher, dit M. Reuss, à expliquer psychologiquement la conversion de saint Paul, mais elle se présentait toujours à son esprit comme un événement parfaitement inexplicable par des causes naturelles, dont sa mémoire ou sa réflexion lui aurait dû d’abord faire retrouver les traces ?.» Sans doute, cela serait exact, si saint Paul avait eu les habitudes d’analyse psychologique qui sont familières aux penseurs de notre temps; mais dès que Paul a reconnu comme venant de Dieu un événement, il ne s'inquiète pas des causes qui ont pu le faire naïtre ; pour lui, Dieu répond à tout et suffit à tout. Dans ce système on ne cherche pas à se rendre compte du miracle; lintervention 1mmédiate de Dieu est chose naturelle et normale. Les extases, les visions, les révélations sont en très-grand

!«Ceux-là, dit Pascal répétant une parole de saint Augustin, ceux-là voient véritablement les miracles auxquels les miracles profitent» (Pensées de Pascal, p. 462, édit. Sovandre).

2Reuss, Hist. de la théol. chrét.,t. II, p. 38.

nombre dans la vie de saint Paul. Outre l'apparition du Christ, qui détermina sa conversion, nous trouvons une révélation en vertu de laquelle il se rendit à Jérusalem, un ravissement au troisième ciel, un entrelien avec le Seigneur, et de nombreuses révélations relatives à la doctrine qu’il prêchait!. Nous négligeons les visions et les révélations des Actes : la vision à la suite de laquelle il passa en Macédoine, celle qui l’encouragea à rester à Corinthe, une troisième qui lui annonça son voyage à Rome, une quatrième sur le vaisseau qui le conduisait dans cette ville?.

L'objection tirée de la netteté et de la vigueur de l'intelligence de saint Paul, qui auraient dû le préservér de tout écart d'imagination et de tout entrainement illusoire, ne tient pas compte des faits les mieux attestés. On oublie trop facilement que Paul croyait à la prochaine venue du Seigneur*; il se’ représentait le Christ descendant du ciel, entouré de flammes et d'anges, annoncé par le son des trompettes. « Le Seigneur lui-même descendra du ciel dès qu'il aura donné le signal par la voix d’un archange et par la trompette de Dieuf. » Ailleurs l’apôtre s'exprime ainsi: «Le mystère d’iniquité opère déjà, il faut seulement que celui qui le retient maintenant soit détruit, et alors paraîtra cet impie que le Seigneur anéantira par le souffle de sa bouche et fera périr par l'éclat de sa présence. Cet impie viendra avec la force de Satan, avec

lPour tous ces passages, voir : Gal. Il, 2; 2 Cor. XII, 4 et suiv.; id.,9 ; Éphés. IL, 2; 4 Thess. IV, 15; Rom. XI, 25; 4 Cor. XV, 54 etc.

2 Voir Scherer, Revue de théol., 3e vol., p. 351.

$ Scherer, Mélanges d’hist. relig., p. 118.

#1 Thess. IV, 16.

toute sorte de pouvoir; il fera des prodiges et de faux miraclest.» La première épître aux Corinthiens montre combien l’esprit de Paul est préoccupé de la proximité du retour du Christ; beaucoup d’entre les contemiporains de l’apôtre vivront encore quand retentira la dernière trompette: « Voici un mystère que je vous révèle: c’est que nous ne mourrons pas tous, mais que nous serons tous changés. Cela se fera en un moment, en un clin d'œil, au son de la dernière trompette; ear la trompette sonnera, et les morts ressusciteront incorruptibles; et nous, nous serons changés?.» En vain prétendrait-on qu'il n’est pas possible de rien conclure d’une erreur de croyance partagée par saint Paul contre la réalité objective de sa vision du Christ, car c’est aussi du Christ qu’il déclare tenir l’assurance de la parousie. «Nous vous affirmons ceci, que nous tenons du Seigneur, c’est que nous qui vivrons encore à son avénement, nous ne précéderons point ceux qui sont morts. Le Seigneur lui-même descendra du ciel etc. ?»

La conversion de Paul, telle que nous l’avons comprise, est à la fois une œuvre personnelle et impersonnelle, le produit de son temps et le produit de son intelligence et de sa conscience. Elle a son côté relatif, la vision miraculeuse; elle a son côté absolu, l'intelligence trouvant le vrai qu’elle cherche, la conscience se plaçant en face de ses iniquités, confessant ses fautes et les expiant. Les mots d’hallucination et de folie dont

419 Thess. Il , 7-10. Voir Reuss, Hist. de la théol., t. IX, p. 231. 24 Cor. XV, 51 , 32. Voir Scherer, Revue de théol., 11e vol., p.164,

34 Thess. IV, 15 et suiv.

on s’est servi, tantôt dans l'intérêt de je ne sais quelle incrédulité mesquine et frivole, tantôt pour arrêter la libre recherche dans l'histoire et faire hésiter devant la vérité, ne seraient pas de mise en celle occasion. Et d’ailleurs, que signifient ces expressions violentes ? Ceux qui s’en servent les appliquent-ils indifféremment à l’homme de génie et aux insensés vulgaires? Connaissent-ils dans tous leurs détails la théorie et l’histoire des idées représentatives ? Pourraient-ils démontrer que les phénomènes de l'histoire ne s'expliquent pas par des lois mentales? Socrate cesse-t-il d'être pour eux un grand philosophe, parce qu'il avait un démon familier? Ne sont-ce pas jusqu'ici les paroles passionnées, les génies ardents et enthousiastes qui ont remué et sauvé le monde ? Sans doute un homme de génie soumis à des extases nous apparaît comme un être étrange, mais pourquoi? Parce que nous ne croyons plus aux extases. Autrefois, et dans certaines crises, on n'aurait pas été complet sans cela. Ne nous en plaignons pas. Au fond de toutes ces visions il y a l'amour qui s’exalte, la conscience qui s'affirme, l’imagination qui monte jusqu’à Dieu. Avant d’avoir été abaissé par le contact des réalités humaines, Mahomet entend des voix célestes; saint Bernard et François d'Assise entrent en communication avec les puissances divines; l'amour de la patrie ouvre le ciel à Jeanne Darc et fait d’une paysanne la plus sainte des héroïnes. Plus lard, quand nos pères, les protestants, mouraient dans les persécutions, ils recevaient d’en haut des appels qui exaltaient leur courage, ils entendaient dans le ciel des concerts qui ravissaient leurs âmes. La nature n'existait plus pour eux: ils vivaient dans l'infini

de la conscience et dans les rêveries de l’idéal. Et ces visions dont ils nous parlent, nous, leurs fils reconnaissants, nous devons les regarder comme les réalités les plus chimériques et les plus augustes des vérités.

Vu par le président de la soutenance, ED. REUSS.

Permis d'imprimer.

Strasbourg, le 24 novembre 4864.

Le Recteur, DELCASSO.

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