CHAPITRE IV
Preuve historique de la crédibilité des récits miraculeux contenus dans l'Évangile.
Après avoir démontré qu'on ne peut appliquer le système mythique au Nouveau-Testament, comme Strauss a prétendu le faire , nous satisferions aux exigences de notre cause en réfutant simple-
ment ce qui est propre à la critique de Strauss. Cependant » comme nous nous sommes imposé la tâche positive d'établir la crédibilité de l'histoire évangélique , et en particulier de la partie merveilleuse de cette histoire » nous ne pouvons nous arrêter à ce point. Nous allons maintenant démontrer que l'histoire évangélique, surtout dans ce qu'elle raconte sur les miracles de Jésus, n'a pas un caractère mythique. Si nous parvenons à le prouver, l'impossibilité d'appliquer le système mythique, comme Strauss a voulu le faire, paraîtra par là même sous un jour encore plus complet. Notre démonstration sera historique ; mais avant de la donner, il nous faut examiner si le doute de notre adversaire, au sujet de l'histoire miraculeuse, a une source historique ou philosophique , et, dans le dernier cas, si l'on doit assigner quelque importance à la contre-épreuve historique. Recourir à l'histoire pour résoudre la question des miracles , est-ce tomber dans le sophisme que les Logiciens appellent Transitio de génère ad genus {ii,rrk(LAffiç «Ir AhKo ytvoç) ? Ou bien , au contraire , opposer des doutes philosophiques à la preuve historique des miracles, n'est-ce pas tomber dans ce sophisme? Tels sont les problèmes qui vont nous occuper d'abord.
Importance de la démonstration historique pour l'histoire miraculeuse.
Quoique la critique appliquée par l'auteur de la Vie de Jésus aux faits miraculeux » prenne toujours pour point de départ des discordances ou des obscurités historiques , ce n'en est pas moins le doute dogmatique ou philosophique au sujet des miracles qui donne toujours l'impulsion décisive pour le rejet des faits, et qui forme maintes fois si clairement le principal motif de ce rejet, qu'à peine peut-il réussir à se cacher derrière de légers doutes historiques. La critique s'exprime ainsi à ce sujet dans les Annales de Berlin, 1836, n"" 86: < En ce qui € touche les discordances des récits , il n'y a que € très peu de cas où elles soient de nature à per- « mettre d'enyisager l'ensemble comme mythique; « et l'auteur est forcé, la plupart du temps, de « discuter dogmatiquement la possibilité du fait, c ou de se servir des idées judaïques sur le Messie, « pour expUquer l'origine du récit. Mais en procé- « dant ainsi , le critique abandonne le terrain « historique pour le terrain dogmatique, et cela « avant d'avoir gagné complètement sa cause sur le a premier. » Le merveilleux est inconcevable : tel est le premier axiome sur lequel s'appuient tous les jugements de notre exégète , sur les récits qui
contiennent des éléments miraculeux. La mesure du merveilleux est celle de Tinconcevable ; et la mesure de l'inconcevable devient celle du non-hUtarique, « La région du merveilleux , dit Strauss, est la région de l'inconcevable. » Il est impossible que la guérison du malade dans la piscine de Bethesda soit historique » c car si ce fait était réel , nous « devrions en élever l'auteur au-dessus de l'huma* « nité et de la nature. » La guérison subite d'un lépreux , est si inconcevable , « que tout homme « exempt de préjugés (le critique doit toujours « être tel) ne peut y penser sans se reporter invo-
• lontairement au domaine de la fable. » La guérison des aveugles est inconcevable ; « car un mal c d'yeux , quelque léger qu'il soit , n'étant pas
• venu sans la médiation de causes complexes » « peut encore moins céder immédiatement à un « seul mot ou à un attouchement. La guérison « demande, au contraire, un traitement trèscom- « pliqué , partie médical et partie chirurgical. La « cécité surtout est dans ce cas , toutefois quand c elle est de nature curable. » Si donc , la guérison d'une cécité curable opérée par un seul mot est inconcevable , à combien plus forte raison celle d'un aveugle-né , comme le rapporte Jean » 9 1 Que penser donc de la résurrection d'un mort!... « Le mort, dit notre auteur, auquel la conscience « a échappé avec la vie , a perdu le dernier point c de contact par lequel l'influence du thaumaturge
• puisse arriver à lui ; il n'a plus connaissance de
• lui ; il ne reçoit plus de lui aucune impression ,
• au moment môme où il faut que celui-ci lui « donne de nouveau la faculté de recevoir des « impressions; or donner cette faculté ou, à pro- « prement parler, animer est une activité créatrice, « que nous nous reconnaissons incapables de con- « cevoir comme appartenant à un homme. »
Après cela , comment s'empêcher de penser que la philosophie seule a persuadé à notre auteur l'impossibilité des miracles , avant même qu'il s'occupât de la critique de l'histoire? Il en rend grâce lui-même à la philosophie , dans la préface du premier volume. € Je sais très bien, dit-il , que beau- « coup d'autres critiques eussent pu faire un out vrage conmie le mien , et arec bien plus d'éruc dition que moi; mais je crois, d'un autre cAté , c posséder une qualité, qui me rendait plus capa- « ble que les autres d'entreprendre cette tâche, c La qualité essentielle pour un pareil travail man- « que presque toujours , à notre époque , aux
• théologiens les plus érudits et les plus judicieux ; « et sans cette qualité , la scimice la plus profonde c ne peut rien faire de bon dans le domaine de
• la critique. Cette quaUté consbte en ce que le « coeur et l'intelligence soient intimement affranc chis de certaines présuppositions religieuses et < dogmatiques; or l'auteur a acquis de bonne
• heure cet affranchissement, au moyen des études
« philosophiques. » On voit que notre auteur ne se sent pas moins fort contre les miracles, dans son armure philosophique , qu'autrefois Voltaire dans la sienne, lorsqu'il disait : • Si un miracle arri* « vait sur le marché de Paris , sous les yeux d'un 1 millier d'honunes et sous les miens propres « • j'aimerais mieux croire que deux miUe et deux « yeux se trompent, que de croire le miracle* » Que peut faire la preuve historique contre une pareille armure philosophique ?
Le critique ne s'est pas élevé, à la vérité, au plus haut degré du scepticisme historique. S'il avait possédé dans sa plénitude l'audace philosophique, il eût pu se retrancher derrière la force irrésistible de la pensée, comme derrière un mur d'airain , et , du tr Ane, élevé de sa spéculation , dicter à la terre les .lois de c^ qui devait arriver. Cependant, s'il existe une, force irrésistible de la pensée , il est bien positif que l'histoire a aussi sa force irrésistible. C'est une vérité à laquelle notre critique n'a pu se soustraire , quoique d'ailleurs il mérite plus que tout autre d'être mis au nombre des adorateurs de l'esprit humain , dont parie Bacon *.
En apparence, Strauss n'a dirigé ses attaques
* Baco. de Augm. Scient Alias error fluil è ninii4 re?erentià et quasi adoratione intellectûs humani , nnde bomines abduxére se à contemplalione nature atqne ab experienciâ, in propriis meditationibus et ingenii commentis susqne deque vola tantes.
que contre les récits miraculeux du Nouveau-Testament f et il ne s'appuie pour cela que sur des raisons historiques. Les contradictions du récit lui servent habituellement de point de départ, et décident quelquefois même ses conclusions; telle est par exemple sa marche, quand il nous présente les cantradiclions (fui rempli$$€nt (à l'en croire) le récit de la Résurrection , comme une raison décisive de ne pas admettre ce fait. Si notre philosophe accorde à l'histoire une force probante en sa faveur, il faut bien aussi qu'il lui accorde la même force contre lui. Et en effet il ne la lui refuse pas. Il accorde d'abord que la preuve historique de l'au* thenticité d'un écrit n'est pas directement impossible, quoique ses exigences à cet égard soient assez grandes pour contenter le P. Hardouin luimême. Il veut pour cela c un témoin oculaire de c l'acte de la rédaction, ou un témoin qui ait enc tendu assurer i l'auteur que c'est bien lui qui a « écrit le livre. » Il est donc possible de prouver l'authenticité d'un écrit par des raisons externes ; et si l'on parvenait à prouver l'authenticité des Évangiles, ce serait, au dire même de notre auteur, « une raison importante de ne pas considérer « comme mythiques les récits qu'ils contiennent. » Mais si l'on abandonne le point de vue mythique , comme d'un autre côté l'explication dite naturelle est coulée à fond , il ne reste plus que le miracle, et il se prouve par le moyen de l'histoire.
C'est ainsi que le cercle magique formé par la né^ cessité de la pensée philosophique peut être rompu par un modeste fait historique. Cette conclusion est du reste dictée à notre critique par sa philosophie ; et il n'aurait pas fait preuve de logique» s'il avait voulu se tenir dans les régions arides du raisonnement absolu » en dépit de l'histoire et de la nature. Une philosophie qui reconnaît que la nature et l'histoire sont aussi rcUionnelles*, de^ra être portée à chercher le caractère rationnel des faits naturels et historiques. Elle accordera à la nature et à l'histoire le droit de poser les problèmes de la pensée» et de commencer par lui déterminer l'étendue de son domaine. Et là où l'esprit s'appuie également des deux côtés » sur les faits externes comme sur les faits internes» il ne peut en aucune manière être question du sophisme qui consiste à passer d'un genre à un autre. Nous trouvons la reconnaissance de cette vérité dans l'ouvrage d'un théologien philosophe» qui du reste parait être placé sur le même terrain que Strauss, dans la Théologie biblique de Yatke. Il entreprend d'exposer l'évolution historique de la religion juive » en la conformant à la suite naturelle des développements logiques de Vidée; or il lui a fallu abattre
* C'est an des principes favoris de TÉcole hégélienne , qae tout ce qui ut réel est rationne!,
(rivte de l'Éditeur.)
plus d'un bel arbre sur le terrain historique, et aplanir plus d'une hauteur pour frayer ce chemin à la marche triomphale de YIdie. Quoiqu'il désire qu'on ne regarde son opinion comme complètement réfutée que quand on l'aura convaincu d'erreur par la logique» il accorde cependant des droits à la preuve historique ; car il croit avoir obtenu d'elle la confirmation de sa marche logique. Ce que nous voulons dire ici ne peut être mieux exprimé que par ce que dit Gœthe (dans sa Théorie des Couleurs) à l'occasion de la polémique entre Bodley et Bacon : « De même que d'un côté l'expé- « rience n'a pas de bornes, parce que l'on peut « toujours découvrir quelque chose de nouveau» « de même aussi , de l'autre , les principes ont « quelque chose d'illimité ; car ils ne perdent point • la faculté de s'étendre, d'embrasser un plus grand « espace, et même de se résoudre et de se perdre « en une spéculation d'un ordre plus élevé. »
Quelle est donc l'argumentation philosophique qui a brouillé notre auteur avec l'histoire , au point de le rendre aussi di£Bcile que Hardouin en fait d'évidence , et (ce qu'il y a de pb) au point de lui faire rejeter même l'évidence dont l'autre se fût contenté? Il n'a pas jugé à propos de nous mettre sous les yeux, dans son ouvrage, ces présuppositions philosophiques qui , comme des puissances infernales, font jouer les ressorts secrets de sa critique historique, et lui inspirent contre
nûsfoii^e les sentiments d'obstination de Chremylus : oi yâLç [Ai wtisgift wS'i tfr Tf i^r, « Tu ne me t convaincras pas» quand même tu me convain- « crais ! » Ces présuppositions se trouvent sans aucun doute dans son système sur la Loi de la Nature considérée comme genèse étemelle de la raison. Mais cette nécessité logique des lois de la nature ne peut certes pas en elle-même et par elle-même bannir du monde historique le Christ Thaumaturge. En effet Tesprit absolu, duquel émane la loi générale de la nature, ne doit-il pas, par Torgane de l'individualité humaine dont il s'est revêtu, pouvoir produire des phénomènes qu'aucune de ses lois ne peut produire isolément? Mais ici nous nous trouvons en face de la conclusion de notre auteur et de son f^eto contre l'incarnation de Dieu dans l'individu, et contre l'action immédiate de la puissance de l'esprit sur la nature. Nous avons vu ci-dessus à quel point la critique philosophique sur les miracles s'attache à déprécier cette puissance de l'esprit, qui domine la nature par une force indépendante de la nature; nous avons vu» dis-je, comment cette critique ne veut reconnaître d'autre manière de dominer la nature que l'ezploitatioo habile de ses impulsions et de ses résistances*. Celui qui peut commander aux vents
* Du reste le cynisme avec leqael Strauss déclare qu'une époque de dyilisalion ne saurait s'intéresser à la guérison de
et aux flots , imposant silence à la mer en furie , ne lui rappelle que le coup de baguette d'un conte de fées. Mais le génie élevé qm le juremier a attaché la Toile à la vergue » et qui a placé la ma^ chine à vapeur» comme une tempête concentrée» dans les flancs du vaisseau » Toili le Messie devant lequel son genou fléchit » voilà l'idéal de l'humanité réhabilitée à l'image de Dieu 1 Or cette banne noutelle doit être fort agréable à une époque qui aime mieux prendre pour sujet de ses débats Y Association des douanes que l'Alliance de la nature divine et de la nature humaine dans le Christ» et pour laquelle le chemin de fer d'Ausbourg est un sujet d'examen plus sérieux que cette i^èç r§t?JfUvn dont parle Matthieu. 7. H. Mais si le critique a porté son F'eto contre celui c dans lequel vit la • plénitude de la divinité (Col. 2. 9.)» > et s'il ne reconnaît d'autre type de Dieu dans l'komme que celui que la magnificence divine a répandu comme une pluie bienfaisante danstous les individus de l'espèce hmnaine , pourquoi dans ce cas placequelques malades galUéens , ce cynisme n'est pas nouveau. Ici eneore le Théologien chrétien a eu un prédécesseur plus célèbre que luL I^ César que T Église a flétri du nom d'apostat avait déjà demandé « ce que Jésus fît de si remarquable durant sa vie, et si l'on peut regarder coomie des merveilles la guérison de quelques malades ou la délivrance de quelques démoniaques dans les petites bourgades de Bethsaîdo cl de Belhauic ! • (V. Ctsille conlr. Ji;libn,, vol. 6. p. 191.)
t-il la domination sur la nature qui ^t le fruit du travail» tellement au-dessus de celle qui est un don ? Les paroles du Ghrbt ne sont-elles par hasard que des paroles magiques*? Pourquoi notre critique oublie-t-il que» lorsque l'esprit du diaumaturge» obéissant à une inspiration intérieure» manifeste immédiatement son pouvoir sur la nature» un but saint est toujours atteint?
Sans doute l'état du médecin» dont Tintelligence calcule les rapports des influences et des résistances et arrête ainsi la maladie » est bien au-dessui de l'état confus du somnambule qui» rêvant en lui-même » reconnaît les moyens de guérison par une intuition immédiate. Hais on ne peut nier non plus que l'état élevé d'un thaumaturge » qui a la conscience de l'union de son esprit avec la loi de la nature » et délivre le malade comme Dieu par la seule manifestation de sa volonté » ne soit bien audessus des deux autres* D'un autre côté» sur quoi peut-on s'appuyer pour soutenir que la domination immédiate sur la nature est la plus imparfaite? Ce n'est pas sur l'idée de la façon dont s'exerce cette domination; ce n'est pas cependant non plus sur l'idée de l'esprit; car l'œuvre du génie produite par une inspiration immédiate» n'est-elle pas supérieure au travail pénible du penseur qui procède lentement ?
* Nous verrons plus l<Hn que, selon Sirauss , Jésus se sert de formules de ce genre.
Si donc le doute dogmatique ne peut se soutenir en face de ces prodiges, qui ne s'expliquent que par la manifestation de la force créatrice orir ginaire» il doit» à plus forte raison, être regardé comme complètement insoutenable dans tous les cas où rien n*empêche d'admettre des lois naturelles plus ou moins inconnues jusqu'ici, mais cepen«dant réellement existantes; et l'auteur tomberait dans un véritable entêtement d'incrédulité , si , dans sa marche , il s'attaquait aux faits purement extraordinaires et providentiels. Or, Strauss a réel» lement poussé jusqu'à ce point la critique des miracles.
Quand verrons-nous donc le temps que nous annonçait le noble Solger? • On commence, disait-il, à sentir de tous côtés la faiblesse des fondements sur lesquels repose ce qu'on nommait naguère farce (tesprit. Peu à peu on arrive à la- conviction qu'il faut un esprit bien plus fort pour croire aux miracles, sans prétendre les critiquer et les expliquer, que pour rejeter comme douteux ou absurde tout ce qu'on ne peut ramener aux règles les plus ordinaires de la raison, b
n est plaisant , en vérité , de voir nos théologiens spéculatifs *, traiter de haut en bas le Rationalisme
* Tel est le nom que se donnent les théologiens rationalistes de l'École hégélienne.
(yoU de CÈdittwr.)
grossier de 17901 A l'aide de raisonnements pareils aux leurs» comme on se déliyrerait aisément d'une foule de choses gênantes 1 Ainsi, par exemple, on renverrait à la lune les pierres par lesquelles , au rapport de physiciens superstitieux comme La Grange, ce petit satellite a l'audace de harceler la terre, sa respectable reine* Ces étranges masses de pierre ne peuvent être tombées de la lune; car quand les volcans de cette planète auraient réellement la force de lancer des projectiles par de-là son atmosphère pour nous les envoyer, ce qui cependant n'est pas concevable , conmient expliquer leur inflammation et leur explosion ? D'un autre côté, ces pierres peuvent encore moins venir de notre atmosphère; car alors, comment expliquer leur mouvement de ricochet, leur formation complètement extraordinaire et une foule d'autres circontances? La chose est inconcevable de quelque côté que l'on se tourne. On sera donc forcé à la fin de recourir, même dans ce cas, à l'explication mythique. Qui ne connaît les anciennes fables au sujet des pluies de pierres? Peut-être les nouveaux rapports qui nous viennent de France, de Suisse , etc.. ne sont-ils, après tout, que des échos traditionnels des superstitions de Tite-Live ?
Eh bien 1 notre exégète a le front de nous dire que, t sans opinions dogmatiques arrêtées d'avance > , on ne pourrait se persuader qu'une paralysie persévérant depuis nombre d'années puisse céder à un
seul mot; mais que pour lui, il est en dehors de < certains préjugés!...»
Jusqu'à nos jours le Rationalisme , en naturalisant lliistoire miraculeuse, sortait, il est vrai, du domaine de ractivité divine surnaturelle pour entrer dans celui du hasard heureux ; mais, tant que ce hasard est expressément placé sous la conduite de la Providence, qui s'en sert pour des fins religieuses et morales déterminées , les histoires miraculeuses conservent toujours un élément d'édification religieuse. Nous avons déji remarqué par quelle heureuse rencontre , lorsque Jésus avait dessein de ressusciter un mort, ce mort se trouvait être justement en léthargie ; de telle sorte que les moyens les plus faihles pouvaient le faire revenir à lui l Quel étrange assemblage de circonstances ! Les jambes de Jésus crucifié ne sont pas brisées comme celles des autres crucifiés; le coup de lance, qui était pour les autres le coup de grâce, n'est pour lui qu'une saignée, qui lui rend la vie ; l'air du tombeau et les parfums qui, pour 1^ autres, sont un narcotique mortel , lui rendent le service d'un flacon, et après son spasme, il revient à lui juste à temps , circonstance si importante pour lui I Si l'on reconnaît en tout ceci la main de la Providence , il faut nécessairement avouer que l'on trouve, dans l'histoire de Jésus , plus que partout ailleurs, des endroits lumineux où le monde invisible devient visible et palpable !
Chez le critique le plus récent , au contraire , il ne faut pas chercher d'aveux de ce genre; car on a senti qu'ils feraient renaître de suite, à l'horizon de la vie de Jésus » une lueur mystérieuse qui , quoique bornée dans l'origine » étendrait bientôt ses feux sur toute la voûte du ciel avec la rapidité de l'aurore boréale. « Plus une chose est ordinaire, plus elle est digne de foi » ; telle est la nouvelle loi à l'aide de laquelle Strauss détermine, sur le terrain de l'Évangile , les limites du mythe et de l'histoire véritable. D'après ce principe , la vie du héros Corse serait placée , à côté de celle de Jésus de Nazareth, dans le royaume fabuleux des ombres. Car les partisans enthousiastes du grand empereur trouvent beaucoup de surnaturel dans son histoire *.
Quelqu'incroyable que cela puisse être , il n'en est pas moins vrai que la peur du merveilleux a poussé notre sceptique jusqu'à cette extrémité , de nier dans l'histoire évangélique, avec les miracles , non-seulement tout élément providentiel, mais encore tout ce qui est extraordinaire , tout ce qui s'introduit dans la vie de l'homme comme un étranger merveilleux. Le cardinal de Retz a cru caracté-
* « La névolution da 20 mars formera • sans doute , l'épi- « sodé le plus remarquable de la vie de Napoléoa , déjà si fé- € conde en événements iurnatureU. •
{Mémoires pour urvir à C histoire de la vie privée, du retour et du régne de Napoléon , en 1815 , par Flediit m GHABOtLOR. — Londres, 1820.)
— 109 ~ riser par les paroles suivantes le plus haut degré du scepticisme : c L'extraordinaire ne parait possi- « ble , qu'après l'exécution , à ceux qui ne sont c capables que de l'ordinaire. » 11 a oublié de men* tionner ce degré de scepticisme, où l'on refuse de croire l'extraordinaire, même après qu'il est arrivé. Le fond de l'histoire de la tempête apaisée peut être vrai, dit notre auteur; cependant il ny a quun à parier contre dix que Jésus se soit endormi juste au conmiencement d'une tempête ; il y a au contraire dix à parier contre un que Jésus ne dormait pas , qu'il a seulement montré du courage dans cette occasion» et que la tradition populaire, pour rendre le fait plus piquant, a ajouté le sommeil ; il faut donc encore considérer le sommeil comme une addition de la tradition populaire. Malheur à l'histoire et à ceux qui sont destinés à parcourir ses domaines , si l'on s'appuie sur un semblable canon, pour rédiger un index expur* gatoriiu de ses éléments qui appartiennent à la tradition populaire ! Puisque, même pour les grands esprits, l'ordinaire vient prendre neuf fois sur dix la place du sublime, combien de grands événements de la vie d'Alexandre et de Napoléon vont être attribués à la tradition populaire I Puisque, neuf fois sur dix, les grands esprits disent plutôt des choses banales et ennuyeuses que des choses d'un sens profond, combien de belles paroles devront passer sur le compte du mythe I L'histoire nous