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parle de rois qui » dans une seule audience » ont reconnu l'homme qui pouyait sauver leur pays» et de philosophes qui voyaient d*un coup-d'œil le genre et l'esprit de leurs disciples. Il faut donc renvoyer tout cela dans le domaine de la fable avec le passage de Jean» 12» 13; car» «même après « un plus long entretien avec Pierre, comme Lûcke « le suppose , Jésus ne pouvait parler d'une ma- « nière si précise de son caractère » sans connaître c les cœurs ou sans se rendre coupable d'un jugec ment téméraire»; et il pouvait encore bien moins» au premier coup-d'œil » savoir à qui il avait affaire ! On raconte de l'amiral de Coligny que la troupe de peuple et de soldats» qui le cherchait pour le tuer» recula à l'aspect de sa respectable figure de vieillard. Il y a ici un mythe ; car un détachement» quelque peu nombreux qu'il soit » ne peut être ainsi effrayé à l'aspect d'un seul homme ! C'est ainsi que Jean révèle son caractère mythique» en disant que « tout un détachement de soldats et d'officiers de justice a non-seulement reculé» mais est tombé à terre * » .
* L'auteur reproche aux Harmonistes de faire violence ani Évangiles pour les accorder, et au D' Paul us de leur faire sulnr une égale violence pour les amener à un iem rationnel; mais lui aussi est réellement passé mattre en fait d'opérations de ce genre , avec cette différence que son but est de forcer les Évangiles à la discordance et à la déraiêon. L'exemple que nous allons citer est un des moins piquants ; nous en rencontrerons plus tard de
La peur des miracles, étant une fois arrivée au point de faire rejeter tout ce qui est grand » bannira nécessairement du monde historique tout ce qui surprend par sa noblesse et son élévation mo^ raie, ou du moins en réduira les éléments au mînhnufn. L'auteur » en effet » a tiré sous ce rapport les conséquences de son axiome. « Souvent, dit-il, « on regarde comme un exemple de la plus noble t et de la plus sublime résignation la manière dont • Jean-Baptiste (Jean, 3, 30.) se met lui-même à « sa place, en déclarant que c'est à lui à décroître I et à Jésus & grandir. Ce récit peut être beau, t nous en convenons; mais il n'est pas vrai. Ce
bien plm étranges. Le texte de Jean dit que Jadas prit avec lui riif ff'TiT^ ( la cohorte romaine, qai occupait la forteresse Anlonia, devait être, d'après Végète, de 555 hommes), avec les serviteurs du Temple (Jean, 18, 5.) Des interprètes pensent que cette expression , la coitorte , est employée ici dans le sens où nous disons : « il fit venir la garde^ • • il faut envoyer chercher le régiment • Mais notre auteur s'en tient à la lettre et ne se contenter de rien moins que de toute la cohorte, par conséquent du nombre complet de 555 hommes. Plus loin, quand il est dit qu'iYs reculèrent , il tient encore à son total de 555, plus les serviteurs du temple , quoique le mot 'ïï'irTgf ne se trouve pas une seule fois dans le texte ; enfin quand il est dit qn'ib tombèrent à terre ^ il exige que les 555 hommes, plus les serviteurs du temple, soient encore ici en scène ; et il ne leur permet pas de faire un simple mouvement pour tomber, il faut que tous ensemble aient été renversés complètement et qu'ils aient mordu la poussière.
t serait la première fois qu'on aurait vu un homme c historique remettre si volontiers la direction de la c portion d'histoire, à la tête de laquelle il avait été « placé jusque-là, à un successeur venant pour l'é- « clipser et le rendre inutile. Cette abnégation n'est « pas moins difficile aux individus qu'aux peuples; « et cela non-seulement par suite de vices tels que < l'égoisme et l'ambition , en sorte que l'on pût se
• croire en droit de faire une exception en faveur c d'un homme tel que Jean-Baptiste (ce qui serait c déjà un préjugé) , mais encore par suite de vues c courtes, indépendantes de la volonté, et insé-
• parables de toute position inférieure à l'égard c d'une position supérieure. Il arrive donc tou-
• jours, dans ce cas, que le poste est défendu avec « d'autant plus d'obstination , que l'homme qui « l'occupe est, comme Jean-Baptiste, plus rude et « plus grossier. » Ce raisonnement psychologique repose certainement sur une vérité; mais il n'est pas ici à sa place. L'auteur raisonne sur des cas où un homme placé dans un poste inférieur, qu'il considère toutefois comme supérieur, se trouve en face d'un successeur plus grand que lui, qui lui demande de marcher à sa remorque. L'abnégation étant par-dessus tout difficile à l'homme, il n'est pas étonnant que de semblables sacrifices soient rares , particulièrement chez les philosophes. L'histoire la plus récente de la jdiilosophie nous apprend la colère et les résistances de Kant , lors-
que Ficlite, son disciple , prit son essor plus haut que lui, et le dépit de Fichte, quand Schelling voulut l'attirer dans de nouvelles voies. Mais il s'agit ici d'un cas tout différent. Il s'agit d'un homme qui indique comme sa destinée d'occuper une place subordonnée ; or, si l'on suppose une fois chez Jean-Baptiste la ferme conviction que Jésus est le Messie, on ne pourra douter un seul instant qu'il ne soit prêt d'avance à se subordonner & lui.
Hais notre critique regarde comme un préjugé de croire exempt d'égolsme et d'ambition Jean- Baptiste, tel que l'histoire nous le dépeint. Car, dit-il, l'égoisme étant mille fois plus naturel à l'homme que l'humilité , l'histoire doit mentir neuf fob sur dix, quand elle nous raconte des actes d'une humiUté héroïque. Cet axiome de critique historique ne manque certes pas de respect pour le dogme du péché originel ! On s'est déjà plaint jusqu'ici de ce que l'histoire parlait beaucoup plus de coquins que de gens d'honneur ; que sera-ce donc, lorsque la critique aura décimé l'histoire, en suivant un semblable principe !
En établissant dans ce chapitre la validité de la preuve historique , pour la démonstration des miracles, nous sommes aussi arrivés au résultat suivant : — le doute sur ce point, porté au degré où il se trouve dans l'ouvrage de Strauss , ne peut venir de la science , mais il doit partir de celte source que
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le Chi-ist assigne à toutes « les mauvaises pensées. > Matth. 15, 19.
Nous allons à présent passer au développement de la preuve historique.
Démonstration de la crédibilité de l'histoire évangélique tirée des Évangiles mêmes.
La preuve de la vérité des faits miraculeux racon* tés dans nos Evangiles peut » comme nous venons de le dire , être fournie par l'histoire. D*un autre côté , Straiiss nous fait cet aveu remarquable : « Si
• Us témoignages extérieurs en faveur de Carigine « apostolique des Evangiles avaient une grande force, « ce serait certainement une raison puissante de ne pas « appliquer à leurs récits l* interprétation mythique. » L'auteur continue ensuite comme par forme de réponse : « Mais ces preuves externes n'ont en aucune
* façon une semblable foire. » Qui ne doit s'attendre à voir la moitié de l'ouvrage consacrée à prouver cet axiome? 11 est cependant bien loin d'en être ainsi. Sur les 1478 pages dont se compose ce livre destiné à prouver que tout le contenu du Nouveau- Testament est mythique , il n'y en a pas plus de trois, où le critique s'occupe de lever, par quelques considérations jetées à la légère, les difficultés qu'implique Caxiome sur lequel s'appuie tout le reste du livre. Aussitôt après avoir présenté ces considérations , l'au-
teur s' empresse de passer à la démonstration de rinauthentlcité qu'il prétend tirer des critères internes, t On ne parviendra jamais , dit-il , à prou- « ver rigoureusement , par des témoignages exterc nés , qu'aucun des auteurs de nos Evangiles ait « été témoin oculaire , ou ait eu avec les témoins « oculaires des rapports suffisants pour rendre Tex- « plication mythique inadmissible. ■ Nous n'avons pas de peine à croire que notre critique ne se trouve bien que dans le large champ des critères internes; car la gymnastique d'une exégèse, dont l'unique loi est une subjectivité sans frein, peut s'y déployer tout à son aise ; mais il en est autrement dans les bornes étroites de données historiques fixes et inébranlables. C'est ainsi que Pheidippidcs chantait (Nubes, 1S9Ô) :
Qn'il est doux d'avoir affaire à une doctrine et à un art nouveau , et de se débarrasser, par la force du génie , de la fripperic des anciennes règles !
Nous ne pouvons cependant , surtout après Taveu que l'auteur nous fait lui-même sur l'importance des témoignages externes , nous dispenser de l'arrêter au passage décisif qui conduit à cette arène, et de le retenir là , au moment où il va nous échapper. Nous dirons même qu'en voyant ce critique , si vigoureux du reste , nous glisser subtilement entre les maîns juste à l'endroit fondamental
— lie — de son ouvrage , on ne peut se défendre complètement de soupçonner sa sincérité.
Il ne peut certes pas nous venir à l'esprit de refuser à la critique interne le poids qu'elle doit avoir dans la balance. Mais s'il est vrai en général que la réflexion est incapable d'engendrer tant qu'elle n'a pas été fécondée par l'expérience , à combien plus forte raison ne pourra-t-on pas appliquer cet axiome en particulier à la réflexion sur les critères internes de l'inauthenticité d'un ouvrage t lorsque ces critères ne s'appuient sur aucune raison externe positive ou négative I
La critique interne convient surtout aux raison* neurs qui veulent donner un libre cours à leurs tendances subjectives» et dont l'essor est arrêté par ]es données de l'histoire , comme par un lourd fardeau. C'est un char léger, à l'aide duquel le philosophe peut se transporter où il veut; on y court le risque de verser facilement, il est vrai; mais, pourvu que le phaéton sache garder adroitement l'équilibre , il voyage avec la plus grande vitesse. Évidemment un esprit subtil peut tout prouver dans des questions de ce genre ; il peut démontrer» par des raisonnements spécieux, qu'un auteur a tous les caractères de la vérité , puis ensuite qu'il n'en a aucun ; et il lui est facile , en suivant les procédés mobiles d'une dialectique qui ne s'appuie que sur des raisons internes, de rendre tour à tour douteuse l'authenticité la plus incontestable, et in-
contestable la plus douteuse. Pour riiomme exercé à cela, c'est comme au jeu de dés: on joue» et même quand on perd» on y trouve encore du plaisir. Notre philosophe critique semble avoir eu par devers lui des connaissances particulières sur ce que nous venons de dire ; car il nous parle lui-même c d'une méthode à priori pour traiter la matièf re historique , méthode qui rappelle le lit de « Procuste » et par laquelle le philosophe allonge « ou raccourcit à volonté son étoffe , suivant ce « qu'il veut en faire. » Seulement, d'après ce passage» le philosophe ne serait autre que l'évangéliste Matthieu !
Parmi nos lecteurs» il en est auxquels cette manière de procéder est moins connue , d'autres auxquels elle est moins présente. C'est pourquoi nous allons commencer par parler d'un grand critique , philologue-théologien» dont la mémoire et la tombe sont également fraîches , c'est-à-dire » du docte Schleiermacher. Certes , la plupart de ses lecteurs, surtout s'ils l'ont suivi dans les divers champs de la science» ont dû s'apercevoir souvent qu'ils avaient affaire à un homme qui pouvait entreprendre de prouver tout ce qu'il voulait. Et ceci peut s'appliquer à ses démonstrations critiques» aussi bien qu'à ses démonstrations dogmatiques. Pour ce qui regarde ses œuvres philologico-critiques » son travail sur Platon a obtenu » il est vrai » un succès aussi éclatant qu'étendu. Mais on pourrait voir là un
fai( toul semblable à ce qui arrive souvent, lorsqu'un homme habile et ingénieux ouvre , après de longues recherches, un chemin nouveau dans un domaine quelconque de la science, et présente les résultats qu'il a obtenus avec cette assurance que peuvent donner des réflexions et un examen réitérés pendant des années entières. La plupart des contemporains accueillent alors cette œuvre avec transport ; beaucoup se félicitent de ce qu'elle leur épargne la peine d'entreprendre un travail aussi ennuyeux; et ce qu'un auteur de cette trem|>e a une fois présenté au monde savant demeure ainsi le jugement général, jusqu'à ce qu'un autre homme doué de la même habileté entreprenne avec courage de parcourir le même chemin et de montrer où son prédécesseur a erré. Par exemple, il ne s'est pas encore trouvé jusqu'ici d'homme qui , avec le talent et l'érudition de Niebuhr, ait voulu prendre la même route, et soumettre à une nouvelle critique la critique de son prédécesseur. Il en est ainsi , dans notre opinion , du système ingénieux de critique inspiré à Schleiermacher par l'analyse des Dialogues de Platon ; et nous ne pouvons nous empêcher de nous joindre , sur ce point, à l'opposition de Stallbaum et d'Hermann (à Marbourg). Le dernier de ces deux savants s'exprimait ainsi tout récemment dans les Annales de Jahn (1881), à l'occasion de l'édition du Phèdre publiée par Stallbaum : « L'éditeur se livre au consolant
« espoir de voir enfin les attaques persévérantes « d'une opinion philologique modérée réussir à « renverser les hautes murailles , entre lesquelles « la subtilité subjective de ce dialecticien voulait « enfermer la pensée de Platon. La vérité est que , « si ces murailles avaient été construites à l'aide « de matériaux pris dans les œuvres de Platon , « ces matériaux avaient été choisis avec tant de « maladresse (jue le critique avait été obligé de reje- « ter beaucoup de pièces importantes, uniquement parce « qu'il ne savait comment les employer, »
Il suffit 9 comme je Tai déjà dit » d'avoir suiy Schleiermacher dans les différents domaines de la science» pour devenir souverainement méfiant à l'égard des résultats de sa critique, bien que du reste tout y soit ingénieux» original» et paraisse venir se grouper pour former un ensemble complet. Si l'influence exercée par cet exégète sur la critique théologique a provoqué d'abord un mouvement, on peut la regarder comme à peu près passée aujourd'hui. J'ai eu l'occasion» dans mon Commentaire du Sermon sur la montagne (p. ik) » de rendre évidente l'élasticité de l'argumentation subjective dont il se sert ; et le D* Strauss » qui partage tout i-fait l'impression que m'a faite la critique de Schleiermacher» déclare qu'il approuve complètement les idées que j'ai émises sur la méthode de cet exégète. Tout le travail sur Luc est comparable à une tour élancée à laquelle manque la portion
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essentielle de ses fondements ; car Tauteur y a si peu pris la langue en considération , qu'il n*y a maintenant que le plus petit nombre de ses disciples qui soutienne encore les conclusions de cet ouvrage. Sa critique de la première Epltrc à Timothée trouve à peine à présent des défenseurs. Que dira-t-on enfin de son dernier chef-d'œuvre de critique, de ses études exégétiques sur Matthieu et Marc? Cette lettre de change ayant été protestée par Lûcke, le plus grand ami du célèbre critique, doit nécessairement éprouver le même sort dans toutes le maisons de banque de rexégèse évangélique. Et à quel degré ne doit pas s'élever la méfiance contre les essais de ce genre , quand on sait à quoi s'en tenir sur les coups d'état qui ont été tentés par les rois de la critique, pour détruire certaines portions du Nouveau-Testament, par exemple, l'Épltre aux Colossiens !...
Jetons maintenant un coup-d œil sur les théories du plus grand critique de ce genre que puisse nous montrer la philologie allemande moderne; nous voulons parler de Fr. -Aug. Wolf, qui certes n'appartenait pas au rabularium criticorum genus, gloriolœ suœ tnagis quàm veritaii consuUns. Quand il entra dans la lice avec l'hypothèse qui l'a rendu immortel, plus d'un grand philologue secoua la tête , non-seulement dans la prudente Hollande el dans la solide Angleterre, mais dans la France si légère, où Villoison lui-même cria à V impiété lit"
téraire. Mais en Allemagne il ne s'est élevé, parmi les esprits éminents, comme Herder et Ueyne, qu'un débat de jalousie , où chacun revendiquait la gloire de la première invention. Or que restet-il de cette hypothèse après quelques dizaines d'années? Juste ce qu'il faut pour se rappeler ce que Wolf lui-même avait coutume de dire : « Quand « une chose se présente avec éclat en Allemagne, « on peut être sûr, la plupait du temps, qu'au bout t de quelques dizaines d'années elle finira miséra- « blcment (dans la boue). » On trouve à peine en effet quelques philologues qui soutiennent encore les paradoxes de Wolf. C'est ainsi que la Néologie est redevenue de la Paléologie I
Ce grand Tritique a fait son second coup de maître à propos des discours de Cicéron. Il publia , en 1801 , les quatre discours déjà déclarés inauthentiques par Markland , et démontra de nouveau leur inauthenticité. Mais il attaqua aussi ÏOratio pro Marcello ; et le même discours qui, selon Gronovius, portait le sceau d'un incoinparabUis paneg^icui, tut déclaré par Wolf, d'après la critique interne, une œuvre indigne de « Cicéron éveillé ou même endormi. » La critique la plus récente , au contraire, prononce à ce sujet le .quandoque dormitat Homerus, et ne permet pas ou permet à peine le doute. Wolf avait ensuite émis l'opinion qu'une des Catilinaires était apocryphe; peut-être n'était-il pas lui-même bien sûr de son fait , car il laissa
à d'autres le soin de faire des recherches plus précises. Après avoir examiné ces discours et les avoir comparés les uns aux autres, Buttmann déclara , d'après la critique interne , et en s'applaudissant de sa découverte , que c'était sans aucun doute le premier qui n'était pas authentique. Cludius (1826) se prononça contre le quatrième, et Ahrends (Goburg, 1832) contre le second.
Un malheur encore plus cruel, le plus grand qui puisse frapper un critique , attendait le premier exégète de l'Allemagne vers la lin de sa vie. Dans la quatrième partie desesAnalectes, il s'étend avec complaisance sur Markland qui se vantait « d'avoir trouvé des choses étranges dans le traité de Gicéron de Oratore » • Sa passion pour la critique se réveille alors , et comme s'il n'avait pas assez justifié d'ailleurs le dicton: anch'io sono pittore, il ajoute, p. 381 : c D'après une présomption déjà exprimée « dans notre cours, nous nous serions plutôt atten- « du à voir les soupçons se porter sur quelqu'une c des lettres de la collection ad Familiares. Il est en « effet assez singulier qu'un morceau éridenMnent c apocryphe et digne de la main d'un écolier, se c trouve placé dans le 3* vol. entre la i9* et la 60" « lettre du recueil que Diez a publié. Par bonc heur, il n'a pas dû se trouver dans les manuscrits « employés par les éditeurs plus anciens. Certaine- « ment les lettres de Gicéron à Brutus et de Bru- « tus à Gicéron , dont quelques unes atteignent la
•• perfection sous le rapport du style, s'annoncent « tout différemment. » Wolf , en lisant le recueil de Diez, était tombé sur une lettre qu'il ne connaissait pas ; elle n'est pas dans ses éditions ; évidemment , elle doit être apocryphe ! et aussitôt son sens si fin en critique se met en devoir de découvrir, par l'examen du style et de la langue , cet élément grossier et hétérogène qu'un misérable pédant n'a pas rougi d'introduire dans le sanctuaire du grand orateur. Par malheur la lettre était depuis longtemps dans toutes les éditions des Epp. ad familiares , mais seulement à une autre place (à savoir 1. 2,ep. 14.) Tel fut, à la gi*ande douleur de Wolf, le tombeau des Analectes.
Si l'histoire récente de la critique nous offre des exemples de ce genre , là même où le seul intérêt qui puisse obscurcir l'œil du critique est un vain désir d'innovation ; quels tristes résultats ne devronsnous pas attendre , lorsque le contenu de l'ouvrage à critiquer sera contraire aux opinions dogmatiques du critique , et que la démonstration de l'autlienticité sera un jugement sur le système philosophique et même sur la conduite du critique! Non jadicant qui maligne tegunt, dit Pline. Comment donc pourrait-on attendre un jugement impartial sur l'authenticité d'un livre de la Bible , de la part d'un homme qui ne voit en elle que folie et superstition ? Pour un tel critique , avouer l'authenticité de ce livre ne serait-ce pas s'avouer sec-
tateur aveugle et superstitieux d un système insensé ? Or tel est le cas qui nous occupe. L'auteur confesse qu'il faudra abandonner entièrement l'interprétation mythique, quand on parviendra à prouver que les auteurs des Évangiles ont été témoins médiats ou inunédiats; il convient de plus que l'abandon du point de vue mythique entraînerait celui de tout son système théologique et philosophique. Véritablement, les choses étant ainsi, nous ne devons pas nous étonner qu'il oppose à toutes les autorités historiques cette réponse obstinée:
Le D' Strauss n'a pas d'ailleurs facilité à son adversaire la tâche de le persuader. 11 a commencé par s'entourer d'un large fossé et d'une forte contrescarpe qui empêchent qu'on ne puisse aisément faire arriver jusqu'à lui les preuves historiques. Pour la démonstration complète de l'authenticité d'un livre , pour une démonstration qui « donne • non-seulement haute vraisemblance , mab certi- « tude, » il n'exige rien moins , comme nous l'avons dit plus haut, que « le témoignage d'un hom- « me qui ait non seulement connu l'auteur, ma'is « qui soit témoin oculaire de l'acte de la rédaction, « ou témoin auriculaire de l'assurance donnée par « l'auteur d'avoir écrit lui-même l'ouvrage. » Si cette demande était sérieuse, et si notre exégète était réellement inexorable sur ce point , il ne nous resterait d'autre parti que de nous rench^o à discré-
tion avec toutes nos preuves de Tauthentlcité des livres du Nouveau-Testament*. Par bonheur, la consolation de n'être pas seuls dans notre défaite ne nous manquerait pas; car nous aurions pour compagnons d'infortune tous les philologues orien* taux et occidentaux, dont les auteurs se trouveraient privés à la fois par ce seul coup du terrain sur lequel reposaient leurs pieds. Mais Strauss n'a pu prendre la chose tellement au sérieux. S'il l'avait voulu , nous aurions seulement la joie maligne de penser que lui-même pourrait être privé de ce terrain qu'il juge solide , c'est-à-dire du témoignage oculaire sur la rédaction ou du témoignage auriculaire sur les assurances données par l'auteur. Sait^ on, en effet, quelle plaisanterie un auteur espiègle a pu se permettre avec ses amis , ou quel rhumatisme malencontreux a pu tomber sur le tympan du témoin auriculaire au moment oà celui-ci recevait la confidence de l'auteur? Et, s'il en était ainsi , tous les Mcusel et les Fabricius ne nous auraient donné , avec toute leur science , que des hypothèses douteuses !
* En effet, il ne sufGrail pas, pour salbfaire un sceplicîsme anssi exigeant, de produire un témoin oculaire ou auriculaire ; car on nous contesterait Taulbenticité de son témoignage. Alors il faudrait qu'un second témoin vint cautionner le premier; mais nos adversaires le récuseraient encore, jusqu'à ce que l'authenticité de sa déposition fût pareillement garantie par un troisième , et ainsi de suite à l'infini. V. notre Introduction.
(NoU de l'Editeur.)
Mais ne sommes-nous point injustes envers l'auteur? Il ne demande pas pour tous les ouvrages cette preuve qui seule lui donne la certitude ; il se contente volontiers d'autres preuves de l'authenticité, qui donnent simplement «une haute vraisemblance » , pourvu qu'il n'y ait pas autant de raisons internes de douter qu'il y en a dans les Évangiles. Ainsi posée, la demande pourrait peut-être sembler juste et raisonnable à certains juges. Mais on verra que le débat reste toujours au même point , si on l'examine de plus prés. En effet, premièrement : si pour établir l'authenticité d'un livre, il n'y a qu'une seule preuve infaillible et que toutes les autres soient seulement vraisetnblables , nous arrivons toujours à ce résultat que l'ensemble de l'histoire littéraire repose sur une base hypothétique, et le pyrrhonisme est consommé ! Secondement: si, quand il s'agit de l'authenticité d'un livre, le témoin de seconde ou de trobième main ne peut donner rien de plus que de la vraisemblance , comment le premier témoin , comment le témoignage même de l'auteur pourrat-îl donner certitude ? Comment , dis-je , une affu'mation sortie de la propre bouche de l'auteur, envisagée au point de vue du pyrrhonisme , pourrait-elle produire plus que de la vraisemblance? Ne serait-il jamais arrivé que les amis les plus intimes d'un auteur eussent été induits en erreur par cet auteur luimême sur le compte de ses ouvrages , ou que l'œil se fût trompé sur l'écriture de l'homme le mieux
connu? Ne se rappelle-t-on pas, par exemple, les discussions sur l'auteur du célèbre écrit politique, Letters ofJunius? On sait comment Basedow, après avoir obtenu en6n de Lessing qu'on lui montrât l'écriture du Fragmentiste , vit se dissiper complètement les soupçons invétérés qui lui faisaient attribuer l'ouvrage à Reimarus, et cela par la seule vue de l'écriture de son ancien professeur; or cependant il s'est trompé , car ce n'est qu'une copie de l'original qui est parvenue à Wolfenbuttel. Il est impossible que , dans ces circonstances , le critique se contente de ce critère ; il doit nécessairement être plus exigeant , surtout si nous pensons quelles raisons il a de suspecter l* authenticité ! Dans nos Evangiles , de prétendus témoins oculaires racontent des miracles. Or, d'après notre exégète , des récits de ce genre n'ont rien moins contre eux que V impossibilité pare et simple des miracles démontrée par la philosophie. Maintenant en face de cette évi^ dence supposée, qu'y a-t-il de plus impossible que d'apporter un critère certain, lorsqu'il s'agit de l'authenticité d'un livre dans lequel l'existence historique des miracles est attestée ? Lorsque le critique philosophe a pris son essor jusque dans l'éther de la pensée pure, il a laissé pour toujours loin de lui la terre et toute son histoire I
Mai§ voici quelque chose d'étonnant: tandis que le critique devrait, pour être conséquent , exiger une preuve encore plus forte que celle qu'il demande à
ceux qui voudront le convaincre de l'authenticité des Evangiles y il s* est au contraire, sur d'autres points» contenté de raisons beaucoup moins fortes, montrant par là un défaut complet de setis et de tact historiquesl II nous rappelle donc cet Hindou idéaliste, qui démontrait à sa femme comment une aussi misérable chose que le riz ne pouvait exister en aucune façon, mais qui ne laissait cependant pas de s'en régaler. En cflet, il ne fait aucune diflBculté de considérer comme authentiques un certain nombre d'écrits du Nouveau-Testament, dont le caractère ne diffère en rien des autres du côté du merveilleux et des difficultés historiques. Ainsi, il admet Y Évangile de Luc , ses Actes des Apôtres et les principales E pitres de Paul» quoique Luc ait négligé à l'égard de Paul, et Paul à l'égard de Luc de laisser aucun document qui pût garantir l'authenticité de ces écrits à la postérité.
Il est temps de jeter un coup-d'œil sur l'iiistoire la plus récente de la critique biblique.
L'esprit des dix années qui viennent de s'écouler a terminé , dans le domaine de la théologie , l'opération dbsolvante conmiencée à la fin du siècle précédent , mais ensuite interrompue. « De- « puis la seconde moitié du xviii* siècle, dit judi- « cieusement Schubarth *, on a vu l'homme s'exac gérer de plus en plus les ressources de sa puis-
* V, ses Idées sur Homère et son époque , pag. 289.
t sance indhîduclle et subjective. Enorgueilli par € une certaine exubérance de forces et un certain € Inen^tre naturel , on s est cru complètement au- € torisé à chercber dans soi-même toute la matière « et tout le fond de la vie. Les éléments tradition- « n^ auxquels on était babitué à demander con** « seily lumière, perfectionnement et édification»
• durent naturellement perdre en gi*ande partie
• la valeur et la dignité qu'ils avaient eues jusc que-là. Un esprit de contradiction vif et entret prenant jusqu'à l'audace s'éleva de plus en plus « contre eux. Nous vîmes ainsi l'esprit désorga- « nisateur, après avoir cberché d'abord à se dé- « barrasser des saintes Écritures , s'attaquer à « tout élément traditionnel , pour l'écarter et lui c enlever son importance. > Dans le domaine de la critique biblique , on vit paraître une foule d'essais d'un nouveau genre. Chaque professeur» qui arrivait sur la scène, se croyait obligé de faire ses preuves en attaquant l'authenticité d'un livre quelconque de la Bible. Les livres de l'Ancien- Testament tombèrent pour la plupart sous ces coups, et un grand nombre de ceux du Nouveau- Testament (en particulier l'histoire évangélique) éprouvèrent le môme sort. Le surintendant Vogel, s'indignant de ce que « l'esprit philosophique » ne s'était pas encore porté sur l'auteur du quatrième Évangile, cita en jugement « l'évangéliste Jean, avec ses commentateurs a , et signifia à l'Apôtre sa
^condamnation à mort. D'après cette école, nos trois premiers Évangiles seraient, quant au fond, rÉyangile des premiers prédicateurs du Christianisme; mais dans le cours des années écoulées jusqu'à la moitié du second siècle , cet Évangile primitif aurait subi un grand nombre de décompositions • et par suite d'une foule d'infusions de différents genres, au lieu d'avoir été resserré, il aurait au contraire reçu une plus grande extension, lin esprit pénétrant, Eckermann, alla même jusqu'à découvrir que les Actes des Apôtres avaient été fabriqués au temps de Trajan, à l'aide des écrits de quelques adversaires du disciple des Apôtres I
Dans ces temps malheureux où les serviteurs du sanctuaire aidaient de leurs propres mains à renverser l'autel qui leur procurait vêtement et nourriture, un homme, qui n'appartenait point à ce corps, éleva la voix contre l'abomination de la désolation et fit entendre sur les ruines de Jérusalem ces tristes paroles:* Je ne puis cacher ma douleur (écrivait c Jean de MuUer à un de ses amis) lorsque je vois « des savants protestants profaner les livres que « nous autres protestants nomtmions autrefois le « fondement de notre foi, ces livres destinés à sau- « ver de la barbarie» qui revient à grand pas, le € trésor d'idées qui y est enfermé, et que la Provi- « dence veut conserver pour de meilleurs temps à « travers les tempêtes. Que deviendra la foi , si, au « lieu de commenter raisonnablement le texte, on
en conteste toute la valeur, si la collection en-^ tière de tant de sentences ( et de faits) capables de consoler, de fortifier et de conduire les esprits même de la plus haute trempe» ne nous est plus présentée maintenant que comme une misérable fabrication apocryphe du second siècle , qui , à proprement parler, ne conserve plus rien de ses premiers auteurs? Il n'est pas probable, il est même hautement invraisemblable qu*il y ait eu, dans les pauvres ilglises du premier siècle, une telle activité pour écrire » que des hommes, se donnant faussement comme auteurs de ces premiers Évangiles, aient pu les former de l'assemblage d'une foule de textes, la plupart chimériques, superstitieux et tirés d'écrits inconnus. Hais quand , par impossible , il en serait autrement, pourquoi venir, par une simple hypothèse, arracher au monde chrétien toute l'histoire primitive de son fondateur, histou*e étroitement liée à tant d'éléments saints et grands? Notre siècle, sans avoir acquis aucune nouvelle notion historique , est-U donc devenu tout d'un coup si clairvoyant et si infaillible, que l'audace de quelques opinions nouvelles suffise pour renverver la foi de tous les siècles? Je ne crains pas de le dire : lorsque nous enlevons aux hommes tout ce qu'ils vénèrent, que nous taxons tout cela de populaire, de faux, de supposé, et qu'un homme attaque l'Évangîle pour se poser en héros,
« comme un autre le faisait en attaquant Homère, « notre science et notre érudition méritent-elles « le maintien de la protection divine? La main con- ^ ductrice de la Providence ne devrait-elle pas plu- « tôt les rejeter et les faire consumer comme la « paille y puisque leur critique s'attaque en réalité « à tout ce qui nourrit Tame , au pain de la vie? » Ainsi s'exprimait MuUer, et il ne fut pas le seul à semer Falarme. Aujourd'hui on regarde en pitié ceux qui ne s'intéressent pas simplement à la critique pour elle-même, et qui abordent l'étude de la Bible avec le désir de démontrer Y authenticité des écrits qui la composent» pourvu que cela soit compatible avec la vérité critique. Il n'est donc pas hors de propos de produire ici un témoin , auquel on n'a encore jamais reproché des préjugés religieux positifs, et d'après lequel il ne serait pourtant pas indigne d'un homme (quoiqu'en pense le professeur Credner) d'apporter dans la critique de ces livres, d'où dépendent les plus nobles intérêts de l'humanité, d'autres sentiments que Y indifférence à l'égard du résultat. C'est Goethe que nous voyons entrer ici dans la lice, éclairés que nous sonmies par le dernier ouvrage publié sur lui. L'erreur (il ne peut, certes, y avoir qu'une voix là-dessus) , l'erreur, quand même le monde aurait tiré d'elle une vie éphémère, doit être renversée par celui qui l'aperçoit ; car k la fin on verra clairement que la vie normale se trouve dans la vérité seule. Cepen-
dant il se peut que la destruction d'une erreur tarisse pour les contemporains une source abondante de force. Alors la main qui est appelée à renverser ne doit pas frapper sans trembler» et sans que le cœur s'émeuve. Lorsqu'on accomplit l'œuvre de la destruction avec un ton l^er» c'est toujours une preuve que le cceur du critique n'avait aucune part dans ce qu'il renverse» et en outre qu'il n'a pas les sentiments qui conviennent à un homme à l'égard des sanctuaires de l'humanité. Mais que penser du critique , lorsqu'il n'a rien de meilleur à offrir à la place de ce qu'il enlève? C'est à la prédilection pour le positif, considéré comme ce qu'il y a de plus parfait » qu'est dû l'éloignement de Gœthe pour la critique négative ; c'est cette prédilection qui lui fait exiger avant tout de l'exégète une telle partialité pour le positif que » là où il est forcé de laisser ses droits à la négation » il ne le fasse qu'avec douleur. C'est ce que le poète exprima en vers pleins d'un joyeux enthousiasme» lorsque Schubartli l'eut amené à abandonner l'hypothèse de AVolf sur Homère *. Ailleurs» il parle encore dans le même sens» et ses expressions méritent d'être citées : « C'est sur- « tout dans la critique» dit-il» que ce défaut (de € caractère) a les plus graves inconvénients» soit
• V. les • Conversations (TEckormann avec Gœlhe • , pari, f , pag. 524.
qu*on répande le faux comme vrai , soit qu*on vienne , au nom d'une vérité misérable » nous enlever quelque chose de grand» qui nous eût été meilleur. Le monde a cru jusqu'ici à l'héroïsme d'une Lucrèce, d'un Mucius Scœvola, et ces exemples l'enflanmiaient et l'inspiraient Hais voici maintenant la critique qui se présente, et nous dit que ces personnages n'ont jamab existé et ne doivent être considérés que comme des Bctions et des fables inventées par l'esprit élevé des Romains. Que ferons-nous donc d'une vérité aussi pauvre I Si les Ratnains éiaiint assez grands pour inventer ces choses » nous devrions du moins être assez grands pour y croire l J'admirais jusqu'ici avec bonheur un grand fait du xin* siècle. Au moment où l'empereur Frédéric II était occupé de sa querelle avec le Pape , le nord de l'Allemagne était ouvert à toutes les attaques ; des hordes de l'Asie l'envahirent et avaient déj& pénétré jusqu'en Silésie , lorsque le duc de Liegnitz jeta l'elTroi parmi elles par une grande défaite. Alors elles se -tournèrent vers la Poméranie, et y furent battues par le comte de Stemberg. Ces héros avaient toujours vécu jusqu'ici dans ma mémoire» comme les grands libérateurs de la nation allemande. Hais à présent la critique historique se présente» et nous dit que ces héros se seraient sacrifiés fort inutilement» parce que déjà l'armée asiatique devait être rappelée et
«^ devait avoir opéré d'elle-même sa retraite. Un c grand fait patriotique se trouve ainsi annulé» et c cela afflige horriblement le cœur. •
Si ce sentiment est bon , il ne faudra donc pas slrriter contre le critique» parce que de primeabord il se met à Tœuvre avec le désir de préserver llmmanitéd'un affreux désenchantement. Que l'on demande au critique théologien d'être disposé (si cela devenait une fois nécessaire) à jeûner avec une vérité creuse» plutôt que de se repaître d'un mensonge substantiel; à la bonne heure I Hais pour être homme d'honneur» ne doit41 pas user de toutes ses armes» avant de prendre la triste résolution d'abandonner à l'ennemi le terrain positif» qui sert de fondement à son Église ? Et le grand poète a luimême reconnu la supériorité des intérêts confiés au critique biblique sur tout autre intérêt : c On c attaque maintenant» disait-il à Eckermann*» « les cinq livres de Moïse. Hais si la critique qui • détruit eat nuisible quelque part, c'est surtout c dans les choses qui tiennent à la religion; là» ft en effet» tout repose sur la foi. »
A peine cette première période de la critique négative était-elle finie» que l'on vit commencer» avec Schleiermacher» un nouveau genre de recherches critiques négatives. Les doutes de cet exégètesur l'authenticité de la première épltre à Timothée avaient
* V. pag. S9 de son entrelien avec £ckcrmaun.
trouvé d'habiles adversaires » et avaient peu éveillé l'attention ; mais son ouvrage sur Luc et son cours sur les Évangiles synoptiques eurent une bien autre importance , en dirigeant l'esprit investigateur contre les trois premiers livres historiques du Nouveau-Testament. Ils attirèrent de nouveau l'attention sur les dissonances des trois premiers Évangiles, et firent ressortir en particulier les points où ib diffèrent de Jean. On crut obtenir comme résultat incontestable» d'une part» que les synoptiques se contredisaient entre eux en beaucoup d'endroits» de manière à rendre fort douteux leur caractère historique ; de l'autre» qu'on ne pouvait les concilier avec Jean» même dans des points importants. Ce fut surtout Usteri qui développa les doutes et les difficultés de ce genre» que le cours de Schleiermacher avait fait naître. Jean ne fut pas attaqué par les membres de cette école ; et l'on peut même dire que l'on se plut à élever et exagérer les difficultés contre les trois premiers évangélistes » afin de pouvoir emprunter plus exclusivement tous les éléments du Ghmtianisme aux ouvrages du disciple bien-axmé. D'un autre côté » dans des remarques jetées à la hâte sur les passages de l'Évangile qui semblent s'opposer à la rédaction par un témoin oculaire» Schulz manifesta ouvertement contre l'authenticité de Matthieu des doutes» auxquels Schleiermacher s'efforçait déjà depuis longtemps» dans son cours» de donner une base solide. Sieffert et Schnecken-
l)urger vinrent ensuite , et chercheront à établir et  développer encore davantage le doute. Les Pro^ babilla de Brettschneider , sur l'Évangile de Jean, parurent en 1820; et, parmi ceux qui se reposaient sur la créance dont cet évangéliste était en possession pour attaquer les autres plus Ubrement, cet ouvrage fit TeOct de la foudre qui tombe d'un ciel serein. Mais si l'on avait sacrifié avec tant de facilité et de bonne volonté le caractère historique des premiers Évangiles» on en était d'autant moins disposé à se laisser arracher l'Évangile de Jean; car en l'abandonnant, on aurait perdu tout él'ément historique. Plusieurs réfutations parurent, entre lesquelles la meilleure est celle de Hemsen ; et l'auteur des Probabilia ayant fini par reconnaître qu'il était vaincu » on s'aperçut que ce qu'on avait d'abord pris pour la foudre était simplement une lueur d'orage que le tonnerre ne suivait point
Telle est l'histoire de l'exégèse évangéhque, qui a précédé le hvre du D' Strauss. Il restait encore beaucoup à faire pour ébranler» dans son ensemble» la base historique de nos Évangiles. Le nouveau critique pouvait bien » à l'égard de Matthieu» s'appuyer sur les attaques de ses prédécesseurs; mais il en était autrement pour les trois autres évangélistes» et surtout pour Jean. Aussi, en ce qui regarde Matthieu » s'est-il contenté de renvoyer aux critiques les plus modernes» et de donner leurs conclusions comme indubitables; con-
tre rautUentîcîté de Marc et de Jean . au contraire» il a entreprb un combat personnel» qui doit plu-tôt être considéré comme le commencement» que comme l'exécution complète d'une attaque. Au sujet de Luc seulement» la critique s'est vue hors d'état de produire des raisons déterminées contre l'authenticité ; et elle reconnaît cet Évangile au moins comme l'ouvrage d*un disciple des Apàtru, circonstance importante par-dessus tout.
Nous nous contenterons provisoirement de cet aveu» car il est déjà bien suffisant pour que l'on puisse attribuer à l'histoire évangélique un haut d^;ré de crédibilité.
A. Preut^e de la crédHdHté de l'histoire ét^angélique « tii'ée lie l*ÉtfangiIe Je Luc,
Il faut remarquer en commençant que» si l'on nous a concédé l'Évangile de Luc» cet aveu du critique n'a pas été fait précisément avec plaisir et bonne volonté. Quoiqu'il ne nous ait pas parlé des tentatives qu'il a pu faire pour se démontrer à lui-même l'inauthenticité de cet Évangile et des Actes des Apôtres» il a eu soin» lorsqu'il s'est vu forcé d'abandonner à l'ennemi une des forteresses de son explication mythique» de ne la livrer qu'après avoir détruit quelques ouvrages extérieurs et encloué les canons. Gtons ses propres paroles» afin de pouvoir les soumettre & une critique plus approfondie.
Il est dit à la page 06 de la 1'* partie : « L'Ërangile de Luc a on puissant témoignage de sa rédaction par un disciple des Apôtres. Ce témoignage se trouTe dans le Hyre des Actes qui doit être du même auteur ; cet auteur y est cité plusieurs fois comme compagnon de Paul » nommément dans son voyage de Rome. S'appuyant sur la brusque terminaison des Actes (où l'on ne parle que de deux années passées à Rome par Paul» sans donner aucune nouvelle sur l'issue de son affaire) , on a conclu que Luc pvait écrit ce livre juste pendant son séjour à Rome avec Paul» dans les années 63-66» et que par conséquent son Évangile» désigné au commencement des Actes comme le wfSmf xoyor » devait avoir été rédigé un peu plus tôt» c'est-à-dire à une époque où il était à même de recevoir de Paul et des autres apôtres les renseignements les plus précis sur la vie de Jésus. Mais en concluant du silence des Actes sur la suite et la fin de la captivité de Paul » que ce livre a dû être rédigé pendant la durée de cette captivité » on se sert d'un argument ex siUntio tout-à-fait inadmissible» et qui» pour acquérir quelque valeur» aurait besoin d'être corroboré par des raisons internes. Il est donc possible que Luc ait écrit son Évangile beaucoup plus tard» à une époque où il n'ait pas eu l'assistance de Paul (qui du reste parait avoir été informé des faits de
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« la vie de Jésus d'une manière seulement mé- « diate et incomplète , dans de rares entrevues < avec les Apôtres). Il a pu ainsi être privé de « la déposition des témoins oculaires » et par « conséquent subir l'influence de l'esprit contem- ^ porain» en admettant des éléments mythiques € avec les éléments historiques. ■
Le tact historique n'a réellement point encore jusqu'ici abandonné notre critique. Il s'aperçoit qu'en cherchant à affaiblir l'autorité de l'Évangile» il prend une position dans laquelle il doit avoir recours aux prières plutôt qu'aux armes» pour se défendre de son adversaire. Nous en trouvons d'abord la preuve dans le résultat si modeste » qui sert de conclusion au passage que nous venoos de citer. Ailleurs sa critique évangélique ne nous montre, depuis le commencement jusqu'à la fin, qu'un nébuleux ensemble de mythes, au milieu duquel l'oeil peut à peine distinguer un léger fil historique. Mais ici il nous affirme purement et simplement qu'il a pu s'introduire quelques éléments mythiques, au milieu des éléments historiques. Et puisque cette possibilité s'appuie prin- <^ipalement sur la supposition que Luc aurait écrit son Évangile à une époque où Paul ne pouvait plus l'assister dans cette entreprise, évidemment, si nous renversons cette hypothèse , la possibilité du mélange d'éléments mythiques devra tomber avec elle. Notice auteur ne nous accordera sans doute pas
cela; mais nous voulons seulement par là fairef remarquer : !• sur quel étroit terrain il fonde ses mythes, si rauthenticité de Luc est une fois supposée ; 2* combien la foi à la réalité de l'histoire gagne malgré lui de consistance à ses propres yeux, quelque court que soit le temps qu'il consacre à Texamen des arguments historiques. Pour ce qui regarde ensuite les raisons sur lesquelles il appuie son résultat » il indique lui-même ce qu'elles ont de précaire. Il n'ose s'avancer qu'avec des « peut-être » • Nous voulons d'autant moins lui défendre de prime-abord l'admission de semblables possibilités, que nous nous réjouissons beaucoup de le voir, lui aussi , se promener avec complaisance dans le domaine de l'hypothèse historique, qu'il déclare cependant une région aérienne sans aucune solidité, lorsqu'un défenseur de l'histoire biblique marche dans son enceinte.
Plusieurs raisons donneraient à penser que la conclusion de l'évangile de Marc (G. 16. v. 9-20) est une addition postérieure ; et cependant , si l'on admet cela , il faudra faire la supposition incroyable qu'un écrivain a tern>iné son livre par un Car, ê^^rro ykf. L'authenticité de cette conclusion , invraisemblable d'un côté , devient ainsi de l'autre complètement vraisemblable. S'il est possible que Luc ait écrit ses Actes long-temps après la captivité de Paul à Rome, il sera vraisemblable au plus haut degré qu'il y a consigné cette
même captivité. Que l'on pèse maintenant ceci: on ne peut admettre qu'un hasard étrange soit venu empêcher Luc d'achever la biographie de Paul; car il est injuste de soutenir» comme on le fait habituellement, que les Actes n'ont pas de conclu* sion : ils en ont une. Ils se terminent réellement par une formule de conclusion touchant la captivité de Paul à Rome. Le paiticipe présent employé là y comme dans la conclusion de l'Évangile, est encore une preuve que c'est bien une formule de conclusion (voy. Meyer). Est-il croyable que Luc eût pu terminer ainsi à une époque où il eût connu la délivrance de Paul et ses nouvelles prédicationsy ou son martyre? car telle est l'alternative. En voyant une biographie de Napoléon se terminer par sa vie dans l'Ile de Sainte-Hélène» le lecteur raisonnable peut-il en conclure quelque chose, si ce n'est que le grand captif était encore dans son exil au moment de la rédaction ? Quelqu'un viendra peut-être nous dire ici que la dernière conclusion de la vie du Sauveur» son Ascension» n'est ni dans Jean » ni dans Matthieu. Mais quand on rapproche ce fait du cas dont nous nous occupons» la justesse de notre assertion se trouve précisément démontrée; car il n'y avait pour les deux Ëvangélistes aucune nécessité interne d'ajouter le récit de l'Ascension. La Résurrection et la glorification» qui était liée avec elle » suffisaient pour bien constater la victoire sur la mort. Depuis ce moment
Jésus n'appartient plus à la terre ; il ne reste pluâ de suite avec ses Disciples ; mais il se contente de les visiter de temps à autre, comme un esprit venant de régions plus élevées. Le récit de la vie de Jésus trouve ainsi dans la Résurrection sa conclusion naturelle. Si Ton était tenté de considérer cette apologie du silence des deux Évangélistes au sujet de l'Ascension comme une élaboration arbitraire , que Ton jette les yeux sur le rapport de la fête de la Résurrection avec celle de l'Ascension dans l'Église chrétienne. Tandis que la première fotme le point culminant du cycle des fêtes chrétiennes» la seconde n'occupe-t-elle pas une position complètement inférieure ? Ce qui nous engage encore fortement à croire que les Actes ont été rédigés à Rome, c'est que l'Ëvangéliste a réellement accompagné l'Apôtre dans la capitale de l'empire romain. Nous savons ce dernier fait par le livre des Actes lui-même, dont le rapport est confirmé dans deux épltres que Paul écrivit durant sa première captivité, et dans lesquelles il parle de son compagnon Luc (Col. h. 14. Phil. 2&]. Combien il est naturel de penser que Luc a dû utiliser le séjour tranquille et les loisirs de la capitale, en rédigeant les Actes t Et cette pensée acquiert encore une bien plus grande vraisemblance, si l'on adopte l'opinion qui place la rédaction de l'Évangile dans les dix-huit mois que Luc a passés près de Paul captif à Jérusalem, soit dans cette
tnëmc ville, soit dans la ville de Césarée, qui en est si voisine. Il y a certainement beaucoup de raisons de penser que TËvangile a été composé à cette époque ; car quel lieu Luc aurait-il pu choisir pour l'accomplissement de cette entreprise, si ce n'est la Palestine, où il avait sous la main une telle quantité de rapports écrits et de témoins oculaires , qu'il pouvait consulter sur les événements delà vie de Jésus? Mais si, dans cette captivité, il a composé l'Évangile pour son disciple Théophile , il devient par là même encore plus vraisemblable qu'une seconde captivité , ausû longue que l'autre, lui aura inspiré l'idée de la rédaction d'un ouvrage du même genre. Ces deux opinions se soutiennent donc réciproquement. Il est di£Qcile en outre de ne pas penser que Théophile vivait en Italie (Voy. ci-après Par. 3.). Tout critique sans préventions devra donc être assez impartial pour avouer que , s'il y a une possibiliti en faveur de l'opinion de Strauss, il y a (tout au moins) en faveur de la nôtre une très haute vraisemblance.
Après cet examen des raisons all^^uées par notre adversaire pour affaiblir la force probante de Luc, on voit qu'il est contraint de nous livrer, sans la démanteler , cette forteresse orthodoxe. Examinons maintenant de plus près combien eUe nous est utile pour notre défense. Nous posons la thèse suivante : si CkvangiU de Lac est authentique (et , en faisant abstraction de l'hypothèse d'un
Évangile primitif, on ne connaît avant Strauss que deux rêveurs anglais qui aient osé élever des doutes à cet égard), nous nous trouverons dès-lors placés dans un ceixle clair et positif de circonstances historiques, qui rendent cmnplHement impossible la transformation de l'histoire evangilique en un conte de fec. Il y a deux questions qui décident de la crédibilité d*un historien , à savoir : s'il a voulu donner la vérité; et si (eu égard tant à ses rapports extérieurs avec le sujet, qu'à la capacité de son esprit) il a pu la donner. La réponse à la première question se trouve chez Luc dans le Proosmium de son Évangile ; la réponse à la seconde , dans l'appréciation de sa position et des documents à l'aide desquels on peut juger son esprit.
En ce qui touche le Prooemium, il nous montre indubitablement que nous avons affaire à un homme qui connaît la différence de Vhistoire et de la tradition populaire, et qui a la volonté d'écrire une histoire. Josèphe conmience par ces mots son histoire de Bello Jud. : • L'histoire de la guerre des « Romains avec les Juifs ayant été racontée par c tant d'hommes qui ne l'ont pas vue et ont suivi « des rapports infidèles, ou qui, étant témoins ocu- • laires, ont altéré la vérité, pour flatter les Roc mains; moi, qui ait d'abord combattu avec les c Romains, et qui plus tard ai été forcé d'être tét moin oculaire, j'ai entrepris de faire le récit « des mêmes événements. » Qui n'est convaincu
d'après cela que cet homme aura examiné avec grand soin les rapports qui lui seront parvenus, pour voir si ce sont des bruits sans fondement ou de l'histoire^ Refuserons-nous au Promnium de Luc ce que nous accordons à celui de Josèphe? Le Proamium de TËvangile permet, il est vrai, différentes constructions grammaticales ; on peut adopter divers sens pour certains mots et apprécier de plusieurs manières le rapport historique de quelques expressions. Mais j^adhère à l'interprétation qui, suivant moi, s*offre naturellement à chacun au premier coup-d œil, et qu'on n'est disposé à échanger contre une autre mode d'interprétation que par suitd de réflexions ultérieures*
Suivant moi, l'auteur n'a eu d'autre intention, en se servant du pronom ^okhoi, que de se justifier d'avoir entrepris l'histoire de la vie de Jésus sans en être le témoin oculaire immédiat. Il part de ce point que les témoins oculaires devraient seuls être les biographes de Jésus; mais le besoin ayant engagé un grand nombre d'hommes, qui n'étaient pas témoins oculaires, à rédiger des récits sur le Christ , il s'est regardé aussi comme autorisé à le faire. D'ailleurs il me parait évident que Luc ne fait pas ici allusion aux écrivains mythico-apocryphes ; car, dans ce cas, il aurait flétri directement leur caractère, et il n'aurait pas poussé les ménagements jusqu'à se servir à leur ^ard d'expressions également applicables aux autres évangélistes. Du reste l'expression
%oÈ8^s semble faire ressortir un caractère qui dis*^ tingue son ouvrage. Les autres biographes du Christ sont en effet partis de points de vue plus restreints ; Marc , par exemple , a commencé à la prédication de Jésus ; et en général ils se sont bornés à un recueil de faits ou même seulement de discours; lui au contraire veut traiter son sujet depuis le commencement jusqu'à la conclusion.
De ce qui précède on peut tirer les cinq conclusions suivantes : 1"* TÉvangéliste attache à la vérité historique une telle importance, qu'à ses yeux c'est en quelque sorte une hardiesse, qui a besoin d'excuso * , de raconter les étènemcnts de la vie da Sanvcttr, sans en avoir été témoin oculaire. — 2* Dès les premiers temps du Christianisme , un grand nombre de Chrétiens ont senti le besoin de fixer par l'écriture la tradition orale sur Jésus. — S* Ils se sont attachés pour cela dès le commencement aux témoins oculaires et à ceux qui étaient intéresses dans cette affaire (uT^f^rcri tw a^^ou). — 4* Luc lui-même ne crut pas pouvoir se dispenser d'une enquête précise {ixfi^Kf), et cette enquête remonte en réalité jusqu'à l'enfance de Jésus {Hvettiv). — 5^ Le but même de l'ouvrage entrepris par l'Évangéliste est un sûr garant de la précision de ses recherches ; car ce but est de donner encore plus clairement à un ami
* Lulher a Irts bîco traduit i^r/jiffi^t^iv par oser entreprendre.
la ctttUude de la foi chrétienne, en élevant Tabrégé historique transmis aux premiers Chrétiens par renseignement des catéchistes aux proportions d'une histoire développée.
Toutes ces proportions se déduisent de ce Proœtnium d'une manière aussi frappante que simple; on ne peut plus douter» d'après elles» que Luc n'ait eu ^intention d'écrire une histoire certaine. Mais cette bonne volonté chez un historien ne nous rassure qu'à moitié contre l'introduction de l'erreur, et surtout du mythe, dans ses écrits. Il faut encore que nous soyons certains de sa capacité interne et externe* La capacité interne, nécessaire aux évangélistes pour faire un récit digne de foi, a été bien plus révoquée en doute que la capacité externe, non-seulement par Strauss, mais encore par beaucoup de théologiens nouveaux; et on convient plus aisément des rapports intimes des évangélistes avec le sujet de leurs récits. « C'étaient, dit notre au- « teur, des Juifs amateurs du merveilleux, et aux- « quels (quand même ils auraient attaché une « grande importance à la vérité historique) il man- « quait toujours le degré de culture nécessaire « pour discerner l'histoire du mythe historique. » Mais puisque l'on fait aux historiens juifs pris collectivement le reproche général de rechercher les miracles, qu'aura-t-on à dire si nous adressons en revanche aux nouveaux critiques le reproche d'en avoir /?far? On connaît le reproche KçHn^ kt) '^evTTAi
qu'Epiménides adressait aux Cretois , ses compatriotes. Doit-on d'après cela placer un des historiens d'Alexandre les plus dignes de foi , Néarque , au nombre des mythographes» parce qu'il était Cretois? Une circonstance coupe court à ce soupçon pour ce qui regarde Luc , dest quU n'était pas d'origine Juive, Son nom seul hovKdif, formé de Lucanus, indique son origine payenne; et il a été reconnu encore tout récemment que la place dans laquelle Luc est cité (Col. A. 14.), séparément des collaborateurs circoncis de Paul mentionnés au v. 11, est une nouvelle preuve de l'origine payenne de ce disciple. Mais ce qui ne contribue pas peu à augmenter la vraisemblance de cette opinion , ce sont les formes grecques de son style, la grande connaissance des rapports entre les Grecs et les Romains qu'il montre dans ses Actes, et le Procemium qu'il a mis en tète de son Évangile, à la manière des écrivains grecs. Des Juifs, il est vrai, pouvaient, comme nous le remarquons chez Josèphe et chez Philon , être aussi hellénistes, et acquérir la connaissance du langage et des affaires de la Grèce. Mais si l'on place l'Ëvangéliste dans cette catégorie, le jugement que l'on portera sur la culture de son esprit devra en être d'autant plus favorable. Ce jugement ne pourra dans aucun cas le ravaler ; car il nous est facile avant tout d'en appeler aux Actes, et de demander si un historien , qui montre tant de connaissances dans la langue , l'histoire , la
géographie et les antiquités qu'on a peine à la trouver une seule fois en défaut dans toutes ces choses, est inférieur à Josèphe pour la culture do l'esprit? Nous devons cependant convenir que» sous un rapport, les Actes, considérés comme ouvrage historique , ne satisfont pas : on n'y trouve aucu^ ne unité de plan. Hais moins on aperçoit chez les écrivains chrétiens des temps apostoUques Tin^ tention de S6 dbtinguer comme écrivains, plus on doit regarder leurs écrits historiques comme de purs mémoires. Or, dans des mémoires , l'auteur se laisse guider uniquement, pour le choix de ses matières , par l'ahondance des documents qui se présentent ù lui , et par son point de vue particulier. Maintenant , puisque sous ce double rapport nous ne pouvons porter sur Luc un jugement certain , nous devons nous abstenir de blftmer le manque d'unité qui choque dans le plan des Actes. Une accusation portée contre lui nous fournira par la suite l'occasion d'exposer une partie des documents d'après lesquels nous soutenons sa capacité comme historien ; nous nous proposons , d'ailleurs de réunir tous ces documents dans le paragraphe III.
Les renseignen^ents que l'histoire nous donne sur la profession de cet évangéliste , nous conduisent aussi à un résultat favorable. Il était médecin, conune Paul nous l'apprend. Il est certain que cette profession ne présupposait pas à cette
époque le même degré d'éducation que chez nous^ mais cependant les médecins appartenaient toujours à la classe des gens instruits. Les Romains d'origine aristocratique n'aimaient pas » il est Vrai » à exercer la médecine, même lorsqu'ils l'avaient étudiée; ainsi c'est encore une question de savoir si Celse , renommé pour ses savants ouvrages de mé^ decine» exerçait son art. La plupart du temps les Romains s'attachaient des esclaves auxquels ils avaient fait apprendre la médecine , ou bien ces fonctions étaient remplies par des affranchis. On ne doit pas cependant conclure de là que les médecins romains manquassent d'éducation ; on sait que des esclaves pleins de talent , étaient instruits dans les Arts libéraux (Hor.» Ep. 2. 1. 7.), et que les affranchis ont fourni un grand nombre d'écrivains distingués. L'affranchi Antonius Musa , qui avait guéri si heureusement Auguste» fiit fait chevalier, et on lui éleva une statue dans le temple d'Esculape. A partir du règne d'Auguste , la plupart des médecins qui exerçaient à Rome étaient Grecs. Les médecins d'alors devaient avoir un assez haut degré d'instruction ; car il y avait , dans l'empire romain , une police médicaU dès le temps des premiers empereurs. Sous Antonin-le-Pieux , il y avait dans chaque ville un Collegium Archiatrarum, dont les fonctions étaient d'examiner les médecins. Leur devoir était de rechercher les cures, de punir sévèrement les fautes, et de défendre la pratique aux médecins inhabiles ;
il5 étalent aussi tenus de diriger les débutants. On voit déjà citer sous Néron un k'^x^^ ^^^ UrfSv ; et puisque cette institution était en vigueur sous Antonin » elle devait exister à l'époque où Luc exerçait sa profession. Selon toutes les probabilités , la lecture des anciens écrivains médicaux » et surtout du célèbre Hippocrate» était au nombre des moyens d'instruction des médecins. Quoique nous ne regardions pas l'instruction comme une garantie de la modération et de la finesse du jugement ; quoique» selon nous, le bon sens et la droiture naturelle de l'esprit soient d'un bien plus grand poids dans la balance , nous pensons que ces démonstrations pourront satbfaire ceux qui croient avoir trouvé dans leur instruction le remède le plus sûr contre l'erreur. Toutes ces raisons externes nous font envisager à nous-mêmes l'évangéliste comme placé au-dessus de ces degrés inférieurs de l'éducation » qui ne permettent pas de présupposer chez un homme cette perfection de jugement que l'éducation est surtout en état de donner. Il ne nous reste plus maintenant qu'un doute à éclaircir; il s'agit de savoir si cet honune, qui ne peut être suspect du côté de la droiture d'intention et de la capacité , a été placé extérieurement dans des circonstances qui liaient mis en état d'emprunter ses renseignements à des té' moins oculaires immédiats.
Cette question a déjà été traitée en un autre endroit , et nous n'avons simplement ici qu'à ratta-
clier notre discussion à ce qui a déjà été dit. Nous avons parlé d'abord de la position de Luc avant qu'il devint le compagnon de Paul. D'après le renseignement fourni par Eusèbe , et dont celui de Jérôme est tout-à-fait dépendant, Antioche était le lieu natal de l'Évangéliste. On a révoqué en doute ce renseignement. Personne, il est vrai, n'en parle avant Eusèbe; mais comme on ne produit aucune raison déterminée pour suspecter la vérité de son récit, il est aussi certain que tout autre document historique de l'antiquité dû à un seul historien d'ailleurs très digne de foi. Or, si Luc a demeuré à Antioche et qu'il y ait pris connaissance du Christianisme , il a été à portée , comme nous l'avons déjà montré, d'avoir dès cette époque des relations avec les Chrétiens de Palestine et avec les chefs des églises chrétiennes. Nous n'avons cependant aucune raison d'insister là-dessus. Dans la compagnie de Paul , il a dû avoir plus d'occasions de consulter les hommes qui avaient connu Jésus , et particulièrement les Apôtres, qu'il n'en faut pour donner du poids à son rapport. Rappelons-nous seulement la continuité des relations que les premières communautés chrétiennes entretenaient avec le siège primitif de leur foi , avec Jérusalem ; cette union ne leur fournissait-elle pas sans cesse l'occasion de connaître dcshommesdcYentouragedu Seigneur? Sinov^ considérons les personnages dont les salutations de Paul, dans l'Epitrc aux Romains , nous ont conser-
\è par hasard les noms» nous trouvons parmi eux (Rom.» C. 16» V. 7) deux hommes nommés Ândronicus et Junias» dont Paul lui-même nous apprend qu'ils s'étaient faits Chrétiens avant lui , et qu'ils étaient des Apôtres dUtinguis^ La même Epitre parle aussi (v. 13) de Rufus, regardé comme le fils de ce Simon le Cyrénéen qui porta la croix du Seigneur» et qui selon toutes les probabilités » était lui-même disciple du Christ (voy. Marc» 16 , 21). On devait rencontrer partout dans les voyages des personnages tels que Bai^abas et son neveu Marc ; c'est ainsi qu'on vit en Syrie des disciples de Jacques » et Pierre lui-même (Gai.» 2, 11» 12). Combien souvent Luc ne dut-il pas assister aux entretiens de ces personnages» qui devaient parler continuellement des faits de l'histoire chrétienne primitive ! Quelle connaissance de cette histoire ne devaient pas lui donner les conférences et les discussions de Paul avec les Juifs et les Gentils! Quand nous voyons l'Apôtre (Col. &» ih) le nommer son bienaimé » quand c'est lui-même qui » d'après Jérôme et suivant l'opinion récente de Néander (Établ. de l'Église chrét.» 1» p. 3&0) » est ce frère dont Paul dit (2 Cor. 8» 18) qu'il • est célèbre par l'É- « vangile dans toutes les Églises »» on doit penser qu'il était un personnage trop important dans la primitive Églbe » pour ne pas être appelé dans toutes les affaires de grand intérêt > et toutes les fois que des voyageurs de Jérusalem venaient dans
I e^^iise au sein de laquelle il se trouvait. Mais pourquoi nous arrêter à tous ces points secondaires ? Iaic a été à Jérusalem avec Paul ; il a été dans cette ville avec Paul , chez Jacques , le parent du Ciirist , dans la maison duquel tous les plus anciens de l'Église de Jérusalem se réunissaient ; il a passé un an et demi à Jérusalem et à Césarée *•
Selon toute yraisemblance » placé, comme il était alors , au milieu de tous les lieux qui avaient été le théâtre des événements de la vie du Sauveur et au milieu des témoins oculaires de ces mêmes événements, il aura choisi précisément cette époque pour écrire son Evangile.
II a peut-être été alors à portée de converser avec Marie, la mère de Jésus» et de tirer d'elle-même les renseignements dont il avait besoin sur l'enfance de Jésus. Les érudits placent la captivité de Paul à Jérusalem de Tan cinquante à Tan soixante; les Juives se mariant, comme encore à présent toutes les femmes en Orient , de quatorze à seize ans, Marie ne devait pas avoir alors plus de soixante-douze à soixante-seize ans. On va voir par le raisonnement suivant qu'il est vraisemblable qu'elle vivait i cette époque. Jean prit dans sa maison cette mère chérie, que son maître lui avait confiée conune un dernier souvenir de son amour et pour qu'il lui tint heu de fils (Jean, 19, 27) . La maison de ce disciple
* Les amis de Paul poavaîent entrer dans sa prison à Jérn* salcro , BÎnsi qu'à Rome , Act. 24, 25.
devait être à Jérusalem , selon toute probabilité , à moins qu'elle ne fût en Galilée. Cela étant , peut* on admettre qu'il ait quitté la Palestine avant la mort de Marie» pour aller dans des pays éloignés ? D'un autre côté, à Tépoqpie où Paul et Luc passèrent ensemble à Éphése , en allant à Jérusalem , Jean n'avait pas encore établi sa demeure dans cette ville ; on doit donc en conclure qu'il était encore en Palestine , et qu'il avait avec lui la mère du Seigneur confiée à ses soins. Il faut en outre se représenter qu'à cette époque, où l'on ne pouvait encore tirer aucun renseignement des documents écrits, les communications orales sur l'histoire de Jésus devaient être d'un usage bien plus fréquent. Au milieu de l'enthousiasme divin qui les exaltait , les Églises primitives avaient un vif besoin de se communiquer réciproquement tout ce qu'elles savaient d'une histoire , qui avait une si grande action sur leur vie et sur celle du monde. Nous pouvons déjà nous faire une idée de ces communications par ce que nous lisons sur le synode des premiers Disciples, après que leur maître eut quitté la terre. L'exemple des voyageurs d'Eounaûs (Luc 2i, lA) nous montre les esprits occupés d'une seule chose immédiatement après le crucifiement: « et ils parlaient entr'eux de toutes ces histoires. » Après l'Ascension , nous les voyons toujours ensemble « en prière • , et leurs réunions se terminent constamment par la cène commémorative de
ramour (Act. c. 2, v. 42 et 46). Ainsi rassemblt^» ne devaient-ils pas parler des grands événements dont ils avaient été témoins? L'un ne devait-il pas demander à l'autre les détails qu'il avait su conser* ver dans sa mémoire ? Et chacun» rempli de souvenirs qui enflanmiaient son cœur, ne devait-il pas apporter nécessairement son tribut de détails historiques ? Celui-ci se rappelait le moment où on lui cria pour la première fois : Suivez-moi ! Gelui-h\ pensait à la douceur et à la gravité de la pose du Sauveur, lorsqu'il bénissait les enfants en prêchant l'humilité. Un troisième ajoutait combien il était sublime, lorsqu'il s'agenouillait devant eux pour leur laver les pieds. Un quatrième disait qu'il aurait toujours présent à l'esprit l'instant où le ciel s'ouvrit sur lui et où la voix fit entendre ces paroles : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, écoutez-le 1 » Un passage d'un écrit apocryphe, Becognitiones Cle^ mentis , que nous avons tout lieu de regarder comme un fidèle tableau des habitudes du temps, nous fournit un exemple du zèle ardent avec lequel cette époque, qui écrivait beaucoup moins que la nôtre, savait remplacer ce défaut en gravant les faits dans son cœur à l'aide de l'amour. Voici ce passage : In consuetudine habui (c'est Pierre qui parle), verba Do* mini mets (/ua ab ipso audieram, revocare ad memoriam, et pro ipsorum desidei-io , suscitari animis mets et cogitationibus imperavi, ut evigilans ad ea, et singula quœ-' (jue recdens ac retexens, possim memoriter retinere. Ex
hoc ergo , dum amni cum dulcedine sermoncs Domini versare in meo corde desidero, consitetudo obtlnuit tigi" landi Ainsi encore » dans un passage que nous invoquerons plus tard en faveur de l'authenticité de Jean , Irénée nous assure qu'en se répétant souvent les paroles de Polycarpe , son maître chéri , il les avait profondément gravées dans sa mémoire.
Certes , l'œil aveuglé par les audacieuses présuppositions du critique doit être fatigué et rebuté , quand il a long-temps observé , à la lueur de p(Ues éclairs historiques» l'horizon nébuleux de la mythologie évangélique , et cela sans pouvoir y découvrir un point d'arrêt. Mais, il peut trouver repos et soulagement en se portant sur les rapports historiques des premières communautés chrétiennes , rapports dont la forme nettement déterminée se dessine devant nous, comme une vallée étroite avec ses vertes et riantes prairies. Par une tactique impardonnable , notre exégète et en général les exégètes Rationalistes modernes dérobent complètement aux yeux de leurs lecteurs les rapports historiques si précis que nous offrent les premiers temps du Christianisme ; puis, en même temps , ils portent exclusivement nos regards sur les phénomènes aériens qui se passent dans VEther de leur critique. Il arrive de là que , quand un Paley ou un Hess nous présentent , au point de vue historique , un de ces petits tableaux que nous avons tant de fois admirés en étudiant l'Écriture au point de vue poétique ,
nous frémissons » comme si nous rencontrions aa grand jour l'image qui s'est offerte dans nos rêves de la nuit.
Enfm aux faits externes qui accourent de toutes parts pour établir la crédibilité de l'Évangile, vient encore se joindre le caractère interne de cet ouvrage. Un liistorien mérite la confiance par l'exactitude de ses relations , par son respect pour la chronologie, et avant tout par une entière concordance avec tout ce que nous connaissons positivement d'ailleurs comme fait certain, en histoire, en géographie, en archéologie. Relativement aux évangiles , nous ne pouvons en grande partie faire valoir cette preuve , ou du moins nous ne pouvons le faire que dans le domaine de Tarchéolo^e et de la géographie. Le cercle dans lequel se passent les faits évangéliques est la Palestine, entièrement inconnue aux écrivains profanes. Mais les Actes des Apôtres sont un champ où l'historien peut se montrer. Dans cet ouvrage, dont la scène change continuellement et se transporte de Palestine en Grèce , en Asie-Mineure , en Italie , on trouve plus de deux cents cas où il est fait mention de rapports , de personnes et d'événements dont il est parlé ailleurs, et dans lesquels on peut contrôler l'historien. Ce seraient là autant d'occasions de surprendre un écrivain qui eût recueilli ses informations avec négligence, un conteur crédule ou un mythographe superstitieux. Nous aurons bientôt l'occasion d'émettre en partie notre
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opinion sur la manière dont Luc résiste à une pareille épreuve; mais ce sera surtout dans le par. III. de ce chapitre que nous nous exprimerons complètement à cet égard ; et le résultat que nous obtiendrons est de la plus haute importance pour la crédibilité de rÉvangile. Quant à présent nous nous occuperons seulement de ce qui est propre à Vhvangile de Luc.
Nous commencerons donc par remarquer une coïncidence notable entre le fond de cet ouvrage et ce que nous savons d'ailleurs sur la vie de C homme au-quel on ^attribue. Cette coïncidence consiste dans l'affinité que cet Évangile montre sur quelques points avec la doctrine de Paul , affinité reconnue par de Wette , le plus sceptique de tous les critiques modernes avant Strauss. De Wette s'exprime ainsi (Intr. p. 183) : « Cependant on doit con- « venir que l'auteur était un Pauliniste ; car les sen- « tences de Jésus qu'il rapporte sont toutes de « nature à appuyer la doctrine de Paul sur la jusc tification (17. 6 et suiv. 15. 11 et suiv. 18. lA.); « et dans le récit de la cène il s'accorde avec la prec mière Épitre aux Corinthiens 11. 2A et s. (comp. « aussi Luc. 2A. 3A. avec 1. Cor. 15. 6). » Nous ferons remarquer en outre le rapport de cet Évangile avec Paul dans le récit des apparitions du Sauveur ressuscité (comparez Luc 2A. 3A avec 1. Cor. 15. 5). Et ce disciple, si rempli de la doctrine de son maître qu'il recherche surtout dans la tradi-
lion ce qui a le plus d*ai&nité avec la doctrine de ce maître , n'aurait jamais conféré avec l'apètrc sur son projet de rédiger un Évangile ? il ne lui aurait pas aoumis cet Évangile après l'avoir composé ? A moins de vouloir placer la rédaction de l'Évangile a]Hrès la mort de rApdIre (et nous avons montré plus haut combien cette opinion serait invraisemblable) , on est forcé de convenir que Paul a dû prendre connaissance de cet ouvrage. N'appelle-t-il pa^ l'auteiur son ami (Col. h. lA)? CeUU-ci namit'il pas c/i pendant Ungues anncts son compagnon (U voyage ? ffavait-U pas partagé totUeé tes joies et toutes ses peines ? D'un autre côté Luc nous apparaît dans les Actes comme un homme qui connaît et met en pratique les règles de Tort d'écrire l'histoire; et dans son Évangile, il ne s'écarte pas entièrement de ces mêmes règles. Le Proamium qu'il a mis en tète de son ouvrage ^ selon l'usage des historiens Grecs, est déjà une chose qui lui est propre. On trouve çà et là chez cet bvangéliste un enchaînement des événements plus rigoureux que diez les deux autres synoptiques. On y remarque aussi , dans deux endroits , des indi'^ cations chronologiques , qui se rattachent à thistoire profane et que l'on chercherait en vain chea les autres. (Luc 2, 1-2. 3, 1*'2.) Si un écrivain tel que Lue nous apparaît dans les Actes, ne suit pas de plus près, en traitant son sujet, les règles de l'art historique , on peut en trouver la raison dajis la forme
déterminée que la tradition chrétienne avait imprimée à l'histoire sainte ; car le caractère en était sans doute si tranché , qu'un homme isolé pouvait difficilement s'arroger le droit d'y changer quelque chose. Nous trouverons précisément» dans cette circonstance, une preuve de sa fidélité à suivre les documents de la tradition orale ou 'écrite, qui étaient parvenus jusqu'à lui. C'est ainsi que Tite4^ive, malgré la liberté dont il jouissait , n'a pas <:raintde suivre la forme sèche et analytique de ses devanciers , et s'est quelquefois placé à leur égard dans une telle dépendance, qu'il ne reculait pas devant un document qui se contredisait lui-même, dès qu'il trouvait ce document dans un de ses prédé^ cesseurs *. Le langage de Luc nous montre cette même dépendance consciencieuse à l'égard des sources auxquelles il puise ; c'est ce que nous verrons à la fin de ce chapitre.
Nous avons parlé de deux passages, dans lesquels les indications chronologiques de l'Apôtre se rattachent à l'histoire profane. C'est justement sur eux (C. 2, V. 1-2, C. 3, V. 1) que les attaques de la critique moderne se sont portées avec une force toute particulière ■■; car on a voulu voir dans le premier les contradictions les plus grossières avec l'histoire avérée , et par conséquent une forte preuve du caractère non historique de l'Évangile. Dans ces cir^
* LACBiun^ de Foniibui Livii, p. 96 et siûv.
constances, nous ne pouvons nous dispenser d'examiner de plus près ces deux passages ; et nous tenons d'autant plus à le faire » que la suite même de notre enquête nous fournira l'occasion d'établir par un grand nombre de preuves positives la crédibilité historique de l'Évangéliste.
Passons en revue les difficultés élevées sur le premier de ces deux passages (C. 2, v. 1, 2); difficultés que l'on avait présentées déjà isolément avant le D* Strauss, et que , selon sa tactique, il a groupées de manière à en former une colonne d'attaque invincible en apparence. Nous sommes arrêtés de primeabord , dit notre critique, par l'impossibilité du dénombrement de tout Vorbis ramanus qui aurait été ordonné par Auguste ; car nous ne trouvons chez aucun écrivain des documents relatifs à un semblable dénombrement général ; et nous y voyons seulement des dénombrements paitiels de provinces , ordonnés en différents temps. On veut à la vérité nous persuader que l'expression ohovuivti a dû être ^nployée pour désigner seulement la Judée; mais c'est complètement à tort. En admettant même que ^â^-a n •inAVfiivui soit la Judée seule, comment un dénombrement Romain aurait-il pu se foire en Judée à cette époque? Jésus est né avant la mort d'Hérode , et la Judée n'était point encore alors une province romaine. A Hérode succède Archélaûs , son fils. Ce prince , après avoir gouverné pendant dix ans , est déposé par Auguste, et la Judée
devient alors seulement province romaine. On a cherché à prouver, par différentes combinaisons, la possibilité d'un dénombrement ordonné à cette époque par Auguste dans le domaine d*Hérode. Mais toutes ces tentaciyeB viennent échouer contre la bévue par trop grossière renfermée dans le se^ cond verset» qui nous présente Quirinius comme gouverneur de Syrie (la Judée étant adjointe à cette province) ; assertion qui heurte tellement de front toute donnée historique , qu'après cela il est inutile de faire aucune tentative pour aplanir ces difiicultés. P. Sulpicius Quirinius, que les Annales de Tacite nous font connaître, ne fut envoyé de Rome en Syrie , avec le titre de gouverneur, que onze ou douze ans après la naissance du Christ , et cela avec la mission déterminée de faire de la Judée une province romaine , de confisquer au profit de Rome , les biens d'Archélaûs, et de faire faire un dénombrement. D'un autre côté , Josèphe et TertuUien lui-même nous disent qu'à l'époque de la naissance de Jésus , Sentius Saturninui était gouvemeun On ne peut se tirer d'embarras en supposant une confusion de ces deux noms de la part de rÉvangéliste ; car nous trouvons expressément dans Josèphe , au 7* chapitre de ses Antiquités , puis au commencement et à la fin du 17* chapitre » l'histoire du dénombrement <»^onné par Quiri^ nias, après la déposition d'Archélaûs et l'incorporation de la Judée dans le gouvernement de la Sy-
rie. On ne peut donc admettre ici un simple changement de nom , et il faut bien reconnaître qu'un événement connu d'ailleurs a été antidaté d'à peu près onze ou doxue ans. Hais si ce dénombrement n'a été fait qu'onze ou douze ans après la naissance de Jésus , la rai$on qui aurait amené , d'après l'Évang^e, les parents de Jésus à Bethléem disparait, et tout le récit de la naissance de Jésus à Bethléem doit itre abandonné comme non historique. L'erreur ne peut d'auam côté se maintenir sur ce point ; car le dénombrement de Quirinius regardait seulement la Judée , à laquelle on avait enlevé son prince , et non pas la Galilée. Les parents de Jésus n'auraient donc eu dans ce dénombrement aucune raison de se mettre en mouvement, et leur voyage se trouve aussi de ce côté privé de tout caractère historique. Les erreurs archéologiques viennent encore se joindre aux erreurs chronologiques; car il s'agit ici d'un dénombrement romain; et cependant il s'exécute d'après le classement de» trîhus juives; or les Romains « ne prenaient point en considération les « particularités de ce genre chez les populations f qui leur étaient soumises » ; ils répartissaient au contraire les impôts suivant le domicile et le cheflieu du canton. D'un autre côté , d'après la coutume juive , le voyage des hommes était seul nécessaire pour l'inscription sur le livre du dénombrement; celui des femmes, et partant celui de Marie, n'était point exigé.
Pour résoudre ces difficultés » nous ne nous servirons d'aucun argument dogmatique , et nous jugerons FËvangéliste d'après les lois que Ton applicpie à tous les autres historiens. Le critique théologien aurait dû conserver ici cette impartialité ; il n'en a cependant nullement usé dans la question présente. En effet , si Ton trouvait chez un ancien historien une pareille masse d'erreurs apparentes sur un seul point, il faudrait, pour être juste à son égard , poser les deux questions suivantes : 1* ce que nous savons des rapjwrts externes de l'historien avec les événements qu'il raconte , est-il de nature à justifier la présupposition qu'il ait pu se tromper si grossièrement à l'égard d'un fait aussi déterminé? 2° le' caractère liistorique de l'auteur est -il tel d'ailleurs, que de graves anachronismes puissent n'avoir chez lui rien de surprenant ? Puis , si ces deux questions étaient résolues négativement , on arriverait à conclure que l'exégète, qui a trouvé une pareille masse d'erreurs dans un seul passage , a dû se tromper ; et alors , si l'on ne pouvait écarter les difficultés par la voie d* interprétation , il faudrait prendre la voie des conjectures historiques. Et si, par ces deux voies, on n'obtenait aucun résultat satisfaisant , il faudrait au moins convenir que Strauss a beaucoup trop entassé les charges sur l'Évangéliste ; et l'on devrait dir0 en définitive avecViner*
* Dictionnaire polytechnique, au mdi Qrdriniu*.
t II n'y a pas moyen de songer à une antidate de « Vianyfûi^ïi de Quirinius, puisque Luc la connaît « très bien (Actes C. 6^ v. 57). •
Les circonstances dans lesquelles Luc a été placé» et l'assurance qu'il a mise en tête de son Évangile, ne permettent , au sujet de cet auteur, qu'une réponse négatiife à la première des deux questions que nous venons de poser. Le caractère de son Évangile et celui des Actes nous prouvent aussi que la seconde question doit être résolue négativement. Nous ne voulons extraire ici des Actes que les passages où il est question de personnages haut placés , dont l'histoire nous est connue par d'autres documents de l'époque. Ce petit nombre de passages suffirait déjà pour montrer si le D' Strauss était fondé à dire que « précisément là , où Luc voulait paraître érudit • , il tombait dans les bévues historiques les plus grossières. Cet examen nous entraînera , il est vrai , un peu loin du terrain proprement dit de notre question , mais il n'y a pas d'autre moyen d'atteindre notre but. Notre adversaire s'empare de l'esprit de ses lecteurs en leur présentant des masses de prétendues contradictions et d'erreurs historiques; c'est pourquoi nous regardons comme un devoir de convaincre les nôtres par des masses de preuves indiquant une historiographie saine et judicieuse.
Dans le passage de Luc qui est en question , il s*agit d'un personnage (Quirinius) , au sujet duquel
rÉvangéliste doit avoir commis les erreurs chronologiques les plus grcives. ^ious rechercherons donc si , dans les autres endroits où il a parlé de pcrs^m" ues en dignUés de leurs relations et des dates de leur biographie, il s'est réellement montré historien exact. L'Éyangilo nous offre dé|à beaucoup de données qui peuvent servir à cette démonstration. Après la mort d'IIérode , il suppose entre les fils de ce prince un partage confirmé par les autres évan-^ gélistcs , mais qui avait subi des changements à Tépoque où Luc séjourna en Palestine. U parle des rapports d'Uérode avec Pilate (Luc, 23, 12), d'une manière qui suppose une connaissance toute spé* ciale ; et ses assertions sont complètement justifiées par les rapports qui existaient alors entre le tétrarque de Galilée et le gouverneur ; nous nous réseï^ \-ons cependant de revenir là-dessus plus tard. Les deux premiers versets du 3"«chap. peuvent caractériser Luc. Les désignations chronologiques d'après les princes qui gouvernaient les différents pays , portent le caractère d'une saine historiographie. La critique mordante de Strauss n'y trouve, à proprenient parler, aucun point où elle puisse se prendre, si ce n'est la mention de Lysania$ (voyee ei^dessous) . L'ËvangéKste désigne, d'une manière précise , la quinzième année du règne de Tibère, époque avec laquelle coïncide le gouvernement d'Antipas , de Philippe , de Caiphe et d'Anne, qu'il dte comme contemporains. La mention d'Anne comme pontife
est digne de remarque ; et si des témoignages exprés ne nous apprenaient pas que les ^ands prêtres avaient quelquefois encore une haute influence sur Texercice de leur charge» même après s'en être démis (comp. ce que Josèphe dit d'Ânanîas, Ant. 20. 9. 2.), un critique tèiftéraire pourrait crier à Terreur et â Fabsurdité^ quand TÉvangile nous parle de plusieurs grands prêtres vivant en même temps. L'autorité de notre èvangéliste est du reste confirmée sur ce point par l'évangile de Jean , et réci** proquement; car Jean (18. 13.)» dans un cas toutà-fait indépendant , attribue à Anne une part de l'autorité pœilificale. La mention» insignifiante en elle-même , du tétrarque d'Abilène a toujours été regardée conmie une preuve de la connaissance spéciale que l'Évangéliste avait des affaires de son temps; et quand on voit le D' Strauss chercher» en attaquant cette donnée » à jeter de la défaveur sur les autres assertions àe Lue» on se croit en droit de lui adresser le reproche qu'il a lui^^même adressé & Olsfaausen » d'avoir « une audace qui surprend le « lecteur» en tournant au profit de son opinion la « chose même qui lui est la plus opposée. 9
Dans les Actes des Apôtres» bien plus encore que dans l'Évangile, nous trouvons des données à l'aide desquelles nous pouvons mettre notre historien à l'épreuve. Il y est fait mention d'un grand prêtre d'une époque postérieure» Ananias; de trois rois juifs» Agrippa I, Agrippa II, puis Antipas ; de deux gou-
vcrneurs romains, Félix etFestos; deDrusiUa, femme de l'un deux » et de Bérénice » concubine d'un roi juif; de deux Proconsuls romains» Gallion et Sergius» et d'un Publius» gouverneur de l'Ile de Malte. Voilà certes de riches documents à examiner pour un critique méfiant. Pesons en particulier ce qui est dit des personnages sus-nommés. Conformément à l'histoire» nous voyons encore» dans l'année de la mort du Sauveur» la dignité pontificale occupée par les mêmes personnes qui avaient été juges» Anne: et Gaîphe (Act. A. 6.) ; et nous trouvons à côté d'eux» comme assesseurs du Sanhédrin» Jean et Alexandre^ hommes à la vérité inconnus d'ailleurs dans l'histoire » mais dont la mention révèle chez l'historien une connaissance plus précise des affaires. Nous voyons figurer deux autres grands prêtre vers la fin de l'ouvrage» l'un (C. 2&. 1.) est appeléAnanie» l'autre (G. 25. 2.) n'est pas nommé (c'est Ismaël). L'histoire s'accorde avec ces documents; car» à l'époque où Félix était gouverneur» nous trouvons dans Josèphe l'installation d'un grand prêtre (Ant. 20, 5» 2.) » Ananias » fils de Nébédéc.
Voyons maintenant les rois juifs. Avec les changements si multipUés qui eurent Ueu dans la division du pays» avec sa réunion subséquente en une seule main » et l'identité du nom d'Uérode porté par le père et par tous ses descendants» combien la confuson était facile pour un mythographe» surtout lorsqu'il était étranger à la Palestine ! Ghez Luc ccpcii-
dant tûutcst dans Tordre. Nous voyons cité, en Tan AA, au ch. 12 des Actes, un Hérode, et le récit de sa fin ne nous permet pas de douter que ce ne fût Agrippa I. Que Ton considère combien il était aisé à riiistorien de s'égarer ici. Au commencement du régne de Caligula, ce prince ne possédait que la Batanasa , la Thrachonitis et TAuranitis. Ce ne fut que dans la seconde année du règne de cet empereur qu'il obtint la Galilée et la Perée , et il ne fut maître de Samarie et de la Judée que sous l'empereur Claude. Il ne régna que trois ans sur tout le pays, et, aussitôt après sa mort, la Judée devint province romaine. Combien il eût été facile à Luc de se tromper sur le gouvernement de la Judée dans une pareille époque ! Il nous raconte plusieurs particularités du règne de cet Hérode avec lesquelles l'instoire s'accorde d'une manière surprenante. Josèphe nous dit que ce prince recherchait avec ardeur la popularité (Ant. 19. 7. $. ) ; or voici ce que les Actes nous racontent : il fit exécuter Jacques, firère de Jean, et « voyant que cela plaisait aux Juifs t il ordonna aussi que l'on jetât Pierre dans une prison. (Act. 12. 3). L'histoire de sa mort est très remarquable. Nous avons ici sous les yeux, dans Luc et dans Josèphe , un récit particulier, qui les met d'abord en contradiction l'un avec l'autre , mais qui sert à la fin à prouver que l'auteur chrétien a eu une connaissance plus précise des faits et a été plus circonspect. Luc
parle des projets de guerre de ce roi contre Tyr et Sidon , puis il nous apprend que ces villes demandèrent la paix c parce que leur pays tirait sa subsistance des terres du roi. » (Act. 12. 20.) Josèphe ne fait aucune mention de cette circonstance^ elle était très insignifiante; mais puisque Luc la connaît malgré cela , c'est une bonne preuve qu'il était bien informé. Il connaît même tellement cette affaire qu'il va jusqu'à nous raconter une intrigue de cour : il nous apprend que les députés de ces villes recoururent à la protection du chambellan du roi, Pra^pasitus cubiculo (Suétone Domit. c. 16); il connaît même le nom de ce chambellan, qui se nommait Blastus. La géographie historique nous fournit encore une donnée qui confirme cette anec* dote. L'histoire nous parle de la quantité de bois de construction» de parfums, et d'objets de luxe que la Palestine tirait de la Phénicie ; et elle nous apprend que le port de Cédarée (auquel llérode avait fait travailler ) était très utile aux Phéniciens pour ce commerce (Josèphe, Ant. 15, 9, 6.). Nous sonmies donc encore ici sur le terrain de l'histoire. Nous arrivons maintenant au point où conmience la discordance des deux auteurs^ au récit de la mort du roi. Le récit de Josèphe se trouve dans ses Antiquités 19, 8, 2. D'après lui. Agrippa se trouvait au théâtre de Césarée le second jour des jeux, au moment du lever du soleil; il était revêtu de ses habits les plus pompeux ; tous les yeux étaient fixés
sur lui et ses flatteurs l'avaient salué comme un Dieu. Alors im hibou parut au-dessus de sa tète ; (une prophétie avait annoncé que lorsqu'il verrait cet oiseau pour la seconde fois il mourrait); il fut toutà-coup saisi de douleuro épouvantables» qui mirent fin à son existence le jour même. Ce récit s'accorde très bien dans l'ensemble avec celui de Lue; mais dans les détails il y a trois discordances» dont une peut paraître essentielle. En iesexaamiant de plus près» nous verrons qu'eUesne servent qu'à &ire ressortir davantage le caractère historique de Luc : 1* la première et la moindre des trois consote en ce que l'historien chrétien nous parle d'un ange au lieu d'un hibou; et la plupart des lecteurs» excepté peut-être quelques prédicateurs éclairés de 1780 *» ne s'en plaindront pas. L'ange ne met aucune confusion dans l'histoire; il garde le silence» car il n'est pas placé sur la scène mais bien derrière la scène ; et on n'a point à discuter avec un historien sur son opinion relativement à ce qu'il place en arrière de la scène. Nos théologiens éclairés devraient au bout du compte savoir gré à Luc d'avoir mis de côté le hibou» puisqu'il paraissait là en qualité d'augure» et qu'en Técartant notre historien doit du moins » de ce coté 9 participer à la gloire de ceux qui répan-
• 1780 est » comme on Ta vu » Tépoque où le matérialisme
a obtenu le plus de succès parmi les Théologiens et les exégèles
de FAllemagne protestante.
(Pioltde C Editeur.)
dent les lumières. 2^ La seconde discordance est reladve à la nature de la maladie; maison lève la contradiction tout naturellement en disant que Luc, qui parle de vers, est flus précis que Josèphe qui ne parle que d'une maladie de la partie inCèrieure du corps en général. Meyer obserre que la nature précise de la maladie a dû avoir plus d'intérêt pour Luc » vu sa qualité de médecin. 3* La troisième différence parait plus importante : elle consiste en ce que Luc place l'événement pendant une audience donnée par le roi à des ambassadeurs» tandis que Josèphe la place au théâtre. Mais cest encore ici Luc qui eH évidemment le plus exact. On sait qu'être au théâtre et donner une audience sotit deux choses qui ne s'excluent nullement dans les mcenrsgrcques*. Que l'on remarque la suite : d'après Josèphe le roi est venu de grand matin au théâtre ; les ambassadeurs devaient comme tels y être invités, et leur place était â l'orchestre ; n'est-il pas naturel de penser que le roi aura traité des affaires politiques avant le conmiencement des jeux, pour satisfaire sa vanité devant le peuple ? Luc a donc mieux connu les détails de cet événement que Josèphe lui-même.
On voit paraître , au chapitre 25 des Actes, un Hérode Agrippa II , différent de celui dont nous ve-
* crr. Lîpsius sur le passage dans lequel Tacite (hist. 2. 80) dit de Vespasien : Tiun Antioehemium t/ieatrum ingrtua», ubi illii consttlUre mot eti.
nons de parkr. On l'y appelle Agrippa aar'ij^oxiPf pour le distinguer d* Agrippa l^', auquel les Actes ne donnent que le nom d'Hérode. U eût encore été facile de se tromper à l'égard de ce roi , nonseulement à cause de la similitude du nom , mais aussi à cause des changements que subit son domaine ; car l'empereur Claude lui donna d'abord la principauté de Chalcis , et quatre ans plus tard seulement l'ex-tétrarchat de Philippe et de Lysanias, avec le titre de roi; à quoi Néron ajouta encore plus tard quelques autres localités* Hais qu'il fût roi au temps de Festus» c'est un fait que l'histoire confirme. La manière même dont ce prince entre en scène dans les Actes , nous révèle l'historien. U vient» est-il dit au ch. 25. v. 13., pour saluer le nou-^ veau gouverneur; circonstance très conforme au rapport de vasselage d'un roi dépendant des Romains. Quelle connaissance du temps Luc ne prouve-t-il pas, lorsqu'il nous montre Festus soumettant au roi raffaire de Paul , question religieuse à laquelle le païen ne pouvait s'entendre! Comme il fait bien parler le Romain selon son rôle (Act. 16, 19)! Et il ne faut pas oublier qu'Agrippa était Juif et, d'après Josèphe , surintendant du temple , chargé du choix du grand prêtre. D'un autre côté, Juvénal (Sat. 6.) nous parle des rapports qui existaient entre Agrippa et Rérénice. Combien une méprise eût été facile ici à un historien, qui n'aurait connu cette courtisane célèbre que par des traditions incertaines !
Car, en premier lieu, sans parler des femmes égyp* tiennes de cenom, il y avait encore une autre Juiîe célèbre appelée Bérénice, fille de la sœur d*Hércde* Ic-Grand , et qui était en faveur près d* Auguste et d'Antonia. En second lieu , elle ne resta que quel* que temps dans un commerce honteux avec son frère germain. Antérieurement elle avait été Té* pouse de son oncle Hérode, prince de Chalcis. EUe contracta ensuite un mariage avec Polémon» roi de Cilicie , et fut en dernier lieu mattresse de Vespasien et de Titus (V. Noldius. hitt. Idum, p. A03 et suiv.) . Or, par le fait cette femme galante vivait avec son frère vers Tan 60 ; d'un autre côté Ton sait que les différentes opinions sur Fépoque de l'emprisonnement de Paul» le placent de l'an 63 à l'an 60; Ce fait s'accorde donc aussi avec l'histoire.
Nous avons encore à parler d'un troisième Hérode, dont il n'est fait mention qu'en passant. Les Actes (13, 1 ) parlent d'un Manahen auquel ils donnent le nom de « a^i'Tfo<t>or du tétrarque Hérode. » Nous trouvons ici d'abord la connaissance d'un rapport qui appartient bien plus au monde ancien qu'au nouveau, la 9-vFTfo(pi<c, au sujet de laquelle il faut consulter le savant traité d'Emst Im. Walch. de ûvfTfo<poif veterum. Mais de quel Hérode est-il ici question ? Ce ne peut être d'Agrippa !•% car sa mort a, été racontée précédemment ; ce ne peut être non plus d'Agrippa II , car ce prince n'avait que dix-sept ans à la mo)rt d'Agrippa I*', son
père (Josèphe, Ant. 10, 1. 1.); et à l'époque dont il est question dans les Actes (13» 1.), il n'était point encore tétrarque. Si nous ne connaissions pas encore un autre Ilérode, nous serions embarrassés; mais c'est d'Antipas qu'il est parlé dans ce passage. Ce prince était à la vérité déjà exilé à cette époque » mais natureUement son titre subsistait toujours.
Ne pouvons-nous pas adresser déjà au lecteur les paroles suivantes : Et un écrivain si exact aurait été (comme Strauss le représente) un homme simple et grossier» qui c longtemps après la mort de Paul » ( par conséquent trente ou quarante ans après les événements qu'il raconte), aurait recueilli des traditions populaires , pour les consigner dans ses écrits telles qu'il les aurait reçues du premier venu ? Impossible ! S'il était d'origine païenne , comme Ta cru l'antiquité , sa connaissance de l'histoire juive en est d'autant plus surprenante. Mais peut-être la tradition ancienne est-elle dans l'erreur? peut-être Luc était-il d'origine juive, ou peutêtre doit-il à des Juifs instruits sa connaissance si exacte de l'histoire nationale ? Mais alors comment expliquera-t-on sa connaissance détaillée de l'histoire païenne ?
Passons donc maintenant à l'appréciation de ce que les Actes nous rapportent sur les fonctionnaires romains. Ils nous parlent d'abord du Procurateur Félix (Act. 23, 24, 25), personnage que nous
ne connaissons pas seulement par Josèphe , mats aussi par Suétone et par Tacite. L'histoire nous donne positivement l'époque où il parut sur la scène avant Festus » sous le règne de Néron. D*un autre côté » les Actes nous apprennent sur son compte deux circonstances particulières » dont le caractère est tellement accidentel , qu'elles supposent une connaissance très précise de l'histoire. Ce Romain, disent les Actes (2i. 2A.)» avait pris pour femme une Juive appelée Drusilla ; c'est là une circonstance remarquable et qu'on n'a pu inventer. L'histoire vient aussi confirmer ce fait ; Josèphe nous apprend comment ce mariage étrange et illégal fut contracté (An t. 20, 1.)^ et il park à ce propos d'un Simon le Mage, qui doit être, au jugement de quelques-uns , celui dont les Actes font mention. Le second événement rapporté dans les Actes a un caractère encore plus spécial et plus accidentel ; il y est fait mention (21. 38.) d'une sédition excitée par un Egyptien qui entraîna quatre mille sicaires dans le désert. On ne devrait nullement s'étonner si Josèphe gardait le silence sur cet événement sans importance à une époque féconde en séditions. Nous le retrouvons cependant chez l'historien juif. Josèphe (deBell. Jud. 2.13. 8.), en effet, nous raconte l'histoire d'un àiv6fc»iroç yonç (un Jongleur) auquel il donne aussi l'épithète de i Myi^noç. Cet homme s'était fait passer pour un prophète , avait amené du désert sur la montagne des Oli-
viers une bande de trente mille hommes du peuple , et leur avait promis que les murs de Jérusalem tomberaient à son ordre. Mais Félix ayant fait une sortie , l'Egyptien s'était enfui , ]u«t' bkiyav, avec un petit nombre; la plupart de ses hommes avaient été pris ou tués» et le reste de la bande {t6 Koi^wov irKriioç) s'était dispersé. Une seule circonstance peut arrêter ici ; c'est que le nombre des hommes , dont parle l'historien juif, ne se monte à rien moins qu'à trente mille ! Quelque grave que paraisse cette discordance , elle peut s'expliquer d'une manière complètement satisfaisante. En effet » Josèphe nous a aussi donné l'histoire de cet homme dans ses Antiquités (L. 20. 7. 6.) ; et si la comparaison de ces deux récits met d'abord cet historien en contradiction avec luimime , elle nous explique aussi comment il parait en d'iscordance avec lui-même et avec Luc.
Il est dit dans les Antiquités ( Josëphe les écrivit plus tard que la Guerre des Juifs) que cet Egyptien était venu à Jérusalem , qu'il avait persuadé à une troupe de peuple de venir avec lui sur la montagne des Oliviers, où il devait leur montrer le prodige dont nous avons déjà parlé. Il est ensuite question de la sortie de Félix , dans laquelle » est-il dit , quatre cents des gens de l'Egyptien furent tués , et deux cents faits prisonniers; il n'y a pas d'autres détails. Assurément Strauss s'est appuyé maintes fois sur des différences bien plus légères que celles des deux passages présents , pour accuser nos trois
premiers Évangélistes d'accueillir des mythes ou des bruits sans consistance. Nous ne pouvons donc laisser échapper l'occasion de lui prouver par cet exemple , qu'une difph'ence dans le récit , n'est point toujours une cantT<idiction ; et nous lui mon* trerons combien il serait facile» avec sa critique, do faire des mythographes de tous les historiens. Suivant les apparences » Josèphe s'est contredit de la manière la plus grossière; car» dans le premier passage , l'Egyptien mène ses hommes du désert vers la montagne des Oliviers » et dans le second , il les fait sortir de Jérusalem; dans le premier» sur trente mille hommes» la plupart sont tués ou prb; dans le second » il n'y a que quatre cents morts et deux cents prisonniers. Nous sommes ici dans un des cas dont nous avons parlé plus haut : l'historien est reconnu d'ailleurs comme digne de foi ; ainsi l'interprétation ou les conjectures doivent donner la solution. C'est cette dernière méthode qui nous mènera au but» si nous voulons envisager les choses de la manière suivante : l'Egyptien avait d'abord à sa suite une troupe de sicaires » et une bande de peuple s'était aussi jointe à lui ; il laisse ses gens sur la montagne des Oliviers » et il va j^ Jérusalem » d'où il emmène encore une troupe de peuple » en sorte que toute cette multitude réunie compose à peu près trente miUe hommes. La plupart n'étaient là que par curiosité » comme cela se passe en pareil cas ; ses honunes » oi rvv etvra» » ne
fermaient quuoe petite bande , dont les sicaires faisaient partie. L'attaque des Romains fut dirigée contre eux ; Félix en tua quatre cents et en prit deux cents. Alors TËgyptien s*enfuit dans le désert avec un petit nombre d'hommes , c'est-à-dire avec les quatre mille dont Luc nous parle ; la grande multitude» r^ 'jrKSéoç, dont parle le premier passage» se dispersa. C'est ainsi que Thistorien juif peut se concilier avec lui-mèikie et avec Thistorien chrétien.
Joséphe ne nous rapporte rien d'avantageux du caractère de Félix : il fut , nous dit-il , accusé par les Juifs à cause de sa tyrannie. Les Actes s'accordent sur ce point avec Joséphe ; car ils nous montrent ce magistrat essayant de se faire (Act. 24, 26.) acheter par l'Apôtre.
Passons au second Procurateur Romain. Suivant les Actes» il succède à Félix; ce qui est conforme à llÉiêtoke ; et Lac nous doniië jusqu'à son prénom ^rtius » qui nous eii aussi transmis par Josèphe (Ant. âO» 8» 9). Ce dernier historien (de Bell. Jud. 2. lA. 1.) nous dit qu'Albin» son successeur» fut bien plus avide et plus injuste. Les Actes nous font également connaître Festus comme un homme juste i?thumdn.
Nous arrivons aux Proconsuls. Les Actes (18. 12 et suiv.) font mention d'un Proconsul Gallion » en Achaie. Il parait y avoir dès le début une méprise dans l'énoncé du titre de cet homme. L'auteur fait preuve» il est vrai» d'une connaissance exacte de la
géographie de ce temps-là, en donnant au nom d'Achaie le sens qu*il avait d'après la divition des provinces romaines» et en lui faisant ainsi comprendre Hellas et le Péloponèse. Mais» selon toutes les apparences , il doit y avoir eu confusion dans le nom de la charge; car il n*y avait de proconsuls» àvivTAToi^ que dans les />roi>îjwref sénatoriales; et TAchaie» qui avait été antérieurement une prcvince sénatoriale (provincia senatoria. Dion Cassius» 63y70i) avait été convertie par Tibère en une province itnpériale (provincia imperatoria) et avait par conséquent des Procurateurs (Tac. ann. 1, 76), Une pareille erreur semblerait pardonnable, même à un critique comme Strauss: « Qu'est-ce que le bon Luc « entendait (dirait-il) à la distinction des Procon- « suis et des Procurateurs des provinces sénatoriales ou impériales? » Eh bien! cependant, Luc n'était pas du tout étranger à ces choses ; en effet un passage de Suétone (Glaudius, c. 25) nous apprend que Claude avait rendu la province au sénat. Si ce document de l'antiquité ne nous était pas parvenu, Strauss ne nous eût certainement pas épai*gné ses déclamations sur ce point. Nous sonunes du reste assez heureux pour connaître plus complètement le Proconsul dont il est ici question ; c'est un frère du célèbre philosophe Sénèque. Celui-ci nous parle même de son séjour en Achaie (£p. lOi), et il dit à sa mère, dans une autre lettre, que son firère est arrivé aux postes les plus éminents. Dans la préface
du quatrième livre des Quœst. nalural., il loue beaucoup l'excessive modestie et la bonté de son frère; et les rapports d'autres auteurs , qui s'accordent aTec lui sur ce point (Statius, Silv. 2, 7, 32) , nous prouTent que son amâié fraternelle ne l'a pas rendu flatteur. On voit dans les Actes (18, lA, 15) un exemple de sa justice» et la forme du discours y répond entièrement au caractère grec.
Les Actes nous parlent encore (13. 7) d'un autre ètfixfjTATOf SergiusPaulus; et nous retombons dans le même embarras » en trouvant un Proconsul là où nous pensions trouver un Préteur, puisque Chypre était une province impériale. La numismatique vient ici d'abord au secours de l'historien chrétien accusé d'inexactitude : on trouva quelques monnaies avec le nom et l'effigie de Claude , portant au mi- Meu du revers le mot KmPinN, et l'inscription suivante en cercle autour : Eni KOMINIOT nFOKAOr ANerriATOT. L'histoire est aussi venue confirmer ce même témoignage : Alberti dans ses Observât, in N. T,» produit , à propos de ce passage , un document tiré de Dion Cassius (Si. à.), d'après lequel Auguste aurait changé Chypre et la Gaule Narbonnaise en provinces sénatoriales, et l'historien romain ajoute ensuite, comme pour justifier expressément notre auteur : xcu ovTe»ç kvhù'jrtLToi kaI iiV
Il nous reste enfin à examiner la mention de Publius dans Tlle de Malte. Il est appelé dans les
Actes (28. 7.) o ^fÎTorTwf vi^ov. Ce titre parait en soi très naturel; Malte dépendait du prétorat de Sicile (Cic. 4 Verr. c. 18) , on doit donc s'attendre à trouver dans nie un délégué du préteur de Sicile. D'une autre part» la numismatique vient encore ici à notre aide : Quintin a trouvé une monnaie dédiée à Prudens, chevalier romain» et sur laquelle il porte le titre donné par Luc : nPûTOS MEaitâIDN. Les Actes ne font mention d'aucun autre fonctionnaire important; et nous venons de voir que Tcnsemble de ce qu'ils nous apprennent à ce sujet s'accorde de la manière la plus précise avec les documents historiques qui nous sont parvenus d'ailleurs. Si nous voulons dès à présent jeter un coupd'œil rapide sur les circonstances juridiques et militaires dont il est parlé au sujet de ces fonctionnaires, nous trouverons à peine un seul détail qui n'ait sa confirmation dans des documents qui nous viennent d'un autre côté. Combien» par exemple» la manière de rendre la justice qui nous est présentée au chapitre 24» n'est-elle pas essentiellement romaine ? Les députés du Sanhédrin» qui se portent conmie accusateurs» prennent avec eux pour leur eausidicus, TertuUus» un orat&r forensis. Après la notification de l'accusation» l'accusé est appelé et le rhéteur commence son discours. Combien cette Captatio bencvolenticB , qui se révèle sous la pompe de l'exordc, n'est-elle pas caractéristique? t Comme « c'est par vous, très-houoré Félix, que nous jouis-
« sons d'une profonde paix , et comme votre sage « préToyance a Cadt en fayeur de ce peuple plu- « «eurs règlements salutaires , nous le reconnais- « sons en toutes rencontres et en tous lieux » et € nous TOUS en rendons de très-humbles actions « de grâces. Hais ne Toulant pas vous arrêter long- « temps» je vous prie d'écouter, avec votre équité I ordinaire y ce que nous allons vous dire en peu « de paroles. » Et l'écrivain qui trace de pareilles tableaux 9 serait» d'après la critique de Strauss, un honmie grossier et sans éducation , qui , longtemps après les événements, aurait recueilli des traditions de la bouche du peuple !
Le lieu où Paul était gardé était le prétoire d'Hérode (Act. 23. 35); son genre de captivité, ici cooame à Rome, était la custodia militaris, La déclaration préalable qu'il avait faite de son droit de citoyen romain ne pouvait l'en délivrer ; car les citoyens romains eux-mêmes en étaient passibles. Elle consbtait en ce que le soldat et le prisonnier étaient enchaînés ensemble, le premier à droite, le second à gauche *. C'est dans cet état que nous trouvons Paul à Rome (28, 16, 20.); et telle était sa situation, quand il écrivait ces épltres où le cri de la foi qui se réjouit invite les fidèles à l'aUégresse ; il était ainsi rivé à son gai*dien , quand il disait aux Philippiens: « Soyez toujours dans la joie
• Scn. Ep, 5. de TranquiUUaie,e. 10.
«du Seigneur; je vous le dis encore une fois, « soyez dans la joie (Phil. h, h.). »
Il ne nous reste plus que quelques mots à dire sur les faits militaires qui sont rapportés dans les Actes. Tous sont conformes aux documents de l'antiquité. Cornélius (10» 1.) est appelé c chef delà cohorte italienne » ; il est en garnison à Césarée» résidence du Procurateur» où il fallait nécessairement des troupes sur la fidélité desquelles on pût compter, et par conséquent une cohorte composée d'Italiens, non de gens du pays. Au-dessus des centurions sont les xi^/ttfx^'» ^^^ tribuns des cohortes romaines. Le tribun Lysias» conformément à Thistoire» réside dans la cidatelle appelée Antonia» au-dessus de la ville (Act. 24. 22.). Parmi ces troupes» il y a des ^f<*Ti5T«c«, c'est-à-dire des soldats pesamment armés» des cavaliers , et des «TggioAijgoi . troupes légères » espèce de Velites. Les Actes (12. A.) nous disent que Pierre» dans sa prison» était gardé par quatre escouades composées chacune de quatre soldats » ri^cAp^i m^dLfioîç crfATicnSy, Or, la garde» <puAi«rxfffer» chez les Romains» se composait toujours de quatre hommes » suivant Polybe ; c'est pourquoi Jean (19» 23.) nous montre un pareil nombre de soldats près de la croix du Christ. Il y a quatre escouades à la prison de Pierre, parce que» suivant l'usage des Romains, la nuit se partageait en quatre veilles, à chacune desquelles les troupes devaient se relever. Il y avait deux sortes de castodia milliaris, la
plus douce, lorsque le prisonnier attaché à un soldat pouvait habiter dans sa propre demeure » la plus dure, lorsqu*attaché à un ou deux soldats il était obli* gé de rester en prison » conune dans le cas présent*
Si l'on compare avec ce que nous venons de dire ici les preuves que nous donnerons ci-dessous» Par. III 9 en faveur du caractère historique des Actes » il ne viendra certainement à l'esprit de personne de se méfier de l'assurance que Luc nous donne au commencement de son Évangile , qu'il a composé ses ouvrages historiques avec AKinfitU. Tout critique intelhgent se gardera donc de supposer que cet écrivain ait commis» sur un seul et même point» une masse d'erreurs et de bévues hbtoriques semblable à celle que Strauss lui impute au sujet du dénombrement (Luc 2» 1» 2.).
Notre enquête n'a servi jusqu'ici qu'à nous donner en général une idée favorable de l'exactitude historique de l'Évangéliste. Mais voici une nouvelle raison qui ne nous permet pas d'accorder que Luc» dans le passage en question » ait commis l'erreur capitale d'antidater le gouvernement de Quirinius et le recensement. En effet» il est déjà en soi assez difficile de concevoir comment un écrivain qui a connu ce recensement » n'aurait pas connu en même temps la circonstance qui l'a motivé. Il était amené par la conversion de la Judée en province romaine» et il avait précisément pour cela donné naissance à des tentatives de rébellion faites par
des zélateurs qui ne voulaient pas se soumettre aux Romains. L^introduction du cens romain avait toujours été un événement de la plus grande importance dans les autres pays comme da^s la Judée, et il avait souvent été accompagné de rébellions. Tacite nous en fournit un exemple *• L'empereur Claude» dans son discours au Sénat, kme aussi les Gaulois de ce qu'ils ne s'étaient pas soulevés contre les Romains, môme après l'établissement du cens**. On aurait du penser quun pareil fait pouvait moins qui tout autre échapper à la connaissance de Lac. Le passage 5. 37 des Actes, nous montre d'ailleurs que Luc connaissait très bien toutes les circonstances de VÀToyfetKpf. En mentionnant cfe fait , il ne àe contente pas de le désigner par ce mot « le dénombrement » , comme s'il n'était question que d'un dénombrement quelconque , mais il parle en même temps de la tentative de révolte qui s'y rattache, et il parait bien instruit de la nature de cette révolte. En effet, il nous apprend au sujet du zélateur Judas cinq choses qui s'accordent complètement avec Josèphe. !• n le nonmie o Ta\i?mioç; ce nom nous fournît
* (Jnn. 6. à. 1.) ClUarum natio Cappathei ArtlveUto êmbjtda, iguia fiot/mm en modem déferre cenêtUg paii tributa adigeketer, IN juga Tamri montU abcemt,
** Novum tune et inadsuetum GallU opue ; quod oput, qmam ordaam êii nobit , nune cum maxime , quamvii nihil uUra , quam ut publiée nota sint faeultatee nostrœ , esquiratur, nimie magno expérimenta tognonimne.
l'occasion de faire remarquer combien la critique doit être circonspecte dans ses soupçons. Dans le principal passage où Josèphe parle de ce rebelle (L. 18» 1, l,)» il ne l'appelle pas o Tet^hMof, mais e YtLvKdLfhnç 9 et il nous apprend d'une manière pré* cise qu'il était originaire de Gamala » ville de la Basse-Gaulonitide. («a critique pourrait partir de là, et en conclure une méprise de la part de Luc; puis , si quelqu'un voulait tenter une explication par conjecture , s'il montrait que cet homjne a pu porter deux noms» l'un tiré du lieu de sa naissance et l'autre du lieu de sa demeure (comme Appollonius» l'auteur de l'Argonautique» a été appelé JSgyptius du lieu de sa naissance » et Bhodius du lieu de sa demeure) » le D' Strauss ne manquerait pas de crier que ce seraient là • des assertions en l'air et sans aucune preuve. • Dans ce cas cependant l'histoire vient en aide à la conjectu^ re; car dans deux autres endroits (Ant 20» 5» 2. de Bello. Jud. 2» 9» 1.)» l'historien juif donne aussi au rebelle le nom de o T«tJjKeuof.
2* Luc nous dit que ce Judas parut à l'époque dp dénombrement » et Josèphe nous apprend que ce fut là précisément la cause de sa révolte.
S* D'aprèsLuc, il attira à sa suite une grande foule de peuple ; Josèphe le confirme suffisamment.
4* Selon notre Évangéliste , il fut tué , circonstance que Josèphe ne mentionne pas expressément » à notre connaissance.
5* Luc ne nous dit pas que ses partisans aient été anéantis, comme ceux de Theudas (v. 36}, mais seulement qu'ils se dispersèrent ; or, en cela, il s'accorde encore avec l'histoire ; car ces rebelles se rassemblèrent par la suite à plusieurs reprises. — Lorsque l'on voit notre historien si exactement instruit de tout ce qui touche cet événement , lorsqu'il parait même savoir très bien que la cause du dénombrement est la réduction de la Judée en une province romaine, est-il croyable qu'il ait transféré ce fait au temps d'Hérode ?
Qu'on nous permette de présenter un cas pareil, pris dans les temps modernes. Un historien fait parler ainsi un de ses héros : • Vous savei ce qui c arriva à Hurat , lorsqu'il prit les armes , et appet la l'Italie à l'indépendance. Il commença par c rassembler une troupe nombreuse autour de t lui , et ensuite , abandonné par la plus grande € partie de son armée , il fut obligé de battre en t retraite vers Naples. » Luc connaît des faits semblables au sujet du Galiléen Judas. Or, qui pourra croire que l'historien moderne ait pu antidater cette dernière tentative de Murât, pour la placer à l'époque où l'Italie était sous la domination de Napoléon ? Ne sera-t-il pas bien plus simple de présupposer que cet historien a connu la chute de Napoléon, son retour, et les intelligences de Hurat avec lui ?
Avant de prononcer un jugement décisif sur un
passage isolé d'un auteur, tout critique intelligent et impartial doit faire préalablement des recherches de ce genre , surtout lorsque ce jugement doit avoir des conséquences aussi étendues que dans le cas présent. Les données que nous venons de présenter, font sur nous une si forte impression , que nous ne pourrions jamais imputer à l'ËvangéUste des erreurs si grossières, quand même nous serions forcés d'avouer notre impuissance à aplanir les difficultés qui s'élèvent ici. Nous croyons cependant être en état de les résoudre d'une manière satisfaisante. Quand nous disons satisfaisante , nous ne prétendons pas que l'on puisse entendre ce passage avec la même faciUté que tout autre passage complètement simple. S'il n'y avait ici rien de particuher dans l'emploi de la langue , comment ce passage aurait-il été tant de fois une pierre d'achoppement pour les savants ? Nous voulons seulement dire qu'on peut présenter une interprétation dont personne n'est en droit de contester l'admbsibilité.
Abordons maintenant ce passage de près *• La
* Voici ce passage en entier : EyiviTo «Tg iy rcuf hfjLipetiç ixtifuiç^ iJ^iÎKèi S'iyfÀU, 'jretpk Ketia-ttpof kiyovTiov, fl&^oyp- Â^i^At Tûia-cLv rhv oiKovfjLiynv. kllrn h A'ToypA<pii *7rpirn iyiviTo fiytfjLovsvovroç rSf XvfioLç Kvftfpiov. — La Vnlgate tradait ainsi : Fatium est autem in diebta iUis , exiit edictum d CnareJagusto ut describerttur universuiorbiâ: hae deseriptio priwû facta t$t d prœtîde Syriœ Cyrino. S. Justin (i. Apolog.) et
première chose qui se présente , est la question de savoir si nous devons traduire ctToyficpf^ce/, « par dresser un cadastre » , c'est-à-dire , une liste de la population et des biens, ou par « établir un impôt. » Chei les Grecs anciens, ce mot était pris tantôt dans le sens d'un simple enregistrement, tantôt dans un sens plus étendu, en sorte qu'il comprenait la confiscation des biens. Il en était de ce mot comme du mot ^foyfifpiif, proscribere*; il voulait dire, c enregistrer les biens et les mettre en vente i , et par le fait les confisquer **, Le dénombrement dans son sens rigoureux s'appelait kTorifjitia^ç , fAv* IMhJoyU. L'empereur Auguste a-t-il ordonné l'un ou l'autre? c'est ce que l'histoire seule peut décider, et ce dont nous traiterons plus bas. Cependant, en ce qui touche la Palestine» l'admission d'un simple cadastre parait de prime-abord plus vraisemblable du vivant d'Hérode. Ceci nous conduit à la seconde question : 'tâta ti otMVfjiéfiii^ est-ce Varbis Bomanus ou la Judée? Le critique n'aurait pas dû prononcer
Terlullien (Ubr. h contra Jmiœo» et libr. 4> cont. Matxion) disent qae Ton voyait encore de leur temps, dans les regisires publics du dénombrement fait sous Auguste , le nom de Jésus et ceui de ses parents. {Note de CÈdileur.)
• On a souvent, par erreur, voulu donner cette même signification an mot «cToyf ct^giy. Voy. Fabkiqcs sur Dion Cassius, 1. S8. p. 150. éd. Reim.
•• Sur VùLToyfAKpn à Athènes. Voy. MBua et Schomahr , Aititcker proceu, p. 25 J.
d'une manière si absolue que le dernier sens était impossible; car puisque les Grecs et les Romains appelaient respectivement leur pays h ùUwfAivti, pourquoi des Juifs écrivant en Grec ne Tauraientils pas fait aussi ? On ne peut pas d'ailleurs soutenir avec assurance que ce mot n'ait pas ce sens dans plusieurs passages des Actes , tels que le passage 11, 28. Cependant, comme nous n'avons aucun exemple décisif pour établir l'emploi de ce mot dans ce sens , nous regardons aussi ^«t^<t i» oînou/btiFif comme désignant Vorbis Rowanas. Le second verset est comme entre parenthèses; aussi Griesbacli et Knapp l'ont mis réellement entre parenthèses, et il contient une remarque incidente sur Vk'7royfet*pfi. Les difficultés historiques dont nous avons parlé, l'ont fait envisager à beaucoup de savants tels que Beia d'abord, Capellus, et plus récemment Olshausen, comme une glose dont les erreurs ne devaient point être imputées à l'Evangéliste. Notre critique déclare qu'il faut du courage pour soutenir une semblable opinion dans un moment où le caractère de Luc, comme écrivain, tombe dans un discrédit aussi manifeste. Il appelle cela de l'intrépidité ; mais que deviendraient nos vieux historiens , si la nécessité d'admettre chez eux une glose erronée suffisait pour les discréditer! C'est surtout, comme on sait, relativement à la Tixation des dates que l'on trouve des gloses chez les anciens auteurs. Il était très naturel en effet que des lec-
— în —
teurs qui croj aient avoir une connaissanee pli» exacte des choses fissent en marge de semblable» additions. Mettons ce qu'a d'hypothétique l'admis* sion d'une glose dans ce passage de Luc, en face des raisons concluantes qui nous défendent de croire que cet auteur se soit rendu coupable d'une bévue historique aussi énorme , alors nous reconnaîtrons qu'un exégète in^artial, s'il n'avait aucun autre moyen de lever la difficulté» devrait se résoudre à admettre la glose. UàLTcyfAKpi sous Quiriniu» était si connue , le décret d'Auguste pour faire dresser le cadastre de l'empire Romain l'était si peu», qu'il était naturel et facile pour un lecteur juif peu famiUarisé avec l'histoire, de confondre ces deux faits et d'écrire ses présomptions à côté du texte. Cependant nous ne sommes pas du tout forcés de recourir à cette explication» Une traduction exacte rend ce passage parfaitement clair et fait disparaître toute difficulté. Pour arriver a cette traduction» il suffit de s'apercevoir que le superlatif Tf«Tji est ici à la place du comparatif Tforifat, et que le participe wysiJL9Vivoyrùf est dépendant du comparatif ^ ce qui donne ce sens : « Ce dénombrement se fit « avant que Quirinius fût préteur de la Syrie. *■ Cette parenthèse est ajoutée à l'usage de ceux qui auraient voulu accusa^ l* Evangéliste d'une méprise historique*. Par ce mode d'interprétation, non-seulement
• Comparei une semblable parenlhcsc qui prc\icnl un mal-
toute difficulté disparaît, mais ce passage lui-même devient un témoignage en faveur de VkKfi^Mia, dont Luc se vante c. 1. v. 3. On se demande donc pourquoi cette interprétation n'est pas généralement admise. Pourquoi de Wette a-t-il , dans sa traduction, fait une faute grammaticale que Luther a évitée ? Il traduit ainsi : « Ce premier dénombrement arriva à l'époque etc.. B, sens qui nécessiterait l'article avant Tf«Ti*.
Nous ne dissimulerons pas que des difficultés s'élèvent contre l'explication que nous venons de donner. !• Si Luc voulait nous exprimer ce sens , il a parlé d'une manière équivoque. 2* Les règles de la grammaire demanderaient le génitif de l'infinitif à la place du participe. Tf «tov iytfAonvetv k.t,k. La première difficulté ne peut nous arrêter un instant, pourvu que la seconde soit levée ; car quel historien ne contient pas des passages équivoques? On a encore fait valoir une troisième difficulté , qui cependant a été reconnue de nulle importance. On a trouvé que Tfaîrir pour ^forifet était contraire à la simplicité du style de Luc. On aurait pu invoquer l'autorité du savant Wittenbach *. Mais les
entendu dans le N. T. Jean i&. 22. kéyu 'lovi'etç (oi^ o
* Il fait la remarque suivante sur Pluiarque, Sept. Sap. Cons. p. 945* Certé iUfKrtativum ita simpliciier pro eompanUivo adhi" Uri, aèh^rrtns dieam esêê d ratione non modo proM grationU, 9td «mnino accaratœ script ionU.
exemples des classiques rassemblés par d*0rville * nous montrent que le savant commentateur de Plutarque s'était plongé dans les eaux du Léthé **• Le superlatif employé ain» se trouve même dan» le langage $i simple dt Jean (Jean. 1.. 15. 30.) En ce qui touche la seconde difficulté » il faut remarquer que l'image de construire le participe avec les prépositions était très fréquent dans les indications chronologiques •**, et que des écrivains moins corrects pouvaient très facilement employer de la même manière les adverbes de temps» Les Septante (Jer. 29. 2.) nous offrent un exemple qui éclaircit parfaitement le cas dans lequel nous nous trouvons ****• Lorsque Vincr (dans sa Grammaire 4, p. 222) et Meyer (à propos de Luc 2. 2.} viennent nous dire qu*il manque un article devant iiytiJLovtiiovTOf , ils se méprennent évidemment sur la construction ; le participe n'est pas pris là adjectivement , mais verbalement.
Nous voilà arrivés au terme de notre principale
* Àd Chariton, p. 457.
** Comp. Sturz Lew. Xenoph, $, h, 9. Jacm, ad JEUani anlm, IL p. S8.
ytvifJLtyof. (Hébodotb 6, 1S2.>
•••* OvToi ci ^yot rUf f^^KêV , ôiç k'jrUrêikiv 'l§f iixUf
iWfffor f ^ffxflorro^ 'Uxoviov rov fittv^tkicàç juti rif ;3*-
e'ihjrenff c*esUà*dire : • Après que Jecboniu cul quille » •» lieu d€ vTTifer rov i^g\6iîp.
^Efnquêle. Non-seulement Luc n'a pas confondu les deux dénombrements» mais il a prévenu lui-même» dans une parenthèse, ceux qui auraient pu l'accu* ser d'une semblable <:onfusion. Nous ne voulons point cependant terminer ici notre examen. Comme la critique a U'ès prom^Hement désespéré de l'explication du passage en question « nous voulons montrer qu'il y a encore d'autres issues ouvertes à celui qui ne voudrait pas adopter Tinteiprétation proposée ci-dessus. Des hommes savants ont donné beaucoup d'autres explications , que la critique de Strauss a traitées trop légèrement. Nous allons exposer une de ces explications, non pas entièrement dans la forme sous laquelle elle a été présentée par d'autres , mais d'une manière originale qui , nous le pensons, lui donnera encore plus de valeur.
Si nous suivons la façon ordinaire de construire la parenthèse , nous lierons 'irfarn avec le verbe iyévÊTo, et cet adjectif occupera régulièrement la place d'un adverbe. La traduction sera : « Ce dénombrement (ordonné alors) ne se fit que sous Quirinius ■ ; car ^fw«v ou 'jrfSrof a aussi le sens du latin demàm *• Le verset entre parenthèse contiendrait, d'après cela » la remarque incidente que ce
* Exempte : vvv 'irfSrov Hii'A , nune primum novi , je sais mainlenant pour la première fois; Uomani nullot il'o temporê étabtbant annaleêt primas enim Fabiiu Pietor icripsit hitloriam liomanam. G'cst-à dire : Fabkis Piclor fut le premier qui écrivit Vbistoire ilomainc.
décret d*Auguste reçut son exécution seulement sous Quirinius » et que ce fut alors le premier dénombrement des Juifs. Hais on se demande natureUement si la suite du récit ne nous apprend pas que Tordre du dénombrement reçut de suite son exécu* tion. Il s* agit de savoir si Â'T9yçi.<f>iff6tu signifie seulement dresser un cadastre. S*il en est ainsi» on doit comprendre que TÉTangéliste regarde cela conune une ÂToyfctçî* incomplète » et que sous Quirinius seulement eut lieu VÂTorifjiti^if *. Il en est de cette ù.Toyfet<f,n d'Auguste, comme de celle qu'il fit faire en Italie, l'année d'avant sa mort **. Le sénat ne paraissant pas disposé i supporter plus longtemps l'impôt de VùKêcri , Auguste menaça d'établir un impôt sur les maisons et les terres, et fit faire une À'jrryfeLKpif sans toutefois y attacher préalablement aucun impôt.
Gersdorf et Paulus ont été amenés à une opinion semblable sur le sens de notre passage. Ces deux savants ont avancé qu'à la place d'cturtr on devait lire «u/rif, et ils ont traduit conséquemment : « Au « temps d'Hérode, l'ordre vint de la part d'Auguste « de dresser un registre de la population et des « biens; — l'enregistrement mime eut lieu seulement « lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie, t Le sens que nous avons adopté se présente ici avec
* Jos&phe en parlant du recensement qui eut lieu sous Quirinius se sert indifféremment de ce mot et ^AToy^et^i. •' V. Dion Cassics, I. J8. c 28.
wicore plus de force. Mais comme, à Taide de l'explication que nous avons donnée plus haut, on obtient le même résultat, sans changer /'«/ïrcf, il n'est pas du tout nécessaire d'adopter <?ette solution. Cependant la manière dont Strauss la rejette, ainsi que le sens qui s'ensuit, n'est en aucune façon admissible. Il avoue bien que ce petit changement fait disparaître « de la manière la plus facile » la principale diOiculté du passage; mais aussitôt, comme Vil lui était désagréable d'ôtre à si peu de frais quitte de tout travail et de toute difficulté , il s'empresse de repousser ainsi cet expédient : « On doit « toujours préférer à ces changements arbitraires € du texte les essais d'explication qui n'exigent pas « l'emploi de semblables moyens. » Strauss n'aurait pas dû parler ici de changement urbitmire du texte; mais en supposant qu'il y en ait un , est-ce donc quelque chose d'inoui, dans l'examen d'un ouvrage historique, que de changer la manière de lire un mot pour mettre un auteur d'accord avec lui-même, ou pour le défendre du reproche d'erreur! Puisque notre critique ignore les choses les plus connues , et semble penser qu'en dehors de l'interprétation du Nouveau-Testament, l'audace des commentateurs ne recourt point à de pareils moyens , nous allons itippeler ici des faits bien connus. Nous ouvrons au hasard l'édition de Tacite d'Oberlie , et nous rencontrons deux exemples de ce genre dès la première page (1" V. p. 1014, Aiin-il. 15, 73.) : Erncbli
propose de remplacer falcnlur par fatebantur, parce que les gens dont il est question « ne devaient plm être en vie » ; et Lipsius lit Fablatif à la place de compositam et obliteratam mansuetudiîicm, « parce que « la phrase sans cela ne s'encadrerait pas bien dans « la contexture historique* »
Nous ne voulons pas examiner ici m TEvangélbte mérite le titre d'historien véridique ; mais, s'il le mérite» le changement d'un seul mot du texte, fait en sa faveur, serait si peu contre les habitudes générales de la critique des écrits historiques , que Ton aurait mauvaise grâce à trouver inouï qu'un commentateur voulût mettre le nom de Saturninus, à la place de celui de Quirinius. Lorsque Tite-Live (V. 0, c. 9) nous présente Quiutius comme préfet des légions urbaines, en contredisant son propre témoignage (c. 6) , et lorsqu'il parle des jeux de Furiiis (V. 7. c. 15), contrairement à ce qu'il a dit au chap. 11, où Servilius promet les jeux, personne ne vient crier à la violence et à l'audace, parce que Ileusinger et Lachmann conseillent de lire le nom de Servilius au lieu de ceux de Quintius et deFurius. Du reste il n'est nullement question dans le cas en litige d'un changement du texte : car on ne peut pas plus ap-* peler une altération du texte le changement de l'esprit usité , qu'on ne donnerait ce nom au changement d'un accent dans une de nos éditions. On sait, qu'à l'exception du seul Cad. D. Claromontanus, nos vianuscrits à lettres ondules sont écrits sans* accents
ni esprits; et les érudits ont décidé que, môme dans ce manuscrit» les accents ont la plupart du temps été ajoutés postérieurement** On sait aussi que nonseulement ûLVTn et flcvTM, mais aussi avtoç et ecvT^f va* rient un nombre infini de fois dans les manuscrits des classiques et du Nouveau-Testament (V. par ex. Gersdorf , p. 114, Viner, Gr. p. 143). Nous soutenons donc qu'en expliquant ainsi ce passage , on fait disparaître les difficultés sans aucune contrainte. Et nous dirons en concluant que» s*il y a plusieurs manières de sortir de cette difficulté sans employer des moyens violents , un critique exempt de préjugés et de préventions aurait dû examiner la chose plus à fond et désespérer moins vite.
Nous avons obtenu une interprétation du passage en question , qui fait disparaître la principale difficulté, à savoir, Terreur où serait tombé TÉvangéliste en plaçant faussement sous Auguste le dénombrement de Quirinius. Mais nous avons laissé derrière nous plusieurs autres difficultés. La question suivante se présente d'abord : même en supposant que ^ao-a h olKovfjiivti , signifie la Palestine seule, comment l'auteur de l'Évangile peut-il parler d'un recensement romain, à une époque où Hérodc était encore roi , tandis que les rois alliés levaient eux-mêmes les impots dans leurs états? Mais notre auteur étend ce recensement sur tout l'empire ro-
* GaiiSBACH. Symb. cril. 2, p. 82.
main , t ci ici , dit Strauss , on doit déjà voir une « bévue ; car notre Évangéliste a pris un fait dont « l'importance provenait de son point de vue borné € au cercle d une province , pour un événement « qui intéressait le monde entier, et il a présenté « ce dénombrement, qui était le premier pour la c Judée seulement , comme le premier pour tout « le monde romain, b II y a plus : l'Évangéliste fait exécuter d'après les coutumes juives ce dénomljremcnt romain ; puis , se contredisant à l'instant même, il fait voyager Marie tandis que, d'après ces mômes coutumes juives , les hommes seuls devaient se faire enregistrer.
Examinons une à une ces objections. Luc présente , dit-on , un dénombrement qui n'avait d'importance que pour la Palestine et qui était lepremiaseulement dans ce pays , comme le premier dénombrement qui se fût fait dans tout l'empire romain. Le critique a suivi ici une habitude malheureusement fort invétérée chez lui : il a regardé son auteur avec un microscope beaucoup trop fort , et il en a perdu la vue. La version adoptée par nous ne laisse aucune place au reproche que nous venons d'exposer. Mais raisonnons dans l'hypothèse de la version commune. Ne ressort-il pas clairement do ces mots : « Ce premier dénombrement se fit Qtdrinius étant « gotwemeur de Syrie » , que premier se rapporte ici à la Palestine adjointe au gouvernement de la Syrie? Si l'on trouvait dans une histoire des catholiques
irlandais la phrase suivante : « En Tannée 1829 un « parlement fut élu (cette élection fut la première t et eut lieu à l'époque où lord *** était Lieutenant I d'Irlande.) • , qui pourrait s'imaginer qu'on a voulu dire que c'était la première élection anglaise? La seconde difficulté » c'est l'exécution d'un dénombrement romain d'après la coutume juive. Le critique regarde un fait de ce genre comme complètement impossible , parce que « les Romains ne m s*inqaiHaient guères de semblables particularités. ■ Nous sonmies obligés de lui faire ici une question qu'il a bien souvent adressée lui-même aux autres : V où a-t-il appris cela » ? Nous avons obtenu, sur la question qui nous occupe » des éclaircissements dont nous devons être reconnaissants. Ils nous viennent de recherches faites dans un but tout différent parM.de Savigny, sur le mode adopté par lesRomains pour la répartition des impôts. En ce qui touche la diflBculté dont nous nous occupons , notre critique observera que le traité du savant jurisconsulte nous donne les résultats suivants : l"" les documents que nous possédons touchant la manière d'asseoir et de lever les impôts sous les empereurs romains sont très incomplets y et ne nous permettent pas de prononcer si légèrement sur cette question ; 2* il y avait sans aucun doute (pour les Gaules, par exemple) une manière de lever les impôts particulière aux provinces ; S* on trouve dans cet ouvrage (p. 348) , un document relatif aux premiers temps de Tempire , et
qui n*est pas peu en contradiction avec Tassertionsi positive de notre exégète. t L'obligation pour les pro- « vinces de payer l'impôt (y est-il dit) , était le prin- « cipe général, mais la forme et la rùglc de l'impôt c étaient diverses » tant à cause des circonstances ff différentes qui avaient accompagné la soumis- € sion , que parce que l'on pouvait trouver comc mode et avantageux de laisser subsister en grande < partie , souvent même en entier, le mode de réparti^ « tion des impôts que l'on avait trouvé établi. ■ * Nous n'avons pas besoin de recourir à d'autres témoignages; car, dans la suite de cet ouvrage» nous mentionnerons encore diverses circonstances , qui viennent à l'appui de notre assertion. Nous ne dirons pas maintenant» avec Mickaélis et Olshausen, pour expliquer le voyage de Marie à Jérusalem» qu'elle était héritière; cette supposition, en faveur de laquelle on ne peut produire aucun document écrit » ne doit en effet paraître qu' « une hypothèse en l'air • à notre critique, qui n'adopte pas toujours comme valables môme des preuves écrites. Mais peut-être ce critique , pour lequel l'exécution du recensement d'après la coutume juive était une si puissante raison de douter, verra-t-il un motif non moins puissant d'apaiser ses doutes dans la démonstration de ce fait que le voyage de Marie était
* V. la seconde ôdilton de la Gazette de Dioit historique, 6« vol.
nécessaire , d'après la forme romaine du Cens. (Denys dllal. Ant. Rom. 1. 4. c. 15).
Nous arrivons à la plus grande difficulté , à savoir : qu'Auguste ait fait faire un dénombrement dans un pays qui était encore sous la domination d'Hérode. Le D' Strauss regarde ce fait comme de la plus haute invraisemblance. Examinons la chose de plus près. Les Romains avaient » il est vrai » par prudence laissé d'abord subsister le royaume juif sous un prince particulier, pour qu'il leur senlt de boulevard contre les Parthes ; mais ce prince avait moins d'indépendance que les frères de Napoléon n'en avaient dans leurs royaumes. Aussi les Romains regardaient toujours le pays comme leur propriété, et ils en donnaient ce que bon leur semblait à qui ils voulaient. Ainsi , par exemple , Antoine donna à Cléopâtre, qui avait demandé toute la Palestine , une portion de cette provirice , que cette princesse avait affermée pour deux cents talents. Ia serment de fidélité à Veinpereur romain était uni au serment que les sujets prêtaient au roi de leur nation. Les IteguU étaient obligés de s'assurer de l'assentiment de l'empereur, même dans ce qui regardait leurs affaires de famille. Ilérode pouvait lever des impôts dans le pays pour son propre trésor; mais il fallait toujours qu'il payât un tribut à l'empereur (Appien. de bello. civ. s. 75.) Sa position était donc telle , que la levée d'un impôt dans ses états , au profit du trésor impérial , n'a rien
crincroyablc. Mais nous avons déjà vu que le mot À^oyfAK^i ne signifie pas seulement imposition ; son sens propre et naturel est un simple enregistrement des personnes et des biens , pour servir, le cas échéant, à asseoir Timpôt. Il est donc évident qu'un semblable enregistrement sous le règne d'Hérode n'a rien de surprenant , eu égard à la position de l'empereur vis-à-vis de ce prince. *
Les rois alliés devaient aussi fournir des troupes auxiliaires , qui servaient sous les Romains comme corps à part; pour cela Auguste devait connaître le nombre de leurs sujets. L'empereur pouvait donc par cette seule raison ordonner des dénombrements dans leur pays. Ma'is il existait encore des rapports plus spéciaux de l'empereur à l'égard de la Palestine , rapports qui pouvaient demander un dénombrement de ce genre. Il y a bien des circonstances qui portent à croire que l'intention de l'empereur était de changer la Judée en province romaine après la mort d'Hérode. Les événements qui arrivèrent à la mort de ce prince , comme Josèphe nous les rapporte , parlent en faveur de cette opinion. Une ambassade juive arrive à Rome pour demander expressément à Auguste , de changer la
* D*apri« Suétone (Octav. c. 28, 40i.), Tadte (Annal, i. 11.) et Dion Gassius, Auguste laissa un Breviarium ou Rattonariam imperii romani en quatre volume», dont le troisième corn* prenait tfua ad milites, qaœqtte ad reditus sumptusqae pMieoê periinebant.
Palestine en province romaine , et de l'adjoindre à la Syrie ; d un autre côté Âixliélaùs demande la dignité du roi. L'empereur prend quelques jours pour réfléchir; enfm il se résout à donner à Archélaûs le titre non pas de roi , mais d'éthnarque , sous la condition toutefois qu'il se comportera bien ; et cette condition n'étant pas remplie , la Judée devient province romaine. Ce temps que J'empercur prend pour réfléchir prouve évidemment que le peuple tenait beaucoup à la conversion du royaume en province romaine , et qu'Auguste avait un grand désir de lui accorder sa demande. Les pensées qui occupaient alors Auguste, nous sont encore décelées par la menace que ce prince , irrité des guerres d'IIérode en Arabie , lui fit écrire: « Autrefois» lui dit-il, il l'avait traité « comme son ami (c'est-à-dire comme un rex « socius) , mais maintenant il veut le traiter comme « son sujet. • (Josèphe, Ant. 16, 11.)
Nous n'avons donc pas démontré seulement la possibilité d'un cadastre romain dans un pays juif, mais nous avons établi l'existence de circonstances, dans lesquelles l'ordre d'un pareil cadastre n'avait rien que de naturel. Ajoutons que les circonstances présupposées ici cadrent à merveille avec les renseignements que l'histoire nous fournit de divers côtés.
En efl*ct, 1** si les témoignages rapportés ci-dessus ont déjà levé en partie les diflicultés qui s'oppo-
salent à Taclmlssion d'un impôt établi dans les formes juives, pour le compte de l'empereur romain, toute difficulté disparaît» lorsqu'il n'est plusquestion que d'un simple cadastre. Les autorités romaines étaient nécessaires pour la levée d'un impôt; aussi voyons-nous Quirinius et Coponius , chef de la cavalerie , envoyés de Rome expressément pour cela; mais un simple enregistrement de la population et des fortunes , tel qu'Hérode le faisait peut-être faire pour son propre compte , pouvait être facilement exécuté par les autorités juives. 2* C'est ainsi que s'explique le silence de Josèphe sur cet événement; Auguste , comme il est naturel de le penser, avait fait parvenir cet ordre à Hérode lui-môme , et Hérode le fit exécuter par ses fonctionnaires, en sorte que beaucoup de gens ne se doutèrent peut-être pas que l'empereur était en jeu là*dedans. $• On comprend aussi facilement que ce cadastre n'ait pas produit l'effet que produisit plus tard la levée de l'impôt sous Quirinius.
Cependant , d'après l'interprétation de ^ao-cc i eijcoviJLivti que nous avons adoptée , l'Évangéliste ne parle pas seulement d'un cadastre en Palestine , mais d'un édit qui avait dû s'étendre à tout l'enipire romain. L'historien sacré parait ainsi , au moins sur ce point, avoir été soumis à l'erreur. Mais, quand aucune donnée ne viendrait rendre le contraire vraisemblable , le caractère incomplet des documents que nous possédons sur cette époque ,
ne rendrait-il pas difficile de juger cette question en dernier ressort ? Quel est , parmi les écrivains qui nous ont été conservés , celui chez lequel nous puissions espérer de trouver des renseignements sur ce point? Suétone, dans les étroites dimensions de sa Vie d'Octave » embrasse wie période de cinquante-sept années fertiles en événements. Les Annales de Tacite commencent à Tibère » et ne contiennent sur le compte d'Auguste que quelques renseignements isolés. Les années avant et après la naissance du Christ nous manquent précisément dans Dion Gassius , depuis les consuls Antistius et Balbus 9 jusqu'à Ginna et Messala. On est donc réduit à quelques indications isolées chez les auteurs plus anciens» ou à quelques assertions éparses chez les auteurs postérieurs, qui pouvaient puiser plus facilement aux sources. Néanmoins les renseignements dont nous avons besoin , existent sans aucun doute. Nous avons vu plus haut le D' Strauss traiter l'Évangéliste d'esprit borné, qui étend à Yorbis terrarum liomanus un recensement , dont l'importance est toute relative à la Judée. Or, nous sommes en état de prouver que le point de vue borné n'est point chez l'Évangéliste, et que celui-ci pourrait au contraire renvoyer cette accusation à son critique. Savigny, dans le traité déjà cité, nous atteste que, précisément sous Auguste, on lit cadastrer différentes portions de l'empire. On lit en effet dans cet ouvrage (p. 350) : t Dès le commencement
« de Fempire, on reniaréfue des efforts pour inlrodaire « fin mode unifoitne d'imposition dans les procinces ; I car on chercha à rendre général Timpôt foncier» « et à supprimer les impôts variables. Les docu- « ments que nous possédons sur les grands cadas- < très faits sous Auguste, et qui ne pouvaient servir I qu*à l'établissement de Timpôt foncier» nous in->
• diquent cette tendance. >
Voici en outre la note de ce passage : t Tel est le « recensement des Gaules en l'année 727» reccnse- « ment dont l'empereur Claude parle expressément I comme de quelque chose de tout nouveau (comp, c aussi Livii epit lib. ISA. Dion Cassius»LIII, 22). « Nous trouvons en l'année 767 le renouvellement « de ce recensement (Tacite Annal. 1» 31.) Tel est c aussi le recensement de la Palestine , au temps de la c naissance du Christ. Luc. c. 2. EnGn Isidore (orig.
• V. S6.) s'exprime d'une manière tout-à-fait généc raie : Era singalorum annorum constituta est à Ce^ c sare Augasto , qaando primum ccnsum exegit ac Ro* « manum orbem descripsit *. » L'histoire a depuis accueilli comme un fait » ce qui ne se produit encore dans ce traité que comme une présomption. Le Manuel de l'histoire romaine» dont l'auteur» Walter» est un de nos juristes les plus estimés
* Ce traité avait para dans la première édlLîon des Alémoirei de rAcadémie de Berlin de 1822 -1823, et le D' Strauss aurait pu le connaître » car il est déjà cité dans le Dictionnaire de Viner, au mot Abgabcn (impôt) pag. 7.
(Bonn., 1834, P. I, pag, 323.) contient la phrase suivante : « La base sur laquelle les impôts étaient c assis au temps des empereurs était une liste des « personnes et des propriétés foncières ; et cette € lisle Hait renotwelce de temps en temps f d'api-is des I ordonnances d'Auguste. • Le savant auteur s'appuie encore, dans l'édition des Agnmensoren de Goes (p. 142-147.), sur un fragment d'un commentaire de Balbus» et il considère le passage de Luc (2, 1, 2.) comme relatif à ces dénombrements. Il faut aussi comparer ce que mon ancien maître , Hanso , un de nos meilleurs historiens , dit dans son histoire du royaume des Ostrogoths (p. 384) : « Les nou- « velles recherches de M. de Savigny, qui montrent ■ autant de science que de pénétration » ne permet-- « tcnt plus de douter quun impôt foncier n^ait été éta^ « bli dans la vaste étendue de Cempire romain sous les « empereurs et mime auparavant. Les passages qui y « sont cités sont complètement décisifs » et je puis I moi-même en indiquer un qui n'est pas sans « importance : « Augusti si siquidem temporibus , « écrit Cassiodore (III. 62), or bis Romanus agris « divisas censuque descriptus est , ut possessio sua nulli f haberetur i^icerta, quam pro tributorum susceperat « quanlitate solvendd • , mais aussi pour que chacun « sût précisément ce qu'il avait d'impôt à payer. » Notre savant auteur ajoute ici la note suivante : « Le « passage de Cassiodore sert au moins à confir- « mer l'assertion de l'Évangéliste, Luc. ch. 2. 1. »
En effet , ce passage de Cassiodore contient précisément la même chose que celui de notre Évangile. On a rejeté avec dédain l'assertion de Luc , sous prétexte que cet auteur est un ignorant qui » lors-' quUl veut faire le savant^ tombe dans les erreurs les plus grossières ; soit I Mais qu'au moins on s'en rapporte à l'historien qui , appelé cinq fois à une des plus hautes dignités de la préfecture prétoriale» et initié à toute la science de la politique» a mérité comme historien et comme érudit le témoignage suivant (Manso» p. 86) : « On reconnaît chez Cassio* « dore, un homme qui réunissait, pour ainsi dire» c en lui toute la science divine et humaine qui c existait alors , et on peut, sans hésiter, le mettre au « nombre des Romains les plus érudits. •
Les honmies les plus doctes qui aient écrit sur ce sujet, ont encorelaissé échapper un témoignage im* portant de l'antiquité , au sujet des k^oy^tLK^M du temps d'Auguste, témoignage qui parle précisément d'un impôt en argent, présenté comme le premier; il est dans Suidas s,v. k*jroyçct<pr. Quand on ne pourrait établir l'exactitude de tous les détails renfermés dans ce document , il faudrait cependant convenir qu'il vient à l'appui d'une Â'^royçAK^h sous Auguste» ÂTo^pttç» que d'autres documents nous font déjà connaître.
Nous voici arrivés à la conclusion de nos recherches sur le passage si vivement attaqué de notre Évangile. Nous voulons encore citer deux savants, dont
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le témoignage s accorde avec le résultat que nous avons obtenu , et qu*on n'accusera pas de s'être laissés égarer > dans cette question historique > par leur amour pour le dogme. Nous voulons parler de l'antiquaire chrétien Viner, et de l'historien juif Jost.
Le premier se range de notre opiûidn ^ dans l'article déjà cité sur les impositions, lorsqu'il dit : t C'est dans ce but (à savoir, l'introduction d'im t impôt foncier et personnel) , que déjà , sons Aut guste , on fit un recensement et on dressa un « cadastre. > — Jost, dans un traité « sur la situa-* « tion financière des Juifs sous les Romains , » annexé à la première partie de son histoire joive , a démontré que ses compatriotes ne payaient point alors, à proprement parler, le tribut aux Romains. Cela ne l'empêche pas cependant d'admettre un cadastre romain, sous le règne d'Hérode. A la page 91 de sa première partie , il dit , en parlant du recensement de Quirmius : i' A l'époque où
< Auguste ordonna un dénombrement pour toute « la terre , il avait déjà fait dresser en Syrie , et € f^raisemblement en même temps dans (juelques parties
• de la Judée , sous le roi Hérode ( à peu prés « deux ans avant la mort de ce prince) , un état
• des revenus , de l'ensemble de la fortune et t du nombre des habitants. Cela ne fut pds
< regardé comme une entreprise générale , et i-se fit avec si peu de bruit, peut-être grâce à
« la préfoyanco d*Hérode , que cela ne fit aucune € sensation. »
On voit , d'après tout ceci , jusqu'à quel point Strauss était autorisé à adopter , dans cette question , l'avis ainsi formulé par K. Chr. L. Schmidt : € On fait beaucoup trop d'honneiir à Luc , en c essayant de concilier avec la chronologie son as- « sertion au sujet de FàTro^poef ^i. Il a voulu transporter « Marie à Bethléem , et alors tout a dâ ployer à sa « volonté. •
Le second passage, dans lequel la sagacité du D' Strauss croit avoir mis à nu la maladresse de Tévangéliste , est la désignation chronologique précise qui se trouve au commencement du troisième chapitre , concernant Lysanias , Tétrarque d'Abilènc.
Il sumt de jeter les yeux sur ce passage » pour se convaincre qu*on peut très bien le présenter comme une preuve de Texactitude historique de Tévangéliste ; et c'est là effectivement l'usage qu'on en a toujours fait.
Abilène est un petit district sans importance, pvè» du Liban , et ses destinées nous sont très peu connues. Ne doit -on pas penser qu'un historien qui nous donne la date d'un souverain de ce pays, iest très bien instruit de l'histoire de ce temps , et que , dans le cas contraire , il n'eût pas fait mention de cette date ?
Il faut l'avouer cependant, si nous rassemblons le petit nombre de données que nous possédons
sur le sort de cette province , nous trouvons une dii&culté relativement au fait rapporté par Luc. Strauss, suivant sa coutume, nous présente d'abord cette difficulté comme une énigme insoluble et finit par y trouver la preuve d'une grossière ignorance bistorique chez l'Évangéliste. Voici cette difficulté : nous voyons dans Josèpbe , qu'Abilène et quelques autres contrées étaient sous la domination de Lysanias antérieurement à l'an 33 avant le Christ . et qu'Antoine fit mourir Lysanias cette année-là , à l'instigation de Cléopâtre (Joseph. Ant. 15, A, !,)• On voit paraître plus tard un Xénodore comme exarque et fermier des possessions de Lysanias, dépendant d'abord de Cléopâtre et ensuite d'Auguste. En l'année 23 avant le Christ , Auguste le force de céder à Hérode la plus grande partie de ses provinces ; et, après sa mort , le roi juif obtient encore une augmentation de ses possessions *• Cependant , parmi ces provinces échues à Hérode et dont Josèpbe donne le détail , Abilène n'est pas nommée expressément. On conclut de là, avec une très grande vraisemblance , que l'empereur avait déjà réuni cette province à la Syrie, à moins qu'il n'en eût disposé autrement. Quelques savants, comme Paulus et Schneckenbûrger (Études critiques 1833, n« 4), ont cherché à prouver que non-seulement Abilène était réellement dévolue à Hérode vers
* JosàPUE, Ant 15, 10, i, 3. Comp. avec Anl. 17, 11, â. de UoUo Judaico 2, 6, 3.
cette époque , mais encore que l'empereur, après la mort de ce prince, Tayait laissée à Philippe, son fils , avec la Trachonitide et Tlturie ; mais quand cette dernière supposition se concilierait plus facilement a¥ec les passages de Joséphe , elle viendrait échouer contre le passage de TËvangéliste, auquel il faut faire (si Ton adopte cette supposition) une violence grammaticale. Sous Caligula , en Tan S7 après J.-C, nous trouvons la Svcm^Uv rrr^a^ytA dans le domaine romain , car l'empereur la donne ou veut la donner à Agrippa !•' (voyez Havercamp sur Joseph., Ant. 18, 6, 10.). On voit aussi (Ant. 19, 5, 1. ) Claude la donner à ce roi juif. Josèphe parle plus tard de la manière dont cet empereur donna ces possessions à Agrippa II *. Strauss croit, d'après tout cela , pouvoir prouver que Luc a commis une nouvelle erreur en plaçant ce pays , lors de la venue du Christ , sous un prince particulier, 80US Lysanias ; l'Ëvangéliste a , suivant lui , voulu parler de ce Lysanias que Cléopâtre avait fait mourir longtemps auparavant. Les savants , il est vrai , ont encore cru devoir venir ici au secours de Luc par une hypothèse , et ils ont supposé un second Lysanias , descendant présumé du premier, auquel l'empereur avait rendu une partie des possessions de son prédécesseur. La haine d'Auguste contre
• Ant. 20, 7, 1, de Bell. Jud. 2, 12, 8. H y a contradiction apparente entre le Dell. Jud. 2, 15. 2. et les passages précédents; comp. cependant Ant. 20, 8, 4.
Antoine et contre Cléopâtre rend assez vraisemblable de sa part la réparation envers ce second Lysanias du forfait commis par eux contre sa famille. Mais le critique regarde ce Lysanias comme « une fiction historique » • Josëpbe ne parle en effet nulle part d*un second Lysanias; et cependant, aux endroits où il mentionne la donation qui fut faite à Agrippa I*^, puis ensuite à Agrippa II » il nomme deux fois 7hv hvc-Aviov ^aç^kmUv (et le prince auquel il fait ainsi allusion n*est autre que le Lysanias assassiné, dont il a déjà parlé plusieurs fois). Il estclair d'après cela, dit le critique, qu'il n'y a jamab eu d'autre Lysanias que celui-là. — Toutefois, notre savant critique ne peut trouver incroyable qu'un second prince de la même famille ait porté ce même nom ; car les exemples sont trop communs sur ce point. Ce qui doit l'arrêter, c'est bien plutôt de voir Josèphe , plus de vingt ans après , au temps d' Agrippa II, parler du « royaume de Lysanias », sans ajouter qu'après ce prince un autre Lysanias avait encore régné sur ce pays. En ce qui toucbe l'identité de nom , la famille d'Hérode nous prouve déjà que souvent plusieurs rejetons portaient le même nom ; qu'on se rappelle en outre, les Abgarus d'Edesse, les Arctas d'Arabie, les Pbraates chez les Parthes ; dans le passage où Dion Cassius parle de Xénodore , il fait mention d'un Jamblichus , roi d'Arabie , dont le fils s'appelle Jamblichus , et d'un Tarcondimatus de Glicie , dont le fils porte
le même nom (L. bà, C 9.). La difficulté se concentre donc sur ce que Josèphe n'aurait pas employé deux fois la désignation Si rw hva-Afiov ^AO-iKiit^ sans dire qu'un autre Lysanias avait encore possédé ce royaume. L'argumentation repose ici sur la pointe d'une aiguille. Ce nom ■ le royaume de Lysanias ■ était resté depuis le temps du premier Lysanias , parce que ce domaine contenait tant de différentes portions de pays, qu'il eût été trop long de les énumérer à chaque fois. On ne peut être aucunement étonné de voir Josèphe, même en parlant des temps d'Agrippa I et II , se servir du nom resté en usage; et ce serait attendre de cet historien une précision scolastique que d'exiger une note spéciale destinée à nous apprendre qu'un second Lysanias avait possédé quelque temps le pays avant Agrippa I'^'. Les anciens historiens n'écrivaient pas l'histoire d'après les usages de nos écoles et pour nos écoles , comme les auteurs de nos Compen-dium historiques. Pour se convaincre de cette vérité en ce qui regarde Josèphe , il suffit de remarquer sa négligence dans les désignations géographiques, négligence qui a été constatée par Schneckenbûrger *. Si les anciens avaient eu comme nous l'habitude de distinguer par des cliiflres les souverains de même nom , on serait en droit d'attendre de Josèphe qu'il n'eût pas oublié un I après son
* Voir le Traité cilc plus bauL
Lysanias , et de Luc qu'il n'eût pas oublié un H après le sien; mais ces détails» que l'on indique soigneusement aujourd'hui pour la commodité des lecteurs, manquaient aux anciens» aussi bien que la ponctuation et beaucoup d'autres choses. Le Nou^ veau-Testament» en parlant d'Hérode» laisse à la sagacité du lecteur à distinguer le premier du second. Josèphe fait la môme chose à propos d'Agrippa. Nous sonmiQs aussi en état de produire un exemple complètement analogue, tiré d un classique. Pet- idemtempus, dit Tacite {Annal. , 6»&2, en l'année du Christ 86) Cliiaram naiio , Cappadoci ArcheUio subjecta. Qui ne prendra pas cet Archelaus pour le roi de Cappadoce» dont l'historien fait mention en l'année 17 {Annal., 2. Â2.) , et dont Suétone parle aussi (Tib. c. 8) ? Mais ce prince était alors mort depuis longtemps , et la Cappadoce était devenue province Romaine (Voy. Ann., 2, 56.). Que faire donc dans ce cas ? La même conjecture , que nous ayons faite à propos de Lysanias *.
Dans le chapitre où Strauss examine la durée du ministère de Jésus, il porte une accusation bien autrement grave contre l'évangéliste. II rejette , il est vrai , comme destituée d'une base suffisante ,
* Voyez LiPSics, Annal, ^ 6, &2 : Cave, de Arehelao accepertê CmpptuÊMmn rege^ qui pridém moriuai; regnum ejme in provins eiam rtéaetum, Ne$eio tamen an hU Àrchelaui ejm fUims fnêrii; idêo Cappadom dtetus.
l'opinion de ceux qui , s'appuyant suf ce que les trois premiers étangélistes ne parlent pas de plusieurs voyages pour la Pâque, prétendent condote de ce silence que la vie active du Sauveur n'a duré qu'un an. II avoue en même tetnp^ qu'cm n^ peut pas établir, d'une manière Certaine, une discordance à cet égard entre Jean et les synoptiques. Hais, bien qu'il ne puisse démontrer sut ce point aucun désaccord entre les évangélistes, il n'en soutient pas moins la complète incertitude de la durée du ministère de Jésus. Il va même jusqu'à nous faire part de cette étrange découverte , que , d'après Luc , la vie enseignante de Jésus dura sept ans. A l'entendre , pour nous débarrasser d'une énorme différence entre les rapports de Luc et de Jean, nous devrions être reconnaissante de voir combattre l'assertion -de Luc. Le critique ne semble -t -il pas avoir eu l'intention de se jouer méchamment de ses lecteurs? Il ne peut, en effet, dire autre chose que ceci : « Si l'on fixait la durée de la vie publique de Jésus d'après les données fournies par Luc , sand reporter fton attention sur Jean, on obtiendrait un maximum de sept années. » Pourquoi donc vient-il nous présenter la chose, comme si Luc plaçait réellement la mort de Jésus dans la septième année de son ministère , et que l'inexactitude de l'assertion du chap. 3, 1, pût seule nous dispenser d'admettre cetle version? Pourquoi ne s'est -il pas plutôt exprimé ainsi : • Par quel
« motif ne devrait-on tenir aucun compte du rap- « port de Jean qui donne un peu plus de deux ans « de durée au ministère de Jésus , puisqu'il se con- « cilié à merveille avec la donnée du crucifiement « sous Pilate ? » Encore une fois , pourquoi le D' Strauss n'a-t-il pas parlé ainsi? C'est que ne pouvant, dans ce chapitre, détruire complètement, il a voulu au moins faire penser à ses lecteurs que Tédifice tremblait de tous côtés. D'un autre côté, il eût été dangereux de s'appuyer sur ce que le temps déterminé par Jean n'était en contradiction ni avec l'époque du gouvernement de Pilate, ni avec le rapport de Luc sur l'entrée en scène de Jésus; car l'apologétique se serait aussitôt emparée de cela pour en faire une preuve de la crédibilité de l'histoire.
L'examen des deux passages qui devaient nous démontrer le caractère non historique de l'Évangile , n'a donc abouti qu'à nous fournir une preuve du soin avec lequel Luc écrivait l'histoire. Jetons à présent un coup-d'œil sur les parties de l'histoire de Jésus qui sont particulières à cet évangéliste. Voici à peu près les détails que Luc nous donne et qu'on ne trouve pas dans les deux autres synoptiques : — le récit détaillé de la naissance et de l'enfance de Jésus ; des renseignements sur les femmes qui se sont trouvées dans la compagnie de Jésus et dont les noms nous sont donnés, 8. 2; le choix des 70 disciples ; la résurrection du fils de la
veuve (le Nulm ; Jacques et Jean voulant appeler le feu du ciel, 9, 52-56; les dix Lépreux, 17, 11-18; la cruauté de Pilate , 18, 1 ; la persécution d'Hérode, 13, 31; Thomme qui choisit Jésus pour arbitre, c. 12, 13; la femme qui le regarde comme bienheureux, 11, 27; Marthe et Marie, 10; Zachée» 9, etc.. Puis, dans l'histoire de la Passion , le débat sur la prééminence , 22 , 2& ; Jésus comparaissant devant Hérode , 23 , 8 ; le Centurion sous la croix , 23, 47 ; dans l'histoire de la résurrection, la rencontre des disciples sur le chemin d'Emmaûs, et en outre les paraboles si remarquables qui sont propres à cet évangéliste , 10, 10, 18. La critique malveillante de Strauss avoue elle-même que, sauf quelques exceptions peu nombreuses, dans lesquelles sont compris nommément lliistoire de l'enfance et le choix des 70 disciples, tout ce qui est particulier à Luc porte généralement le caractère historique. — On n'y trouve pas de fables sur le temps de la jeunesse du Christ, comme on en voit dans les apocryphes. Qu'on Hse de suite les chapitres cités plus haut; ne portent-ils pas les véritables couleurs de la vie juive à celte époque? Oui; et ils sont si différents de tout ce que l'on pourrait considérer comme des arabesques symboliques produites par l'imagination, que le Rationalisme moderne les a toujours mis au nombre des traits les plus véridiques de l'histoire évangélique. Il en est de même des paraboles que nous avons citées. Aussi notre critique
les rcgarde-t-il comme des portions authentiques de la doctrine du Nazaréen.
De tous les récits particuliers à Luc , il en est deux seulement que nous voulons soumettre ici à un examen plus approfondi. Le premier, que Strauss a critiqué avec plus de rigueur, contient l'histoire de Jésus enfant dans le temple; le second est la rencontre du ressuscité avec les disciples qui allaient à Emmaûs.
Nous avons choisi à dessein deux histoires placées aux extrémités de la vie du Sauveur. Ces deux points extrêmes ont été les premiers attaqués par le doute , et si nous les abandonnons à son action destructive , il n'y a plus , suivant Strauss, de salut pour les points intermédiaires. Nous n'adoptons cette opinion qu'à moitié, à savoir en ce qui touche la fin de la vie du Sauveur. Si l'action de la critique négative s'exerçait à bon droit sur le second point extrême, nous ne verrions pas comment on pourrait s'empêcher d'attaquer tout le milieu. Si la garantie des témoins oculaires est trop faible pour défendre la conclusion qui sert de tête à ce corps historique , nous ne voyons pas comment on pourrait se contenter de cette garantie dans le corps du récit. Nous comprenons au contraire qu'au point de vue critique, certains exégètes ne trouvent pas dans l'histoire de l'enfance de Jésus le même degré de certitude historique qu'ils possèdent pour le reste. Cette histoire de l'enfance du Clirist ne faisait point
partie du témoignage (Ktifvyfxa) apostolique, qui ne commençait qu*à Tépoque du baptême de Jésus ; et celui qui avait été témoin oculaire depuis ce temps jusqu'à la On pouvait devenir apôtre. (Act 1. 22.) N'est-ce pas en outre une loi constante de la tradition populaire que Téclat dont un homme a éclairé le monde dans son âge viril, se reflète sur sa jeunesse ? La croyance à ce que sa vie postérieure contient d'extraordinaire n'est nullement menacée par là; au contraire, le merveilleux qui environne la tète de l'enfant n'est explicable que par les événements extraordinaires de la vie de l'homme, c On « veut absolmnent » , — dit Bourrienne dans ses Hémoires sur Napoléon, à propos de l'enfance du grand empereur» — « que celui qui a marqué « dans son siècle ait eu une enfance extraordinaire. « Si, comme cela doit arriver souvent, l'on ne trouve « rien de positif qui justifie cette prédiction faite * après coup, on invente des faits, on ajoute foi à « des récits d'élèves contemporains, qui veulent se « rendre importants en citant des anecdotes am- « plifiées ou de pure invention. » Néanmoins nous lisons peu à près : « Je serab injuste , si je disais « que c'était un enfant ordinaire ; je ne l'ai jamais « pensé. » Et comment ce qu'il y a eu d'extraordinaire chez cet homme eût-il pu échapper dans l'enfant à un œil pénétrant? Nous raisonnons d'abord par analogie et nous disons ; Conmient donc chez le Christ , dont la vie postérieure est un tissu
de merveilleux , n*y eût-il pas eu aussi une place pour cet élément dans l'histoire de la jeunesse? Quant à ce qui regarde les dépositions des témoins oculaires , il a été démontré plus haut que , selon toute vraisemblance» la mère du Sauveur était réellement encore en vie à l'époque de la captivité de Paul et du séjour de Luc à Jérusalem. Mais supposons que cette opinion ait moins de vraisemblance qu'elle n'en a réellement, ce Jacques que Luc rencontra à Jérusalem (Act. 21. 18), n'était-il pas un kS^tK<^oç Tw KVfiov ? La mère et les frères de Jésus n'étaient'ils pas restés en communauté continue avec les Apôtres après l'Ascension (Act. 1. lA.) ? Si cette petite troupe formait alors une conmiunauté si étroitement unie , est-il présumable que ses membres n'aient jamais parlé entr'eux de la première période de la vie du Christ ? Du reste, les récits sont devant nous; examinons-les pour voir s'ils ne portent pas le caractère de l'histoire. Nous ne nous occuperons pas ici de ceux dans lesquels le merveilleux se présente au plus haut degré; car cela seul est une preuve de non-réalité pour nos adversaires. Attachons-nous aux récits dans lesquels le merveilleux apparaît sous la forme la moins choquante pour des exégètes naturalistes. Relativement aux deux récits que nous avons choisis dans la vie du Sauveur, pour les soumettre à un examen plus spécial, si nous voulions en appeler à la première impression qu'ils font sur le lecteur, nous pourrions soutenir avec confiance que
ces récits, comme tous ceux que contient TÉvan^ ^le» ne portent en aucune façon les caractères de rinvention. Cette première impression, que nous éprouvons à un simple coup-d*œil jeté sur TÉvangile» devient infiniment plus forte, lorsque nous lui compar<ms (surtout en ce qui regarde le premier récit) les légendes analogues de l'antiquité chrétienne, qui sont réellement des inventions. Nous voulons parler des histoires apocryphes de Tenfance du Seigneur. C'est, il est vrai, empiéter d'avance sur un des chapitres placés ci-après , chapitre dans lequel nous nous attacherons à comparer l'histoire apocryphe de la vie du Christ avec l'histoire canonique. Cependant, le caractère réellement historique du récit de Luc sur l'enfance de Jésus se trouve tellement mis en lumière par la comparaison des légendes apocryphes relatives à la môme période , que nous ne pouvons nous dispenser de donner ici d'avance quelques-uns des matériaux qui appartiennent à ce chapitre. D'abord tout critique impartial sera forcé de convenir que Luc donne une grande preuve de sa discrétion historique , en ne rapportant qu'un seul trait de l'enfance du Sauveur ; car cette période semblait inviter l'imagination à se donner carrière , pour remplir la mystérieuse lacune qui existait entre l'origine surnaturelle de l'enfant et les actions merveilleuses de l'honmie. Quel résultat obtiendrons-nous donc , si nous comparons ce récit avec ce que les apocryphes nous
rapportent sur ce crépuscule de la ?ie du Sauveur ? La narration érangélique est empreinte d'une couleur, qui tient le milieu entre le gris monotone de l'histoire ordinaire et cette pourpre éblouissante , dont les apocryphes passionnés pour les prodiges ont revêtu les événements, comme s'ils avaient eu à peindre le jugement universel. Dans tous les récits miraculeux, l'histoire évangélique est toujours simple, et on peut la comparer au modeste vert dans lequel le jaune éclatant et le bleu s'unissent pour donner à l'œil une douce satisfaction. Telle est précisément l'histoire de la jeunesse de Jésus racontée par Luc (Luc, 2, 42-62.). L'antiquité chrétienne possédait un grand nombre d'histoires apocryphes de la vie de Jésus. Parmi celles qui sont parvenues jusqu'à nous se trouvent l'Évangile de l'enfance de Jésus , qui existe en Arabe , puis l'Évangile grec de Thomas l'Israélite. Nous sommes redevables d'une nouvelle édition de ces deux ouvrages à mon honorable collègue , le professeur Thilo (V. le premier vol. de son Codex apocryphus Novi Testatnenti). Après nous avoir fait part d'une foule de miracles, qui ont dû être opérés par Jésus enfant dans ses rapports avec ses jeunes compagnons et avec son père *, l'Évangile de Thomas nous
* Par exemple : on nous le montre purifiant d'une façon somatarelle l'eau avec laquelle il joue; puis façonnant des moineain avec de l'argile, et les faisant ensuite voler, etc. ..
peint l'entrevue de Jésus enfant avec son maître, él nous raconte à ce propos l'anecdote suivante» qu*Irenée nous donne aussi comme une invention apocryphe des Marcosiens (Adv. HcBreses. 1, 20). c Un « maître appelé Zachée vint à Joseph, le père de « Jésus , et lui dit : Tu as un enfant sensé ; donne- « le-moi que je lui apprenne à lire ; je l'instruirai « en même temps dans toutes les sciences ; je lui « apprendrai à saluer les vieillards , à les honorer « comme des pères, et à aimer ses compagnons* U « lui prononça ensuite distinctement et avec soin « toutes les lettres de l'Alphabet, depuis A jusqu'à « Cl ; mais l'enfant regarda le maître Zachée et lui « dit : Tu ne connais pas la nature de V alpha , « comment pourras-tu montrer le bita aux autres ? tt Hypocrite, apprends d'abord, si tu peux, Valpha, « et alors nous te croirons pour ce qui regarde le tt béta. U commença ensuite à presser son maître tt de questions sur la première lettre , et celui*ci « ne pouvait pas lui répondre. Alors le petit enfant tt dit à Zachée, devant beaucoup de monde : t Mai- « tre, apprends ce qu'est la première lettre de a l'Alphabet, et les règles auxquelles elle est soumitt se > , etc. (ici on n'a pu lire le manuscrit). Lors « donc que le maître Zachée eut appris de l'enfant « de si grandes et de si nombreuses allégories sur « la première lettre , il fut dans un tel embarras » « qu'il parla ainsi aux gens qui étaient présents : < Malheur à moi I je suis confondu ; en appelant
tt cet enfant à moi , j*ai préparé ma propre honte, «r Mon frère Joseph , reprends-le, je ne puis sup- « porter la force de son regard et ses discours lu-
• mineux. Ce petit enfant n*a pas été engendré « sur la terre ; il pourrait dompter le feu lui-mê- « me. Peut-être est-il né avant l'origine du monde; c quelle est la mère qui l'a porté? Je ne le sais, t
En comparant le récit évangélique à ce que nous venons de rapporter, nous rencontrons partout un caractère historique et le miraculeux y apparaît toujours avec dignité. Cependant notre exégète y est arrêté par des difficultés presque sur tous les points; aussi voulons-nous marcher à sa suite, pour porter la défense là où il aura dirigé ses attaques. Voici comment il engage le combat: « La conduite « des parents (lorsqu'ils perdent leur fils) doit « paraître étrange. Un si long défaut de surveil- « lance à l'égard de ce fils du ciel , qui leur était « confié , ne peut se concilier avec la sollicitude t que l'on croit devoir présupposer en eux ; et « cette conduite leur a attiré de bien des côtés le « reproche de négligence dans l'accomplissement f de leurs devoirs. D'une autre part, on s'appuie en « général, pour la justification des parents de Jésus,
• sur ce que, dans le plan d'éducation libérale qu'ils « durent suivre avec un tel enfant , ils pouvaient « lui laisser une aussi grande indépendance (Hase) . ff Cependant un tel manque de surveillance, à Té-
• gard d'un enfant de douze ans , passerait de la
« part des parents , d'après nos idées modernes , < pour quelque chose de plus que libéral. Que f devait-ce donc être avec les principes sévères de f l'antiquité en général et de l'antiquité juive en « particulier sur l'éducation des enfants ? Mab on « a remarqué que , dans ce cas particulier, les ■ parents de Jésus , connaissant leur fib» avaient « pu se lier à son esprit et à son caractère , et n'a- « valent pas à craindre pour lui les conséquences f d'un semblable laisser-aller (Heydenreich). On « doit cependant reconnaître par l'inquiétude qu'ils c manifestèrent ensuite , qu^ils n'étaient pas si c complètement sûrs de leur fait sur ce point. Leur « conduite conserve donc toujours quelque chose « d'étonnant , sans être pour cela incroyable , et c sans que ce seul trait ôte la vraisemblance & tout « le récit; car les parents de Jésus sont loin d'être « pour nous des saints» auxquels on ne puisse im* € puter aucune faute. »
Le critique semble user avec nous de condescendance » en ne se servant pas de la négligence des parents de Jésus pour former l'avant-garde de ses attaques contre le caractère historique du récit. Nous lui saurions gré de cette condescendance , et nous ne nous occuperions en aucune façon de cette négligence des parents » si Texamen qu'il en fait ne se terminait pas d'une manière aussi loudie » et si , dans un autre endroit, il n'avait pas remis cette circonstance au nombre des circonstances qui le