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Chapitre; Les faux dieux dans les Gathas

os les Aryens, ancêtres communs des Indiens et des Iraniens, il s’était établi une certaine différence entre les dieux appelés daivas et une autre classe de déités, que l’on désignait par le nom d’asuras. Dans le Rgvéda, on comprend par le terme asura certains dieux bienfaisants et dignes d’adoration d’un rang supérieur, entre autres le couple Varuna et Mitra. Le trait caractéristique des asuras était la possession d’un pouvoir miraculeux et magique qu'on appelle mäyä!. Parmi les daivas (devas en langue védique), le plus distingué était Indra, dieu batailleur, tueur de démons. La différence entre asuras et devas semble refléter en effet une très ancienne conception indo-européenne qui distingue, dans le monde divin, entre la fonction de la souveraineté magique et celle de la force guerrière, conception qui établit une antithèse entre le premier souverain divin et le dieu manieur de foudre?. C’est dans la puissance magique, mystérieuse et par conséquent redoutable qu'il faut chercher probablement le point de départ du développement des asuras en êtres malfaisants et démoniaques qui se constate dans les textes védiques

plus récents5. En Iran, le développement se déroule, par

! Oldenberg, Die Religion des Vedas, p. 158 sqq. ? G. Dumézil, Mythes et dieux des Germains (Paris 1939), chap. II. * Oldenberg, 1. c.

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la victoire du zoroastrisme, en sens inverse!. Les anciens textes iraniens nous permettent de suivre, dans les grandes lignes, les péripéties de la lutte entre les daivas (daëva dans la graphie avestique, à lire daiva?) et les asuras (ahura sous la forme iranienne du mot).

Dans mon livre sur »Les Kayanides«, publié il y a une dizaine d’années*, j'ai émis la thèse que les anciens Yaëts, hymnes consacrés à certains dieux, qui se trouvent dans l’Avesta dit »récent«, étaient, sous leur forme originale, plus anciens que les Gathas, qui constituent le noyau de l’Avesta »ancien«, et qu'ils ont été remaniés plus tard, dans les temps post-gathiques, et adaptés aux idées zoroastriennes. M. H. S. Nyberg, en adoptant ce point de vue, a démontré que ces »proto-Yaëts« reflétaient surtout l’état cultuel et social d’une communauté est-iranienne réunie dans le culte de Mithra (Midra, le Mitra indo-iranien), dieu principal, autour de qui se groupaient des déités comme Raënu, Srau%a (écrit Srao$a), puis Vrôragna (écrit Voroÿrayna) et d’autres encore, et que le culte des fravrtis (écrit fravaëis, les mânes), celui de la plante hauma (écrit haoma, le soma des Indiens) et la conception du yvarnah (yvaronah), manifestation de la gloire divine qui accompagne les souverains légitimes, appartiennent au même milieu. ;

Les Gathas de Zoroastre, en nous introduisant dans une autre communauté, qui adorait Mazdäh, »le Sage« — le

! Du reste, le mot deva signifie parfois aussi, dans quelques anciens textes indiens, des démons. Voir Arbman, Rudra (Uppsala Universitets ärsskrift, 1922), p. 150. |

? La langue avestique se présente dans nos textes dans une graphie factice, qui en défigure sur bien des points l’aspect phonétique.

* Det Kgl. Danske Videnskabernes Selskabs historisk-filologiske Meddelelser, XIX. 2.

# Die Religionen des alten Iran, chap. II.

Varuna indo-iranien — comme le plus grand des ahuras, l'Ahura par excellence, nous mettent sous les yeux la lutte entre les deux sociétés cultuelles qui se rencontrent à l’intérieur d’une même population est-iranienne. Cet antagonisme fait naître la réforme de Zoroastre, et le mazdéisme triomphe chez le peuple des Gathas. Dans ce milieu est-iranien, un syncrétisme commence de bonne heure!, et peu à peu tout le panthéon de la religion de Mithra pénètre dans la doctrine mazdéenne. Cette phase du développement du zoroastrisme a trouvé son expression littéraire dans les grands Yaëts remaniés, accommodés à l'esprit zoroastrien et augmentés de passages qui font allusion aux divinités gathiques, au prophète et à son cercle.

La religion des Gathas présente une tendance double, vers le monothéisme et vers le dualisme. Ni l’un ni l’autre ne sont pleinement réalisés. Ce qui nous intéresse ici, c’est le dualisme, relatif, entre le bon et le mauvais monde. D'une part c’est le monde de Rta (écrit A$a, conception indo-iranienne), le bon ordre, la vérité religieuse, puissance cosmique qui se manifeste dans les bons dieux et les fidèles qui professent la vraie foi. Par contre, le monde du désordre et du mensonge-s’exprime et se personnifie dans une notion féminine, la Druj. Les adjectifs correspondants sont rtävan (écrit aëävan) et drugvant (écrit drogvant?) respectivement.

La religion de Mithra a-t-il connu, à l’origine, un dualisme semblable? Nous l’ignorons. Et si les adeptes de ce culte

ont redouté des êtres démoniaques, nous ne savons pas

! M. Nyberg prétend (chap. VI) que le syncrétisme se révèle déjà dans quelques textes gathiques, qui dateraient donc de la dernière période de la mission de Zoroastre; mais les conclusions qu'il tire des textes à ce sujet ne me paraissent pas convaincantes.

? Dans l’Avesta récent: druvant (écrit drvant).

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comment ils les appelaient. Dans la rédaction remaniée dans laquelle les Yaë$ts nous sont parvenus, les daivas sont des êtres malfaisants, mais le mot daiva désignait d’abord les dieux de lumière de la religion de Mithra. Aussi, dans les Gathas, les daivas sont-ils tout simplement les dieux des adversaires, les dieux que Zoroastre a reniés et qu'il considère, par conséquent, comme les instruments du monde du Mal. Les vrais démons ou diables sont le Mauvais Esprit lui-même (Aka Manah ou Ahra Manyu’)"et Aisma (écrit Aëÿma), la personnification de la cruauté meurtrière, qu'elle s'exerce contre les hommes ou contre le bétail. Les daivas, dieux de la communauté de Mithra, se réunirent au Mauvais Esprit et coururent chez Aisma (Y. 30.6). Donc, ils ne sont pas identifiés aux manifestations propres du Mauvais Esprit.

Aucun passage gathique dans lequel sont mentionnés les daivas ne s'oppose, ni n’ajoute rien d’essentiel à la définition des daivas que nous venons de donner: les dieux d’une communauté est-iranienne ennemie de cette autre communauté est-iranienne que, pour simplifier, nous appelons le peuple des Gathas; les faux dieux aux yeux de Zoroastre. Citons le Y. 29. 4, où il est dit que Mazdäh se rappelle les actions passées et futures des daivas et des hommes; le Yt. 34. 5: »nous nous sommes dégagés de tous les êtres destructeurs (yrafstra) parmi les daivas et les hommes«; et le Y. 45. 11, qui nous apprend que celui qui s'opposera aux daivas et aux hommes ennemis de Mazdäh sera considéré comme membre de la grande famille des fidèles. Ces passages ne nous apprennent rien sur la nature

des daivas. À ceux qui regardent les procédés par lesquels

! Écrit Angra Mainyu dans les Gathas, Anra Mainyu dans l’Avesta

récent. La forme phonétique aura été à peu près Ahra Manyu.

les karapans et l’usig (prêtres du culte de Mithra) délivrent le bœuf à Aïisma (c’est-à-dire, en l’immolant brutalement selon le rite sacrificiel du culte en question), Zoroastre pose la question: »Les daivas ont-ils été, en quoi que ce soit, de bons maîtres?«. (Y. 44. 20).

Un autre passage particulièrement intéressant, Y. 32. 1—3, semble renfermer une allusion à une démarche faite par la communauté de Mithra pour se réconcilier avec les mazdéens: les trois classes de la société mazdéenne d’une part, les daivas d’autre part, s'efforcent d’obtenir le salut de Mazdäh en disant: »Nous voulons être tes messagers pour retenir ceux qui te haïssent«. Mazdäh alors, acceptant l'offre des trois classes, dit aux daivas: » Vous tous, vous daivas, et ceux qui vous révèrent, êtes la progéniture du Mauvais Esprit, de la Druj et de l’outrecuidance.« Dans les strophes suivantes, Mazdäh Ahura flétrit les daivas, parce qu'ils ordonnent ce qui est le pire, détournent les hommes amis des daivas des intentions sages de Mazdäh et de la vérité, et privent les hommes du bonheur et de l’immortalité. Parmi les criminels séduits par les daivas, la strophe 8 de la même Gatha nomme spécialement Yama (écrit Yima), fils de Vivahvant, l'homme primitif glorifié dans la mythologie et les légendes de la religion de Mithra!, »celui qui, pour plaire aux hommes, engagea les nôtres à manger des parties du bœuf offertes en sacrifice. C’est dire que les adhérents de la religion de Mithra attribuaient à Yama l'introduction du rite sacrificiel combattu avec tant d’acharnement par Zoroastre.

Le crédo mazdéen, Y. 12, qui est une pièce post-gathique,

1 Voir Christensen, Le premier homme, Il.

? D’après l'interprétation du passage proposée par M. Nyberg, Relig. p:’189.

mais ancienne, commence par les mots: »Je maudis les daivas«, et ce point négatif de la confession revient à plusieurs reprises dans les paragraphes suivants.

Tandis que, dans les Gathas, les daivas sont considérés comme des êtres individuels, bien que mentionnés toujours collectivement, la druj y figure d'ordinaire comme une notion abstraite, qui résume la substance de la foi ennemie. Elle n’est personnifiée que dans une certaine mesure, là où elle est présentée comme l’antitype et l’antagoniste de Rta. La »maison de la druj« (Y. 46. 11; 49. 11; 51. 14) est l’enfer des ténèbres et de la mauvaise nourriture, qui sera la demeure future des ennemis de Mazdäh. Une pluralité

de drujs n'entre pas dans le cercle d’idées des Gathas.

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