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Chapitre IL

Démons et monstres dans la littérature des Yaësts.

Dans la rédaction zoroastrienne des anciens Yaëts, qui a été faite dans l’est de l’Iran après l’accomplissement du développement syncrétiste, il n’est resté aucun souvenir du fait que les daivas, à l’origine, étaient Mithra, Vrüragna et les autres déités populaires du zoroastrisme nouveau style. Les daivas font toujours l’objet de l’anathème des fidèles, mais la notion de daiva a sensiblement changé.

Mithra lui-même, devenu un des champions divins les plus puissants de la vraie foi, prend le rôle de l’adversaire victorieux des daivas. Tel il se présente dans le grand Yt. 10, qui lui est consacré. IL tranche la tête des daivas

(strophe 26), il les abat en s’élançant sur son beau char

de guerre, armé de milliers d’arcs, de flèches, de dards, de marteaux, de couteaux, de masses d'armes de jet en métal, et encore de son arme toute particulière, la massue aux cent bosses, aux cent tranchants (str. 124—33). Devant lui, les daivas s’enfuient saisis de terreur (68, 99, 134). La même chose se dit de Srauÿa, qui figure, dans le Y. 57, comme double de Mithra: terrifiés, les daivas s’enfuient devant lui, dans les ténèbres (Y. 57. 18). Autrefois les étoiles, le soleil et la lune restaient immobiles par suite des attaques des daivas, mais grâce à l’action des fravrtis (fravaëis, les mânes considérés comme les génies tutélaires des fidèles), qui combattent les daivas en armure pleine et les tuent par milliers, les corps célestes se meuvent maintenant dans leurs routes régulières (Yt. 13. 57—58). Et le jus du hauma, boisson provoquant l’extase, dont l’usage, réprimé par Zoroastre, a été adopté par le mazdéisme de l’Avesta récent et a regagné l'importance qu'il avait dans le culte de Mithra, produit le même effet: le moindre pressurage, la moindre elorification, la moindre consommation du hauma anéantit mille daivas (Y.10.6).

Le seul fait que les daivas, dans cette littérature, opèrent par milliers, montre que nous sommes bien loin de la conception gathique des daivas comme dieux d’une communauté ennemie, et qu'il y est question de troupes innombrables de diables. D’autres passages sont là pour renforcer l'impression du caractère diabolique des daivas. Ils sont mentionnés parfois en compagnie de sorciers (yatu) et de sorcières (parikä, écrit pairikä). Les daivas mazaniens surtout sont redoutables. Ils vont de pair, souvent, avec les malfaiteurs (druvant) varniens. Ce sont les êtres démoniaques et les tribus idolâtres qu’on a localisés

dans les pays caspiens séparés du plateau iranien par les

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grandes chaînes de montagnes, les pays du Mazendéran et du Guilant, L'ancien roi légendaire HauSyaha? (écrit Haoëyamha) règne sur les daivas et les hommes, les sorciers et les sorcières, les tyrans, les princes et les prêtres sacrificateurs des infidèles (kavis et karapans, avec réminiscences de la polémique des Gathas*). La même autorité est exercée par Yama, qui a trouvé enfin sa place dans la série des rois légendaires. Tandis que Hausyaha tue les deux tiers des daivas mäzaniens et des malfaiteurs varniens, ŸYama enlève aux daivas richesse et avantages, graisse et troupeaux, satisfaction et renom. Tayma Urupi, successeur de HauSvaha et prédécesseur de Yama, est également le souverain de tous les daivas et de tous les hommes, des sorciers et des sorcières, et il parcourt la terre, trente ans durant, sur le dos d’Ahra Manvu, changé en cheval.

D'autres traits compléteront la description des daivas dans la littérature des VYaëts. Dans un ancien passage métrique, Yt. 19. 80, nous lisons les vers suivants, que je reproduis dans la version de M. Benvenistef:

! Selon Markwart (» Woher stammt der Name Kaukasus?«, Caucasica 1931, p. 21), les daivas maäazaniens auraient été à l’origine des êtres mythiques, des puissances atmosphériques, tout comme les parikäs (les étoiles filantes), et la localisation au Tabaristän (— Mazendéran) serait récente. Toutefois, la juxtaposition fréquente des daivas mäzaniens et des druvants varniens semble indiquer, si l’étymologie proposée par Haug et affirmée par Andreas, Varnya (mot dérivé de Varna) > Gel (d’où Guilan), tient bon, que cette localisation a été présente à l'esprit des rédacteurs zoroastriens des Yaëts.

* Voir Le premier homme, I, p. 133 sqq.

# Pour les kavis voir Les Kayanides, p. 27—35.

# Yt. 5.21—27; 9.8—5; 13.137; 15.7—9; 17. 24—26: 19.925296, €t 30—32.

8 Vt.15.11—13; 19.28—929,

$ MO 1932, p. 190 sq.

Aux yeux de tous, les daivas fondirent, aux yeux de tous l’accouplement eut lieu; aux yeux de tous ils enlevèrent

les femmes à leurs époux.

Malgré leurs pleurs et leurs cris,

les daivas leur firent violence.

La strophe suivante, où il est dit que, par une seule récitation de la puissante prière appelée Ahuna varya, selon les prescriptions rituelles, Zoroastre les fit rentrer sous terre, constitue, comme l’a remarqué M. Benveniste, une adaptation tardive et incorrecte, mais c’est l'adaptation zoroastrienne d’une strophe ancienne, qui aura raconté en effet, à mon avis, la défaite et la rentrée sous terre des daivas, car la mise en scène de la strophe 80 exige un dénouement dans la strophe 81. Y.9.15 se joint à Yt. 19. 81 pour nous apprendre que l’action de Zoroastre a eu pour effet que les daivas, qui couraient autrefois par la terre sous forme humaine, se cachaiïient dans la terre. Ce passage est également incorrect quant au mètre, mais reproduit probablement, sous une forme corrompue, un texte ancien. Il nous laisse entrevoir un arrière-plan de croyances populaires, qui est plus ancien que la réforme de Zoroastre.

Si l’adjectif manyava (écrit mainyava), qu'on traduit ordinairement, tant bien que mal, par »spirituel«, et que M. Nyberg! rend par »céleste«, est employé parfois en parlant des daivas (Yt. 10.97), nous pourrons peut-être y voir l'expression de la croyance qu'après Zoroastre

ils ne paraissent plus sur la terre sous une forme visible.

t JA 1931, IL p. 32 sqq.

Peut-être faut-il entendre par manyava daiva les daivas qui se meuvent dans l'air.

On trouve rarement des noms individuels de daivas dans la littérature des Yaëts. Nous laissons de côté deux passages identiques, sauf pour le nom de la déité invoquée: Yt. 10. 93 (Mithra) et Y. 57. 25 (Srauÿa). Aucun des deux passages n'est irréprochable quant au mètre. Le démon Vidätu y est nommé, non pas comme daiva, il est vrai, mais comme un être créé par les daivas.

BüSyanstä, »aux longues griffest (dargo-gava), qui figure Yt. 10. 97 et 134 avec Ahra Manyu, AïiSma, les daivas »spirituels« et les malfaiteurs varniens, est un démon de sexe féminin. Il n’est pas dit qu’elle soit de la race des daivas. Dans le Vendidad, qui, de date plus récente, reflète un autre milieu religieux, BüSyanstä est décrite comme une démone qui endort les hommes; à l’avis de M. Nyberg, elle a été primordialement une déité qui représentait la vision acquise dans l’état de transet.

Il est douteux, enfin, que la littérature des Yaëts ait connu le démon Mar$avan, mentionné dans le Vendidad. Une seule fois dans un ancien Yaët (Yt. 13.130) nous trouvons un adjectif dérivé du substantif mar$avan. La fravrti de Yama y est invoquée pour combattre la misère?, et la sécheresse qui détruit les pâturages, et la calamité mar$savanienne. Or, M. Benveniste® définit d’une façon convaincante le substantif mar$avan comme »décrépitude« ou »dépérissement«. Je suis porté à croire que ce mot, dans la conception des Vaëts, n’a pas été un nom propre, et que

l'expression iÿyajanghaséa mar$aonahe (lire Ÿyaja-

* Relig. p. 108.

? Addition récente: créée par les daivas.

* MO 1932, p. 180.

hasta mar$aunahya) doit être traduite tout simplement: »et la calamité de la décrépitude«. Et voici ce qui rend probable, à mon avis, cette interprétation. Selon le Yt. 17. 30—31 = Yt. 9. 10—11, Yama a atteint le bonheur d’éloigner des créatures de Mazdäh, mille ans durant, 1° la faim et la soif, 2° la vieillesse et la mort, 3° le vent chaud et le vent froid. Cette triade de calamités se retrouverait ainsi, exactement, avec interversion des deux derniers éléments, dans les trois vers du Yt. 13. 130: 1° la misère, 3° la sécheresse qui détruit les pâturages, 2° la calamité de la décrépitude. Dans le Yt. 6. 4 nous trouvons, il est vrai, l’adjectif mar- Sauna dans un contexte qui semble indiquer qu'il s’agit de la calamité engendrée par le démon Mar$avan, mais le Yt. 6 est de date récente et représente probablement le même stade du développement religieux que le Vendidad. Reste un seul daiva à nom individuel, qui appartient incontestablement à la littérature des Yaëts: Apavrtat. Dans un Yaët récent (Yt. 18. 2), le daiva Apavrta s'ajoute à la série Ahra Manyu, Aiïsma, Büsyansta. Mais c’est l'ancien Yaët consacré à Tistrya? qui, seul, nous fournit quelques détails sur ce démon. L'ancien mythe est raconté dans le Yt. 8. 18—34, un des meilleurs spécimens de l’art épique ancien-iranienne. Tistrya s’avance dans la lumière, sous l’aspect d’un beau cheval blanc aux oreilles jaunes, au mors d’or, et demande à être adoré. Contre lui s’élance le daiva Apavrta sous la figure d’un cheval noir, chauve, aux oreilles, au dos et à la queue chauves, et d’un aspect(?)

à faire peur. Apavrta sort vainqueur d’une lutte qui dure

! Apavrta (écrit Apaoëa) est »celui par qui les eaux sont retenues(; voir J. Wackernagel dans les »>Aufsätze zur Kultur- und Sprachgeschichte, Ernst Kuhn gewidmet(, München 1916, p. 158.

? Étoile, qui amène la pluie, probablement Sirius.

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trois jours et trois nuits et chasse Tistrya de la mer Vurukrta (écrit Vourukaëa), qui est ici l’océan célestel. Tistryva se plaint devant Ahura Mazdäh: les hommes ne l’honorent pas par des prières renfermant son nom; si seulement les hommes l’honoraient de cette manière, il gagnerait la force de dix chevaux, de dix chameaux, de dix taureaux, de dix montagnes, de dix fleuves navigables. Alors Ahura Mazdäh lui-même honore Tistrya par des prières renfermant son nom, et lui procure ainsi toute cette force. Et Tistrya, sous la forme brillante d’un cheval blanc, va rencontrer Apavrta, le cheval noir et chauve, dans une nouvelle lutte, et vers midi TiStrya remporte la victoire, chassant Apavrta de la mer Vurukrta. Les strophes suivantes décrivent en vers magnifiques l'effet du triomphe de l'étoile pluvieuse, le débordement des eaux, la formation du brouillard, des nuages, de la pluie et de la grêle, qui apportent, poussés par le vent, la bénédiction aux sept parties de l’univers.

La forme féminine du mot daiva, daivi, ne se trouve qu'une seule fois, Y. 10. 1. Quant à la druj, elle est caractérisée Vt. 19.95 par les adjectifs dustidra, »de figure hideuse«, et temahainïi (écrit temarmhaëni) »ténébreuset, mais son individualité est peu marquée dans les Vaëts, où elle a conservé, généralement, son caractère abstrait d’antitype de Rta. Elle est »le Mensonge«, que le sauveur eschatologique Astvat-rta (écrit Astvat-orota) chassera du monde dé aéré (M9 98)!

La parikaä (pairikä) est un être féminin d’un caractère ambigu. On traduit ordinairement le mot parikaä par

»sorcière«?, et, en effet, il se trouve souvent, surtout dans

* Comp. Les Kayanides, p. 22.

* La signification originale serait, d’après Duchesne $ 103, »qui rayonne (du feu dévique) autour d'elle.

des passages récents!, dans un accouplement stéréotype avec yätu, »sorcier«. D'autres passages, plus anciens, qui nomment les parikäs, sont Yt. 10. 26 (Mithra combat les daivas, les coupables, les hommes qui violent la foi jurée, et les parikäs) et Yt. 10. 34 (l’aide de Mithra est invoquée pour vaincre l'inimitié des daivas et des hommes, des vâätus et des parikäs, des tyrans, des kavis et des karapans?). Dans le Yt. 13. 104, on invoque une série de fravrtis d’anciens champions de la foi, pour combattre les mauvais songes, les mauvais présages, les mauvais ...* et les méchantes parikäs. Ici le contexte semble indiquer que les parikäs s'occupent de sorcellerie. Mais il y a d’autres textes qui nous font supposer qu'on n'a pas affaire à des sorcières d'extraction humaine, et qu'on a à chercher les parikäs dans une sphère surnaturelle. Une des parikäs est duZyärya, »celle qui amène une mauvaise récolte«, mais des hommes qui parlent mal l’appellent huyärvyä, »celle qui procure une bonne récolte« (Yt. 8. 51 et 54). Il s’agit là probablement d’un euphémisme apotropaïque désapprouvé par l’orthodoxie. Mais tout le passage, 8. 51—54, est en prose et constitue évidemment une interpolation, qui nous ramène à l’ordre d'idées du Vendidad.

Il existe, au contraire, un passage ancien, dans le Yt. 8.8, où nous lisons que l'étoile Ti$trya vainc les parikäs qui filent entre la terre et le ciel en guise d’étoiles tombantes. Donc, les parikäs ont une place à elles dans la mythologie de la nature, figurant les météores, qui ont été considérés comme un phénomène démoniaque.

Le résultat qui se dégage de ces observations, c’est que

D Prex: VE 1.6; 6.4; 11.6.

MVNO p: 10.

3 avifra? mot obscur.

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dans le peu de détails sur les daivas et les parikäs que nous présentent les anciens Yaëts, il se révèle des éléments de croyances populaires, de ces croyances qui demeurent, dans l'esprit des peuples, au-dessous de la couche de telle ou telle religion organisée. Ces milliers de daivas qui, avant Zoroastre, allaient et venaient sur la terre sous une forme visible et exerçaient des violences contre les femmes des humains, et qui furent refoulés à l’intérieur de la terre par les conjurations du prophète, rappellent en quelque sorte les Raksas indiens, qui existent déjà dans le Rgvéda, et qui jouent un grand rôle surtout dans la littérature indienne postérieure, démons des ténèbres qui s’approchent du sacrifice pour le compromettre, et qui ont la faculté de changer leur forme et de s’élever dans les airs! Ainsi les peuples indo-européens, dans leur état primitif, ont eu leurs ogres et leurs lutins, qui vivent dans leurs traditions jusque dans les temps modernes. Comme Tayma Urupi parcourt la terre sur le dos d’Ahra Manyu transformé en cheval, les sorciers de l’Europe du moyen âge vont d’une extrémité de la terre à l’autre sur le dos d’un diable?. Le cheval a singulièrement préoccupé l’imagination des peuples indo-européensÿ. On le trouve dans les légendes et les mythes comme attribut des dieux du soleil, de la lune et du vent. A tel ou tel dieu il fallait offrir des chevaux en holocauste. Le changement d’un homme en cheval est un motif fréquent dans les légendes et les contes populaires. Cet animal, que les Indo-Européens ont été, peut-être, les

premiers à apprivoiser, et dont la création était attribuée,

! L. von Schroeder, Indiens Litteratur und Cultur, p. 378; Hillebrandt, Vedische Mythologie, IIT p. 426 sq.

? A. Graf, Geschichte des Teufelsglaubens, Jena 1893, p. 257, sans indication de source.

$ M. Oldfield Howey, The Horse in Magic and Myth, London 1923.

par les Hellènes, à Neptune, a, selon une croyance très répandue, des rapports particuliers avec la mer, et cette croyance se reflète dans le mythe iranien du combat livré au bord de l'océan céleste entre le cheval blanc et le cheval noir, pour la domination des eaux fertilisantest.

Mais les Yaëts ont conservé encore d’autres traces du milieu démoniaque des contes populaires. Le plus souvent, cependant, les strophes épiques ne présentent que des allusions brèves. Parmi les fameux exploits du grand héros Krsäspa (Korosäspa) de la famille des Sämas (Yt. 13. 61 et 136), la tradition des Yaëts a gardé le souvenir de ses combats victorieux avec trois monstres?. C’est d’abord le dragon Sruvara (Srvara), »le cornu« (Yt. 19. 40; Y.9.11): Krsäspa tua le dragon Srvara, le vénimeux, le jaune, qui dévorait les chevaux et les hommes, et qui jetait le venin jaune à la hauteur d’une lance. Sur son dos, Krsäspa cuisait, à midi, des aliments dans un vase d’airain. Le monstre, tourmenté par la chaleur, commença de transpirer, fit un saut et répandit l’eau bouillante. Krsäspa, rebondissant d’abord d’épouvante, tua ensuite le dragon. C’est tout ce que nous donnent les textes des Yaëts. Mais une autre version des légendes de Krsäspa a existé dans un des livres perdus de l’Avesta sassanide, le Süôkar nask, qui semble avoir gardé des traditions d’un âge respectable. Le résumé du Süôkar qui se trouve dans le IX® livre du Dënkard pehlvi suffit pour montrer qu'une relation

des exploits de Krsäspa qui subsiste dans une riväyat

l De nos jours, la science de la mythologie cherche l’origine des mythes surtout dans le rituel des fêtes d’initiations, les rites des danses de masques etc. Le combat entre TiStrya et Apavrta se prêtera facilement à une telle interprétation, que, du reste, le rapprochement des sujets de contes populaires n'exclut pas.

2 Vt. 19. 38—44; 5. 38; 15. 28; Y. 9. 11.

ND

D. Kgl. Danske Vidensk. Selskab, Hist.-fil. Medda. XXVII, 1.

18 Nr. 1. ARTHUR CHRISTENSEN!:

pehlvie!, est tirée de ce nask?. Cette relation, dans laquelle l’âme de Krsäspa, condamnée par Ahura Mazdäh pour avoir tué le Feu, fils d’Ahura Mazdaäah, s'excuse en énumérant ses hauts faits, a été publiée par M. H. S. Nyberg. Dans la description que donne la riväyat du combat de Krsäspa avec Sruvara, nous notons l’absence de l’épisode de la préparation de la nourriture sur le dos du monstre, trait qui se retrouve, cela soit dit par parenthèse, dans le conte médiéval des voyages de Sindbad le marin‘. En revanche, la rivayat nous fournit quelques détails supplémentaires. Voici le passage en question dans la traduction de M. Nyberg°: »J’ai tué le dragon Sruvär*, qui dévorait les chevaux et les hommes: dont les dents étaient aussi grandes que mon bras, dont l’oreille était grande comme quatorze nattes, dont l’œil était aussi grand qu'un char’, et dont la corne était aussi haute qu'un tronc d’arbre(?). Environ une demi-journée je courus après lui; enfin j'en saisis la tête de ma main, je lui frappai le cou avec ma massue, et je le tuai. Si je n’avais pas tué ce dragon, ta création entière aurait été détruite, et tu n'aurais jamais trouvé un remède contre Ahriman.«

Puis Krsäspa eut à soutenir un autre combat terrible,

contre le monstre Gandarva (Gandarowa}f. Au sujet de

* Connue comme »la rivayat pehlvie qui accompagne le Dädastän ïi deniy«.

? West PT IL 1p.1369—82; comp. My. 27° 50!

* La légende de Keresäspa, Oriental Studies in Honour of Dasturji Saheb Cursetji Erachji Pavry, Oxford 1934, p. 336 sqq.

# Voir Chauvin, VII, p. 9.

5 On y a fait quelques retouches légères.

$ Nyberg: le dragon cornu.

7 M. Nyberg traduit, avec un point d'interrogation: Dune rouet. Le mot varten se trouve dans l’Ayadgar 1 Zarërän 27 et 33, où la signification de »charQ est assurée par le contexte.

$ Dans les Védas, les Gandarves (au pluriel) apparaissent comme des »démons qui se meuvent dans les hautes régions du ciel et de l’empire

cette aventure, les indications des Yaëts sont encore plus sommaires: Krsäspa vainquit Gandarva, qui vivait sous les eaux (Yt. 15. 28—29), sur le bord baigné par les vagues du Vurukrta (Yt.5.38—39). Il tua Gandarva aux talons jaunes!, qui s’élançait, la gueule ouverte, pour anéantir le monde corporel de Rta (Yt. 19.41). La riväyat raconte l'affaire d’après le Süôkar, dans le vrai style des légendes héroïques?: »J’ai tué Gandarb, qui avalait d’un seul coup douze provinces. Lorsque Je regardai dans les dents de Gandarf, je vis des hommes morts accrochés aux dents. Il me saisit par la barbe, je fus traîné par lui à la mer; dans la mer, nous luttâmes l’un avec l’autre neuf jours et neuf nuits; après cela, j'eus l'avantage sur Gandarf. Vite(?) je saisis Gandarf par le pied, je l’écorchai jusqu’à la tête, et avec la peau, j'enchaînai les mains et les pieds de Gandarb. Je le traînai au bord de la mer, je le confiai à Ayrüray*; ensuite je tuai et je mangeai quinze chevaux“, et je m’endormis dans l’abri des (autres) chevaux. Ensuite Gandarf entraîna mon ami Ayrüray, il entraîna ma femme, il entraîna mon père et ma mère. Tout le monde vint m'éveiller de mon sommeil, je me levai, à chaque pas je sautai mille

des airs, on dirait plutôt des sylphides et des elfes lumineux, mais ils ont rapport aussi à l’eau. Leur activité bienfaisante dans la nature, pourtant, a un revers, Car, gardiens de la boisson sacrée du soma, ils la refusent, par jalousie, aux dieux et aux hommes (Oldenberg, Die Religion des Veda, p. 248 sqq.).

! Le même épithète Yt. 5.38.

? Nyberg, La légende de Keresäspa, p. 340—41.

? Ayrüra (forme avestique du nom) est nommé une seule fois dans l’Avesta, Yt. 13. 137 (immédiatement après Krsäspa) comme descendant du grand roi Kavi Haosravah: la fravrti d’Ayrura combat le menteur (druvant) qui trompe son ami, et l’avarice qui détruit le monde. Comp. Les Kayanides, p. 31.

# Ayant capturé Gandarf, Krsäspa fait un grand sacrifice; il va sans dire qu'il mange à cette occasion les victimes immolées; comp. Hérodote I. 133.Q Note de M. Nyberg.

20 Nr. 1. ARTHUR CHRISTENSEN :

pas; partout où mon pied se plantait en faisant ces sauts, le Feu envahissait la place. J’arrivai à la mer, je ramenai ces personnes, je saisis Gandarf, et je le tuai. Si je ne l'avais pas tué, Ahriman serait devenu maître de ta création.«

Le troisième monstre dont Krsäspa vint à bout est Snäviôka. De ce vieux mythe nous avons un abrégé dans le Yt.19.43—44: Snäviôka, de la race cornue, aux mains de pierre, parla ainsi dans une joute oratoirel: »Je suis mineur, non pas adulte. Quand j'aurai atteint l’âge adulte, je ferai de la terre une roue et du ciel un char. Alors je tirerai le Bon Esprit (Spenta Manyu) du paradis brillant, et je tirerai le Mauvais Esprit (Ahra Manyu) de l’horrible enfer. Les deux traîneront mon char, le Bon Esprit et le Mauvais, si le vaillant Krsäspa ne me tue pas.« Le vaillant Krsäspa le tua, il lui fit rendre l’âme et quitter la vie*.

Parmi tous les monstres légendaires de la tradition des Yaëts, AZi Dahäka occupe la première place. AZi (ahi dans le Rgvéda) est le serpent, le dragon par excellence. A7i Dahäka, un aZi parmi d’autres — Sruvara par exemple

! Voir Benveniste dans Benveniste-Renou, Vrtra et Vréragna, p.44—45, note 3.

? Je ne puis pas m'’associer à l’idée de M. Nyberg (Relig. p. 308 ct 470), qu'il s’agisse ici d’un jeune chaman fou dans un scénario de mascarade sacrée. Je vois dans Snävidka un de ces titans mythiques, rejetons plus ou moins littéraires du héros à forces énormes.des contes populaires, qui osent attaquer le ciel même, comme Kay Käaüs dans la légende moyeniranienne (Les Kayanides, p.78), comme les frères Otos et Ephialtès dans la mythologie grecque. Cette aventure de Krsaäspa semble avoir été omise dans le récit du Sudkar, qui a gardé, d’autre part, le souvenir des combats de Krsäspa avec les brigands de l’engeance de Nivika et de Dastayani (Yt.19.41) et avec Vata, le Vent. Voir Nyberg, La légende de Keresaspa, p. 339, et la traduction du récit parallèle de la rivayat p. 341—42.

$ Le mythe indien du combat d’Indra avec Vrtra (ahi) pour délivrer

les eaux, est en dehors des cadres de notre étude. Voir à ce sujet les recherches lucides de Benveniste et de Renou, Vrtra et Vréragna, Paris 1924.

Essai sur la démonologie iranienne. A1

est désigné comme un aZi — est le dragon classique des contes populaires. Il a trois gueules, trois têtes et six yeux; doué de mille habiletés, il est une druj daivique d’une force herculéenne, que le Mauvais Esprit avait créée contre le monde corporel pour la destruction du monde de la Vérité (Y.9.8; Yt. 14.40). Dans le pays de Bawri!, il sacrifie à Ardvi Sura Anähita, mais en vain, des hécatombes de chevaux, de bœufs et de moutons pour obtenir le succès dans sa tentative de rendre désertes les sept parties du monde (Yt. 5. 29—31). Un sacrifice solennel analogue est mentionné Yt. 15. 19—21, où AZi Dahäka, à Kvirinta (Kurinta?), lieu d’accès difficile?, adresse ses prières à Vayu, dieu des airs. Le vainqueur d’AZi Dahäka est Oraitauna (@raëtaona), fils d'Aûwya. Dans le pays »à

quatre oreillest (quadrangulaire?) de Varona*, Oraitauna

Pour la légende iranienne d’AZi Dahäka, les relations védiques des combats d’Indra avec les Daäsa ou Dasyu, noms par lesquels les Aryens indiens désignaient les aborigènes foncés de l’Inde, ont plus d'intérêt. Si le dahäka iranien est à rapprocher de däsa, dasyu (Benveniste-Renou p. 166, note 1), cette appellation de tribus ennemies des Aryens ou d’êtres démoniaques doit remonter à la période indo-iranienne.

! Les iranisants ont suivi pour la plupart les auteurs moyen-iraniens, qui voient dans Bawri Babylone, la Babylonie (Voir p. ex. Denkard VII. 4. 72, Madan p. 639, 1. 6). S'il en est ainsi, la composition du Yt.5, que nous citons ici, doit être fixée à une date postérieure aux premiers rapports hostiles des Iraniens orientaux avec les pays de l’Asie antérieure. J’ai moi-même professé cette opinion (Ét.s. le zor., p. 6). A l'avis de M. Nyberg (Relig. p. 292, 465), d’autre part, il s’agit d’un pays est-iranien, le »pays des castorsQ (bawri = castor). Il est possible, en effet, que l'identification de Bawri avec Babylone soit due aux commentateurs moyen-iraniens de l’Avesta.

? Si cette localité est à chercher dans un Dpays des castors« en Iran oriental, c’est à tort que Bartholomae (Altiran. Wôrterbuch, 476) l’identifie avec la ville de Karind, qui est située au haut du défilé du mont Zagros.

# M. Nyberg (Relig. p. 322), cherchant ce pays à l’extrémité orientale de l'Iran, rejette (p. 472) l’explication d’Andreas: varnya (de Varna) > - g&l, le Guilan moderne (voir ci-dessus, p.10 n.1.). On pourrait supposer que ce nom a été appliqué à plusieurs localités iraniennes; le Varnya > Gel[an]

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sacrifie des hécatombes à Ardvi Sürä Anähitä (Yt. 5. 33—35), à la déesse Rti (ASi, Yt. 17. 33-35), à Vayu (Yt. 15.232925) et à la déesse Druväspä (Ÿt.9.13—15), en implorant l’assistance de ces divinités dans le but de triompher d’AZi Dahäka et de lui enlever ses deux belles épouses Sahaväë et Arnaväë (Sanhavaë et Aronaväë). Sa prière est exaucée. La victoire de Oraitauna sur AZi Dahäka est mentionnée encore Ÿt. 19. 36—37. Voilà les maigres données des Yaëts, qui, amplifiées et rationalisées — le dragon à trois têtes étant devenu un usurpateur et tyran d’aspect humain, des épaules de qui deux serpents ont poussé — ont fourni à Firdausi les matières d’un des plus beaux chapitres de son épopéel.

Un mythe raconté dans le Yt. 19. 45-52 nous montre AZi Dahäka dans une lutte épique contre les dieux. Il s'agit de la possession du yvarnah, la Gloire royale. Le Bon Esprit et le Mauvais Esprit, s'appliquant, chacun pour soi, à mettre la main sur yvarnah, lancèrent à sa poursuite les plus rapides de leurs aides. Le Bon Esprit envoya le Feu, fils d’Ahura Mazdäh, et le Mauvais Esprit expédia a reçu peut-être son nom d’immigrants venant d’un Varna est-iranien. Du reste, il faut prendre en considération la tendance, souvent attestée dans l’histoire des traditions iraniennes, de transporter la scène d’événements légendaires d’une région à une autre, en adaptant les anciens noms de localités à des noms géographiques qui existent dans cette dernière.

* L'origine indo-européenne de la figure (divine ou démoniaque) à trois têtes est soutenue par M. W. Wüst (Germanien, Monatshefte für Germanenkunde, 1940, p. 212 sqq.). La transformation de la légende par laquelle deux serpents poussés des épaules ont remplacé deux des trois têtes est due peut-être à l’influence de traditions babyloniennes. L’iconographie babylonienne présente parfois des déités ayant des serpents sur Jes épaules. Du reste, on trouve des représentations analogues sur quelques monuments bouddhiques du Turkestan oriental. Voir Fr. Taeschner, Zohâk, Der Islam, VI (1915), p. 283 sqq. M. Dumézil (Mythes et dieux des

Germains, p. 98, note 1) voit derrière le mythe d’AZi Dahäka aux trois têtes le rituel d’une danse de masques.

AZi Dahäka!. Le Feu, fils d'Ahura Mazdäh, s’élança en avant en pensant: »Cette Gloire, je veux la saisir.« Derrière lui le dragon impie à trois gueules s’avança en criant des injures: »Arrière! Prends note de ceci, Ô Feu, fils d’Ahura Mazdäb, si tu t'en empares, je t’attaquerai; tu n’illumineras plus dorénavant la terre créée par Ahura pour protéger le monde de la Vérité.« Alors le Feu retira ses mains, inquiet, sa vie étant en danger, craignant le dragon. Puis le dragon impie à trois gueules se rua en pensant ainsi: »Cette Gloire?, je veux la saisir.« Mais derrière lui le Feu, fils d’Ahura Mazdäh, se dressa, parlant ainsi à vive voix: »En arrière! Prends note de ceci, AZi Dahäka, impie, à trois gueules: si tu t'en empares, je te brûlerai, je jetterai des flammes contre ta gueule, et après cela tu ne t'élanceras plus contre la terre créée par Ahura, pour détruire le monde de la Vérité.« Alors le dragon retira ses griffes, inquiet, sa vie étant en danger, craignant le Feu. Mais la Gloire s’enfuit à la mer de Vurukrta. Aussitôt Apäm napät aux chevaux rapides* le saisit (disant): »Cette Gloire, je l’emporterai au fond de l’abîme de la mer, au fond des eaux profondes.«

Les Yaëts ne nous apprennent rien sur le sort d’AZi Dahäka après la victoire de Oraitauna. Mais la littérature pehlvie{ nous fournit les renseignements nécessaires. AZ 1 Dahäk ou Dahaäk tout court — telles sont les formes du nom en pehlvi — au surnom de Bëvaräsp, »celui qui

! Quelques-unes des strophes, surtout la strophe 46, renferment des interpolations et des vers corrompus.

? [ci et ailleurs dans ce récit, un qualificatif (yat ayvarotom) de signification incertaine (insaisissable ? invisible? qui est privée de lumière?) est ajouté au mot yvaronah, contre le mètre.

3 Dieu marin.

4 Bundahiën, Denkard, Vahman Yaët et la rivayat pehlvie d’après le

Südkar nask (Nyberg, Légende de Keresäspa, p.342). Comp. Les Kayanides, p. 60 et 101—2.

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possède dix mille chevaux«, n’est pas tué par Oraitauna (Frédôn en pehlvi); il est enchaîné et enfermé à l’intérieur du mont Démavend. C’est la tradition bien connue par le Sähnämèh de Firdausi. Dahäk n’est pas tué, parce qu’un rôle eschatologique lui est réservé. Au jour du jugement dernier, il sera délivré de ses chaînes, puis abattu par Krsäspa, Kar$äsp ou Krisäsp en pehlvi, ou Säm de son nom patronymique, le héros immortel, qui reste caché, jusqu’à ce moment-là, dormant dans le désert de Peésanse. Ce mythe eschatologique combine deux motifs légendaires répandus en Orient comme en Europe, à savoir celui du géant enchaîné (comp. Prométhée, Loki), et celui du héros dormant qui s’éveillera à l'heure de la suprême détresse (comp. Frédéric Barberousse, Ogier le Danois dans la tradition scandinave, le Mahdi!).

Il y a un passage, YŸ. 11.6, qui me fait supposer que le mot dahäka a été employé collectivement dans la littérature des Yaëts, pour désigner une certaine classe d'êtres démoniaques. Il y est dit, en parlant de celui qui n'observe pas à l’égard du hauma les prescriptions rituelles : »dans sa maison il ne naîtra ni prêtre, ni guerrier, ni paysan éleveur de bétail, mais il y naîtra des dahakas, des mürakas et différentes espèces de var$ënas.« On n’a pas trouvé une explication satisfaisante de ces trois termes. Je ne doute pas que dahaka est une variante graphique du nom Dahäka. Les trois classes en question sont opposées aux trois classes de la société iranienne, et on comprend facilement que des démons de l'espèce d’AZi Dahäka figurent comme l’antithèse de la classe des prêtres. L’anti-

* Voir A. Olrik, Om Ragnarok, II, Copenhague 1914. Le chapitre qui traite des idées et croyances iraniennes n’est pas à la hauteur de nos connaissances actuelles et renferme quelques erreurs dans les détails.

type de la classe intelligente des guerriers est celle des muüurakas, mot dérivé de müra, »imbécile«, y»stupide«. Quant au mot varëna, on pourrait supposer qu'il se rattache à un *varëna, »faim«, d’où persan gorosneh, goëneh, »ayant faim«. Le »famélique« serait bien l’antitype du paysan qui vit dans l’aisance en élevant son bétail. Donc celui qui gâte le hauma sacré engendra des monstres impies, des idiots et des gueux.

Le mot visäpa, qui se trouve une seule fois dans les textes avestiques (Nirangistän 48), est probablement un nom propre qui désigne quelque démon à l'aspect de serpent. Il semble que ce dragon ait eu dans les croyances des [raniens une place plus importante que la tradition avestique ne nous laisse deviner, car dans le folklore des Arméniens, qui ont emprunté le mot au dialecte iranien du Nord, visap est devenu l'appellation générique d’un groupe d'êtres diaboliques dont les métamorphoses, la cruauté ingénieuse et tenace, les méfaits variés alimentent

nombre de légendes«t.

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