TENIERS ET GÉRARD DOU
Le crayon est pour Teniers et Dou un outil peu spirituel. Uniquement destiné à tracer des traits, ils ne lui demandent pas de subtiles distinctions. Leurs croquis présentent un fouillis de lignes lourdement compliquées, et, en outre, posées selon le hasard du travail, selon des convenances souvent fantaisistes. A vrai dire, Teniers, Dou, Brouwer et d’autres petits maîtres, n’ont aucune théorie de travail, c’est une anarchie d’où rien de fort ne peut sortir et où aucun ne put jamais puiser de bons enseignements. Les pages de Brouwer (voir la reproduction) offrent certes d’alertes esquisses, mais elles sont lassantes comme une chose superficielle. Dès que l’étrange allure de certains masques encrêtés de hachures, comme de plumes un coq, a fait son effet, il ne reste qu’un habile et curieux travail d’improvisation, mais on n’y trouve pas une expression voulue et qui évoque quelque correspondance profonde avec la nature. C’est ce que l’on découvre dans des
Eau-forte de Rembrandt, (!606f 1669). — 1631, Portrait par lui-même; (Cabinet des Estampes, Amsterdam).
dessins plus poussés, mais surtout dans ceux des maîtres qui cherchent plus que les apparences éphémères. Teniers, Gérard Dou et Brouwer, dans leurs ébauches, confondent toutes les apparences ; leurs traits sont mobiles sans rapports proportionnels constants. Cette manière d’impressionnisme ne peut, enfin, offrir des ressources ni à celui qui l’utilise, ni à celui qui étudie la technique du dessin.
QUELQUES DESSINATEURS DES XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES
QUELQUES DESSINATEURS DES XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES
Callot s’offre dès le début de cette ère féconde de l’illustration. Mais, s’il ouvre dignement une abondante série de dessinateurs et d’illustrateurs, il n’eut pas assez d’influence pour créer un véritable mouvement. C’est d’abord un pseudo-classicisme qui règne, gauche et lassant. Le frontispice de X Antigone de Rotrou, (Sommaville, Paris, 1640), avec les guerriers romains à lourds casques, en est un type; on y remarque les gestes faussement cornéliens des personnages de cette époque, au théâtre. La misérable vignette qui ouvre le sacro-saint Jardin des Racines grecques , de Lancelot, (N. Petit, Paris, 1657), ne porte pas moins de caractères de faiblesse que le frontispice exécuté par C. Lebrun pour les Œuvres de Racine, (Jean Ribou, Paris, 1676) ; ce dernier manque de grâce, et les deux guerriers tombés en luttant à l’avant-plan, sont détestables; de même, le génie ailé que cette scène dramatique effraie. Toute l’époque est résumée dans la première page du Dictionnaire de V Académie (Ie édition, 1694). Certains dessins de Eisen,
très dextrement composés et exécutés, sont d’une emphase déplaisante et qui insiste sur des gestes sans importance. Le frontispice qui orne le Glossarium de du Cange (1733) est vraiment mélodramatique avec son génie qui pleure sur des ruines, l’autodafé du second plan, et l’incendie de Rome au fond. (grav. p. 106). Toutes ces choses sont généralement exécutées avec soin, mais sans originalité et d’un dessin mol et banal*
Le genre satirique et léger fut plus heureux : le frontispice du Recueil de pièces burlesques de Scarron, (Toussaint Quinet, Paris, 1648) ne manque ni de pittoresque, ni de types captivants (grav. p. 88); la curieuse estampe Le diable d* Argent (XVIIe siècle) est devenue célèbre ; les illustrations de la Pipe cassée de Vadé, par Eisen, apparaissent comme de charmantes œuvrettes; quelques vignettes de Moreau (vers 1775), malgré leur fadeur, sont attrayantes par le fait de leurs accessoires et de leurs paysages charmants; des dessins de Gravelot nous ont conservé de jolies scènes de genre prises dans la vie parisienne du xvme siècle.
Vers cette époque les Pays-Bas produisent une série de dessinateurs également emphatiques, et dont les œuvres présentent un aspect souvent théâtral. Mais combien le métier en est scrupuleusement poussé avec exactitude et méthode ! On nomme Henri Casteels, dont les ornements valent les figures, c’est-à-dire qu’ils sont d’une technique froidement irréprochable; Antoine Overlaet, au burin délicat et inlassable ; J. F. A. Van Bom, travaillant dans le même esprit que le précédent, non pas supérieur quoique d’un travail plus libre.
En France, outre les frontispices cités plus haut, on trouve aussi des images sans caractère comme celles
Vignette d’un catalogue de vente de tableaux. — Fr. Didot (1756)
des Précieuses ridicules (1682), où le système de hachures entrecroisées amollit les formes et les expressions. (grav. p. 97). Et encore de Moreau, les scènes villageoises des Chansons de Laborde,et des Confessions
de J.-J. Rousseau. Enfin, parmi les meilleures œuvres du temps, on rencontre de bonnes eaux-fortes de G. de Saint-Aubin. Ce sont des scènes d’intérieurs toujours pittoresques. Elles offrent toutes quelques gestes spirituels, gestes qui, d’ailleurs, sont superbement compris. La manière dont de Saint-Aubin traite le clair obscur ajoute au charme de ses compositions et de son dessin qui, tout en n’étant nullement supérieur est plein d’un certain piquant fort original. Que l’on se souvienne notamment du groupe, évocateur par ses attitudes et par les gestes des mains lévées, des nouvellistes assis autour du poêle carré d’un café. D’ailleurs l’esprit ne fait pas défaut dans les productions de cette époque. D’autre part on trouve de jolies gravures jusque dans les catalogues de ventes de tableaux. (Grav. p. 121). Enfin, Callot avait pourtant introduit un bel élément dans l’art, et l’on avait le droit d’attendre, après cette longue période d’art facile et un peu médiocre, une nouvelle phase plus brillante, et où le dessin aurait sa place à côté du pittoresque vieillot, et des traits d’esprit fatigués.
Bientôt, en effet, le dessin et l’illustration, en France, en Belgique, en Angleterre, se relèvent d’une valeur plus spécialement caractérisée. Ils vivent de leur propre force. Alors on comprit d’une manière délicieuse et diverse cet art d’ailleurs véritablement moderne, et, quelque jour, on pourra écrire une captivante étude sur les œuvres dessinées de cette époque. Celle-ci sera la matière d’un des chapitres de YHistoire du Dessin en Europe que je publierai, et dont l’essai terminé ici peut être considéré comme l’introduction.