LÉONARD DE VINCI ET RUBENS
Parce qu’ils usent de procédés semblables, ces deux maîtres sont réunis ici. Tous deux emploient en même temps et l’ombre et le contour, sans que l’un de ces appareils ait de prérogative sur l’autre. Holbein et Dürer, nettement, donnaient la préférence aux traits de contour. Certes, ils ne négligeaient pas le modelé ; au contraire, des merveilles de souplesse furent réalisées par eux, mais le contour restait l’essentiel et prédominait étrangement. Léonard de Vinci et Rubens ne limitent pas l’intervention des deux procédés. Leurs résultats, c’est-à-dire leurs dessins, nous montrent une impartialité dans ce sens qui fait songer aux plus beaux résultats que l’impressionnisme aurait pu atteindre. Pourtant, l’œuvre des deux peintres constitue une profonde antinomie : Les hachures et les ombres de Léonard de Vinci tendent à reproduire l’aspect des formes.
Celles de Rubens s’attardent indifféremment aux modelés, indifféremment aux couleurs des objets. Les hachures qui conventionnellement sont chargées de reproduire les surfaces convexes ou concaves, s’en voient adjoindre d’autres absolument pareilles, et dont ni l’allure, ni aucun signe n’avertit qu’ils représentent, non plus des fluctuations de forme, mais de simples gradations de couleur. De là l’aspect diffus et incertain des dessins de Rubens, négligents, et où l’on ne sent pas une domination soutenue de l’artiste sur ses procédés techniques.
Léonard de Vinci , au contraire, se garde bien de confondre les valeurs d’ombres avec les valeurs de couleurs. Les premières seules, comme un sculpteur, l’occupent entièrement. Ses sévères hachures, tracées toutes en un même sens, s’évertuent à maintenir chaque surface au niveau qu’elle occupe respectivement aux autres . Rien ne le trouble, jamais aucune défaillance, jamais la moindre tentation ne l’induit à employer le système mixte de Rubens. On y pressent toujours une spéculation mathématiquement exacte.
Nous avons remarqué que le véritable dessin moderne, celui qui est exécuté par goût et non dans le but de préparer une peinture, date de la Renaissance. Et à cet âge, en Italie, Léonard de Vinci fut le premier, et resta le plus grand dessinateur. Notre époque et les plus récents efforts de quelques maîtres s’apparentent au peintre de la Cène. Sa concentration persistante, s’étendant même aux choses qui ne concernent point l’art, la subtilité de son analyse et la manière dont il la reflète, sont des qualités dont jouissent quelques contem-
porains. Mais gardons-nous de parler de son art merveilleux, beaucoup s’en sont épris et l’ont étudié parfois avec des résultats magnifiques.