‹ Essai sur la dictatureChapitre 12 sur 12 · CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE

Quelles conséquences pouvons-nous tirer des chapitres qui précèdent? Avant de conclure formellement en faveur de la dictature, il nous faudra examiner ce mode de gouvernement dans la pratique des choses actuelles. Nous devrons nous demander quel profit l'armée, le clergé, la diplomatie, l'administration, la presse recueilleraient du pouvoir personnel, et comment ces grandes forces publiques se comporteraient, si une volonté unique, libre de toute entrave sinon de tout conseil, présidait au gouvernement du pays ; comment, d'autre part, l'accord se ferait entre le socialisme anarchique et l'autorité en armes ; comment enfin la France du xix*' siècle, livrée à la confusion des idées et surtout aux intrigues des personnes, remuée par un libéralisme aveugle et par une démocratie effrénée, accueillerait un pouvoir silencieux et inflexible. Nous ne saurions donc nous prononcer d'une manière complète, avant d'avoir terminé cet examen qui fera l'objet de la seconde partie de cet ouvrage.

Mais déjà il nous est possible de regarder en

arrière et de considérer le chemin que nous venons de parcourir.

La souveraineté du peuple: telle a été Tunique vérité qui nous a d'abord frappé par son évidence. Parmi toutes les lois que les hommes ont raisonnablement ou superstitieusement acceptées, une seule nous a semblé indiscutable, la loi du nombre. Nous l'avons considérée comme une règle exacte, contre laquelle aucune transaction ne peut s'établir, qui ne supporte aucune exception, ni de temps, ni de pays, et sans laquelle on perpétue l'agitation stérile. Qu'on la repousse sous prétexte de trêve, de repos, d'engagements préalables, ou par une pensée honteuse d'intérêt personnel, sa négation, même temporaire, jette une nation dans le plus extrême péril.

Mais cette loi , qui , dans son sens idéal , se rapproche de ce que nous nommons la politique positive, appartient plutôt au domaine du philosophe qu'à celui de l'homme d'État. Aussi avons-nous dû examiner comment cette souveraineté du peuple peut s'exercer. Nous avons avant tout écarté comme une utopie l'hypothèse du gouvernement direct, c'est-à-dire du gouvernement de la nation par elle-même. Nous nous sommes donc occupé des formes diverses que revêt le pouvoir politique délégué par le peuple : formes monarchique , républi-

caine, dictatoriale. Jusque-là, nous étions d'accord avec la fraction sensée du parti républicain, avec celle qui considère simplement la République comme un mode de gouvernement, mode dont on peut conseiller l'adoption aux peuples. Nous n'avions à lutter qu'avec les légitimistes, ces admirables ennemis dont on ne saurait trop respecter la conviction, la loyauté et la logique, tout en s'étonnant du peu de solidité de la base sur laquelle ils construisent leur majestueux et harmonieux édifice. Dès lors, il nous a fallu combattre à la fois les républicains, adversaires résolus de nos théories, mais adversaires convaincus , et les parlementaires , politiques de transaction et d'occasion, qui se vantent de ne point avoir de principes, et qui savent profiter de cette pénurie pour côtoyer et envahir toutes les opinions.

Nous n'avons pas eu la présomption d'imposer nos préférences à la nation appelée à choisir un gouvernement, mais, l'Histoire à la main, nous avons reconstitué les annales de la Dictature ; nous avons reconnu que, malgré les circonstances déplorables dans lesquelles elle s'est souvent produite, laDictature a été toujours féconde en prospérités. Aussi, prenant à partie la Liberté, celte divinité vague qu'adorent les républicains et qu'exploitent les parlementaires, nous lui. avons demandé ce qu'elle est, Le raisonnement

joint à l'expérience nous a prouvé qu'elle usurpe son titre, que la vraie Liberté consiste dans le droit reconnu à la souveraineté nationale de déléguer son pouvoir ; que la liberté républicaine ou constitutionnelle représente la confusion, l'entrave, l'immobilité. Et, dans cet ordre d'idées, nous ne nous sommes pas arrêté au reproche banal que les républicains font aux partisans de la dictature consentie par le peuple. Ils prétendent que nous permettons à la souveraineté nationale d'exister, mais à condition qu'elle se donne immédiatement la mort en abandonnant l'exercice du pouvoir politique. Si les républicains nous apportaient le gouvernement direct, pratique et possible , nous nous avouerions vaincus ; mais comme eux aussi obligent la souveraineté nationale à remettre l'exercice du pouvoir à une Assemblée, nous ne saurions accepter de leur part un reproche qu'eux aussi méritent, si nous le méritons nousmêmes.

La dictature personnelle a cela de particulier qu'à rencontre de la monarchie héréditaire et de la république, elle attribue une grandeimportance à la personne même du souverain dont la nation fait choix. Aussi, nous sommes-nous efforcé d'esquisser à grands traits la physionomie idéale d'un dictateur moderne. Nous avor^s peut-être imaginé ce souverain moins

distingué et moins séduisant que ne serait tel prétendant dont la France accueillerait sans hésitation la candidature ; mais nous n'avons pas voulu multiplier les chances favorables, sachant qu'à elle seule la forme dictatoriale peut assurer le bonheur d'un peuple, même quand le dictateur n'est pas [complètement digne de ses hautes fonctions.

Il ne nous a pas semblé possible de passer sous silence cette question si actuelle et si brûlante du plébiscite, question critique, mais utile, car elle sert à démasquer les ennemis de la toute-puissance du peuple. Ceux en effet qui repoussent ce mode si loyal de suffrage dévoilent, malgré eux, leurs secrets desseins, et démontrent qu'ils veulent bien s'appuyer sur la loi suprême du nombre, mais à condition d'en falsifier les arrêts.

Un parti puissant, le parti bonapartiste, a pris en main la cause de l'Appel au peuple, et quelque effacées qu'on puisse trouver parfois ses revendications, il n'a pas déserté ce terrain de combat si judicieusement choisi par ce grand politique et ce grand penseur qui fut Napoléon III. Il nous semble que le succès incontestable des bonapartistes est dû à cette doctrine à la fois habile et juste. En vain attribue-t-on leurs progrès à la modération avec laquelle ils ont soutenu leurs théories ; nous pensons que celte

modération leur est plus nuisible que favorable. La doctrine de l'Appel au peuple fut le testament politique de Napoléon III . et elle nous paraît plus précieuse pour le fils de ce souverain que ne l'eût été une couronne transmise héréditairement au mépris, des prétentions légitimistes et du droit populaire.

Les attaques dont est l'objet le suffrage universel s'imposaient impérieusement k notre attention. En effet, nous devions rechercher quels seraient les citoyens appelés a former le peuple souverain. Hélas! il nous a fallu accepter bien des exceptions à ce grand principe du vote général. Nous avons essayé, cependant, nonseulement de n'admettre aucune restriction nouvelle, mais encore d'augmenter le nombre des électeurs, et surtout de rendre leur puissance plus réelle en écartant tous les liens dans lesquels on voudrait aujourd'hui les enchaîner, et en supprimant quelques entraves que le second empire lui-même avait laissé subsister.

Mais la dictature, telle que nous la concevons, n'est sans limites que dans l'exercice du pouvoir. Simple émanation de la puissance du peuple, elle se trouve incessamment soumise à la volonté, aux caprices même de ce peuple. Aussi faut-il organiser les moyens dont la nation usera pour reprendre possession de sa souveraineté etpouren révo* quer le dépositaire, si ce dépositaire estindigne.

Une Constitution parlementaire règle les rapports des divers pouvoirs entre eux. Mais la théorie que nous défendons nie l'existence simultanée de plusieurs pouvoirs; une Constitution dictatoriale aura donc seulement pour but de régler les rapports de la nation avec son mandataire, des électeurs avec celui qu'ils ont tait souverain absolu.

Dans ces conditions, l'Assemblée devra être unique et simplement consultative ; le chef de l'État pourra, a son gré, méconnaître les avis des députés ; la responsabilité des ministres devant le Parlement, responsabilité qui fait de ces fonctionnaires les véritables moteurs du gouvernement et qui les soustrait à l'autorité du souverain, disparaîtra.

Nous avons examiné les deux éléments de toute Constitution parlementaire, la dualité des Chambres , la responsabilité ministérielle , et après les avoir éliminés, nous avons donné un exemple de Constitution dictatoriale. La responsabilité est transportée des ministres au souveverspin, comme cela avait lieu sous l'empire de la Constitution de 1852. Le peuple, substitué au Parlement juge l'ens mble de la politique gouvernementale. Seulement, nous avons essayé de suppléer à une lacune regrettable que présentait la Constitution de 1852. Cette Constitution se taisait sur le moment où la nation serait .appelée

à apprécier la responsabilité de l'empereur. A notre avis, le mécontentement public doit être considéré comme sérieux quand l'Assemblée élective se montre hostile avec persévérance au chef de l'État. Aussi, quand, deux fois de suite, le souverain aura été forcé de dissoudre l'Assemblée, l'appel direct au peuple (sous une forme réglée à l'avance) sera la conséquence obligatoire d'un semblable conflit, l'appel au peuple, dont la déchéance ou la ratification sortira sans retard et sans incertitude.

Ainsi nous imaginons une dictature intransmissible et révocable, unc[dictature par Conséquent aussi démocratique et aussi franchement soumise au peuple que la plus républicaine des Assemblées. Peut-être les républicains admettront-ils que, dans dételles conditions, le pouvoir personnel (si justement accusé par eux de contredire son principe démocratique lorsqu'il est héréditaire et irrévocable) devient théoriquement facile à défendre. D'autre part , au point de vue de la prospérité des peuples, nous avons établi par l'Histoire , c'est-à-dire par l'expérience universelle, que la dictature n'avait dans la pratique rien à envier aux républiques. Notre démonstration semble donc péremptoire.

Nous aurions pu nous arrêter là ; mais, avant d'aborder la seconde partie de cet ouvrage et d'étudier les transformations que la dictature

pourrait faire subir aux grands ressorts du gouvernement; avant de rechercher quelles solutions elle seule pourrait apporter aux questions qui nous divisent, nous avons voulu, avec une entière loyauté, regarder en face les deux vices prétendus du pouvoir absolu.

Un de ces vices , celui qu'on a flétri dans la célèbre devise « panem et circences » et encore par le mot si volontiers répété de « corruption impériale », nous est apparu comme une précieuse qualité, qualité très-frivole en apparence, mais très-importante quand on l'étudié de près. Empereurs romains et empereurs français se sont consacrés à cette œuvre à la fois noble et calomniée de divertir le peuple. Ont-ils entrepris cette tâche avec désintéressement? Que nous importe! Ils ont réussi, autant du moins que le permettaient l'esclavage dans l'antiquité et le servage industriel dans les temps modernes.

Mais nous n'avons pu nous dissimuler le second vice des dictatures, l'indignité de quelques-uns de leurs courtisans , et nous avons reconnu l'infériorité des aristocraties qui entourent et qui souvent conseillent les dictateurs, en face de ces grandes noblesses héréditaires que l'on peut haïr, mais qu'il faut estimer et saluer avec respect. Loin de chercher à voiler la vérité à cet égard, nous l'avons étalée, parce que la loyauté

exige, quand on s'attache à une grande cause, que l'on ne cherclie pas à en pallier les imperfections, comme font les défenseurs peu convaincus des idées fausses. Nous avons même, poussant plus avant nos investigations, étudié ce parti dit conservateur qui entrave la bonne volonté des souverains absolus, et dont l'aristocratie des dictatures reproduit , en les exagérant , l'égoïsme, la dureté et l'imprévoyance. Mais, malgré notre peu de sympathie pour les hommes vulgaires et inintelligents qui souvent approchent le meilleur des dictateurs, nous soutenons que cette cour , dont la sottise assure la prodigalité, dont la légèreté suppose l'élégance , est indispensable a la richesse publique.

Tel est donc le gouvernement que nous imaginons : gouvernement personnel, illimité, révocable ; gouvernement fait par le peuple, et aussi pour la prospérité et pour la joie du peuple, gouvernement de l'arbitraire si l'on veut", mais de l'arbitraire tenu en bride par la responsabilité terrible qui pèse sur le souverain, gouvernement populaire comme une république, actif comme une monarchie ; gouvernement fait à souhaii, nous le croyons, pour ce peuple français si fier de ses droits et en même temps si insouciant quand il s'agit de les exercer, si prompt aux inquiétudes et pourtant si amoureux du change-

ment, si ému par les questions théoriques et si passionné pour les divertissements.

La dictature a toujours plu aux Français : tout autre gouvernement les gêne et les trouble. L'hérédité les indigne, la république les étonne, le parlementarisme les fait rire.

La dictature, consentie par eux-mêmes, répond à leur suprême exigence : être libres de repousser la liberté.

Page 1