L ARISTOCRATIE DE LA DICTATURE
Les aristocraties, dans les monarchies, c'està-dire dans les États où le pouvoir du souverain est limité par des lois, ont ce caractère particulier de former un contrepoids puissant à l'autorité illimitée. Elles possèdent des franchises et des libertés, et ne soutiennent le trône que si le trône abrite et garde leurs privilèges.
Tant qu'une aristocratie entoure, défend et surveille les monarchies, la dictature est impossible. La noblesse, jalouse de sa propre influence, est la première barrière élevée contre le despotisme. Il ne saurait exister de souverain absolu quand une caste orgueilleuse étale une indépendance légale.
Par conséquent, si l'on considère l'idée primitive qui s'attache au mot « aristocratie, » on conclut que l'existence d'une classe de citoyens, mise par des lois spéciales à l'abri de l'égalité et de l'obéissance, est incompatible avec la dicta-
ture. Si le chef de l'ikat n'a pas les mêmes droits sur l'un de ses sujets que sur les autres, il ne mérite plus le nom de maître. Il devient le premier des privilégiés; rien de plus.
La dictature commence quand le monarque, secondé par les circonstances, annule le contrat traditionnel que la noblesse invoquait, quand il abat la fierté des grands seigneurs, à ce point que ceux-ci songent non plus à résister, mais seulement à rester debout. Alors, l'aristocratie se transforme rapidement. Les rivaux du pouvoir royal en deviennent les courtisans. Ceux qui voulaient se soustraire a la loi commune de la soumission, s'empressent de concourir à l'exécution de cette loi. Les vassaux qui maintenaient dans des bornes étroites les ambitions de leur suzerain se changent en ministres des volontés du despote.
L'aristocratie abandonne son caractère dans l'espoir de garder son nom. Ses privilèges ne sont plus des empiétements sur l'autorité souveraine, ce sont des concessions de cette autorité, concessions faites uniquement pour donner de la stabilité à la couronne qui s'appuie ainsi sur plus de têtes.
La monarchie héréditaire, devenue dictatoriale, suppose que l'aristocratie héréditaire est réduite à la condition de classe nobiliaire. Nous n'avons à étudier ni l'une ni l'autre.
Nous ne nous occupons ici que de la dictature consentie ou usurpée, mais de la dictature personnelle, de celle qui parfois aspire à l'hérédité, mais qui n'en procède pas et qui s'entoure d'une aristocratie de hasard dont les origines et les tendances méritent un examen particulier.
Ce qui surprend tout d'abord, c'est l'existence auprès de chaque dictature de cette classe puissante, formée avec une rapidité inouïe par le concours d'éléments opposés. La dictature est démocratique, l'expérience et le raisonnement nous l'ont indiqué victorieusement. Comment supporte-t-elle, sans en mourir, ce parasite qui s'attache à elle, cette aristocratie qui, malgré les instincts et les résolutions du souverain, prend racine, se propage et se fortifie ?
Malgré le souverain, disons-nous, et combien sont arrivés au pouvoir avec le ressentiment le plus sincère contre l'égoïsme des privilégiés, combien se sont promis qu'après avoir enlevé à une caste détestée toute influence politique, ils ne favoriseraient jamais la contrefaçon ridicule de ce qu'ils renversaient, combien peu ont tenu parole ! Combien peu se sont opposés à la naissance d'une aristocratie inférieure !
Et par ce mot « aristocratie « nous n'entendons (Résigner ni le sommet de la hiérarchie gouveriiementale, ni les agents principaux du
chef de l'État. Tout pouvoir régulier servi par des fonctionnaires, a près de lui des personnages considérables dont la protection est précieuse et dont la faveur est réclamée par de nombreux solliciteurs ; ce n'est point là une aristocratie. Les fonctionnaires, quel que soit leur grade, font rarement partie des gens qui s'arrogent le titre d'aristocrates ; tout au plus quand ils ont atteint l'âge de la retraite, quand ils ont perdu leur énergie et leur talent, sont-ils admis à prendre rang dans un monde jusque-là fort dédaigneux pour eux.
L'aristocratie, sous la dictature, se crée ellemême, et, sans daigner donner au public qui s'étonne la raison de son avènement, elle se présente en disant ; « Je suis ! » Elle est.
Comment s'opère cette plaisante usurpation ?
Un souverain parvenu (parvenu, fût-il prince de naissance), un souverain condamné à un isolement complet parce qu'il est séparé de la foule par toute la hauteur de son autorité, et des classes supérieures par toute la rancune qu'il leur inspire, quelle proie facile pour les ambitieux !
Le terrain est libre autour de ce chef d'État et du petit groupe d'amis qu'il a entraînés dans son élévation. Or, à ce dictateur il faut tous les attributs de la souveraineté, tout ce qui plaît à
l'imagination des peuples enfants : des palais, des fêtes, des courtisans.
Parfois , le dictateur a trop d'orgueil ou trop de bon sens pour goûter ce tumulte. II préférerait planer au-dessus du peuple, aigle immense imposant dans sa solitude , sans avoir a ses côtés toute une volée d'oisons. Il lui plairait de laisser vide l'espace gigantesque qui le sépare de ses sujets, afin de leur sembler plus majestueux et plus éloigné encore.
Mais cet orgueil cède devant les conseils et les lamentations de tous. Point de cour, point de luxe, point de grandes dépenses. La fortune qui aime à se montrer, boude; le commerce qui aime à s'enrichir, gémit ; la bourgeoisie qui aime à être éclaboussée, s'inquiète. La capitale du pays prend .le deuil, ses habitants regrettent de ne pouvoir déserter une ville attristée. Toutes les cités rivales de la métropole imitent cette mélancolie. A l'exemple du dictateur, les serviteurs sont moroses et se renferment dans le strict et silencieux accomplissement de leurs devoirs. Un cataclysme industriel se produit bientôt. Les ouvriers réclament à grands cris contre une égalité si coûteuse ; l'infortuné dictateur est obligé de céder aux vœux des ateliers et des boutiques, et son palais devient malgré lui le rendez-vous des élégances tapageuses.
Il n'en serait sans doute pas ainsi si le progrès
social avait marché du même pas que le progrès politique, si tandis que le gouvernement est arrivé à une forme perfectionnée, grâce à la souveraineté nationale, à l'élection directe et à la dictature, le travail s'était équilibré avec la consommation et avec le salaire ; si, pour employer une formule simple, tout le bénéfice de l'œuvre produite appartenait au producteur.
Lorsque cette formule sera passée dans la réalité économique, le commerce et l'industrie n'auront plus besoin des subsides factices du luxe. Ils s'occuperont presque exclusivement de la fabrication et du trafic des objets de nécessité qui trouveront alors un marché bien plus large, puisque les travailleurs, ayant plus d'aisance, achèteront davantage. On se privera donc sans inconvénient de ces consommateurs artificiels pour lesquels travaillent aujourd'hui des armées d'ouvriers, et, par conséquent, on n'aura plus besoin d'une aristocratie où ils se recrutent ni d'une cour où ils se pavanent.
Mais, aujourd'hui, nous ne sommespas arrivés à cet état fortuné, et le dictateur est obligé de pourvoir au plus pressé. Du reste, il a rarement assez d'orgueil pour mépriser les inspirations de la vanité, et, d'ordinaire, il n'attend pas qu'on lui exprime des vœux impatients.
A peine a-t-il accepté le titre de souverain qu'il songe à rechercher les frivolités de la
royauté ; il y a quelquefois même songé auparavant.
Trouver des chambellans et des majordomes, cela n'est point difficile ! Le dictateur n'est pas arrivé seul aux affaires. Il traîne à sa suite une bande d'amis souvent besoigneux.
Prince, général ou tribun, il est souvent en effet un ancien coureur d'aventures. Or tout prétendant de cette sorte ressemble, aux yeux des intrigants, à l'une de ces valeurs financières en baisse qu'achètent volontiers les spéculateurs obérés.
Décidés à faire fortune à tout prix, ces audacieux risquent de se ruiner irrémédiablement, mais aussi ils s'enrichissent en un moment si la hausse se produit, c'est-a-dire si le prétendant triomphe. Le dictateur aura donc inévitablement des amis personnels dont il pourra se servir pour former sa domesticité intime, pour composer ce qu'on nomme « la maison du souverain. »
11 trouvera là un moyen ingénieux de ne point se montrer ingrat et d'épargner de sérieux ennuis au pays. S'il n'avait pas k sa disposition des charges honorifiques pour récompenser les fidélités exaltées, il serait amené, sous peine de méconnaître ses engagements, à répandre sur le pays, en pluie de fonctionnaires, ce trésor em-
barrassant de vieux amis. La nation se trouverait-elle bien de ce don de joyeux avènement? Nous en doutons.
Les dévouements profonds sont rares partout, même auprès des plus augustes infortunes. Si, par quelque hasard, il s'était mêlé un peu d'ambition clairvoyante à ce pur sentiment, combien ne souffrirait pas un peuple livré à ces avidités longtemps contenues et lâchées enfin sur leur butin?
Quel ascendant aurait d'ailleurs le souverain sur ces agents auxquels le lierait une reconnaissance pesante et dont il ne saurait désormais se séparer ? Trouverait-il du moins chez eux un attachement à toute épreuve? A cet égard ses déceptions seraient nombreuses.
Au lieu de cette soumission aveugle et respectueuse qu'il obtient sans peine des nouveaux venus à la vie politique, il serait en butte, de la part de ses anciens camarades, à des récriminations malveillantes , à des observations hargneuses.
Les compagnons de son infortune ou de sa vie privée s'habitueraient difficilement k s'incliner avec déférence devant celui qu'ils auraient connu dans l'exil ou dans l'intrigue. Ils modifieraient les ordres du souverain sous prétexte de les interpréter, ils introduiraient la diversité là où l'unité est la règle et la force. Nul d'entre
eux, du reste, ne se croirait récompensé suivant ses mérites ; nul surtout ne voudrait comprendre qu'une place est une charge et non une rémunération. Tous jouiraient de leurs fonctions au lieu de les remplir.
Insolents, désobéissants et sceptiques , les vieux amis sont faits pour occuper des sinécures qui ne se rapportent pas aux choses publiques. Ils trouveront dans les dignités de la cour l'emploi complet de leur mauvaise humeur et de leur négligence. Ils pourront protester, morigéner ou conspirer à leur aise. Le simulacre de service qu'on leur permet de feindre en souffrira peutêtre, mais l'État ne périclitera pas pour si peu.
Du reste, le personnel de la maison du souverain sera complété avec d'autres éléments. Le dictateur voudra sans doute consacrer son triomphe en avilissant les anciennes aristocraties qui se sont dérobées à ses coups. Il ne laissera pas aux noblesses dépossédées le dernier asile de l'honneur intact. 11 ne souffrira pas qu'on puisse passer à côté d'elles avec admiration , en les voyant se tenir debout et résignées dans la retraite où les a confinées leur défaite.
Il aura soin d'aller chercher parmi elles ces transfuges des causes perdues qui ne font jamais défaut, et il en peuplera ses antichambres. Sans doute les vainqueurs murmureront de ce qu'on prodigue ainsi aux vaincus tant d'occasions de
se montrer seryiles, ils se plaindront qu'on ne leur ait pas réservé à eux-mêmes cet abaissement envié. Mais le dictateur, forcé qu'il est de sacrifier à la futilité, saura du moins y mêler des visées plus hautes. Il comprendra qu'en introduisant parmi ses courtisans des ennemis, il déshonore ceux-ci sans les rendre redoutables, au rebours de ces princes imprudents qui placent des adversaires parmi les agents de leur politique, exaltant ainsi et fortifiant en même temps ceux qu'ils devraient désarmer.
Napoléon P'', en assujettissant les plus vieilles familles aux emplois, subalternes de son palais, et en atténuant par la les souvenirs glorieux qu'avaient laissés au cœur des Français les exploits des races nobiliaires, donna un mémorable exemple de celte sorte d'habileté.
Les officiers de la maison du souverain, les écuyers, les chambellans, tout cet attirail galonné qui frappe les yeux, inspire aux électeurs une confiance nouvelle dans la solidité de leur œuvre. Quand il voit son élu si splendidement servi, le plus mince goujat commence à croire à la réalité du pouvoir de la nation, mais cela ne suffit pas encore.
Il faut que des fêtes somptueuses donnent une impulsion rapide au luxe et à l'élégance. Il faut qu'une cour brillante remplisse ces fêtes de l'éclat de ses costumes, afin que la ville imite la
cour, que le village imite la ville, jusqu'à confusion générale et déconfiture finale des uns et des autres. Catastrophe prévue et périodique quand le luxe est exagéré, mais catastrophe qu'il vaut mieux provoquer, car on ne l'éviterait qu'en pratiquant l'économie, c'est-à-dire en condamnant l'élite de l'industrie et du commerce à la mort immédiate par inanition.
Cette cour est facile à réunir, mais difficile à choisir. L'aristocratie de naissance s'en écarte et les chambellans que le souverain a tirés du sein de la vieille noblesse expédient inutilement des invitations réitérées à leurs parents insensibles.
L'aristocratie de l'intelligence méprise ces grandeurs dues au caprice brutal de !a foule ; elle se plaît à opposer sa gloire à l'éclat factice de la puissance déléguée. Du reste, que pourrait cette aristocratie peu opulente pour satisfaire aux exigences du négoce à court de clients ?
L'aristocratie d'argent ne serait point mécontente de jouer en face du peuple un rôle important. Venir h son tour faire escorte au souverain, se targuer de toutes les faveurs que la noblesse se réservait jadis, être admise là où le vulgaire ne pénètre pas, de tels avantages flatteraient ses plus secrets désirs. Mais pour faire figure vis-à-vis des petites gens, elle devrait se résoudre à reconnaître son infériorité à l'égard de
cette aristocratie de naissance qu'elle envie et qu'elle estime.
Si le riche bourgeois coudoyait dans les salons du dictateur le grand seigneur ou même le simple gentilhomme, il y courrait avec bonheur. Mais venir dans ces palais remplis d'hôtes médiocres pour rencontrer les mêmes visages que dans sa propre maison ; humilier son orgueil antidémocratique devant le préféré de la plèbe, et ne point sentir sa vanité chatouillée par le contact d'une société raffinée, quel marché de dupes !
N'est-ce point du reste avouer à quel point on est étranger à cette noblesse hautaine, que d'aller là où elle dédaigne de se rendre •; au lieu de se rapprocher d'elle, on s'en éloigne. On ressemble aux laquais qui s'asseyent à la table que les maîtres viennent de quitter.
Mieux vaut mille fois copier les allures des gens avec lesquels on aspire à se confondre. Si bien qu'à côté du camp où s'est retirée l'aristocratie courroucée, se dresse un autre camp où se dérobe la bourgeoisie infatuée de sa fortune. Entre mécontents, les sympathies amènent les rapprochements. Des uns aux autres on se prêle des épigrammes et des calomnies, on oublie ses inimitiés réciproques, on oublie les dédains et les humiliations du passé dans l'eifusion de la haine commune. Et le bourgeois se croit anno-
bli parce qu'il partage les mauvais sentiments des vrais nobles.
En l'absence de ces trois aristocraties, de naissance, d'intelligence et d'argent, la dictature essaiera-i-elle de se créer une cour avec ses fonctionnaires? Elle ne saurait en avoir la pensée. Quel éclat peut-elle demander à ceux qui tirent d'elle toute la considération dont ils jouissent! En vain leur prodigue-t-elle titres et dignités , leur prestige mensonger n'excitera pas cette émulation qui s'attache aux exquises élégances des sociétés polies. Nul ne cherchera à les imiter , nul ne s'enorgueillera de les approcher. Ils auront sans doute de gros traitements qui leur permettront quelques largesses, mais comme le commerce paie, sous forme de contributions, ces traitements, qui lui reviennent ensuite sous forme d'achats, cette circulation apparente de l'argent ne sera pas d'un grand profit, et n'alimentera pas véritablement la consommation générale.
Quel embarras pour le dictateur ! Qui dit Cour,dit aristocratie, et si démocratique que soit la Constitution, il est difficile de confier le soin de restaurer le luxe aux femmes des contremaîtres ou des fermiers.
Les premiers essais seront donc pénibles. Les fonctionnaires, étonnés du luxe qu'on déploiera à leur intention, et songeant vaguement à se
cacher tout honteux dans le bureau d'où on les a tirés, suppléeront tout d'abord k l'aristocratie récalcitrante.
La dictature se donnera des fêtes à elle-même. Mais les empressés, les affamés de plaisir apparaîtront bientôt. Les étrangers viendront les premiers.
Tous ceux qui dans leur patrie ont été écartés du monde aristocratique, espèrent trouver auprès du souverain nouveau venu une introduction plus facile et un accueil plus favorableiLeurs prévisions sont rarement trompées. Ils sont reçus avec empressement par leurs ambassadeurs, heureux de combler des vides un peu humiliants, et présentés au souverain qui ferme les yeux sur les renseignements plus ou moins exacts qu'on lui communique à leur égard.
Si ces nomades, souvent riches ou du moins munis d'argent, n'avaient d'autre tort que celui d'inspirer un dédain mal justifié aux aristocraties de leur pays, leur présence parmi les familiers du dictateur ne présenterait aucun inconvénient. Frustrant leur patrie du meilleur de leurs revenus et apportant au dehors le produit du travail des paysans ou des ouvriers, leurs compatriotes, pour en faire profiter les paysans et les ouvriers de leur pays d'adoption, ils constituent une richesse fort enviable. Le chef d'État qui attire de l'étranger les riches roturiers ou les fils de fa-
milles bourgeoises élégants et généreux, rend un réel service à ses sujets.
Certes, une Cour ainsi composée n'aura pas les manières raffinées, le ton de suprême convenance dont toutes les révolutions du monde n'enlèveront pas le monopole aux aristocraties de naissance. Certes, la beauté, l'art, le luxe, la prodigalité pourront y être portés au comble, mais ne parviendront pas h. remplacer cette délicatesse de sentiments, cette urbanité recherchée, apanage des races anciennes et dès longtemps policées.
Mais qu'importe ? Une Cour n'est autre chose qu'un encouragement à la consommation des objets de luxe, et la Cour du dictateur remplira son office. Elle le remplira même mieux que n'eut fait toute autre. La noblesse de race ne compte jamais que peu d'individualités adonnées à la recherche constante des élégances. Gomme chacun y garde son rang et que les situations sociales ne s'y modifient que par de grands exploits ou de grandes faveurs, on ne gagnerait pas beaucoup à éblouir ses pairs avec un luxe insolite. Les aristocraties normales aiment l'existence large et somptueuse que leur imposent leur fortune et leurs habitudes ; mais elles se plient lentement aux fantaisies éphémères du goût frivole et n'acceptent pas volontiers la lutte contre les spéculateurs fastueux. Aussi
n'apportent-elles pas de grandes ressources à cette sorte de travailleurs qui vit de la variété de la mode et de la mobilité des engouements. Au contraire, les étrangers opulents qui se pressent autour de la dictature, alléchés par une réception sypathique, n'ont qu'un but: le plaisir et la vanité.
Tous s'efforcent de se procurer l'un en satisfaisant l'autre. Quel moyen ont-ils de s'élever audessus de leurs émules, de mettre leur nom en évidence et de goûter cette joie si chère au cœur de l'hom^me, d'humilier leurs semblables? Un seul ; le luxe, et le luxe qui excite la surprise, l'élonnement, le luxe qui renouvelle sans cesse ses procédés.
Ils inventent et ils inventent encore.
Pour les maintenir dans ces bonnes dispositions, le souverain n'a point à faire de grands efforts. Un sourire de bienveillance ou un mot de louange suffit.
Flattés d'approcher unmonarque puissant(surtout si le peuple a eu la sagesse de conférer k ce monarque quelque titre majestueux), ces hôtes bienfaisants se ruineront, s'il le faut, pour m.ériter d'augustes bonnes grâces. Or, si la ruine d'un citoyen est parfois fâcheuse, parce qu'elle entraîne des catastrophes qui se répercutent à travers tout le pays, celle d'un étranger n'a point ces conséquences graves. Elle constate simple-
ment qu'une somme considérable venue du dehors a été éparpillée au profit du commerce national (quelle que soit, du reste, la bassesse des intermédiaires dont s'est servi le prodigue).
Ces étrangers, avides d'une gloire puérile, l'obtiennent cependant. La publicité retient leurs noms. L'ignorance ou la flatterie donnent à leurs titres d'emprunt une consécration formelle. Leur origine s'efface dans le rayonnement de leur or, et ils éclaboussent de leur renommée les gentilshommes de bon aloi qui se hasardent dans leur voisinage.
Mais pour atteindre à ces sommets, que de peines, que de travaux, que de profitables folies !
Aussi, combien le chef de l'État se réjouira de ne point avoir près de lui beaucoup de ces nerbles d'ancienne date, sages, économes, prévoyants! Il oubliera même les concessions qu'il a dû faire pour favoriser un si fructueux envahissement.
Concessions, disons-nous; en effet, cène sont pas seulement la bourgeoisie pressée, la noblesse douteuse et la spéculation cosmopolite qui apportent leur argent. Avec elles s'est glissé tout un monde bizarre plus fastueux, plus élégant encore. Ce monde a même pris de l'avance sur ses concurrents aussi ardents mais moins habiles (car l'honnêteté est un bagage fragile et délicat
qui gêne lorsqu'on veut se frayer une route). Il se compose d'individualités diverses et intéressantes.
Voici venir le gentilhomme suspect dont les parchemins sont aussi authentiques que les condamnations. Il est inscrit dans tous les livres d'or et à toutes les polices. Aimable jusqu'à l'obséquiosité, on reconnaît qu'il eut jadis des laquais, tant il a pris de leurs allures. Il réussit à souiller son vieux blason même, en le surmontant de quelque couronne ducale ou princière grotesquement usurpée. Les courtisans du dictateur l'appellent volontiers Altesse jusqu'au jour où ils l'expulsent en déclarant qu'il n'est qu'un manant. Ils se trompent également dans leur double appréciation.^Ge n'est ni une altesse ni un manant, c'est simplement un gentilhomme et un escroc.
Ce personnage arrive seul la plupart du temps. Il a peut-être laissé une femme et des enfants misérables dans le château d'un parent compatissant, mais il tente sans eux l'aventure.
Cependant, voici toute une tribu qui débarque à la nouvelle de Tavénement du dictateur. D'où est-elle partie? Du Nord ou de l'Ouest? On l'ignore. Ses membres ont un aspect étrange. Les uns sont cuivrés et farouches, les autres noirs et étonnés. Peut-être portent-ils des tatouages sous les vêtements civilisés qu'ils ont endossés à la hâte.
Quand ils passent, on dirait d'une caravane. Quand ils s'arrêtent, d'une émeute. Ont-ils fait la traite des nègres ? A-t-on au contraire trafiqué de leurs personnes ? Sont-ils cannibales, pirates ou contrebandiers ? Mystère 1 On rit d'abord de leur figure, puis on apprend qu'ils ont loué trois palais en attendant qu'ils achètent un quartier de la ville. Leurs verroteries sont des diamants, leurs oripeaux sont des tissus d'or. On leur trouve une beauté originale. Leurs grimaces apparaissent sourires, leurs rugissements ressemblent à des mélodies ; on assure qu'ils auront de l'esprit quand ils parleront une langue intelligible.
Ils ont demandé à leur guide qu'on les conduisît tout de suite à la fête que donne le chef de TÉtat. Le guide s'est excusé, mais on s'est montré fort mécontent de cette discrétion. On les attend à la cour. Un chambellan s'efforcera de leur faire comprendre qu'ils sont les bien venus et surveillera la nature de leurs danses. Ils feront désormais partie de l'aristocratie dictatoriale, jusqu'au jour où les diamants feront place aux verroteries, où les tissus d'or redeviendront oripeaux , et où la tribu disparaîtra pour aller reprendre au pays natal la vie sauvage , si gaiement interrompue par quelques années de demi civilisation.
Mais si ces visiteurs s'en vont, d'autres de-
meurent ; d'autres qui n'ont pas la ressource dernière de retourner au milieu de leurs concitoyens, et qui sont cloués au sol où ils ont reçu l'hospitalité.
On les a vus arriver tout essoufflés. Ils ne venaient pas de loin, mais ils avaient couru trèsvite. Leur histoire était fort connue. Fournisseurs peu intègres , comptables trop avisés, négociants incorrects, ils étaient précédés et suivis d'une renommée bien établie.
Les voilà devenus habitants très sédentaires du pays qui les a accueillis. Après avoir repris haleine, abrités qu'ils sont contre des investigations gênantes , la sécurité leur donne de l'ambition. Rester riches et ignorés, jouir dans l'obscurité d'une fortune acquise au prix de tant de risques , quelle triste destinée ! Aborder d'emblée la cour du dictateur , si hospitalière qu'elle semble, est un peu téméraire. Eh bien ! on s'y glissera à la suite de quelque personnage influent. N'a -t- on pas des filles belles et bien dotées, qui s'offrent volontiers aux aventuriers dont le chef de l'État a subi jadis la protection? N'a-t-on pas des fils dont l'alliance sera recherchée par les familles peu aisées des hauts fonctionnaires ?
Les intermédiaires s'empressent, les personnages se laissent tenter, et le dictateur accueille bon gré mal gré la famille nouvelle de ses plus
fidèles partisans. Aussitôt les peccadilles passées s'oublient, les têtes baissées vers la terre se relèvent fièrement. On tient maison ouverte et, quand on franchit le seuil du palais dictatorial, on songe avec mépris aux gens naïfs qui ne savent pas choisir leurs refuges.
Du reste, si les gros délits, les grosses fortunes et les grosses ambitions ont besoin d'efforts considérables pour assurer leur triomphe, l'aristocratie de la dictature est accessible plus aisément à de plus modestes prétentions. Sacrifier des sommes importantes, s'allier par des liens durables aux créatures du dictateur, c'est un luxe auquel chacun ne peut prétendre et un risque que beaucoup ne veulent pas courir.
Ceux qui ont de moins hautes visées ou de plus minces ressources se bornent à briguer des faveurs plus banales et moins coûteuses. L'un associera à quelque spéculation fructueuse un favori du souverain; l'autre accordera un prêt direct d'argent ; celle-ci paiera sa bienvenue par un sourire ; celle-là sera obligée de satisfaire à des exigences plus impertinentes. Suivant des tarifs divers, on obtiendra des indulgences plus ou moins difficiles à accorder. Quand on aura beaucoup à se faire pardonner, il faudra se préparer à des concessions pénibles ; l'homme moins compromis sera taxé moins cher. Et ainsi se formera cette multitude aussi dorée que sus-
pecte dont regorgeront les fêtes et les cérémonies, multitude condamnée à frapper l'œil par son élégance, afin que l'éblouissement prévienne l'investigation.
Parfois, il est vrai, le souverain que nous supposons intelligent et honnête, sera instruit non point des moyens honteux a l'aide desquels on a négocié de sa protection, mais seulement de l'erreur que semblent avoir commise ses amis. Parfois aussi ses amis eux-mêmes sentiront la nécessité de satisfaire la conscience publique en sacrifiant quelque victime. Alors auront lieu des exécutions sommaires et incompréhensibles, qui étonneront plus qu'elles ne soulageront l'opinion. Tandis que choyés et fêtés, les uns promèneront avec outrecuidance leur déshonneur honoré, d'autres verront reyivre ce passé dont ils avaient perdu le souvenir.
Quels éléments interviennent dans cette distribution injuste du mépris ou de l'estime? Il n'est point difficile de le deviner. Les plus humbles ou les plus prodigues, les plus adroites ou les plus aimables sont épargnés. L'amour du bien et de la venu n'est pas, en effet, le mobile de ces expulsions soudaines. Aucune aristocratie ne combat avec désintéressement pour la pure morale, mais les aristocraties de naissance ont à faire respecter la solidarité qui unit tous leurs membres, et, sauf lorsqu'elles ont un grand bé-
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néfice à fermer les yeux, elles se débarrassent rapidement de tout ce qui les souille. Les aristocraties de hasard n'ont pas cette forte cohésion. Elles frappent ou pardonnent sans examen approfondi; elles suivent leurs impressions fugitives et leurs préférences d'un moment.
Les incidents dont nous parlons sont du reste fort rares. L'aristocratie de la dictature se montre indulgente, et s'il était nécessaire d'examiner successivement tout ce que l'univers lui envoie de ridicule ou de repoussant, les originaux ne manqueraient pas aux portraits.
Mais après avoir considéré les étrangers qui tiennent la première place, il faut nous occuper des compatriotes du Chef de l'État, de ceux qui disputent la suprématie au luxe cosmopolite. Ici, nous pénétrons dans un milieu plus régulier.
Pour recruter cette aristocratie nationale, le souverain a deux moyens:
Récompenser par des honneurs et par des titres les services vériiables rendus à la patrie, ou bien attirer auprès de lui les gens riches et prodigues.
Napoléon P^ préféra le premier de ces moyens; il distribua en abondance des distinctions à ceux qui s'étaient illustrés a ses côtés. Il fit pour ainsi dire une classification des talents et des gloires.
exprimant par des titres empruntés à la féodalité l'estime dans laquelle il tenait ses généraux et ses agents. Une noblesse créée de la sorte ne ressemble guère à l'aristocratie de la dictature, telle que nous l'entendons.
Elle saitpourquoi elle existe, elle justifie de ses droits au respect qu'elle exige, elle a payé de son sang ses prérogatives. Vraiment nationale, elle apporte autant qu'elle reçoit ; elle n'est pas seulement une réunion de consommateurs perfectionnés. Le peuple la hait sans la mépriser-, elle a plus de fierté que d'impertinence. Elle sent sa valeur et s'en targue un peu trop peut-être, mais si elle repousse les impuissants ou les malheureux, elle écarte aussi les nullités prétentieuses. On lui reproche à bon droit cependant d'ignorer les usages délicats des races anciennes, de ne point avoir derrière elle tout un cortège de souvenirs, d'être trop près du peuple par son origine, trop loin de lui par ses privilèges.
Les descendants de ces ennoblis auront, du reste, tout ce qui manquait à leurs pères. Ils prendront place parmi les grands seigneurs et les gentilhommes dont l'illustration date de loin ; ils contracteront tous les défauts et toutes les qualités de la caste où ils entrent. L'histoire les jugera utiles ou pernicieux, suivant qu'elle approuvera ou qu'elle blâmera l'existence d'une noblesse de race. Ils constitueront une puissance
politique, antidémocratique, hostile à la souveraineté du peuple et, loin de soutenir la dictature, ils la combattront inévitablement.
Le dictateur aura dono a se demander s'il veut préparer, par l'hérédité des distinctions qu'il accorde, des alliés puissants aux ennemis de la démocratie ; s'il veut, sous prétexte de flatter le peuple, lui enlever ses meilleurs enfants, pour en faire les ancêtres de races oppressives et hautaines; s'il veut ressusciter les abus en changeant seulement ceux qui en profitent. En un mot, il se demandera s'il lui plait de rester souverain absolu, électif, populaire, ou de devenir monarque héréditaire , constitutionnel et haï.
Mais, dira-t-on. s'il recule devant ces dangers, s'il honore le courage et le mérite par des charges personnelles, par des dignités viagères, où recrutera-t-il sa cour ? Nous répondrons que cette cour ne serait pas plus brillante, parce qu'il aurait affublé d'appellations sonores les plébéiens de la veille. Ne reconnaîtrait-on pas sous leurs déguisements les noms très humbles et les conditions très basses ? L'aubergiste ne percerait-il pas sous le prince, et îe fermier sous le duc? Que l'aubergiste se fasse gloire de sesmodestes débuts, que le fermier évoque avec fierté son métier primitif, les sots eux-mêmes s'inclineront devant de tels parvenus. Mais, déguisés ou
non, empanachés ou non, titrés ou non, aubergiste et fermier ne seront jamais que des aristocrates insuffisants. Reste donc le second moyen ; avoir une cour franchement roturière.
Une cour fort brillante du reste. En effet, dans les temps d'activité et de production, quand le calme règne dans les esprits, quand les intérêts matériels prospèrent, les nouveaux venus à la richesse sont nombreux et disposés à jouir largement de leur bonne chance. C'est de leur côté que regardera le dictateur pour recruter une aristocratie d'élégance qui bientôt éclipsera toutes les autres et qui excitera de fécondes émulations.
A peine le souverain ou ses amis entendront- ils parler d'une grande fortune largement dépensée qu'ils la guetteront et la surveilleront. Que de fines séductions! Que de provocations peu déguisées! Enfin, on s'est emparé du riche fastueux. Pour le retenir, que ne lui offrirait-on pas ?
Il est de toutes les fêtes, il sera de tous les triomphes. L'art et les lettres célébreront ses louanges. Peut-être aura -t -il l'honneur plus délicat de partager les outrages adressés au souverain lui-même. Du coup il est devenu illustre, et l'on brigue sa protection, qui n'est pas toujours inefficace. Il fait partie de cette puissance particulière qui s'élève dans l'État et^ qui persiste, tout irrégulière qu'elle soit.
Qu'il amène ses enfants, sa femme, sa famille et ses amis. Que tous les siens cèdent à la rage du luxe à outrance. Qu'ils laissent les moralistes s'indigner ou rire. Qu'ils soient insensés, s'ils le veulent, mais qu'ils le soient chaque jour d'une façon différente. Ils sont condamnés à la diversité sous peine de disgrâce. Et s'ils dépensent à ce jeu les millions qu'ils ont gagnés, eh bien ! leur fournisseur d'habits ou de voitures tiendra leur place à la cour aussi bien qu'euxmêmes , quand il aura fait fortune à leurs dépens.
Que la dictature s'affermisse, et cette cour d'enrichis va prendre des proportions gigantesques. L'éclat des fêtes, l'oubli où sont tombés bien vite les mécontents de bon ton, l'attraction de la foule, tout contribue a ramener ceux qui ne pas sont retenus par l'orgueil ou par le respect humain. Comme aucune barrière no marque la limite précise entre les élus et les repoussés, chacun espère forcer rentrée.
Aussi, quelle cohue succède à la solitude, et quelle cohue bigarrée ! Aux étrangers, aux enrichis, aux favoris, se sont joints les anonymes.
Dans cette aristocratie, où nul ne connaît son voisin, on agit comme au milieu de la multitude. On soupçonne ceux qui vous entourent , et l'on exprime tout haut ses inquiétudes. On se plaint , on s'indigne contre un innocent ou
contre un coupable , mais on se résigne. Oa coudoie, on fréquente l'homme pour lequel on affecte le plus de mépris, et l'on se macule soimême au contact de celui qu'on a sali à plaisir. Aussi l'observateur qui entend le jugement outrageant que chacun port* sur autrui, finit par se dire que ces gens-là ont tous raison de se tenir mutuellement en suspicion.
L'observateur a tort ; l'envie et la méfiance sont les seules causes de ce débordement d'outrages. En réalité, les passions et les hontes de l'aristocratie dictatoriale ne dépassent pas celles des autres classes de la société qui l'alimentent incessamment. Elle reflète le tempérament de tout le peuple, elle est démocratique du moins par ses vices.
Si l'existence de cette aristocratie n'avait d'autre résultat que d'exciter certaines jalousies, nous ne nous en occuperions pas. Les jalousies populaires ne méritent que l'indifférence ou la répression. Celui qui se trouve malheureux du bonheur de quelques-uns, celui qui se sent plus pauvre parce que d'autres sont riches, celui qui maudit davantage son obscurité parce que d'autres sont célèbres, celui-là n'a droit à aucune sympathie.
Condamner les aristocraties parce qu'elles offusquent les âmes viles, c'est céder à un sentiment de flatterie inavouable.
Mais discuter l'opportunité du rôle politique qu'elles jouent légalement ou non ; chercher à augmenter ou à réduire ce rôle , c'est obéir à une préoccupation respectable.
Quelle est donc l'influence de l'aristocratie dont nous venons d'examiner les origines? . La dictature, consentie par la nation et organisée suivant les règles de la justice, ne renferme évidemment dans sa constitution rien qui autorise l'inégale répartition de l'influence politique entre les citoyens. Chaque électeur a des droits semblables et exprime ses préférences avec la même liberté. Quant au souverain, pendant la durée de son mandat, il ne dépend pas plus des hauts personnages de sa Cour que du dernier des travailleurs. Mais, dans la réalité des choses, cette fiction de l'égalité politique s'évanouit. Ceux qui entourent le dictateur ont induement mais inévitablement une part très-réelle dans la direction de la politique générale, bien qu'ils n'exercent aucune fonction légale.
Nul n'échappe h l'influence des fréquentations journalières. Nul ne se soustrait à ces conseils répétés que la lassitude oblige à suivre. En vain, le dictateur fortifie son cœur. Souvent fet c'est pour cela que nous aimons la dictature), il regardera hors du cercle où l'on voudrait l'enfermer ; souvent il se préoccupera de
ce peuple auquel il doit tout et qui croit en lui. Mais parfois aussi il aura le dessous dans cette résistance de toutes les heures. Un instant de distraction le mettra à la merci des gens qui sont à l'afFùt de ses négligences. On profitera alors de tout pour l'éloigner de la nation et pour lui montrer ses intérêts et ses devoirs sous un aspect factice.
La nation, c'est le juge sévère qui demande compte au dictateur des immenses ressources qu'elle lui a confiées. L'aristocratie élégante de la Cour, c'est le flatteur aimable dont le visage est toujours souriant, dont la parole est toujours louangeuse.
Comment le dictateur ne se sentirait-il pas attiré vers ceux qui approuvent toujours ?
Donner à la nation ce qu'elle exige, exaucer même partiellement les vœux toujours exagérés des prolétaires, résoudre ces questions effrayantes de la solidarité, du travail, du salaire, quelle œuvre lourde et gigantesque !
Lechefd'Ëtat y use sa vie etses forces, et quand il croit avoir bien mérité de ses sujets, il ne rencontre que l'ingratitude. On lui reproche de n'avoir point réalisé l'impossible. Le vaste espace qui sépare les réformes accomplies de l'idéal rêvé, fait par;iître insignifiante la distance qu'on a déjà parcourue.
Que de découragements n'éprouve pas le sou-
verain ! De sorte que, s'il ne se tient pas sur ses gardes, s'il oublie à quel point il est facile de perdre les bonnes grâces du peuple, il se laisse gagner peu à peu , par inertie et par paresse.
Aussitôt il se forme autour de lui un parti qui l'enlace et l'entraîne, un parti de satisfaits, ce qu'on a appelé de nos jours « le parti conservateur, » parti dont l'aristocratie de la dictature prend la tête et dirige les mouvements.
Ce parti, obstiné, courageux, avisé, constitue une vaste association ; il prend pour mot d'ordre « se défendre » et professe pour le slatu quo la même passion que les démocrates montrent pour les réformes.
Le parti conservateur a coutume de se juger avec une modestie qui pourrait bien être feinte. Il se plaint sans relâche de la tiédeur de ses membres, il accuse son défaut d'organisation et compare a cette indifférence qu'il se reproche l'ardeur de ses adversaires ; mais cette attitude ne trompe personne. Partout où il existe, ce parti déploie une énergie sans égale. Rien ne lui semble indifférent. Les moindres incidents le mettent en éveil, les moindres succès à remporter le trouvent prêt. Chacun de ses affidés fait une incessante propagande. Sa discipline est admirable ; il supplée au nombre par l'activité, et l'influence personnelle que donnent l'argent et le
crédit est mise par chaque conservateur au service delà faction tout entière.
A notre époque, par exemple, il ne saurait dans son exiguïté faire plus de besogne qu'il n'en mène a bonne fin.
Plus habile en cela que la démocratie, qui se divise au sujet de la forme gouvernementale, et qui n'a pas fait abnégation de toutes ses préférences politiques, le parti conservateur ne désire qu'une chose : être protégé.
Sa grande force est dans l'absence absolue de tout raisonnement.
Les prétendants et leurs amis dissertent; ils essaient de faire prévaloir teurs théories et perdent beaucoup de temps à cacher leurs intérêts derrière des principes. C'est là une cause sérieuse de faiblesse et une gêne réelle dans les évolutions multiples qu'exigent les événements quotidiens.
Le parti conservateur se dégage de ces entraves.
Il ne s'adresse pas au peuple pour le convaincre, il dit simplement : « Nous sommes au bien être et à la fortune, restons-y. «
En vain explique-t-on à ces conservateurs, qu'imprudents dans leur injustice, ils oublient que l'excès de l'envie amène l'excès de la revendication. En vain leur rappelle-t-on que la toutepuissance gouvernementale appartient au suf-
frage universel, et que le corps électoral est animé d'une haine terrible contre eux. En vain leur crie*t-on que cette toute-puissance va les écraser, s'ils ne désarment pas cette haine.
Ils ne disent pas que les donneurs d'avis ont tort, ils ne se bouchent pas les oreilles, ils écoutent et ils ne se corrigent pas.
Ils continuent à donner le nom d'ordre à une certaine hiérarchie où ils occupent la meilleure place, tandis que, pour la majorité des citoyens, l'ordre est la paix dans l'égalité, le travail sous l'autorité et la soumission vigilante au pouvoir élu.
Le plus doux et le plus ferme des souverains, celui qui fut le plus pitoyable aux pauvres, a lancé un jour contre ce parti la plus formidable invective.
C'est Napoléon III qui, avant son avènement au trône, adressait aux conservateurs cette virulente apostrophe :
« De quoi pouvez-vous être fiers, vous qui « n'avez comme parti aucun glorieux antécédent « et qui voulez aujourd'hui conserver ce qu'hier « encore vous aidiez àrenverser? Quelles senties « bases de cet édifice sur lequel vous tremblez « qu'un impie porte la main ? Que voulez-vous « protéger contre l'esprit d'amélioration et de « changement? »
Et, retraçant à grands traits l'histoire et l'œu-
vre de ce parti, Napoléon III terminait en s'éc riant :
« Prêcher le maintien d'un état fébrile et « maladif au lieu de chercher le remède efficace, « c'est le propre de l'ineptie et de la sot- « tise. » (1)
Ineptes et sots ! Ces épithètes ne paraîtront peut-être pas trop dures si l'on songe à l'imprévoyance de ces hommes; insatiables, ils ne se contentent pas de jouir en paix de leurs richesses, il leur faut l'ingérence directe aux choses de l'État , il leur faut les sommets qui attirent le regard de la foule ; et, le regard de la foule, c'est la foudre qui renverse, quand ce n'est pas la chaleur qui vivifie.
L'égoïsme qui assiège les conservaleur s et l'impertinence qui leur inspire la folle pensée de s'enorgueillir de cet égoïsme ne sont pas (il serait injuste de le prétendre; l'œuvre de l'aristocratie dictatoriale. Cette aristocratie partage ces vices, elle les protège, mais elle ne les fait pas naître. L'égoïsme et l'impertinence sont le fait de la prospérité mal répartie, et s'ils trouvent parfois chez les hommes qui entourent le dictateur un appui inconsidéré, ils sont également florissants dans les monarchies héréditaires et dans les républiques; seulement ils y revêtent une
(1) Le Parti co)îtc;Ta/ci/r (œuvres de Napoléon III, tome l'f).
l'orme moins cynique ; ils s'unissent à de grands sentiments, à de nobles traditions. Dans le parti exclusivement conservateur, ils sont plus apparents et plus grossiers, voilà tout.
Quelle conduite tiendra le dictateur en piésence du parti conservateur? L'attaquera-t-il en face ? Déclarera-t'il la guerre à l'aristocratie de richesse et d'élégance? S'il est imbu d'un amour clairvoyant pour le peuple, il se gardera d'en finir brusquement avec des gens actuellement indispensables à la prospérité du travail ; indispensables jusqu'au jour où le progrès continu de l'état social fera sortir le bien-être de quelques mains pour l'étendre à beaucoup de citoyens. C'est à ce progrès que doit tendre le dictateur, et, pour le favoriser, il prendra des mesures énergiques qui souvent mécontenteront les conservateurs (1). Mais, malgré ce mécontentement, le dictateur ne se départira pas de ses résolutions ; il sait que si les conservateurs sont faciles à effrayer, ils sont faciles à rassurer. Dès qu'ils verront que le bouleversement n'est ni prochain ni radical, ils reviendront en hâte vers la source de toute splendeur et de tout plaisir, vers le souverain.
(1) Nous examinerons^ dans la seconde partie de cet ouvrage^ au chapitre intitulé : Le Socialisme et la Dictature, quelquesunes de ces mesures.
Quant à l'aristocratie dictatoriale, elle ne s'éloigne jamais; elle est inféodée au chef de l'État, et, celui-ci renversât-il la vieille société jusqu'aux fondements, elle pense que le petit coin où elle s'est installée elle-même fera l'objet d'une exception. Réjouissons-nous de sa ténacité ; réjouissons-nous en malgré ses défauts. Cette aristocratie est plus que jamais utile aux heures de crise. Elle prépare les transformations ; sans elle, tous les ressorts crieraient. Son or fait l'office d'huile et empêche que la machine sociale ne grince au moment où on la répare et où on la nettoie. Mais cet or fût-il épuisé, Taristocratie de la dictature se montrât-elle encore plus incapable et n'eût - elle même pas la prodigalité comme excuse, le dictateur aurait tort de s'en séparer et par conséquent de la détruire. Pourquoi cela? Parce que ce fumier devient quelquefois fécond, parce que cette aristocratie futile enfante parfois des merveilles.
Qui ne se rappelle combien tous ces vices peuvent devenir attrayants, toutes ces folies se montrer utiles, toutes ces laideurs se transformer en grandeur et en intelligence dans la personne d'un homme supérieur, produit exquis d'une cour bizarre et tel que n'en fourniront jamais à une nation les aristocraties compassées et régulières? Un homme à la fois bon parce qu'il est de la race de ceux qui souffrent, et
ferme parce qu'il a vécu parmi ceux qui font souffrir. Un homme qui méprise ses semblables parce qu'il a vu toutes leurs hontes , et qui les plaint parce qu'il a connu les misères qui engendrent ces hontes. Un homme qui n'estime pas les richesses, parce qu'il les a rencontrées entre des mains indignes, mais qui ne les repousse point, parce qu'il sait combien de gens on peut gagner ou désarmer grâce à elles.
Cet aristocrate sans ancêtres n'a pas la sotte assurance que donne un héritage de gloire ; ce plébéien raffiné n'a pas la grossièreté de mœurs, l'arrogance et la bassesse de la populace habituée à la servilité ou à la révolte. Accoutumé à être entouré de déférence, l'expérience lui a appris qu'il subjugue par sa bonne grâce et qu'il impose par son mérite. Aussi accepte-t-il sans ébahissemenlles plus hautes destinées. Du reste, il apprécie à leur juste valeur les distinctions honorifiques : il a vu le caprice de la foule créer et renverser tant de puissances qu'il considère la fortune politique comme un manteau qui tombe des épaules au premier souffle de l'orage. Seulement, il veut que, si la fortune lui enlève ce manteau dans lequel il se drape sans fanfaronnade, mais aussi sans humilité, il apparaisse, ce jour-là, noble et respectable. Il ne ressemble ni à l'avorton qui n'a d'autre beauté que sa parure, ni au sauvage qui se vante de sa nudité. Le
grand seigneur ignorant n'estime que les dignités et les titres; le républicain a la prétention de mépriser ces sottises ; lui s'efforce d'ajouter l'opulence, la puissance, la gloire, à son mérite personnel ; mais il ne leur sacrifie ni le perfectionnement de son esprit, ni l'intégrité de son caractère. Cette intégrité ne le rend point dogmatique et pédant. Il s'indigne modérément contre ceux qui commettent des fautes, car il n'a pas assez bonne opinion de l'humanité pour s'étonner de ses vilenies.
Si un tel homme arrive au pouvoir (et comment n'y arriverait-il pas, puisqu'il approche le souverain et qu'il trouve mille occasions de se distinguer ?), il y apportera cette simplicité et cette bienveillance. Il ne s'enveloppera pas de nuages; il ne lancera ni éclairs, ni tonnerres ; il fera en souriant son devoir ; son esprit le garantira de la jalousie contre les gens de valeur, et son intérêt du dédain envers les humbles. Il se servira de tout et de tous, trop insouciant pour garder rancune, trop attentif pour négliger une sympathie.
L'homme d'État, chez lui, ne tuera pas le raffiné et l'artiste. Habitué par son éducation à compter pour beaucoup les élégances delà forme et de la pensée, il les portera jusqu'aux sommets de la politique, où elles s'acclimatent si difficilement, mais où elles sont si aimables. Il fera la
démocratie plaisante à voir, ce qui ne messied pas, et il lui donnera le meilleur apanage de l'aristocratie, le charme. Mais, malgré cela, il saura, à rencontre des grands seigneurs d'origine, ôter à propos ses gants pour toucher des mains calleuses. Il n'aura pas, comme le démagogue, le goût de la laideur et de la malpropreté, mais il feindra à l'occasion de ne pas les voir; iLn'oubliera pas que tous les palais ont leurs fondements dans la boue, et il ne médira pas de la boue ; il se contentera de ne pas s'y rouler par plaisir. Il passera, charmant et doux, au milieu d'une foule qui ne le prendra guère au sérieux. Le sourire, chez lui, voilera la gravité des résolutions, et la multitude ne verra que le sourire. On parlera de lui avec une sorte de condescendance sympathique. On le traitera en enfant gâté qu'on ne redoute pas ; l'enfant gâté brise en se jouant bien des objets sacrés qu'on n'eut pas laissé toucher à un homme, et, quand on croit qu'il vous enlace, on s'aperçoit qu'il vous a enchaîné.
Ainsi fait ce charmeur, type moins rare qu'on ne l'imagine , et que l'on trouverait à côté de chaque dictature si l'on se donnait la peine de l'y découvrir ; type souvent effacé pour la postérité, toujours prépondérant pour les contemporains, La classe sociale, qui a produit un de ces hommes, a rarement le bon sens de l'apprécier, elle a
toujours celui de le flatter ; mais, quoi qu'elle fasse, elle se sert de lui même malgré elle. Comme il a pris la fleur des vices de cette aristocratie et qu'il s'en est paré, on fait à ceux qui pratiquent ces vices dans leur vulgarité l'honneur de les confondre avec lui, et son souvenir les défend contre le dégoût populaire.
Il meurt, cela étonne ; c'est la seule banalité qu'il se soit permise, mais du moins n'encombret-il pas le monde de sa persistance posthume à attirer l'attention. Il ne laisse ni mémoires scandaleux ni révélations compromettantes. Il est muet dans son tombeau , mérite rare ! et pousse le mépris des hommes jusqu'à ce point extrême de ne plus se soucier d'eux, dès qu'il ne peut plus s'en servir.
Si l'aristocratie de la dictature fournit au pays un seul de ces hommes d'Etat gracieux, faits pour plaire au peuple et pour le conduire, un seul de ces hommes d'État qui sont comme une épée dorée qui frappe à coup sûr pendant qu'on admire la richesse de sa lame, cette aristocratie aura bien mérité de la patrie. Mais si, par hasard, aucun de ses enfants ne se distinguait de la cohue grossière des consommateurs et des conservateurs, cette infécondité serait la condamnation de cette caste, et le peuple la balayerait bientôt pour la rejeter dans l'oubli et dans l'humilité.