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pliqués des citoyens entre eux, ont bientôt une haute idée de leur propre intelligence. Peu à peu le gouvernement des nations leur semble non point un moyen d'améliorer le sort du genre humain, mais un art spécial accessible seulement aux initiés et soumis à certaines règles précises dont on ne saurait sortir sans se rendrecoupable d'un véritable sacrilège. Ilsdeviennent des semblants de connaisseurs et haussent les épaules quand un profane essaie d'émettre devant eux une opinion que les traditions ne consacrent pas. Peu leur importe que la nation n'approuve pas la manière dont on la conduit, qu'elle aspire à d'autres destinées : pourvu qu'elle périsse selon la formule et qu'elle agonise constitulionnellement, cela suffit.
Ainsi ont agi tous les hommes d'État, dans tous les temps. Monarchistes, républicains et parlementaires, ilsproclament lasupérioritéd'un petit nombre d'esprits et s'ils disputent entre eux sur un point, c'est simplement sur celui de savoir quel groupe privilégié aura la prépondérance.
Comment admettraient-ils la loi fondamentale de la démocratie, loi que les démocrates n'ont pas inventée, qu'ils n'ont pas désirée , mais qu'ils reconnaissent et devant laquelle ils s'inclinent comme devant toutes les lois de la nature qui sont souvent gênantes, mais qu'il faut bien accepter!
Cette loi, c'est la suprématie de la Force, la Force, dont on a dit faussement qu'elle primait le Droit, tandis qu'elle est le Droit lui-même. Car, si nous ignorons d'où provient et où tend le droit, si nous sommes incapables de comprendre cette expression d'autant plus volontiers employée qu'elle manque de' précision, nous pouvons au moins constater qu'en ce monde la seule manifestation du droit c'est la force.
Mais par la force, il- ne faut point entendre la violence accidentelle qui porte au pouvcirune minorité. Cette force-là n'a point de daîôe. Elle tombe avec l'accident qui l'a rendue un moment redoutable.
La force qui fait le droit, c'est cette force qui résulte du nombre; c'est la majorité.
La majorité, mot profond, qui recèle la solution de toutes les questions humaines et qui, envers et contre tout raisonnement, tranche souverainement les débats. La majorité, tribunal éternel dont les arrêts sont sans appel, et contre lequel toute protestationestridicule parce qu'elle manque de sanction.
11 faut bien l'admettre, cette souveraineté de la majorité. S'il n'existait que trois hommes au monde, l'avis de deux d'entre eux serait le droit, et le droit incontestable. En vain le troisième essaierait-il de démontrer qu'il a raison; s'il ne parvenait pasà convaincre l'un de ses adversaires
et à faire ainsi la majorité à son profit, il aurait tort, puisque nul n'attesterait la justesse de son opinion, sinon lui-même.
Il en est ainsi quand une nation a quelque résolution à prendre; l'avis du grand nombre représente le droit ou la force, ce qui est la même chose.
La minorité a beau s'attribuer l'intelligence, la valeur morale, la perspicacité. Gomment prouvera-t-elle qu'elle possède toutes ces qualités ?
La majorité, au contraire, ne saurait se nier ; elle a le mérite d'être évidente, et quand même elle dépasserait le but, quand même elle deviendrait oppressive, elle n'en démontrerait que mieux sa puissance; elle tue, donc elle existe.
Cette vérité est cruelle aux hommes d'État et répugne aux grands génies.
Aussi, la démocratie qui la proclame hautement et qui se fait gloire de ne pas lui opposer d'inutiles barrières, ne saurait compter d'adhérents sincères dans ce monde de vanités et de finesses qui a fait du gouvernement des hommes un domaine où il est interdit de pénétrer.
A quoi bon, en effet, toute la pédanterie parlementaire, toute la suffisance doctrinaire, quand il n'y a, pour raison suprême, qu'à additionner des votes?
Le métier d'homme d'État ne vaut rien avec
des moyens si simples. C'est pourquoi, k trèsjuste titre, les hommes d'Éiat haïssent cette brutale théorie.
Il faudra pourtant bien compter avec elle et s'apercevoir que désormais, en dehors de la démocratie pratique, c'est-à-dire du nombre, il n'y a plus d'espoir pour aucun parti.
On s'est étonné de certaines expressions que les meneurs prétendus de la démocratie ont jadis employées en parlant de l'avenir. Le mot « avènement des nouvelles couches sociales » a fait fortune, parce que dans la bouche de gens qui représentent absolument, avec toutes ses aspirations et tous ses préjugés, la couche sociale actuellement régnante, cette prophétie ne manquait pas d'un certain piquant.
Mais on s'est inquiété, malgré tout, de !a prophétie même et, à travers l'étrangeté de la forme, on a compris la menace.
Cette menace était relative, dans la pensée des républicains, aux positions politiques qu'ils ambitionnent pour eux et pour les leurs. En effet, l'avènement de la démocratie, aux yeux de beaucoup, consiste surtout dans l'accaparement, par les hommes d'une condition modeste, des situations officielles réservées jusqu'ici à la bourgeoisie éclairée ou riche. Et comme la bourgeoisie considère aussi la possession des places officielles comme la politique
elle-même, et qu'elle tient amener les affaires à son gré, l'idée d'un pareil changement l'épouvante.
Mais confondre cette évolution avec l'avénement de la démocratie, c'est méconnaître où tendent, sans qu'elles s'en rendent compte, les masses populaires.
La révolution décisive, qui semble devoir marquer l'avènement de la démocratie, serait d'une nature bien différente, et donnerait des résultats plus considérables.
Aussi, quand nous parlons de cet avènement, nous n'entendons pas simplement l'assaut des places par quelques hommes du peuple. Ce serait là un épisode trop fréquent dans l'histoire pour qu'il fût nécessaire de s'en inquiéter, et pour que la société en fût le moins du monde ébranlée. Nous prévoyons l'entrée aux affaires, non pas de quelques démocrates, mais de la démocratie. C'est-à-dire que nous croyons inévitable, dans un délai rapproché, l'organisation démocratique du pouvoir; démocratique, non pas seulement par les hommes qui l'exerceront, mais par la façon même dont ils l'exerceront,
Ce ne sont point les événements accomplis depuis le 4 septembre 1870 qui présagent, à notre avis, le triomphe décisif des masses. Au 4 septembre, la bourgeoisie libérale et anti-
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démocratique a regagné beaucoup du terrain qu'elle avait perdu durant l'empire.
L'empire existait par le paysan, et son intérêt le plus immédiat l'obligeait à tout faire pour le paysan ; il était donc une menace perpétuelle contre la bourgeoisie, qui vivait à la fois dans la peur et dans l'abondance, mais qui comprenait fort bien que le système tout entier était dirigé contre elle.
Aussi avec quelle. joie n'accueillit-elle pas la chute de l'empereur « rural » !
Tous les hommes de la bourgeoisie, des avocats, des gens de lettres, des journalistes, arrivèrent au pouvoir à ce moment, sans même qu'un « Albert, ouvrier, » vînt assombrir le tableau. Le paysan, enrégimenté par les lois mxartiales, ne pouvait songer à troubler ce bonheur parfait, et le vilain mot de République fut oublié au milieu des enivrements d'une Marseillaise platonique.
Au 4 septembre, la démocratie recula. Fitelle un pas en avant le 18 mars, et le succès à la fois passager et circonscrit des hommes de la Commune fut-il un avertissement sérieux?
On s'est vivement ému de ce mouvement insurrectionnel. On a tremblé devant la violence des idées et l'atrocité des actes.
Et pourtant, ni les assassinats, ni les incendies,ni la résistance farouche, ni la participation d^
cent mille hommes à une lutte antisociale n'apportaient aucune révélation nouvelle.
Pour celui qui prêtait attention aux discours, aux écrits, aux projetshautement dévoilés de tout un parti, cela devait arriver : dès que la rue ne serait plus aux gendarmes, elle devait appartenir aux criminels.
On eût pu s'étonner, après la prise de Paris par l'armée française, de trouver encore debout quelques honnêtes demeures et quelques honnêtes gens. Le crime des coupables fut infiniment moindre que la scélératesse dont ils donnaient depuis longtemps la mesure.
Il est vrai que certains politiques à courte vue crovaient avoir contenté l'ouvrier en lui jetant l'ombre pour la proie, et s'imaginaient qu'en écrivant le mot République au haut d'une proclamation, on pouvait y insérer tout ce qui plaisait.
Juin 1848 aurait dû dissiper celte erreur, mais on avait dormi si tranquillement pendant dix-huit années, que le parti libéral avait encore les yeux appesantis par son long sommeil. Ace point de vue la Commune fut une surprise, mais en somme elle ne constatait aucun péril inattendu, et c'est pour cela sans doute que son souvenir s'est déjà effacé.
• Cependant, il fallut bien s'apercevoir que l'ouvrier était moins naïf qu'on ne le supposait.
Il se refusait à tourner éternellement dans le même cercle, comme fait un cheval de manège dont les mouvements même violents et désordonnés servent à tirer l'eau qui alimentera la cuisine de son maître.
En outre, un épisode significatif s'était produit. Cet épisode que l'on a considéré comme un fait isolé et sans portée sérieuse, a précédé les folies auxquelles l'opinion publique s'est surtout attachée.
Nous voulons parler de la conduite d'un certain nombre de soldats dont beaucoup appartenaient à la classe rurale, et qui, le 18 mars 1871, fraternisèrent avec les émeuliers de Paris. Est-il besoin de redire les détails de cet événement, un des plus graves qui se soient produits depuis quatre-vingts ans^
Non point que lors, des diverses révolutions qui ont rempli l'histoire de notre pays au xix^ siècle, l'armée n'ait souvent fait cause commune avec l'émeute , les exemples en seraient trop faciles à citer, mais, pour la première fois, les deux démocraties, la démocratie des villes et celle des campagnes, se sont, très-partiel lement il est vrai, et pour un moment entendues d'elles-mêmes, sans le concours et sans l'ordre de la bourgeoisie.
En 1830, en 1848, en 1870, lorsque l'armée, mettant en pratique l'étrange axiome que les
militaires doivent obéissance à tout gouvernement qui a l'étiquette de la légalité, sans pouvoir se demander si cette étiquette ne cache pas une contrefaçon, lorsque l'armée se soumit aux caprices des insurgés, elle n'agissait pas spontanément. Les officiers qui représentaient dans^on sein l'élément bourgeois avaient été les premiers à conseiller cette conduite, ou du moins ils ne l'avaient pas blâmée, et eux-mêmes s'étaient laissé guider par les députés de l'opposition, mandataires de l'opinion libérale bourgeoise. C'était donc une fusion qui s'opérait avec la participation et sous l'œil bienveillant de ceux qui devaient en profiter.
Le 18 mars, au contraire, un certain nombre de soldats, méconnaissant la discipline, levèrent la crosse en l'air, malgré leurs chefs, en déclarant que leurs intérêts étaient communs avec ceux des ouvriers.
On a vu dans cette façon d'agir un entraînement irréfléchi, on a cherché à prouver que les régiments transfuges étaient entièrement composés de Parisiens, et que la classe rurale s'y trouvait faiblement représentée. On a aussi reproché, et non sans raison, au gouvernement d'avoir mis en contact avec le peuple insurgé des soldats qui professaient en public les opinions les plus démagogiques.
Mais le symptôme même a passé inaperçu et s'est perdu dans le tumulte qui a suivi.
Il était cependant digne d'attention.
Du reste l'armée, après cette défaillance partielle, montra qu'on pouvait cependant s'appuyer sur elle. Tout se trouva donc rétabli dans l'ordre ordinaire, et la bourgeoisie resta dans la position du personnage menacé et prudent que protègent assidûment deux agents de la sûreté.
Nous avions donc raison de le dire, rien, depuis la chutedel'Empirejusqu'au triomphe définitif de l'Assemblée de Versailles, n'a indiqué qu'une révolution démocratique fût prochaine. L'insurrection du 4 septembre , victorieuse comme toutes celles dont se sont mêlés les bourgeois, l'insurrection du 18 mars, vaincue comme toutes celles qui ont été tentées sans la participation de ces maîtres en révolutions. L'émeute classique conduite par des députés, portant les émeutiers aux affaires, l'émeute fantaisiste guidée par des mendiants menant les insurgés à Satory; un seul point noir, la défection d'un régiment.
Depuis la défaite de la Commune, la haute bourgeoisie s'est beaucoup inquiétée, elle a renversé le gouvernement de M. Thiers, qui lui semblait incliner vers le « parti radical, » ce dont elle s'effrayait parce qu'elle confond le parti radical avec la démocratie.
Elle a fort accusé M. Thiers, son ancienne