‹ Essai sur la dictatureChapitre 3 sur 12 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

idole, de mener le pays à la démocratie, et pourtant la démocratie était étrangère aux résultats électoraux dont se préoccupaient à cette époque les classes privilégiées de la naissance et de la fortune.

Que se passait-il en effet ?

Les villes prenaient leurs élus comme elles l'ont toujours fait, parmi les parvenusde la petite bourgeoisie, dans cette classe sociale qui n'est pas encore tout à fait séparée du peuple et qui, d'autre part, estélevée au-dessus de lui par quelque aisance et quelque éducation. Quant aux campagnes, elles nes'étaient nullement révoltées contre ceux qui les ont toujours dirigées, c'està-dire contre les petits propriétaires, les notables de localité, les notaires, les médecins, les hommes d'affaires.

Rien n'est curieux, à ce point de vue, comme d'examiner une carte à la main et commune par commune les résultats électoraux dans les arrondissements ruraux.

On voit que tel village a donné la presque unanimité de ses votes au candidat républicain, quetel autre s'est prononcé enmasse pour le candidat monarchiste; et pourtant ces deux villages ne sont souvent séparés que par un ruisseau ou par une bordure d'arbres. Dira-t-on que sur la rive droite du ruisseau on est radical, que sur la rive gauche on est royaliste? 11 serait impossible

de comprendre la cause de cette anomalie.

Mais quand on est au courant delà chronique locale, quand on sait le nom de l'homme influent dans chacune des deux communes, on revient bien vite de son étonnement. Là le notaire qui fait voter à son gré les électeurs, ses clients, est républicain ; là le maire qui dirige à sa guise ses administrés, est monarchiste. Il n'en faut pas davantage pour expliquer la divergence apparente des opinions. Il en est ainsi à peu près partout. La docilité du paysan en matière d'élection est restée la même. Il suit les mêmes guides, seulement ces guides lui ont montré parfois une route différente.

Or, à de très-faibles exceptions près, chaque commune ou chaque hameau est dans la main d'un quasi bourgeois ou tout au moins d'un paysan enrichi qui ne travaille plus et dont les enfants sont éltvés à la ville. On discerne donc, grâce aux élections législatives, les préférences de la bourgeoisie plutôt que celles du peuple luimême.

A l'époque dont nous parlons, la classe moyenne inclinait vers l'idée républicanie. Mais dans ses mouvements à gauche, cette class« ne va jamais bien loin, et elle fait un retour d'autant plus rapide que son élan a été plus impétueux.

Ainsi les chefs de la bourgeoisie conservatrice

s'effrayaient à tort, ils prenaient leurs soldats un instant infidèles pour des ennemis et méconnaissaient leurs propres troupes.

Nous nous garderons donc de confondre les symptômes qu'on a observés et qui semblaient indiquer la conversion du pays à l'idée républicaine, (qui du reste n'est point l'idée démocratique) avec les signes précurseurs de l'avènement de la démocratie. Ces symptômes ont pu se modifier sans que cet avénementsoit retardé.

L'avènement de la démocratie, dans son sens rigoureux, n'est autre chose que le succès de la revendication plus ou moins brutale de la majorité contre la minorité.

Mais pour juger si ce succès est prochain, il faut se demander sur quelles bases les minorités ont pu de tout temps asseoir leur prépondérance.

Comment les classes nobiliaires, militaires ou simplement riches sont-elles parvenues non-seulement à soumettre (ce qui est possible, grâce à la supériorité d'armement), mais encore à subjuguer les classes inférieures? En mettant en pratique la maxime : Diviser pour régner.

Il n'est pas un politique qui n'ait exprimé, sous une forme ou sous une autre, cette règle indispensable à toute minorité pour réduire une majorité. Tous les rois, tous les ministres habiles.

tous les capitaines, tous les conquérants ont appliqué cette maxime; les penseurs qui viennent après les hommes d'action et étudient leurs actes l'ont énoncée, mais ils ne l'ont pas inventée.

Lorsqueàn'importe quelle époque del'histoire, la plèbe n'est pas divisée contre elle-même, elle brise tous les liens qui la gênent et renverse sans efforts ses chefs et ses maîtres. Toutes les gran des révolutions du monde sont venues d'une entente passagère entre les diverses classes d'opprimés.

Quand la guerre cessa de ville à ville, la révolte menaça le gouverneur de la province; lorsqu'elle cessa de province à province, elle menaçî le roi lui-même.

L'unité de. la France, par exemple, enfanta la révolution de 1789. Si les États- Généraux avaient apporté dans leur réunion toutes les anciennes rivalités de provinces, de villes, de villages, ils auraient passé le temps à détruire les prérogatives du Nord au profit du Midi, ou celles du Midi au profit du Nord; et le roi, la noblesse, le clergé, auraient fait déchirer les cahiers de doléances de TAuvergne parles gens de Bretagne et ceux de l'Alsace par les gens de Gascogne.

Les gouvernements forts ont tous compris cette loi. Chaque fois qu'ils l'ont exploitée, ils ont sauvegardé leur intérêt propre et celui de leurs partisans.

C'est pour résister à cette tactique que se forma naguère une association aujourd'hui agonisante, dont le but avoué était d'étouffer les haines séculaires et d'unir les hommes de tous les pays contre leurs oppresseurs ou contre leurs maîtres. De sorte qu'il existe encore une catégorie d'affidés qui, dans la poursuite de leurs revendications et dans la recherche de leurs intérêts légitimes ou non, ne se laissent distraire ni par la guerre, ni par l'invasion, ni par la gloire, ni par la honte. Si cette classe était très-nombreuse, la société actuelle n'aurait plus aucune chance de durée, mais l'habile politique de certains gouvernements étrangers restreint le chiffre des adhérents autant que possible, elles hommes d'un âge mûr^ s'ils vivent à Berlin ou à Pétersbourg, peuvent espérer mourir sans avoir souffert de l'effondrement de la vieille Europe.

Nous disions que les minorités ne gouvernent que grâce aux divisions de la majorité. C'est une règle dont nous trouvons la confirmation en regardant autour de nous. Sans apprécier le fond des choses , sans examiner l'utilité ou l'inutilité, le droit ou l'injustice de ce fait, ilnous faut constater que certaines personnes profitent plus que les autres de l'organisation sociale, et, en même temps, que les moins favorisés aspirent à prendre la place des plus heureux. Nous ne croyons pas trop nous avancer en prenant ces

deux affirmations comme point de départ. Or, n'est-il pas incontestable que si tous ceux qui veulent un changement se réunissaient contre tous ceux qui le repoussent, le nombre énorme des uns paralyserait la résistance des autres?

Est-ce la résignation, le respect des droits acquis qui détournent la majorité de cet assaut triomphant ? Il est bien difficile de le croire et bien dangereux de s'y fier.

De même que le gendarme empêche seul le vol vulgaire, de même ce grand gendarme qu'on nomme le gouvernement arrête seul le vol scientifique qu'on appelle la liquidation sociale.

Ne dites pas que le paysan qui possède un clos ou un pré prendrait le parti du riche. Quel que soit le morcellement des terres et des fortunes, le paysan sait bien qu'en partageant le sol on lui laisserait pour sa part^ le lopin de terre qu'il travaille et même qu'on y ajouterait quelques arpents de supplément.

Divisez le nombre d'hectares cultivés par le nombre des cultivateurs et voyez si la plupart des paysans même aisés n'auraient pas a gagner à un remaniement brutal de la propriété. Vous objectez que chacun y perdrait, que la suppression de la richesse affecterait les classes mêmes qui profiteraient de cette spoliation. Vous faites des démonstrations convaincantes pour prouver que la concentration du capital dans quelques

mains est indispensable , vous pouvez avoir raison, mais n'espérez pas persuader des gens qui comprennent juste ce qu'ils voient, et voient juste ce qu'ils touchent. Le paysan voit la terre aux mains d'autrui et la désire sans raisonner. Ce qui l'arrête, c'est, disons-le encore, le gouvernement, mais un gouvernement armé de trois cent mille fusils. Trois cent mille fusils I Suffirait-il de quelques fonctionnaires pris dans la classe bourgeoise, s'il fallait utiliser cet arsenal ? Non sans doute.

Qui donc chargera ces fusils et s'en servira à un moment donné? Le paysan, ce paysan qui voudrait s'approprier le bien d'autrui, et qui, devenu soldat, interdira aux autres et s'interdira à lui-même d'y toucher.

Là est la sauvegarde des classes qui possèdent.

Comment a-t-on mis au prolétaire émancipé par les révolutions, au prolétaire qui se sait influent par le vote, terrible par le nombre, comment lui a-t-on mis une arme dans la main et l'a-t-on contraint de s'en servir au profit du riche ?

En exploitant d'abord le défaut d'entente qui existe entre les groupes de paysans.

Les paysans si nombreux sont dispersés, ils ne peuvent se communiquer leurs projets, ils ne peuvent surtout combiner leurs ^efforts. Aussi,

les classes rurales deviennent absolument impuissantes si l'on n'organise pas sous forme d'armée la force dont elles disposent. En d'autres termes, la puissance qu'elles possèdent est latente tant qu'elle n'est pas mise en œuvre par une volonté supérieure.

Aussi, les insurrections de paysans ont rarement présenté de sérieux dangers, et quelques corps de mercenaires en ont eu d'ordinaire raison.

Mais depuis le commencement du siècle, des agglomérations considérables d'ouvriers se sont formées dans les villes et la situation des minorités privilégiées s'est sensiblement modifiée. Les populations urbaines peuvent en effet agir de concert. Il faut donc pour les réduire des forces infiniment plus considérables, des armées enrôlées, non par l'appât d'un gain, mais par l'ascendant de la loi.

Ces armées, formées par la loi, subsistent par la discipline. Et ce ne sont point les officiers, ce sont les soldats qui soumettent leurs camarades à cette discipline.

Quel merveilleux mécanisme! Vous prenez un misérable, qui, s'il se concertait avec ses pareils se jetterait sur la société, vous l'assouplissez j par une règle inflexible que lui imposent d'autres misérables comme lui, et vous en faites le gardien fidèle de cette société et de cette règle.

Puis cet homme, dompté, incapable de se soustraire à ceux qui le tiennent, devient une des molécules d'un instrument passif; et quelque soit l'obstacle sur lequel on le lance, il le renversera sans comprendre.

Mais pour qu'un instrument semblable se maintienne, il faut que sa cohésion soit absolue, tout ce qui tend à le désagréger tend à le rendre inerte.

En France, un double et effrayant phénomène s'accomplit. L'instrument devient chaque jour plus nécessaireet chaque jour aussi il se détériore.

Plus nécessaire, car la crise a pris un caractère aigu. Non point que l'instruction soit chez nous plus avancée qu'autre part, non point que le paysan soit moins défiant qu'autrefois, nous avons constaté avec quelle soumission il reçoit les avis des bourgeois en matière électorale, mais parce que certaines aspirations sont maintenant communes à tous les nécessiteux.

Il n'en est point de même en Allemagne, où les idées anti-sociales n'existent qu'à l'état de doctrine, et n'ont guère quitté les régions nuageuses de la science. En vain le chiffre des députés affublés du nom de socialistes y semble-t-il relativement considérable, les théories de ces destructeurs sont si pédantes, si lourdes et si obscures, qu'elles ressortent des académies plutôt que des clubs.

En Angleterre, l'œuvre est plus vivante, mais elle ne s'est point étendue hors des grands centres industriels.

En Russie, elle n'est pas sortie de l'œuf, c'est à-dire de la sociéié secrète et du complot a la : façon antique.

En France, la science du socialisme est nulle; de là les conversions rapides que le socialisme a opérées. Si les grands économistes qui ont traité les questions sociales étaient plus étudiés, l'aridité de leurs démonstrations et de leurs raisonnements dégoûterait la plupart des adeptes.

Malheureusement, ces novateurs sont aussi illustres qu'inexplorés et leurs noms constituent des symboles à travers lesquels l'ouvrier entrevoit un Éden.

Quant au paysan, qui ignore à la fois la théorie et les théoriciens, il a appris que dans les grandes villes on cherchait à le faire plus riche et moins laborieux, et déjà il prête l'oreille. Il ne sait ni comment on veut opérer, ni quel but on veut atteindre, et il se défie encore un peu; mais il écoute. Parfois, en traçant son sillon, il regarde du côté de la ville, et il ne serait pas étonné qu'un envoyé bienfaisant apparût tout-àcoup, apportant quelque amélioration inespérée, ou même quelque changement complet au sort des cultivateurs.

Le fonctionnement régulier du suffrage uni-

versel a de plus augmenté sensiblement la confiance du prolétaire en lui-même. Le paysan électeur, même docile envers le bourgeois, est une manière de personnage.

Chacun doit se courber devant la majesté du moindre valet de ferme. Sans Gros-Jean, point de carrière politique, point d'influence, point de considération. Du conseiller municipal au chef de l'État, tout le monde a besoin de lui.

Sous le second Empire, il s'était produit une circonstance favorable à l'ajournement des espérances démagogiques et socialistes. Les ouvriers haïssaient Napoléon III par suite d'une méprise stupide. Aussi, voyant que les campagnes acclamaient le souverain, ils s'étaient mis à haïr les campagnes.. Les députés des villes donnaient une voix à cette haine en insultant le chef de l'État, en enseignant que les populations rurales étaient aveugles, en conseillant sans cesse de faire peser toutes les charges sur les paysans et de consacrer les ressources financières au bien-être exclusif des ouvriers.

Les campagnes rendirent haine pour haine. Leurs députés-votèrent avec joie les mesures qui leur semblaient hostiles aux villes. L'armée, toute rurale par origine, prit hardiment le parti de l'empereur. Elle conçut contre les villes cette haine sans merci qui, en mai 1871, s'est à peine assouvie.

Avec une réelle maladresse, les hommes politiques de la gauche envenimèrent cette animosité. Ils attaquèrent l'armée dans leurs discours, dans leurs Journaux, et rendirent pour quelque temps toute réconciliation impossible.

Cette division sauvait provisoirement l'ordre social d'un cataclysme. Qu'avait-on à redouter entre une armée dévouée et une population à la fois gorgée et terrifiée? Mais aujourd'hui, il en est autrement.

Les menaces contre le suffrage universel, garantie de l'égalité morale, la perte du bien-être matériel qui faisait prendre patience ont exaspéré la classe rurale.

Entre la réaction qu'il exècre instinctivement et la barbarie démagogique qui envoie ses émissaires dans chaque hameau, le paysan est fortement tenté.

Pourquoi hésiterait-il a donner la main aux ouvriers ^

Les pronostics sont manifestes. Chaque village est devenu le centre d'une propagande active. Sous le voile d'une organisition républicaine, il s'est fondé un gouvernement de convoitise anonyme, gouvernement mieux servi, mieux obéi que le gouvernement officiel. Le défaut d'entente entre les paysans tend à disparaître et la minorité n'aura bientôt plus le moyen d'appliquer la maxime : Diviser pour régner.

Les républicains s'imaginent qu'ils profiteront de cet immense soulèvement. Ils se trompent. Ce mouvement ne se produit au profit d'aucune forme politique définie, et il tournera à l'avantage de celle qui saura a la fois s'en servir et le servir. Mais toujours est-il que l'antagonisme des campagnes et des villes tend à disparaître, que les unes et les autres sont unies dans le même sentiment d'animosité contre les mêmes adversaires. L'armée est donc un instrument plus nécessaire que jamais, et cependant cet instrument s'émousse.

Nous avons déjà observé que, le 18 mars, il s'est produit un indice de désagrégation. Ce mécanisme si ingénieux présente donc un défaut. Ce fer a une paille. C'est que, malgré la discipline, malgré le code militaire, malgré la suppression légale de l'individualité, le soldat reste un paysan. Tant que la classe à laquelle il appartient n'a que de confuses aspirations au bienêtre lointain et qu'elle est animée de sentiments d'obéissance, il se laisse facilement conduire. Le résultat prochain cache le résultat éloigné; et pour défendre un empereur, il sauve la société. Mais quand il ne rencontre aucun intermédiaire entre lui et les propriétaires qu'il protège, quand il voit son œuvre toute nue, quand il doit tuer des gens qu'il ne hait plus, pour le compte d'hommes qu'il n'a pas encore appris à

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aimer, il hésite. Il hésite surtout s'il sait que ses amis, sa famille, ses camarades maudissent son œuvre. 11 obéira peut-être malgré tout, mais il obéira sans entrain, avec le désir d'être vaincu. Triste condition pour vaincre.

Que conclure? C'est qu'aujourd'hui il suffirait d'une émeute pour mettre en péril l'existence même de notre civilisation ; c'est qu'il suffirait d'une émeute triomphante pour l'anéantir.

Pour l'anéantir, car la démocratie anarchique , encore ignorante , n'ayant que des haines et point de programme, que des appétits et point de principes, couperait l'arbre pour dévorer le fruit.

Mais l'avènement de la démocratie n'est point nécessairement la destruction.

Il peut se réaliser, croyons-nous, sous une forme aussi complète et plus féconde que celle de l'anarchie, sous une forme expérimentée souvent avec succès.

La revendication de la majorité contre les minorités peut réussir sans que tout s'écroule.

Par quel moyen?

Nous essaierons de le rechercher dans cet ouvrage.

Nous nous demanderons, dans le livre P** de la première partie, sur quelles bases s'édifie l'idée démocratique, et quelles sont les conséquences de cette idée loyalement acceptée.

Le titre même de l'ouvrage indique le mode spécial de gouvernement démocratique que nous nous proposons d'étudier.

Nous nous servons du mot dictature pour exprimer la puissance absolue dévolue à un seu homme, pour désigner ce qu'on nomme plus timidement le « pouvoir personnel. »

Nous employons le terme de dictature consentie, pour indiquer que cette puissance est conférée par la nation.

On reproche à la dictature de corrompre le peuple et de s'entourer d'une cour arrogante et dépravée. Nous nous demanderons dans le livre II de la première partie, si ces accusations sont fondées.

Dans la seconde partie , nous appliquerons aux exigences et aux difficultés de notre temps .et de notre pays les principes que nous aurons essayés de poser.

Nous exposerons le programme que pourrait suivre une dictature au xix*^ siècle en France.

La dictature, mais la dictature déléguée par les citoyens et s'inspirant dans tous ses actes d'un respect profond pour les aspirations populaires, d'une sympathie active pour les misères sociales, telle est, à notre avis, la forme pacifique de la démocratie victorieuse.

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