‹ Essai sur la flore populaire de Normandie et d'AngleterreChapitre 1 sur 5 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Même à un point de vue sensuel, les fleurs que les Grecs appelaient la Fête de la Vue, v) eopTY) ttjç cju’Horace nommait le Trésor de l’Odorat, Co]^ia Narium, que les Anglais désignent sous le nom de Joie du Nez , Nosegay , les fleurs sont encore les créatures les plus attrayantes de la nature : elles flattent souvent plusieurs sens à la fois , et un naïf et aimable botaniste de nos amis disait avec enthousiasme : « La vue d’une fleur quelconque est pour moi un plaisir voluptueux. » Mais elles ont une valeur plus haute et plus pure. La poésie leur emprunte ses plus belles métaphores, ses symboles les plus saisissans, ses comparaisons les plus immatérielles. A la forme et à la couleur qui constituent leur corps, elles ajoutent le parfum qui est leur souffle, leur âme. Quant à leur phy-

sionomie, leur faciès, comme disent les botanistes, contrairement à l’animalité dont les types inclinent le plus souvent au grotesque et au laid , elles s’associent presque toujours dans notre esprit aux types de finesse, d’élégance, de richesse, de beauté. Si le vocabulaire de Faune est le répertoire des idées et des images grossières , si la sculpture et la peinture prennent à l’animalité leurs symboles des ridicules, des vices et des crimes, la langue/le Flore est celle de la grâce, de la chasteté, de la beauté, et les beaux-arts n’ont ni cadres ni symboles plus charmans que ceux qu’ils empruntent aux végétaux. Telles sont les fleurs pour les sens et pour le symbole, telles que les comprend le vulgaire, telles que les comprit l’antiquité.

Mais pour la science et l’imagination la plante est plus encore. Pour la science, c’est un être organisé, vivant et peut-être sentant, qui a sa naissance, son hymen, sa mort, sa reproduction , dont la loi est de se fixer au sol et d’aspirer vers le ciel , où la vie circule à travers des vaisseaux et dans des liquides, accessible aux influences de la lumière, de la chaleur, de l’électricité, ne vivant qu’en certains lieux, et par conséquent ayant un habitat, une patrie, plus animé que beaucoup d’animaux, et, dans la série des êtres classifiés , dépassant , en organisation , par ses espèces supérieures, les espèces inférieures de l’animalité. Pour l’imagination , c’est une gracieuse créature avec son port, son visage, son mouvement, pour ainsi dire, et sa pensée ; c’est un être qui a une patrie, des harmonies, des amours qu’un poète anglais. Darwin, a chantés , c’est-à-dire , qui ne sympathise qu’avec certains êtres de son espèce, et avec certains lieux, qui éprouve des joies et des douleurs exprimées par ses attitudes, ses contractions et ses épanouissemens, lapso papavera collo, qui symbolise des idées et des sentimens, qui personnifie quelquefois des êtres humains ou surnaturels,

tit dont la destruction n’est peut-être pas moins cruelle en soi que le meurtre commis sur l’animal , et ne peut i?uère se légitimer que par le besoin et la nécessité.

Tous ces points de vue se retrouvent , mais d’une manière latente et vague, dans les idées populaires sur les végétaux. Elles renferment en germe ce que la science et la poésie ont développé et épanoui.

Pour le peuple, la plante est un symbole, et un symbole plus spiritualiste qu’on ne le croirait d’abord. Quand il appelle Pensée ou cette fleur à l’air sérieux et

réfléchi, ne se rencontre-t-il pas avec l’artiste philosophe, Granville, qui donne un esprit au végétal ? N’est-ce pas une personnification du genre de celle que faisaient les soldats , quand ils appelaient le grave Catinat le Père la Pensée? Une preuve de ce spiritualisme populaire ressort des croyances à la Plante-Homme, la Mandragore, à la Plante qui marche, à la Plante qui chante; ce spiritualisme populaire, cette croyance à la supériorité de l’esprit sur la matière, se retrouve encore dans deux propos naguère entendus. — Savez- vous que l’on fait tourner une table en y mettant les mains? disait-on à une servante. — On lui dit donc des mots? répliqua - 1 - elle. Croyez -vous. Père Primault, qu’on puisse faire de la magie avec les plantes ? — Je le croirais bien , si on disait des phrases , — disait un paysan, un vieux sage de village, qui savait beaucoup de choses. Ce double exemple prouve qu’aux yeux du peuple la matière reçoit sa force de l’esprit, ou plutôt que la matière comprend l’esprit, c’est-à-dire qu’elle est plus que matière. Du reste, la magie n’est pas autre chose que l’exagération de la foi à la puissance de l’esprit sur la matière. Aussi, pour le peuple, science et magie ne font qu’un. Je , sais avec quel respectueux effroi j’ai quelquefois été abordé par des paysans dans des herborisations, et beaucoup en ce pays de Normandie croient encore que les écoliers sont

des magiciens. — « Les écoliers sont des sorciers , » dit-on dans la Normandie, et plusieurs sont persuadés, que celui qui a étudié la physique peut faire pleuvoir, grêler, tonner. C’est toujours la légende du docteur Faust.

Le peuple a aussi son langage des fleurs , non pas compliqué et quintessencié, comme celui des savans et des poètes, car il y a des volumes entiers sur ce symbolisme végétal, si raffiné dans le siècle dernier; mais il est simple, saisissable, universel. Pour lui, la Violette veut dire modestie, rimmortelle souvenir durable, le Lierre attachement. Pour lui, le Chêne est la force, le Myosotis est le souvenir, soit qu’il l’appelle Pensez à moi, ou Forget me not, ou Vergiss mein nicht, le Lis est la pureté, la candeur. Du reste, ce n’est pas sous la forme symbolique et abstraite qu’il exprime ces poétiques rapports, c’est sous la forme plus vivante de la métaphore et de la comparaison ; mais le procédé est essentiellement le même. Il appelle la beauté, vermeille une rose; Belladone et Belle-Dame, une belle fleur; la Balsamine, Impatiente; la Spirée, Reine des Prés; les Rumex, Patience; la Violette tricolore. Pensée; le Sisymbrium, Sagesse; l’Anémone, Sylvie, etc., mots qui pour la plupart n’expriment ni des idées abstraites, ni des êtres moraux. La langue populaire est pleine de comparaisons tirées du monde végétal; c’est sa principale poésie. On dit : fort comme une arbre, ou comme chêne, vert comme cive, ou comme chue ou ciguë , franc comme l’osier , doux comme mousse, amer comme l’absinthe. Les cucurbitacées sont le symbole de la stupidité, et l’on sait ce que veut dire, dans la bouche du peuple, citrouille, cornichon, concombre, melon et tête de melon. Quant aux noms formés par l’analogie du végétal avec un autre objet, ils sont extrêmement abondans, et n’ont rien de commun avec le procédé qui tire du végétal un rapport avec une idée abstraite. Le double procédé se trouve dans le Scorpione, ou Souvenir,

exprimant à la Ibis un rapport avec un être analogue , et un rapport avec une idée, un sentiment.

Il y a, entre la botanique du peuple et celle du savant, la différence qui se trouve entre la connaissance et la science, entre la synthèse et Tanalyse. Là où le savant divise, le peuple saisit en bloc sous le regard incertain d’une large analogie : il n’a ni le temps, ni le pouvoir, ni le besoin de considérer les choses de plus près. Ainsi , à part les végétaux horticoles et agricoles, il descend très -rarement aux espèces ; et , dans bien des cas , il ne connaît pas de genres : il ne connaît que des familles. Telles sont les Graminées, qu’il confond et embrasse sous le nom d’Herbes et d’Herbages; tels sont les Arbrisseaux, qu’il nomme Buissons et Broussailles; telles sont encore toutes les Plantes aquatiques, qu’il comprend sous le terme de Quelquefois

même, il fond plusieurs familles en une seule; ainsi, pour lui, les Cypéracées, les Joncées, les Alismacées sont les Joncs; les Mousses, les Lichens, les Hépatiques sont les Mousses; les Ulves, les Zostères, les Varechs sont les Varechs. L’utilité générale, la vague ressemblance, la station identique , le port semblable , la propriété analogue , sont pour lui des critériums suffisans. A l’autre extrême se trouve la botanique moderne, où Tanalyse tenu« et subtile a introduit une division, qui a réduit en poussière le domaine de Flore. Le savant a abusé de l’analyse comme le peuple de la synthèse : il est descendu par l’échelle des espèces, des variétés, des sous-variétés dans les régions des ténèbres.

Cependant, la science populaire est partout le point de départ de la science sévère et systématique. C’est surtout en botanique que cette couche primitive se révèle clairement sous la surface plus uniforme , plus unie que la science lui a superposée. Il suffit de lire dans la Philosophie botanique de Linné une liste de noms religieux latinisés par la science. On y voit la Patenôtre devenir le Pater

noster , et puis le Cyperm, le Mors du Diable, le Morsiis Diaboli, et puis la Scabieuse, l'OEil de Christ, se changer en Aster, le Soulier de la Vierge, Calceus Mariæ, se métamorphoser en Cijpripedium ; V Herbe aux Cuillers devient X^Cochlearia ; le chiendent à chapelets devient XA.precatorium. On reconnaît que la science a traduit, et n’a pas fait autre chose. Dans un ordre inverse, il est facile souvent de redescendre de l’expression scientifique au mot populaire. Par exemple, on va aisément de la Benoîte à l’Herbe St- Benoît, de la Barbarée à l’Herbe Sainte-Barbe, de la Jacobée à la plante de St- Jacques, de la Renoncule, de la Ratoncule et des Myosurus à la Grenouillette , à la Queue de Rat, de Souris, etc. Le savant, et le nom qui s’offre avant tout, Linné, a traduit, ennobli, régularisé : il a peu créé.

On doit reconnaître que la langue du savant a , sur ce jioint, un avantage philologique, celui de la concision due à deux langues douées, beaucoup plus que le français, de la faculté de composition. Cependant, c’est ici le lieu de signaler un procédé philologique remarquable, qui se rencontre dans la langue botanique populaire, spécialement en Normandie, procédé dont l’application aurait sans doute un mérite de laconisme, tout en débarrassant le français des terminaisons grecques patronymiques. Pour signifier qu’un végétal est frère ou sœur d’un autre , c’està-dire qu’il lui ressemble , le patois normand met un élément particulier de similitude au commencement du composé, et non à la fin, comme le latin et le grec. Les végétaux que le latin grécisé, c’est-à-dire hybride, caractériserait, par exemple, par les composés patronymiques Quercoides , Vescoides , Fraxinoides , formes pour lesquelles le français n’a que des périphrases , le patois dit Coebène (Erable), Covesce {vicia cracca) , Cofrène [sorbus aucuparia)^ c’est-à-dire le frère du frêne, la sœur de la vesce, le frère du sorbier. Le mot de Confère, pour dési-

giier la Consoude , nous semble appartenir au même procédé. Largement appliqué dans^le domaine des sciences et même des lettres, ce moyen philologique viendrait puissamment au secours de ce besoin d’abréviation et de laconisme qui tourmente les langues, rivales de la pensée, et qui ne se réalise pas toujours avec la même clarté. Cette formation serait conforme aux principes de Linné qui relègue de la république botanique les noms génériques formés de deux mots, et qui cite pour exemples Corom solis, Crüta gain, Dens Leonis , changés en Helianthus, Rhinanthus , Leontodon, et qui chasse impitoyablement les noms génériques en oides : « Nomina generica in oides desinentia è foro hotanico releganda sunt. »

Linné, si difficile sur l’admission des termes génériques, accepte ou du moins tolère les diminutifs. Il est vrai que , sans cette concession , il faudrait se priver de la plus riche source de nomenclature botanique, et rayer une large partie du vocabulaire. Linné, d’ailleurs, était trop poète pour ne pas sentir la grâce du diminutif, dont l’abus, il est vrai, mène à l’énervement et à l’afféterie; mais qui est parfaitement légitime en soi. Aussi la liste des noms formés par ce procédé est-elle, après celle des noms propres, la plus riche de toutes les catégories , et son chef-d’œuvre est la Potentilla tormentilla. Eh bien! c’est dans la création des diminutifs que le peuple montre une remarquable fécondité et un sens poétique véritable. Ceux qui sont initiés à l’étude des patois le savent parfaitement. Aussi, pour ne pas citer les diminutifs scientifiquement admis , et dont un grand nombre sont certainement partis du peuple , on en peut trouver beaucoup uniquement dans la langue populaire. On pourrait même y reprocher l’abus de ce procédé, et quiconque a écouté le peuple connaît sa tendance à diminuer encore le diminutif, et à l’atténuer encore par des adjectifs et des superlatifs de petitesse et d’a-

moinürissernent. Pour ne pas sortir du cercle botanique, on peut citer le nom populaire de la Clématite et du Convolvulus, Lignolet ou petite liane, celui de Grenouillette [)Our la Renoncule aquatique. Ravenelle ou petite rave, pour le Cheiranthus cheiri, Tortelle ou tige tordue, pour VEnjsimum, le CornUlet , fleur au calice cornu, pour le Silène, Surelle pour l’Oseille, Genetrelle pour le Genêt tinctorial. Minette \ç, Medicago lupulina. Triolet pour le petit trèfle blanc, Prunelle, Prunellier pour le Prunus spinosa , le Brainble des Anglais pour la ronce , Gradille pour grappille, le fruit du petit groseiller. Pâquerette, Periwinckle, Saisonnette (Cuscute), Grisette (Lycopsis), Rougeole (Melampyrus) etc. , etc. La langue populaire anglaise est sous ce rapport moins riche en diminutifs que la nôtre. Il est clair d’ailleurs que cette manière d’exprimer la grâce . la gentillesse, la tendresse, la délicatesse ne pouvait trouver pour s’exercer de domaine plus favorable que celui de cette population florale, où se rencontrent les types de la grâce, de la beauté , et les symboles de la tendresse et des délicates émotions : tout le monde se souvient du roman de Picciola.

Si la botanique populaire a beaucoup donné à la science . il faut aussi convenir qu’elle a reçu quelque chose de celleci, et on peut même dire que maintenant le mouvement vient d’en haut , que le peuple reçoit plus qu’il ne donne . et qu’à mesure que les sociétés modernes s’organisent , le peuple s’en va comme classe, parceque son infériorité intellectuelle s’affaiblit devant la diffusion de l’argent et de l’instruction directe ou indirecte. Aussi un nombre assez considérable d’expressions botaniques, qui sont dans le domaine du peuple, lui sont venues des savans, parceque leur origine savante, mythologique, géographique, médicale, ne permet pas de lui en rapporter l’invention. Quand nou^ trouvons dans son langage Sylvie pour l’A-

iiémoiie des Bois, Chausse - Trappe pour une Renoncule et une Jacée, Pied de Griffon pour l’Ellébore, Yermiculaire pour l’Orpin âcre, Gazon d’ Olympe pour le Statice armeria , Ypréaux pour un peuplier originaire d’Ypres en Hollande, Sceau de Notre-Dame, Sceau de Salomon, et maints termes mythologiques, on reconnaît des expressions tombées de haut dans les régions inférieures. L’agronome et le jardinier ont le plus souvent servi de transition. Ne voit -on même pas bien le passage de la science à la popularité dans certains noms , comme le Crithmum maritimum qui devient la Criste-Marine , comme le Ray-grass qui devient le Raigra? La plupart même des noms légendaires, le peuple ne peut les réclamer comme siens , parceque la légende n^est une œuvre populaire qu’à un certain degré. Ce n’est pas une œuvre spontanée : exagération merveilleuse d’une réalité , la légende n’est qu’un développement de l’histoire.

Quelles que soient les dénominations populaires, vraies ou fausses dans leur application, exactes ou inexactes dans leurs rapports, elles sortent d’une trop grande masse d’intelligences pour n’être pas légitimes dans leur principe. Elles nous instruisent donc par ce qu’elles sont en soi : elles peuvent nous instruire par ce qu’elles ne sont pas. Fondées sur un principe qui consiste à établir un rapport de ressemblance entre le nom et l’objet nommé, elles appartiennent à une méthode naturelle : elles représentent, elles dessinent, elles peignent, elles décrivent le végétal, soit dans sa nature, soit dans sa propriété, ou dans sa physionomie. Ce n’est pas le peuple qui exprimerait un genre par une expression sans.analogie avec son objet, par un nom propre, par exemple. Il peut se servir du nom propre, comme terme spécifique, pour ajouter une idée morale à la description naturelle,* mais jamais pour expression générique. Il y a là sérieuse matière à réflexion, et à réflexion pénible, puisque

ce point de vue, s’il était vrai, entrainerait une importante révolution dans la science. La botanique populaire ignore, et la botanique antique a pratiqué avec beaucoup de réserve un procédé dont la botanique moderne a usé jusqu’à l’abus , c'est l’emploi du nom propre dans la dénomination des genres. Aujourd’hui même, c’est presque la source unique. Ce tribut de reconnaissance, cette glorification du découvreur, du patron, du promoteur, pour prendre l’expression linnéenne, est un noble procédé moral, un stimulant efficace, une immortalité féconde, quand il est justement, méritoirem-ent appliqué. Il peut aussi devenir, il devient même un moyen d’adulation, d’intérêt. Appliqué autrefois à des hommes qui avaient du moins quelques rapports avec Flore par le culte, le patronage, les coopérations plus ou moins directes à la botanique, « nomina generica ad hotanici optimè meriti memoriam conservandam sanctè servanda sunt, » aujourd’hui, il est prodigué pour des personnes étrangères à la science, pour des rois, des reines, des ministres, des généraux, qui peut-être ne savent guère distinguer les étamines du pistil. Voilà les noms incolores, insignifians, barbares, donnés aux magnifiques créatures découvertes depuis quarante ans. Une méthode déjà anti-naturelle est devenue excessivement artificielle. Si Linné, qui, tout en révérant la méthode naturelle et en l’appelant le chefd’œuvre de l’esprit humain, a créé une méthode artificielle, si Linné a puisé abondamment à cette source philologique, en domiant même à ses noms propres l’intérêt de mystérieuses biographies , du moins il n’a pas décerné aux profanes l’honneur de baptiser les genres, et sa nature était trop féconde, son sens de la réalité trop vif, son érudition classique trop riche, pour qu’il n’eùt que ce procédé exclusif : il est varié comme le monde végétal. Cette méthode historique, artificielle, le peuple ne l’a pas connue : elle n'était pas» dans la nature de l’esprit humain. Sans doute la botanique

de l’avenir s’appuiera sur une autre base, et demandera à sa langue d’être au moins en principe l’expression des rapports avec les objets de la création. Si, pour l’espèce, le peuple a admis le nom propre, tiré par exemple de la mythologie antique , des croyances chrétiennes, de sa provenance géographique, etc., la poésie peut excuser, mais la logique ne peut accepter ce procédé : il n’est pas plus légitime que l’autre, pareequ’il n’est pas moins artificiel, et il disparaîtra de même. Voyez-même déjà: la Scabieuse porte à sa racine une empreinte que le peuple attribue à la dent du diable, et pour cela, il appelle cette plante Mors du Diable : la science l’appelle Scabiosa succisa. La révolution est donc déjà commencée : quiconque connaît la nomenclature botanique comparée peut constater que le langage de la science, comparativement à l’expression populaire, est souvent le retour à l’expression naturelle. Interprète de la nature, la science doit la réfléchir dans son langage.

Dire à quelle source le peuple n’a pas puisé, entraîne l’obligation d’indiquer à quelles sources il a puisé. Les sources sont assez nombreuses, et, en botanique, comme dans toutes les grandes branches des manifestations de l’esprit humain, dans la littérature par exemple, on retrouve toujours les mêmes veines, les mêmes inspirations. Il y a une veine poétique, une veine païenne, une veine chrétienne, une veine satirique, une veine légendaire, une veine domestique^ etc.

En général , le peuple ne connaît que deux espèces de végétaux, ceux qui sont utiles, ceux qui sont nuisibles. Cependant , il remarque aussi ceux qui n’ont ni l’un ni l’autre de ces caractères, ceux qui ne sont que beaux. Il est assez poète pour admirer, et il y a pour lui une catégorie de plantes qui se recommandent par la gentillesse, la grâce, la beauté : c’est la catégorie poétique. S’il y a des centaines de neurettes inutiles qu’il n’a jamais aperçues,

celles cejjeiidant qui sont dominantes, comme la Pâquerette, le Daisy ou OEil du Jour (day’s eye), ou qui charment ses sens comme la Violette, parlent à son imagination et à son corps. Il y en a un certain nombre dans cette catégorie : la Pensée, que le peuple anglais appelle aussi I^sîj, et Joie du Cœur, Hearfs ease, la Reine des Prés (Spirée ulmaire), l’Angélique, la Verge d’Or, le Daisy, ou Pâquerette et Pâquette, le Pensez à Moi ou Myosotis, For- (jet me not des Anglais, Vergiss mein nicht des Allemands, le « Love lies hleeding, » nom de l’Amaranthe, c’est-à-dire l’Amour qui repose sanglant, le Nighfs shade, l’Ombre de la Nuit, c’est-à-dire le Solanum dulcamara , « Qui précipite dans les ombres de la mort », la Dame d'Onze heures, le Go to hed at noon ou le Salsifis, le Ne me touchez pas. Impatiens noli me tangere. Lève-toi et marche, Surge et ambula , ou la Gentiane, les Belles Pucelles de France, Fair maids of France, (Ranunculus aconitifolius ) , les Dames nues, le Colchique , fleurs sans feuilles. Voilà à peu près tout le domaine poétique du peuple, c’est-à-dire la nomenclature qui s’appuie sur une vue pure de l’esprit. La Scorpione ou Myosotis porte encore quelquefois un nom développé : « Plus je vous vois, plus je vous aime. » C’est un raffinement et une forme amplifiée qui ne se concilient pas bien avec la concision et la naïveté du peuple.

La veine antique est une des plus abondantes. Elle rappelle une double antiquité, l’antiquité réelle et celle de la Renaissance, les Pères de la botanique grecque et romaine, Hippocrate, Aristote, Théophraste, Dioscoride, Pline, Columelle, etc., et les Pères de la botanique moderne, les Gesner, les Celsalpin, les deux Bauhin, Tournefort, etc. Toutefois, nous ne devons pas méconnaître les origines savantes de cette partie de la nomenclature botanique, qui s’est complétée dans le 17^ et le 18e siècle, par la

science classique des maîtres, ou par la galanterie emblématique de la poésie. Il n’est donc pas étonnant que Flore ait parlé la langue de l’antiquité et de la mythologie. Mais la mythologie du peuple est assez bornée. Il est certain qu’il connaît.^Bacchus et Vénus, la personnification des deux appétits qui inspirent le plus souvent sa muse. Il chante encore la Barque à Caron, bravade grivoise de la Mort, et les matelots, en passant la Ligne, saluent et honorent encore le roi de la mer, de l’antique Océan, comme dit Homère, dans le Père Neptune. Jupiter, dont le nom est encore fréquemment appliqué aux chiens forts et méchans, est resté le synonyme de caractère dur et redoutable. Toutefois, Bacchus et Vénus sont les seules divinités vraiment populaires : même la déesse de la beauté est en possession de certaines belles plantes, très-souvent en partage avec la Vierge, partage qui est comme l’image de la lutte de deux cultes; la veine antique se divise en deux ramifications, la mythologie et l’histoire : c’est assez dire que là nous sommes beaucoup plus dans le domaine de la science que dans celui du peuple.

Vénus, la beauté sensuelle, se trouve sur cette limite, à moitié scientifique, à moitié populaire, que représente l’horticulteur. L’emploi de son nom est déjà d’un monde qui a quelques prétentions au bien dire et à la poésie. La Verveine, Veneris vena, lui était consacrée, et la magie antique l’employait pour ranimer les feux d’un amour prêt à s’éteindre. Quelques parties d’elle-même se retrouvent dans les campagnes, les Cheveux de Vénus, ou Nigelle, le Sang de Vénus, ou l’Adonis, le Nombril de Vénus, on Ombilic, en anglais Venus’s navel ivort. Il y a des fruits, des pêches, qui portent le nom de Mamelle de Vénus, pour prendre un euphémisme; on trouve encore dans les champs des objets de sa toilette, le Peigne de Vénus^ ou Scandix, le Miroir de Vénus, ou Prismatocarpe, le Sabot de Vénus, ou Cy-

pripredium'. Linné appelle encore le Dipsacus Lahrum Veneris.

Après Vénus J le règne de Flore se partage entre le reste de rOlympe, de sorte que chaque divinité ne possède guère plus d’un végétal, excepté Jupiter qui en a plusieurs : le Dianthus, ou œillet, la Joubarbe, JSarôa Jovis, le Noyer, Juglans, ou Glans Jovis. A Adonis est consacré l’Adonis, cette fleur rougie du sang de Vénus; aux Nymphes, les belles plantes aquatiques, dites Nymphéa ; à Bacchus, le Baccharis, dont on tirait des couronnes pour les fêtes de Bacchus ou Bacchanales ; à son précepteur, Bacchi Silenus alumni^ le Silène; à Althée, femme d’Enée, l’Althæa; à Hélène, une grande et belle fleur, l’Aunée, Inula Helenium ; à Hercule, la Berce ou Heracleum ; à Achille, qui l’employa pour guérir la blessure de Télèphe, l’Achillée, ou Mille-feuille, Mil foil en anglais; à Circé, l’herbe aux Magiciennes, ou Circe Lutetiana\ à Jason, la Jasione; à Chiron, les Centaurées et la Chironia; à Andromède, VAndromeda que Linné a décrite en mythologue, ou plutôt qu’il a chantée en poète : « Andromède est une vierge au col blanc... » ; a une des Parques, VAtropa Belladona, deux mots linnéens qui forment un apologue, c’est-à-dire la Mort sous les traits d’une belle dame ; à l’amante d’Apollon , le Daphné ; à luimême le Laurus nobilis ; à Mercure, la Mercuriale; à Méduse, cette plante qui ressemble à une tête enlacée de serpens, Euphorhia Mélonigena; aux Naïades, la plante aquatique dite Maias. Le Narcisse, la Parisette ou Paris, \àSatijrium, l’Hyacinthe, l’Asclepias, Serapias, etc., révèlent clairement leur origine ou leur dédicace.

Pour établir la transition, on saura bien prendre , dans cette nomenclature, ces noms d’époque intermédiaire qui sont ceux des héros ou des personnages placés entre la mythologie et l’histoire.

Dans l’ordre historique on remarque le Sedum TeU-

2)hium consacré à Télèphe, roi de Mysie, VArtemisia l’Armoise, mater herbarum, dédiée à la femme de Mausole; la Gentiane, Surge et amhula, à Gentius, roi d’Illyrie, la Lysimachie, à Lysimaque, Tami et le disciple de Callisthène, si cette vulnéraire, appelée par le peuple Chasse -Bosse , n’offre point un sens médical dans les deux élémens qui composent son nom, TEuphorbe, que Pline dit être nommée d’Euphorbus, frère de Musa le médecin d’Auguste, qui a aussi sa plante sous le nom de Musa, le Teucrium ou Germandrée, dérivé de Teucer, roi de Troie, la Valériane, de Valère, selon Linné, l’Eupatoire chanvrin, en l’honneur de Mithridate, surnommé Eupator, le Phüadelphus pour le roi d’Egypte, le Pharnaceum^ pour le roi du Pont.

Pour servir de passage entre l’antiquité et le Christianisme se présente un être intermédiaire , puisqu’aux yeux des chrétiens, beaucoup d’esprits méchans n’étaient autre chose que des divinités païennes, nous voulons parler du Diable, qui a 'même été quelquefois désigné sous le nom de Pluton. Il sert aussi de transition entre cette nomenclature savante et la nomenclature populaire.

En botanique, comme dans l’ensemble de la symbolique chrétienne, le diable représente le mal, le laid; c’est à lui que le peuple a consacré les plantes malsaines et dangereuses , difficilement extirpées et envahissantes , les végétaux à figure triste et sinistre , à l’aspect vireux , les narcotiques, les poisons, comme dans l’animalité on a pris pour son symbole les êtres impurs, laids et méchans, que l’on retrouve dans la faune des cathédrales , représentés par les porcs, les singes, le serpent, etc. Dans la catégorie des plantes diaboliques , fortement empreintes du cachet populaire , se trouvent la Bryone dioïque, le Verjus au Diable, le Navet du Diable, la Clématite, cette liane envahissante, le Diable en Haie, dont les enfans fument le sarment en guise de pipe , nom qu’elle porte quelque-

lois, la Circé, ou Herbe aux Magiciennes, Y Enchanter' s nightshade, la petite Pervenche ou Violette des Sorciers , la Scabieuse, Morsus diaboli, ou Mors du Diable , comme en anglais DeviVs bit, plante à laquelle se rattache une légende dont nous parlerons plus loin, les Cornes du Diable ou la Macre, V Herbe au Diable ou la Cynoglosse, le Raisin du Diable ou le Taminier , le Pain du Diable ou le Champignon. Les empiriques appelaient les plantes parasites, comme les épithyms [Orobanche Epithymum) , Herba Furum, Viscera Diaboli. La Nigelle de Damas, s’appelle aussi , comme la Clématite , le Diable en Buisson. L’ensemble des superstitions qui s’attachent à la Mandragore , et particulièrement la propriété qu’elle avait de faire découvrir les trésors , ces biens du démon , classe naturellement cette plante dans le cycle diabolique.

L’Ancien Testament introduit à la botanique chrétienne, pour laquelle il a été plutôt une espèce de précurseur qu’il n’a exercé une large influence. En effet, sa part dans la nomenclature florale est peu considérable , et c’est une des preuves qu’il avait fait beaucoup moins d’impression que le Nouveau sur l’intelligence et l’imagination. Un petit nombre de végétaux offrent les souvenirs bibliques : c’est le Yucca, aux larges et longues feuilles piquantes, qu’on appelle Y Aiguille d'Adam, Adam' s needle, le Convallaria polygonata ^ qui est le Lily of the Valley, expression toute biblique : « Ego sum jlos campi et lilium convallium » ; c’est encore le Sceau de Salomon, dont la racine articulée ressemble à un sceau empreint de caractères hébraïques, en anglais aussi Solomon's Seal, et, comme dit une dame botaniste, « Tbe English name alludes to the roots which , when eut through , hâve the appearence of Hebrew caracters. » Ce nom a assez de vérité pour que cette racine héraldique ait pu être le cachet destiné à sceller la correspondance entre des botanistes. C’est ainsi

(îu’uiie riche imagination fait donner le nom de Petite- Centaurée par un botaniste à sa jeune fdle aux joues roses, à l’œil éveillé. L’Asphodèle s’appelle Bâton ou Verge de Jacob. Moïse et Job apparaissent dans le Buisson ardent, le Burning bush ou Evergreen thorn des Anglais , et dans les Larmes de Job, le fruit du Colutea. Jacob se retrouve encore dans la Polémoine, Echelle de Jacob.

Le Nouveau-Testament s’est fait la plus large part dans la végétation: le Christ, la Vierge, les Saints possèdent eux seuls un plus grand nombre de plantes que l’Antiquité et l’ancienne Alliance. A un certain point de vue de l’imagination , toute la végétation ressemble à une vaste épopée où l’on voit la lutte du Paganisme et du Christianisme, un drame à mille personnages , le plus vaste qui ait jamais existé , où apparaissent les dieux , les héros , les capitaines de l’Antiquité, Satan, le Christ, la Vierge, les Saints, les rois de la science , etc. , ou bien encore à- un chœur immense ou un chant lyrique, où chaque plante se dresse pour chanter, comme les Allemands ont fait chanter les Marguerites : « Je suis l’amante du docteur Faust — et moi je suis la sœur du Roi chevalier, la Marguerite des Marguerites. » Une pareille conception , réalisée par un grand poète , cette alliance, dans un même poème, de l’épopée , du drame et du chant, aurait un remarquable caractère de grandeur, de symbolisme, d’idéal, et associerait en une unité merveilleuse — prodigialiter unam — les enfers, la terre, le ciel.

Le Christ, du moins nominalement, n’a guère été associé à la végétation : l’Aster, Œil de Christ, la Palma Christi ou Ricinus et Orchis, la Spina Christi ou Noirprun, la LaTicea Christi ou Lycope , tels sont à peu près tous les végétaux qui portent son nom; ajoutons y la vigne du Vésuve qui produit le Lacrxjma Christi. Toutefois, un certain nombre de végétaux sont consacrés au Christ d’une

manière indirecte, à sa Passion, à ses fêtes. La Fleur de la Passion ou Passiflore présente tous les instrumens delà Passion , comme les diverses parties de la tête du brochet ; rOxalis ou Alléluia, la Pâquerette ou Pâquetle et le Pasques- Flower des Anglais annoncent et signalent la Résurrection ; rOrnithogale est l’Etoile de Bethléem, Star of Betlehem; on connaît la Rose de Noël, on connaît aussi \q Roseau de la Passion ou la Massette. En Angleterre, le Houx frélon, qui sert à décorer le home, le foyer à la Noël, s’appelle quelquefois Christmas Holhj , et on appelle en Angleterre, en Allemagne, en Normandie, Arbre de Noël, une branche ordinairement de pin, que les enfans décorent de mille petits objets et de petites bougies. Le Sureau, avec sa périphrase populaire, ù' Arbre de Judas, un autre arbre exotique appelé aussi Judas' s Tree, rappellent encore indirectement le Christ. Quant à la Criste-Marine où semble apparaître le nom du Christ , c’est l’altération de Crithme Marine, Critlimum maritimum. Dieu le Père , dont le nom populaire est le Père Eternel, 'tient une bien plus faible part dans la botanique du peuple , et ne se montre guère que dans Pater noster, appliqué au Cyperus. Peutêtre même ce mot veut -il dire patenôtre, et est -il tiré, comme le Chiendent à chapelets ou à patenôtres, de la forme de la racine.

C’est la Vierge qui a obtenu les plus grands honneurs. La Vierge, cet idéal pur et élevé du moyen-âge, qui garde dans la Flore populaire ce nom qui semble disparaître sous un nom plus moderne et plus familier , a reçu l’hommage de presque toutes les fleurs agrestes de couleur blanche , de physionomie modeste , toutes celles qui expriment la candeur, la grâce, la pureté. Le fidèle, le botaniste, lepoète retrouvent partout desparties d’elle-même ou de ses vêtemens et de ses attributs , et tous ses symboles ajoutent à la grâce et à la fraîcheur de son culte

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