‹ Essai sur la flore populaire de Normandie et d'AngleterreChapitre 2 sur 5 · IV · texte numérisé non relu

IV

primitif. Ce que ie peuple voyait en elle , ce n’était ni la mère, ni la patronne; c’était surtout le côté pur et immaculé: c’était la Vierge. Mais le peuple, pour qui l’idéal de la femme était la châtelaine , la femme belle , noble , souveraine , a fait aussi de la Vierge une dame : les Italiens l’appellent Madonna, les Français Notre-Dame, les Anglais Lady. Ce caractère réaliste, que le roi Louis XI a porté plus loin que le peuple lui-même, respire surtout dans la nomenclature botanique consacrée à la Vierge. D’abord le peuple a retrouvé, pour ainsi dire, dans les champs des parties d’elle -même, sa chevelure dans la Cuscute ou Cheveux de la Vierge ^ dans la Nigelle ou Cheveux de la Vierge^ le Maiden hair ou V Adiantum y que réclame aussi Vénus. C’est une curiosité qui ne manque pas de charme, de chercher dans les champs l’attirail de sa toilette et les élémens de sa parure. Voici son vêtement : la Collerette de la Vierge ou Stellaire, les Manchettes de la Vierge des Haies, son lit, le Galium, Ladijs

Bedstraw, son manteau, l’Alchemille ou Lady’ s Mantle, ses gants, les Gants de Notre-Dame o\i Cinq Doigts, ou l’Ancolie, sa chaussure que lui dispute Vénus , le Cypripedium, Sabot de la Vierge , Lady’ s Slipper ; voici son sceau de châtelaine. Sceau Notre-Dame ou Taminier, que l’on appelle encore Racine Vierge , double forme romane, comme on dit Vigne Vierge pour le Cissus quinquefolia , plante de l’Amérique. Voici son éperon , c’est le Pied d’A- \o\iQi\Q, Eperon delaVierge, voici en outre son jardin, son parterre, ce Cissus d’abord , puis Y Epi à la Vierge, ou Phyteuma Spicatum, V Herbe à la Vierge ou Sedum Telephium, la Vigne Vierge ou Clématite. Sur le lis , symbole de la pureté, habite le joli insecte que la science appelle Coccinelle, de sa couleur écarlate, que les Anglais appellent Lady Bird, l’Oiseau de la Vierge, et que les Français nomment Nonnette, Bête au bon Dieu. Les Américains

suivent ses traces dans les bois, Lady' s Traces, signalées par VOrchis Spiranthes. Le plus beau chardon indigène a été consacré à la Vierge, sous le nom de Chardon- Marie, et la science Ta conservé sous la forme de Sylihum Marianum. Les Espagnols donnent au Daphné le nom de Laurier de la Vierge.

Les plantes consacrées aux Saints forment un nombre considérable. Elle nous introduisent dans la Légende dorée, dans le Paradis. Elles sont la glorification des héros et des martyrs ; à un autre point de vue , elles sont le calendrier du peuple, car elles ont été nommées en même temps comme un hommage de la Foi et d’après la coïncidence de leur floraison avec les fêtes de l’Eglise. La nature devenait ainsi pour le peuple un livre où il apprenait son culte ou relisait sa croyance; c’était l’instruction par les yeux, comme celle qu’il puisait dans le spectacle des vitraux des églises , deux livres magnifiques , illustrés des splendeurs de l’art et des splendeurs de la nature. Presque toujours appliqués à des plantes salutaires, les noms des Saints faisaient jaillir à la fois l’idée d’un bienheureux, d’un patron, et d’une vertu. L’âme pieuse, par la campagne, se promenait dans la compagnie des saints , des martyrs , des vierges , et entrait en communication avec eux , comme dans un Paradis terrestre, anticipation de l’autre Paradis. C’étaient bien réellement les Fleurs des Saints, ce mot que le moyen-âge aimait à écrire en tête de ses livres merveilleux.

A ce point de vue , la nomenclature botanique devient une litanie. Linné, sans prétendre la faire complète, a présenté une liste de noms de Saints, dans la catégorie des Nomina religiosa. Parmi les vingt-huit noms qu’il cite , il y en a un certain nombre , ou tombés en désuétude ou inconnus en France. Tout annonce d’abord que les noms de cette liste ne sont pas des mots populaires; car leur la-

rinité est complètement différente des noms chrétiens, et il fait allusion à leur formation, en les faisant précéder (ie cette règle : « Nomina generica non abutenda sunt ad Sanctorum favorem cai^tandum. » Aussi ce ne sont pas là les vrais Saints populaires dont les noms sont inscrits sur les fleurs : « Flores inscripti nomina regum. »

L’origine et les rapports de ces noms de saints sont obscurs et difficiles, et ce serait une chose intéressante de retrouver les liens qui unissent le végétal à son patron. Il y en a qui n’ont peut-être pas d’autre raison qu’un rapport de mots, comme entre Saint-Clair et la cécité par exemple. Telle paraît être la Pariétaire, l’herbe des murs, des pierres, qui est dite Herba Sancti Pétri, rapport qui semble fondé, comme les précédens, sur un simple jeu de mots. Il arrive que plusieurs Saints se partagent la même plante : ainsi Linné nomme la Valériane Herba Sancti Georgii et Herba Sanctæ Claræ. La Pivoine est à la fois à St-Valentin et à Ste-Rose. D’autrefois, un même Saint en possède plusieurs, comme St- Jean qui a V Hijpericum, en anglais, St-Johns wort, et en France l’Armoise commune et le Lierre terrestre; St-Jacques possède la Julienne et la Jacobée ; il possède encore le Bourdon St-Jacques, ou la Rose tremière. Les autres noms populaires de cet ordre sont V Herbe Ste- Barbe ou Barbarée , en Allemagne l’Hélianthème dit Fleurette de Ste -Elisabeth, Elisabeths Blumchen, V Herbe St-Etienne ou la Circé , la Marguerite, si elle n’est une métaphore tirée de Margarita , en Angleterre le St-Barnabi/s thistle ou Centaura solstitialis , la Véronique, le Laurier St -Antoine ou l’Epilobe en épi; le Leucoium ou Nivéole, symbole de pureté, est naturellement la fleur de Ste-Agnès, St-Agnes's Flower; VHerbe de St-Benoît est devenue pour la langue scientifique la Benoîte, en anglais Herb Bennet, étymologie des nombreux Bennet de ce pays. Si la coïncidence de la floraison et de la fête

explique quelques-unes de ces expressions, il y en a d’autres qui ont un sens plus poétique et plus profondément religieux. Ainsi, il est dilficile de ne pas reconnaître un rapport intime entre Ste-Catherine d’Alexandrie, qui fit voler en éclats’ la roue sur laquelle le bourreau voulut l’appliquer, et la fleur de Ste-Catherine, V Impatiente, cette balsamine, dont la capsule éclate et se brise au simple contact. Quant aux fleurs qui marquent les fêtes et qui forment le calendrier des solennités chrétiennes, les Pentecôtes, les Pâquerettes, les Alléluia, les Roses de Noël, etc., sont les principales.

La veine légendaire se composerait des plantes auxquelles sont attachées des superstitions ou des traditions merveilleuses. Cette partie de la végétation , riche et vivement colorée autrefois, a été bien appauvrie par le temps. Il faudrait ressusciter la Flore symbolique de l’architecture antique et chrétienne, la Flore des poèmes, des légendes, etc. Il y a là tout un ordre de découvertes original et inexploré. Il faudrait pénétrer dans les superstitions populaires , qui existent encore entières ou par débris dans les campagnes, où Fon trouve la croyance à l’Herbe qui rend invisible, à celle qui noue l’aiguillette , au Trèjle à quatre feuilles, à l’Herbe qui porte malheur, la Malherbe, qui est pour nous ce que la Jettatura, ou le mauvais œil, est pour les Italiens, et qui explique notre dicton « marcher sur une mauvaise herbe ».

Il y a une jolie légende dont la Scabieuse succise est le sujet. Cette plante, remède contre la gale, était autrefois souveraine pour un grand nombre de maux ; c’était le meilleur ami de l’homme malade ou blessé. Satan, indigné que tant de vertus se rencontrassent dans un végétal , la mordit un jour de rage, et enfonça ses dents dans sa racine. La marque est restée, et on voit encore sa morsure sur cette plante que le peuple appelle Mors du Diable, et Linné, Morsus

Diaboli, et dont la science a d’ailleurs constaté la dépression par l’épithète de Succisa, la Scabieuse à racine tronqùée. Cette tradition existe en Angleterre, où elle est aussi constatée par le même nom, DeviVs hit.

Mais la principale superstition végétale est celle qui a eu pour objet la Mandragore. Cette plante que Théophraste appelait V Anthropomorphon^ que Columelle nomme Semi- Homoy qu’un Juif danite, voyageur du 8* siècle, Eldad, appelait « l’Arbre à la Face d’Homme », et le moyen-âge « le Petit Homme planté » , est pour Linné , à cause de sa nature vénéneuse, VAtropa Mandragora. Elle se trouve en Italie et en Espagne, et Machiavel a fait une comédie sous le titre de Mandragore, comme Jean-Jacques Rousseau chez nous. Sa racine, souvent bifurquée, forme d’ailleurs assez commune, et qu’on trouve quelquefois avec de grandes proportions dans la Bryone Dioïque, l’a fait com- • parer, dès les temps les plus anciens, au corps humain. Dom Calmetl’a représentée avec des modifications à la manière de Granville, qui lui donnent une physionomie humaine : deux jambes velues, se terminant en racines, comme des doigts d’ours, un ventre velu où une radicule marque l’ombilic; une large feuille repliée au collet imitant une collerette, une touffe de fleurs et de fruits, forme la partie supérieure, et l’ensemble figure bien l’association de la forme humaine et du végétal. C’est la vraie Mandragore chargée. C’était, au moyen-âge, la plante qui marche et qui parle, la plus vive transition du végétal à l’animal : quand on l’arrachait, elle poussait des gémissemens semblables à ceux du rameau que Virgile fait naître sur la tombe de Polydore. Elle donnait le bonheur et la richesse : elle doublait le nombre des pièces d’argent auprès desquelles elle se trouvait. Elle s’élancait d’elle-même vers les trésors cachés. Il fallait seulement la cueillir sous un gibet, en observant certains rites, et au risque de la mort, si on se trompait.

J'ille (levart dès-lors être à peu près introuvable. Pour échapper à ce péril, on pouvait la faire cueillir par un chien, et on Penveloppait ensuite dans un linceul. Elle servait à de honteuses pratiques. Il y a de curieux détails sur cette plante dans l’ouvrage du P. Lapiteau, dédié au Régent, sur la précieuse plante du Ginseng de Tartarie, découverte au Canada. Il y dit que les Eléphans rencontrent la Mandragore sur la route du Paradis terrestre. Th. Brown traite de la Mandragore dans son Essai sur les Erreurs populaires, 1738. On lit dans les Histoires prodigieuses , par P. Boistuau (^575) : « Je vis à la foire de St-Germain, une racine de Mandragore qu’un sophistiqueur avait contrefaite par art, qui avait certainement racines, si bien entassées l’une dedans l’autre, qu’elle représentoit la forme de l’homme; et asseuroit ce donneur de bons jours que c’étoit la vraie Mandragore ; et demandoit 20 escus de cette racine ; mais la fraude fut incontinent descouverte, et croy qu’il fut contraint d’emporter sa racine en Italie, dont il disoit qu’elle était venue. » Il y a dans les cabinets de savans et d’amateurs des statuettes de Mandragores des anciens devins, où la forme humaine, mais velue, et même habillée, est assez nettement accusée. Aussi, Mandragore est-il quelquefois synonyme de monstruosité, et dans un travail surScarron, Théophile Gautier appelle le poète cul-de-jatte, une Mandragore sculptée.

La tradition druidique semble s’être conservée dans les vertus qu’on attribue aux parasites du chêne, tels que le Gui, qui passe pour guérir de l’épilepsie, le Lichen pulmonaire, le Polypode, l’Agaric, etc.

La vieille médecine a eu , et la médecine populaire a encore deux principes remarquables. Le premier, c’est que des rapports de forme entre un végétal et un organe humain établissent une puissance curative de la plante sur l’organe. Ainsi, rHé[)atiquc, qui aflécte la forme du foie,.

^'uérit ce \iscère, et c’est de là, dit-on, que lui vient son nom. hQChrysosplenium, ou Rate d^'or, ou Fleur d’or pour la rate , dont les feuilles ont la forme de la rate , est un remède pour cet organe. C’est d’après un rapport semblable que la Ficaire est la plante aux hémorroïdes. Que l’on ait appelé Orchis, Bourse, une plante à deux tubercules arrondis, d’égale grosseur, c’est en vertu d’une analogie qui saute aux yeux ; mais n’est-ce pas en vertu de cette ressemblance qu’on lui a attribué ces propriétés aphrodisiaques, que les Italiens ont exprimées dans leur nom ^"Amor di bella donna ? La seconde superstition est plus répandue ; c’est la croyance en une espèce de magnétisme végétal. Une herbe ou une autre substance est appliquée sur une partie malade : au bout d’un certain temps, elle en est retirée et enfouie dans la terre, et le membre affecté guérit à mesure que la plante ou cette substance pourrit. C’était une partie de la méthode des Capucins de Rennes au xviie siècle, lesquels jouissaient d’une grande réputation. de Sévigné elle-même, qui dit « qu’ils sont admirables pour guérir en un moment », et qui se soumit à leur traitement, n’est pas éloignée de croire à cette action à distance : « Je ne sais si c’est la cérémonie de ces petits enterremens, ou si c’est la lessive et le baume, mais il est toujours vrai que je n’ai jamais été comme je suis. » Une croyance analogue, aussi erronée, mais moins irrationnelle, parcequ’elle peut du moins s’expliquer par l’émanation, consiste à porter dans ses vêlemens ou dans des sachets certaines racines , comme celle de la Bistorte, celle de la Scrophulaire, celle du Chiendent à chapelets pour guérir les hémorroïdes, etc.

La vie pastorale , si propre au recueillement et à la méditation qu’on a attribué aux pâtres la découverte du calcul efde l’astronomie, a dû être favorable à l’observation des végétaux. Ce sont des bergers, dit-on, qui découvri-

relit l’aimant et le café. Ils avaient une réputalion de sorciers qu’ils conservent encore en Normandie, et « Prêtres et Bergiers sont des sorciers » est un dicton du pays Bes- ^ sin, ou pays de Bayeux. Aussi plusieurs plantes sont-elles rapportées aux Bergiers, aux Pastours, et aux pacages encore appelés Pastis .* Il y a le Dipsacus pilosus qu’on appela Verge à Pasteur, allusion à la houlette qu’un \ieux poète de l’Avranclnn, Jean de Vitel, nomme Bouvière; il y a encore la Capsella bursa pastoris ou Bourse à Pasteur, dont le fruit figure très-bien la Pannetière. Les Anglais appellent la Jasione, Scabieuse du Mouton, Sheep Scabious.

La Digitale reçoit aussi le nom de Ga?its de Bergère. Le Scandix est V Aiguille au Berger.

La veine utilitaire est de beaucoup la plus riche : elle se ramifie en veine médicale et en veine domestique.

C’est peut-être rabaisser le règne végétal que de le considérer comme une pharmacie : c’était l’idée de J. J. Rousseau; c’est celle de plusieurs botanistes qui sentent la nature en poètes et en artistes. Il faut bien leur accorder qu’une jolie fleur perd de son idéal, quand on la réduit à porter un nom thérapeutique, et à n’être plus que l’étiquette d’un bocal, et le rappel d’une plaie ou d’une infirmité. Cependant, il faut convenir que le peuple naïf et reconnaissant, utilitaire et rude, ne s’est pas fait faute d’employer les expressions médicales. A cette objection, l’on peut faire plusieurs réponses. D’abord, l’on ne peut faire disparaître le caractère utilitaire que la nature a mis dans un grand nombre de végétaux, peut-être dans tous, car l’inutilité de beaucoup de plantes n’est sans doute que l’imperfection de la science. La botanique ne crée pas ces rapports, elle les constate. Ensuite, cette dénomination thérapeutique ne s’applique généralement pas aux plantes riches et belles, à l’aristocratie, à la poésie du domaine de Flore : c’est le plus souvent à des plantes d’un type ordi-

nuire, quelquefois même d’un aspect sinistre et désagréable. Enfin, c’est une idée qui ne manque ni de poésie, ni de grandeur, ni d’émotion que celle qui, la nature humaine étant donnée, considère la nature universelle comme le domaine de l’homme , où tout a rapport à son roi , et qui est sa table, son vêtement, son laboratoire. Alors surgissent la grande idée de la Providence, les causes finales, la reconnaissance, la Religion et Dieu.

A cet ordre d’idées se rattache une riche nomenclature, faite parla classe qui souffre, qui se fatigue, qui se blesse, qui , en un mot , affronte le plus les chances de mort répandues dans le monde entier. La langue scientifique a emprunté un très-grand nombre d’expressions faites à ce point de vue , car la médecine est sortie de l’empirisme : elle a latinisé ou grécisé les noms populaires en les absorbant. Si, dans ce glossaire médical, le terme est quelquefois rude et choquant , il y a aussi une large place réservée à l’euphémisme, à la périphrase, à la délicatesse.

Signalons d’abord une plante fétide ( Sterculia ) , que le peuple a brutalement appelée de son trop vrai nom, et entrons dans la nomenclature : le Chenopodium vulvaire, V Herbe aux Gueux ou la Clématite , ainsi appelée de sa propriété vésicante dont les truands usaient pour se faire des plaies, V Herbe à la Bosse ou l’Hellébore, dite encore Herbe à Herber, parcequ’elle sert à herber les animaux, c’est-à-dire à leur faire des sétons , la Chasse-Bosse ou la Lysimaque, V Herbe aux Verrues ou la Chélidoine et l’Euphorbe, V Herbe au Chantre, jolie périphrase pour indiquer un remède contre l’enrouement, c’est le Sisymbre officinal, le Passerage ou le Lepidium, la Toute-Saine, en anglais Tuisan, c’est l’Androsème, le Wound-wort ou l’Anthyllide vulnéraire, V Herbe aux Panaris ou Paronychia, V Herbe à la Coupure ou Sedum Telephium, la Vermiculaire ou Sedum acre, V Herbe aux Teigneux ou le Tussilage,

Y Herbe aux Puces ou le Conyse, le Casse- Lunettes ou le Bluet, Y Herbe au pauvre Homme ou Gratiola^ gratiâ medicinali, dit Linné, \q Fig-wort des Anglais ou la Scrophulaire, la Chancrette ou Herbe aux Chancres ou l’Herbe à Robert, la Toute-' Bonne ou la Sauge, le Mothcfs wort ou TAgripaume cardiaque , VHerbe au Charpentier ou l’Achillée , VHerbe au Cancer ou Plumbago et Œthusa cynapium, VHerbe à la Faux ou Euphorbe des Bois, la Foirouse et Foiroude ou la Mercuriale annuelle , le Madwort ou Herbe aux Fous, etc. D’après la grande foi que l’on avait aux simples , et d’après les débris qui restent de l’ancien empirisme, on peut dire qu’il y avait autant de plantes thérapeutiques qu’il y avait de maladies. Mais la plante la plus puissante était l’Armoise. Ecoutons ce qu’en raconte le Dict de VHerherie, pièce en vers et en prose du xye siècle : « La meilleure herbe qui soit ès quatre parties dou monde ce est l’ermoize. Les famés c’en ceignent le sein le seir de la S. Jehan et en font chapiaux sur leurs chefs, et dient que goutte ne avertin ne les peut prendre. Mais il m’étonne que les testes ne lor brisent tant elle a de vertu. »

A ce côté utilitaire de la nature appartient encore , mais avec plus de poésie , la nomenclature tirée des usages domestiques. Elle met sous nos yeux la vie intime de l’artisan, si chère à la poésie des nations septentrionales, surtout à l’Allemagne qui a su donner un grand charme au ménage, à l’atelier, au compagnonnage. Elle fait d’une partie du livre de Flore le livre des métiers. Ici l’utile dans le végétal, plus dégagé de la matière, des infirmités et des appétits physiques, monte d’un degré vers le beau. Ensuite l’association des idées nous introduit dans la vie populaire, laborieuse et recueillie, à laquelle la nature offre des instrumens et des secours.

Voici tout d’abord trois joncs, le Jonc à Coton (Erio-

pliorum) , le Jonc des Jardiniers, le Jonc des Tonneliers, puis la Prêle des Ebénistes, le Saule des Vanniers, le Chardon à Foulon. Voici encore le Caille-Lait, les Bassinets, les Ecuelles, puis les objets de toilette, le Peigne, V Aiguille, V Epingle [Exacum filiforme)., enfin la Quenouille OM Distaff thistle (Centrophyllum. ) Il y a des armes, la Sagittaire, les Chausse-Trappes ; il y a des chapelets, le Chiendent à Chapelets, le Patenôtre {C^Jperus)\ il y a le Sceau de N. -D. [Tamus communis)\ il y a des balais, le Roseau à Balais, la Balayette (Roseau des Sables). Quant à la pharmacie domestique , nous en avons signalé un certain nombre d’étiquettes.

De toutes ces nomenclatures, la plus riche de beaucoup est celle qui se tire des analogies de la plante avec l’animal.

Quand on considère les expressions qui désignent les diverses parties d’un végétal , on est frappé de l’analogie qu’elles expriment avec les parties de l’animal. Pied, tête, bras ou branches, feuilles ou coma, troncs ou corps, collet , sont autant de métaphores qui reposent sur cette comparaison. L’imagination a poursuivi ce rapport avec une constance et une fécondité remarquables, et idéalisant le végétal , elle l’a élevé à sa plus haute puissance , c’est-à-dire au type supérieur , à l’animal. On dirait qu’il n’y a plus pour elle qu’un type qu’elle retrouve en tout ou en partie dans la nature entière, dans le minéral comme dans le végétal, puisque pour elle la montagne a des pieds, des flancs, une tête, etc. Ce point de vue a créé, soit dans la botanique savante , soit dans la botanique populaire , un si grand nombre de termes que les exemples fourmillent , et il a répandu dans la nature un remarquable mouvement de vie et d’activité. Toutefois , il y a une analogie dominante*: dans l’animal, c’est surtout le pied que l’imagination a rapproché du végétal, et dans le végétal, c’est avec

la leuillc que ce rapport s’est principalement établi, mais avec la feuille rampante sur le sol, et non pas avec la feuille aérienne. Cette feuille terrestre a été pour le peuple l’image d’un vestige déterminé. Voyez : le Pied d’Alouette, de Chat, de Coq, de Griffon, de Lièvre, de Poule, de Veau, d’Oiseau; le Pas de Lion, le Pas d’Ane, la Patte d’Oie , le Fer à Cheval , la Griffe. A ne voir que les noms, on dirait une réunion bizarre d’animaux hétérogènes ou ennemis , foulant pacifiquement ensemble la campagne et cheminant de compagnie. Encore un degré de plus, le peuple et la science trouvent la plante qui marche ou VOrchis, et le peuple la plante qui parle ou qui crie, la Mandragore.

Lorsqu’un végétal est attribué à un animal, soit parcequ’il habite son séjour ordinaire, soit parcequ’il est pour lui un objet d’affection ou de nourriture, évidemment il n’y a plus d’image, d’analogie, de poésie : c’est une simple juxta-position. Mais il y a d’autres enseignemens à extraire de cette espèce de rapport. Par exemple, les plantes attribuées au loup, presque nulles en Angleterre, où il n’y a guère que le Wolf s bane ^ l’Aconit, sont assez communes en France, où l’on trouve la Dent de Loup ou Achillée, la Tête de Loup ou Scabieuse tronquée , la Vesse de Loup, \Inguen lupinum ou Orobanche, en Italie V Herbe-Louve , rOrobanche, le Peigne à Loup , le Cardère. On sait que depuis très-longtemps il n’y a plus de loups en Angleterre; mais l’animal favori de la vieille et joyeuse Angleterre, old and merry England, des beaux temps des chasses royales, des Robin Wood et des Outlaws, c’est le cerf, c’est le chevreuil. Aussi les plantes consacrées au chevreuil abondent en Angleterre : le Rhamnus y est l’épine du chevreuil, Buck-thorn; le Menyanthes y est la fève du chevreuil, Buck-bean; le Sarrasin y est le Blé du chevreuil, Buck-wheat; le Rhus y est l’épine du cerf, Stag-thorn; le Chiendent y est le gazon tondu par le chevreuil , Buch\

Shorn; le Hêtre y est le manger ou peut-être le niât du chevreuil , Buckmast. Si nous avons la Corne de Cerf (Senebiera), et le Plantain Corne de Cerf (Coronopus) , c’est en vertu de la ressemblance de leur feuille ramifiée à la manière de la ramure de l’animal. C’est ainsi que la géographie botanique et la géographie zoologique s’éclairent l’une par l’autre, et se donnent un mutuel secours.

La veine la moins prononcée est la veine comique, railleuse et satirique, et elle complète en botanique les diverses manifestations de la vie, qui se retrouvent dans toutes les grandes branches de la science humaine. Si la plus ironique des expressions est celle de Discipline de Religieuse, appliquée à l’Araaranthe passe-velours, si la plus satirique est la Langue de Femme ou Trembloite, il y en a un certain nombre où s’entrevoit une intention railleuse et plaisante; tels sont : le Pissenlit, la Culotte du Père Adam ou Bananier, le Diable en Haie ou Clématite , le Diable en Buisson ou Nigelle, le Baguenaudier, la Coccigrue ( Ononis natrix ) , le Tripe - Madame ou Trique- Madame (Sedum reflexum), le Go to bed at noon ou le Salsifis , le Cul tout nu ou Colchique d’automne , la Monnaie du Pape et la Médaille de Judas ou Thlaspi. Les Cucurbitacées fournissent un certain nombre d’injures : Citrouille, Cornichon, Melon, et Tête de Melon. Le Prunier, en Normandie, sans doute parcequ’il est difficile à greffer et à diriger, est aussi pris pour un type de stupidité, et c’est un dicton commun : Sot comme un Prunier. L’expression Filius antè Patrem, appliquée au Tussilage et à quelques plantes dont les fleurs viennent avant les feuilles, renferme une légère nuance de plaisanterie qui la rattache peut-être à cette catégorie. H y a encore une locution normande « Franc comme l’osier » qui ne saurait guère s’expliquer que par une antiphrase ; or, l’antiphrase n’est' qu’une ironie sérieuse, à moins qu’on ne voie dans

ces mots la grande facilité de la i)lante à sc laisser fendre . ou le poli de son écorce. Un Franc, en patois, est une branche dénudée, affranchie de ses rameaux.

Aux animaux immondes sont consacrées les plantes qu’ils fréquentent, celle des lieux humides et fangeux, qui ont un aspect sale, qui sont visqueuses , putrides : tels sont les champignons , que les Bretons appellent Siège du Crapaud J que les Normands nomment Pain au Crapaud; le Stachys puant appelé Crapaudine , et le Lichen des vieux chênes qui porte aussi le nom de Crapaudine. Les jardiniers ont trois ou quatre plantes du même nom. Le peuple pense d’ailleurs que c’est là que les hêtes venimeuses prennent leur poison. Ajoutons à cette classe le Junciis hufonius ou le Jonc ci Crapaud.

De même que les anciens avaient entrevu les sexes des végétaux, ou plutôt de quelques végétaux, de même la botanique du peuple offre de légères aperceptions du même fait. Ainsi il distingue deux espèces de Chênes par le sexe, point de vue erroné, mais germe d’une vérité, c’est-à-dire, le Chêne noir ou le Rouvre, le Chêne blanc ou le Sessiflore, ou plutôt d’après la couleur du bois et de l’écorce. Il dit Quesne et Quenesse : « La Quenesse de la forêt de Cerisy. » Il reconnaît encore un Chanvre mâle et un Chanvre femelle, ce qui est scientifiquement exact; malheureusement il intervertit les sexes. Il ne connaît que trop le Savinier femelle et le Savinier mâle : c’est le mâle qui est l’espèce abortive. Du reste, il y a plutôt là la reconnaissance des espèces que celle des sexes.

En cherchant bien dans nos provinces, on trouverait encore des devins, des jeteurs de sorts ou sorciers, des charmeurs. Dans la plupart de leurs pratiques, ils se servent de végétaux; j’ai déjà parlé de la Malherbe, du Trèfle à quatre feuilles, de V Herbe à nouer V aiguillette. iMais l’herbe magique par excellence était le Millepertuis, em-

ployé dans les exorcismes sous le nom de l'uga dœmmum. L’intéressant ouvrage de Loudon, classique en Angleterre, en parle en ces termes : « h' Hypericum , l’Herbe St-Jean, St-John’s wort , était autrefois en haute réputation pour chasser les malins esprits, et sous ce rapport était plantée près des habitations. Elle était aussi trèsestimée pour ses propriétés médicales, pour étancher le sang et guérir les blessures. » La Millefeuille jouait aussi un grand rôle dans les charmes des empiriques, et nous avons pour cette plante un document d’un haut intérêt, une des formules d’un médecin d’Aquitaine au me siècle, Marcellus. Jacob Grimm , le grand' philologue Allemand, a supposé que ces formules écrites en dialecte gaulois , sans doute l’unique débris du celtique primitif, étaient très-voisines de l’irlandais, et les savans irlandais les ont en effet expliquées par l’idiome de leur pays. (Vlster Journal of Archœology 1856.) Voici la formule '12e : « Que célui qui souffrira du mal d’yeux arrache l’herbe Millefolium par les racines , et qu’il en fasse un cercle , et qu’il regarde à travers, disant trois fois : Excicumacriosos, et qu’il porte autant de fois le cercle à sa bouche , et crache par le milieu, et puis replante l’herbe. » Aujourd’hui la Millefeuille n’a plus guère de vertu charmeresse : elle n’est plus que la Dent de Loup, V Herbe à picot, à Bayeux, et partout, pour ses propriétés vulnéraires, Y Herbe au Charpentier; l’espèce sternutatoire s’appelle V Herbe à éternuer.

La Verveine se trouve dans les enchantemens des anciens ; c’était aussi une plante sacrée chez les Gaulois, qui la cueillaient en cérémonie pour la guérison des hommes et des animaux. De nos jours elle a encore une grande vertu pour les blessures. Cueillie le jour St-Jean, et conservée dans les maisons , elle porte bonheur et chasse les démons. Quant à certains problèmes de végétation, qui

sont à la botanique ce que sont pour d’autres sciences la quadrature du cercle et la pierre philosophale, et qui d’ailleurs se rattachent au sentiment que l’homme, a de son empire sur la nature , contentons-nous de citer la recherche de la rose verte , qui n’est pas toutefois une complète chimère , mais que l’on s’obstine à obtenir par des procédés impuissans, par exemple par la greffe du rosier sur le houx.

Telles sont les principales' considérations qui ont surgi pour nous d’une assez longue étude de la Botanique populaire, dont nous essayons la nomenclature. Ce travail, nécessairement incomplet, et indéfini, comme toutes les études des dialectes populaires, n’est d’ailleurs qu’un fragment, une face spéciale d’une œuvre d’ensemble sur le dialecte anglo-normand qui nous occupe depuis long-temps. Par sa nature même, et comme étude qui n’a que peu de précédens analogues, du moins à notre connaissance , cet Essai rencontrera peut-être quelque indulgence, et provoquera des rectifications et des additions, reçues avec reconnaissance , des nombreux Savans et Botanistes distingués qui font de notre belle Normandie la province la plus savante de notre pays.

FLORE l'OniVIRE

Page 1