Essai sur la game
Le Compositeur. On m'a dit que tu écrivais une Étude sur la gamme. A quel point de vue envisages-tu la question? S'agit-il d'une théorie mathématique ou physique, ou d'une étude historique, et comment as-tu été amené à l'entreprendre?
L'AuTEUB. Je m'étais souvent demandé, étant enfant, quelle pouvait être l'origine de la gamme; pourquoi elle comprenait certains sons plutôt que d'autres; comment il se faisait que nous reconnaissons si aisément la tonique d'un air de musique, rien qu'en l'entendant jouer, c'est-à-dire dans des conditions où les règles indiquées par les livres ne sont pas applicables; pourquoi certains airs à deux ou plusieurs voix me faisaient l'efTet d'être en modulation perpétuelle, alors que l'écriture des diverses parties ne semblait déceler aucun changement de ton ; pourquoi, quand je cherchais à mettre sur le piano les airs que m'avait suggérés ma muse enfantine, je ne trouvais pas toujours sur le clavier toutes les notes que j'eusse désirées, etc.
J'avais remarqué aussi, comme tout le monde, je pense, qu'il existe entre les notes de la gamme certaines parentés. Ainsi, dans le ton de do que j'employais te plus habituellement pour noter la musique qui me venait à l'esprit, je reconnaissais trois familles ; la famille do comprenant do. mi et sol, la famille sol comprenant sol, si et ré, et la famille /it comprenant /a, la et do.
Dans « ma musique », chacun des membres de phrase était généralement écrit, sans que je l'eusse cherché le moins du monde, avec des notes de l'une de ces familles, et l'accompagnement tel que je le trouvais au piano était aussi formé très souvent de notes appartenant à la même famille que celle du chant. Tous ces faits devaient bien avoir une cause, et j'eusse été curieux de la connaître; mais mes professeurs ne répondaient pas toujours à mes questions, lesjugeant déplacées; et, quand ils répondaient, c'était souvent par des raisonnements calqués sur celui du Bachelier de Molière, expliquant que l'opium fait dormir parce qu'il possède une vertu dormitive; quesi j'insistais pour savoir pourquoi il possède cette vertu dormitive, on me faisait généralement sentir que ma curiosité était excessive et semblait dénoter un esprit ma! pondéré.
Je me suis souvenu il y a quelque temps de mes curiosités d'enfant, et j'ai cherché à comprendre comment la gamme est faite, et pourquoi on ne peut y introduire une note quelconque....
Le Compositeur. Mais ne peut-on pas y introduire une note quelconque? Tu connais ma « Rêverie sicilienne » et tu te rappelles ce passage que tu aimes tant
(') Il était nécessaire, au début de cet Essai, non seulement d'iniliqucr In nature du sujet qui s'y trouve traité, id^i ancore de répondre à certaine; objectiona préalables qui se présentent natureltement à l'esprit. A cet elTet, l'auteur a rapporté en guise de préface une cooTersalian qu'il a eue avec un de ses amis, compositeur de musique, venu pour M renseigner au sujet de li présente Etude.
et que tu trouves si expressif; eh bien! je peux te leconfiér, il est le résultat d'un pur hasard; en jouant, j'ai accroché fortuitement un certain /a| dont l'effet m'a plu; alors je l'ai gardé, et de cette fausse note j'ai fait une appoggiature expressive.
L'Auteur. Mais toutes les autres fausses notesnet'auraientpasaussi bien réussi, encore que, par sa construction même, le clavier constitue, révérence parler, une aorte de guide-âne limitant les erreurs de l'exécutant. Il t'est bien facile de t'en assurer en jouant ta « Rêverie » au violon et en remplaçant quelques-unes de ses notes les plus pathétiques par les sons que tu produiras en posant le doigt au hasai-d sur la corde vibrante : à moins d'être servi par une chance extraordinaire, tu n'obtiendras le plus souvent qu'un résultat affreux, inacceptable pour toute oreille civilisée. La gamme admet donc certaines lois puisqu'on n'y peut incorporer un son quelconque.
Le CoMi-osrTEL'R. Peut-être. Mais ces lois, la théorie ne peut te les fournir. Cette question, longtemps controversée, parait aujourd'hui nettement élucidée. C'est ainsi que Fétis, dans son Traité d'harmonie, prouve clairement que la gamme n'est pas fondée sur des lois physiques ou mathématiques et que sa base est en nous-mêmes. La même idée est exposée dans le Traité de Reber. Cet auteur estime que les théories scientifiques n'ont jamais produit que des dissertations sans résultat pour /'art et que les données servant de base au système musical moderne doivent être acceptées comme on accepte uni? révélation. En somme, les lois de la Musique, ou du moins ce que tu appelles ainsi, doivent être de simples habitudes de notre oreille, habitudes qui sont devenues, si tu veux, une seconde nature, en raison du grand nombre de générations depuis lequel on pratique la gamme; mais, au début, la gamme a dû trouver son origine, non pas dans la nature physique ni dans les lois de la Mathématique, mais bien dans une convention imaginée par l'homme.
L'Auteur. Assurément l'habitude joue en psychopédie un rôle considérable; que l'on apprenne l'honnêteté à un enfant, ou, à un élève, la musique, l'habitude intervient, je suis loin de le nier. En ce qui concerne la musique, je l'ai souvent constaté sur moi-même. Ainsi, en visitant une mosquée en Algérie, j'ai entendu des prêtres arabes psalmodiant à de nombreuses reprises un certain chant, toujours le même; ce chant, dont la tonalité m'avait choqué au début, est arrivé presque tout de suite & me plaire ; avant d'être sorti de la mosquée J'aimais déjà ce chant et ne le trouvais plus monotone. Depuis cette époque il m'est souvent revenu à la mémoire, et je le retrouve toujours avec un réel plaisir.
Je me souviens aussi de la musique bizarre que j'ai entendu faire par une négresse venue du centre de l'Afrique et dont l'instrument se composait d'une série de bouts de bambous mis en vibration h. l'aide d'un petit maillet en bois dur; sa musique, qui m'avait tout d'abord fait l'effet d'un bruit plutôt désagréable, est arrivée très vite à intéresser mon oreille.
De ces exemples, et de bien d'autres cas semblables, je conclus comme toi que, par accoutumance, notre esprit peut arriver à accepter des tonalités fort diverses, mais encore faut-il que ces tonalités satisfassent à certaines conditions ; notre esprit n'accepterait pas une musique quelconque. Ainsi, à l'époque où les seuls intervalles réputés réellement harmonieux étaient ceux de quinte et de quarte, les théoriciens ont essayé d'imposer l'usage de la symphonie (ou hannonie à la quinte), et de la diaphonie (ou harmonie à la quarte); mais le goût public s'est formellement refusé à admettre ces combinaisons savantes (,?); symphonie ou diaphonie, il les tenait toutes deux pour de simples cacophonies ; aussi a-t-il forcé l'Ecole à y renoncer, et à
adopter à leur place le faux-bourdon, puis les combinaisons de tierces et de quintes d'où provient notre harmonie actuelle.
Et ce qui s'est passé pour l'harmonie a eu lieu aussi pour la mélodie, c'est-à-dire pour la gamme. Les deux types de gammes les plus usités aujourd'hui ne sont pas ceux que des théories discutables ont suggérés les premiers aux savants; ils n'en ont pas moins supplanté presque complètement toutes les autres gammes, et les musiciens ont renoncé en leur faveur à toutes leurs anciennes habitudes, car notre gamme majeure et notre gamme mineure reposent sur un substratum mathématique plus simple que celui des anciennes gammes et sont par conséquent mieux appropriées à notre nature humaine.
On pourrait presque dire que toutes les inventions musicales durables ont été faites par les artistes et imposées par eux aux savants.
La musique n'est donc pas l'œuvre de théoriciens toujours faillibles; elle est la résultante du goût musical des masses et du sens artistique des musiciens, généralement peu soucieux des théories scientifiques, et peu exposés par suite aux erreurs auxquelles peut conduire une science mal éclairée. En un mot, la musique n'est pas fille de notre raison, mais bien de notre àme ; c'est donc une sorte de produit spontané, ou de phénomène naturel, et elle doit, à ce titre, admettre des lois simples, de même que tous les autres phénomènes naturels éludiés dans les sciences physiques; et ce que je dis de notre musique moderne, je le dis aussi des musiques exotiques, ainsi que des tonalités anciennes et même, si tu veux bien, des tonalités futures, à condition qu'elles soient en harmonie avec la nature humaine, et susceptibles de procurer des joies esthétiques après un apprentissage de courte durée; chacune d'elles doit admettre des lois simples, et celles-ci, comme toute les lois de la Physique mathématique, doivent pouvoir être représentées par des formules.
Le Compositeur. Des formules en musique ! Horreur I L'art le plus immatériel de tous subordonné à la froide Mathématique! Alors, si jamais on trouvait la formule, le musicien n'aurait plus besoin de génie, l'inspiration lui serait inutile; il n'aurait plus qu'à se faire calculateur et k appliquer la formule. Mais crois-tu sérieusement que la Mathématique puisse jamais nous procurer des jouissances esthétiques. Pour moi, il me semble que le beau, ainsi obtenu mécaniquement, ne serait plus beau.
L'Auteur. Calme-toi, ami, il n'est question de rien de pareil. Il est bien vrai que la Mathématique est dans tout, en musique par les lois de la gamme, comme en peinture par les lois de la perspective; mais il n'y a pas qu'elle; il y a aussi le libre arbitre de l'artiste et son inspiration. Oui, je crois que notre tonalité peut être représentée par une formule; mais il y a formule et formule. Ainsi, celle qui régit la trajectoire d'un boulet de canon et celle qui représente l'itinéraire d'un promeneur flânant à travers la ville ne sont pas aussi impérieuses l'une que l'autre. Graphiquement, elles se traduiraient, la première par une courbe parabolique, la seconde par le plan même des rues de la ville. Le promeneur est libre, et cependant sa marche admet des lois : ainsi, arrivé à l'angle de deux rues, il peut à son gré prendre à droite ou & gauche, mais il ne peut se promener à travers l'épaisseur des murs de la maison séparant les deux rues. Il en est de même pour toi quand tu composes : à condition de ne pas sortir du plan de la tonalité, ta mélodie peut se dérouler de toutes les façons possibles, au gré de ta fantaisie.
Je considère donc comme injustifiées et inadmissibles des expressions telles que