XII
Les vainqueurs songèrent enfin à s'organiser. Cinna et Marins, dédaignant de convoquer les comices, se nommèrent consuls de leur propre autorité. Le premier prit pour son partage L'administration des affaires de l'Italie; le second eut pour mission de poursuivre la guerre contre Mithridate , ou plutôt de la faire à Sylla qu'il venait de déclarer ennemi de la république.
Après tant d'étonnantes vicissitudes, Marins voyait accomplie la prédiction qui lui avait promis sept consulats. Il avait soixante-dix ans, sa santé était ruinée, il sentait que ses forces l'abandonnaient, et ne pouvait se défendre d'un sentiment d'anxiété en se voyant arrivé à un point de sa carrière où il n'avait plus qu'à décheoir. La fortune de Sylla le remplissait d'une vague terreur. Une fois vaincu, toujours effacé par cet heureux rival, il allait encore et pour la dernière fois se mesurer avec lui. Après un retour de fortune aussi inespéré, cet avenir menaçant avait quelque chose de sinistre pour un homme chez qui le malheur aussi bien que la prospérité avaient développé les idées de fatalité familières à tous les Romains. Marius mourut presque subitement, peu de jours après avoir
reçu les insignes consulaires Succomba- t-il à l'âge, à une maladie, à l'inquiétude, aux fatigues de ses derniers travaux? l^es historiens varient sur les causes de sa mort. Quelques détails rapportés parPlutarque sur ses derniers moments 3 , pourraient faire croire à un suicide, et cette action ne serait pas inconsistante avec les idées des anciens et le caractère de Marius. N'ayant plus rien à souhaiter, il ne lui restait plus qu'à mourir, laissant à ses ennemis le désespoir de ne pouvoir se venger.
Je ne puis passer sous silence une anecdote qui peint la férocité des mœurs de cette époque. On serait tenté de la rejeter comme une fable inventée par la haine, si elle n'était attestée par un auteur grave, s'adressant à ses contemporains, dont un grand nombre avaient pu voir de leurs yeux l'événement que je vais rapporter.
Chez presque tous les peuples encore barbares, des sacrifices humains accompagnent les funérailles des morts illustres, et peut-être fut-ce par
1 II mourut aux ides de janvier, suivant L'Epitome, 80; le 17 du même mois, d'après Plutarque. Mar. 46. A. de R. 668, 3o nov. ou 4 déc. 87 av. J. C.
3 Voir dans Plutarque ses réflexions sur l'instabilité des choses humaines, et l'attendrissement qu'il montra en se séparant de ses amis après un repas, la veille dti jour qu'il tomba malade.
suite d'un adoucissement dans les mœurs, que les Romains honorèrent la mémoire de leurs grands hommes par des combats de gladiateurs qui s'entretuaient autour de leur bûcher. Pour célébrer dignement les funérailles de Marins, il fallait un sang plus noble, et un certain C. Flavius Fimbria, tribun du peuple, imagina de prendre pour victime un sénateur, consulaire, grand pontife, et l'un des hommes les plus respectables de ce temps. Sans doute Marius l'avait oublié. Tout son crime était d'avoir essayé un accommodement entre les deux partis 1 . Q. Mucius Scaevola fut donc mené en grande pompe sur le tombeau de Marius, et là, une espèce de sacrificateur, peut-être un des amis du consul qui avait sollicité Fhonneur de figurer dans cette horrible cérémonie, enfonça son épée dans la gorge de la victime. Scaevola ne mourut point cependant. On l'emporta baigné dans son sang, et, à force de soins, on parvint à le rendre à la vie. Aussitôt que Fimbria apprit qu'il pourrait en revenir, il le fit citer en jugement. « De quoi peux-tu donc accuser ce malheureux vieillard? » lui demandaiton; car cet assassinat avait révolté tout le monde.
' Quosquia servare per compositionem volebat, ipse ah iis inUrfectus est. Cic. pro Sex. Roscio, XII, 33.
« Je l'accuse, répondit Fimbria, de ne s'être pas laissé l)ien tuer 1 . »
Marius étant mort, Cinna se choisit pour collègue L. Valérius Flaccus , probablement pour s'associer un homme considérable; car Valérius avait été consul en 654, et censeur en 657 a . 11 faut que, malgré le désordre affreux où la république était plongée, les lois, ou , si Ton veut les usages qui réglaient la candidature consulaire, eussent conservé quelque empire. Sertorius et Carbon, qui avaient commandé l'un et l'autre des armées pendant les dernières guerres, et puissamment contribué au triomphe de leur faction , devaient lui inspirer bien plus de confiance; mais ils
1 Cfr. Cic. pro Sex. Roscio , XII, 33. — Val. Max. IX, 11,2. — Le mot de Fimbria est emprunté aux combats de gladiateurs : «Quod parcius telum corpore recepisset. « Après ce trait de Fimbria, tout est croyable d'un pareil monstre. Dion Cassius rapporte que, pour une exécution , il avait fait dresser un certain nombre de poteaux, à chacun desquels devait être attaché un condamné a mort. Le nombre des poteaux s'étant trouvé plus grand que celui des condamnés, Fimbria ne voulut pas que cet appareil de supplice fut perdu, et il prit parmi les assistants autant d'hommes qu'il lui en fallait pour que l'exécution fût complète. Dio Cass. Prag. i3o.
■ Je ne trouve d'autre événement remarquable pendant son consulat, que l'émeute de Saturnin us ( à la répression de laquelle il prit part avec Marius, son collègue à cette époque.
FSSAI SUR LA
n'avaient point encore passé par les dignités secondaires qui leur eussent donné le droit de prétendre au consulat.
A son entrée en charge, Cinna s'empressa de remplir ses engagements envers les alliés. Les censeurs nouvellement élus eurent pour mission principale de sanctionner l'émancipation complète de l'Italie 1 ; et , à cet effet , ils durent supprimer les dix tribus italiques, et inscrire tous les citoyens que les lois Julia et Plautia y avaient placés, dans les trente-cinq tribus anciennes. Ainsi fut effacée la dernière distinction entre les Italiotes et les Romains.
On cherche vainement quelque indication précise sur la manière dont il fut procédé dans cette immense répartition. Si , comme il est vraisemblable, on suivit dans cette occasion les pratiques déjà consacrées, tous les citoyens d'une même ville, peut-être même des peuples entiers, durent être inscrits dans une même tribu. Mais les censeurs avaient -ils entre leurs mains le pouvoir d'augmenter et d'affaiblir par des adjonctions l'influence d'une tribu dans les comices? Je ne le crois pas. Déjà sous la censure de M. iEmilius Lépidus et de M. Fulvius Nobilior on avait consacré ce principe , que chaque tribu
■ Epit. 80.
GUERRE SOCIALE. a3o,
aurait une circonscription géographique déterminée. On voit encore que dans une circonstance analogue, l'adjonction de nouveaux citoyens fut déterminée par la voie du sort : c'est lorsqu'il s'agit de décider dans quelle tribu seraient placés les affranchis. Enfin, il est possible que, par le devoir de leur charge, les censeurs dussent prendre des mesures pour donner à chaque tribu une population à peu près égale 1 .
On doit remarquer que les Samnites ne furent point compris dans cette grande naturalisation; ils ne voulurent point renoncer à leur indépendance si glorieusement conquise. On les a vus refuser le bénéfice de la loi Plautia à une époque où, abandonnés par. leurs alliés, accablés de revers, ils semblaient hors d'état de soutenir une lutte désespérée. Vainqueurs cette fois , comment auraient-ils accepté les conditions des vaincus? Un fait d'ailleurs vient confirmer cette opinion. Dès le commencement de la guerre sociale, les Samnites s'étaient emparés de Nola, et les Romains, même après la soumission de la Campanie, n'avaient pu les en chasser. Or, nous verrons que plusieurs années après le travail des censeurs, Nola, sur le territoire campanien , avait encore une
• Cfr. Liv. XXXVIII, 36. — XLV, i5. - XL, 5i. -Q, Cic. de Pet. cos., 8.
a4o ts&u suit LA
garnison samnite Ainsi , loin de s'assimiler aux Romains , ils gardaient vis-à-vis d'eux l'attitude d'anciens ennemis, et s'ils n'obtenaient point une augmentation de territoire, en vertu d'un traité avec les nouveaux consuls, ils les forçaient du moins à leur abandonner des places de sûreté , comme les protestants en obtinrent des rois de France à la suite des premières guerres de religion.
11 est plus que probable que les Lucaniens, intimement unis aux Samnites, conservèrent pareillement une position indépendante, et obtinrent un traité aussi favorable.
I* guerre sociale, et la guerre civile qui l'avait suivie de si près, avaient ébranlé toutes les fortunes. Le pillage des familles aristocratiques n'avait enrichi que quelques chefs du parti contraire; et cependant, cette foule de clients qui composait le peuple de Rome, ne vivant que d'emprunts, était accablée de dettes; et dans l'impossibilité de les payer, il était à craindre qu'elle ne se livrât aux plus terribles excès. Pour remédier à cet état de choses, le consul subrogé, Valérius Flaccus, porta une loi qui autorisait la banqueroute générale. Les débiteurs n'étaient tenus qu'à payer un quart de leur dette.
1 Liv. Epit. 89.
GUERRF SOCIALE. l(\ I
Cela s'appelait solder l'argent avec le cuivre, parce que, pour un sesterce d'argent que l'on avait reçu , on ne payait qu'un as de cuivre, c'est-à-dire, le quart de la valeur de cette monnaie. Au reste, cette mesure, que quelques auteurs ont regardée comme une impérieuse nécessité atteignait surtout les débris de l'aristocratie, et c'était peut-être un dernier coup que lui portaient ses adversaires.
S xiii.
Sylla, cependant, était arrivé en Grèce avec cinq légions, au commencement de l'année 667; déjà les lieutenants de Mithridate y occupaient de fortes positions , et la guerre , que de loin il avait crue facile, se présentait alors sous un aspect beaucoup plus redoutable. Profitant des guerres civiles, Mithridate s'était emparé de la Bithynie et de la Cappadoce , dont il avait chassé les rois alliés des Bomains. Toute la province d'Asie était tombée en sa puissance; ses flottes avaient soumis presque toutes les îles de l'archipel , et son amiral, Archélaûs, avait pris Athènes et le Pirée, où il avait réuni un matériel immense. Pour la
1 Sali. Catil., 33. — Cf. Cic. pro Fonteio, 1,1. — Vell. Pat. II, *3.
plupart, les villes grecques étaient disposées en sa faveur. Au moindre échec, elles se seraient déclarées contre les Romains. Ajoutons qu'en présence de tant d'obstacles, Sylla apprenait le triomphe de ses ennemis à Rome, et l'envoi d'une armée commandée par Valérius Flaccus, destinée à opérer contre lui plutôt que contre Mithridate.
En présence d'un ennemi formidable, privé de secours d'hommes ou d'argent, proscrit dans sa patrie, sur le point d'être attaqué par un successeur investi d'une apparence d'autorité légale, Sylla n'avait d'asile que son camp, d'espoir que dans la fidélité de ses légions. Aussi ne négligeat-il rien pour se les attacher. Ces soldats, déjà démoralisés par la guerre civile, avides de pillage, habitués à tous les excès, trouvèrent en lui un chef disposé plutôt à exciter qu'à réprimer leur licence. Les trésors sacrés des temples d'Épidaure, d'Éphèse, d'Olympie, accumulés depuis des siècles, et toujours respectés, emplirent sa caisse militaire et lui fournirent les moyens de gorger d'or ses soldats et de débaucher ceux de ses ennemis. Une fois assuré de son armée, il commença la guerre et la fit avec talent, avec bonheur. D'abord, après un long siège , il réduisit Athènes et le Pirée; puis, s'avançant en Béotie à la rencontre des généraux de Mithridate, il dispersa complètement, à Chéronée, leurs troupes in-
nombrables. Déjà , se croyant maître de la Grèce, il songeait à marcher contre Valérius qui débouchait en Thessalie , lorsqu'il apprit qu'une nouvelle armée de Mithridate allait envahir la Béotie.
Retournant aussitôt sur ses pas, il remporta une seconde victoire dans les plaines d'Orchomène. Dès ce moment, il réduisit Mithridate à la défensive. Restait encore l'armée de Valérius; mais, sourdement travaillée par les émissaires de Sylla , elle n'attendait qu'une occasion pour passer sous ses drapeaux. L'avant -garde, à la vue de son camp, avait déserté en masse, et Valérius , pour conserver le reste de ses soldats , dut s'éloigner à marches forcées. Il prit la direction de Byzance, paraissant n'avoir plus d'autre but que de faire la guerre pour son propre compte.
A la fin de l'année 660, Sylla avait pris ses quartiers d'hiver en Thessalie, Valérius près de Byzance. Fimbria, ce tribun féroce qui voulait intenter un procès à Scœvola pour avoir survécu à une blessure mortelle, était le lieutenant de Valérius. Aimé des soldats, parce qu'il favorisait leur indiscipline que le proconsul 1 s'efforçait de
1 Valérius Flaccus était parti en 667. Après l'année de son consulat, il avait pris le titre de proconsul. Voy. Dio Cass., frag. 1 26, 127, et la note 176 de Valois.
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réprimer, Fimbria voulut, à l'exemple de Cn.
Pompée et de Sylla, se rendre indépendant et jouer aussi un grand rôle. On conçoit que dans ce temps de profonde perversité, tout ambitieux, à la tète de quelques légions , pouvait aspirer à devenir le premier de Rome. Valérius fut assassiné par ses soldats, et Fimbria, s'étant fait proclamer général , les mena en Asie comme une bande de loups dévorants qui veulent avoir leur part de la curée. On ne peut nier que Fimbria n'eût des talents militaires, et d'ailleurs le moment était bien choisi pour attaquer Mithridate au centre de ses États, lorsque la plus grande partie de ses forces se trouvait en Grèce ou sur les côtes de la province d'Asie. Traversant la Bithynie avec une rapidité prodigieuse, Fimbria battit, auprès de Milétopolis, un fils de Mithridate accouru à sa rencontre. De là il surprit le roi lui-même dans ses quartiers, le chassa de Pergame et l'assiégea dans Pitané. Il l'aurait infailliblement pris, si L. Lucullus, lieutenant de Sylla , pour ne pas laisser à l'ennemi de son général l'honneur de terminer cette guerre, ne se fût éloigné avec la flotte qu'il commandait , au lieu de fermer la mer à Mithridate , comme l'eût fait un Romain des beaux temps de la république 1 .
1 Liv. Epit., 83. — A.pp. Mithr., 52. — Plut. Lucull., 3. — Comparer la conduite de Lucullus avec celle de Ciau-
Sylla cependant négociait avec Mithridate. La diversion de Fimbria le servait merveilleusement, et, après quelques pourparlers, il conclut un traité dont il dicta les conditions. « Mithridate devait rendre la Bithynie à Nicomède , la Cappadoce à Ariobarzane, renoncer à ses prétentions sur la province d'Asie, payer 2000 talents pour les frais de la guerre; enfin, livrer à Sylla 70 de ses vaisseaux équipés. En retour de ces concessions, Sylla s'engageait à le faire déclarer ami et allié du peuple romain »
Aussitôt que ce traité fut conclu, Sylla, qui avait passé en Asie pour s'aboucher avec le roi, se hâta de marcher contre Fimbria qui marquait son passage par tous les excès qu'on pouvait attendre de sa horde de brigands. Les deux armées romaines se trouvèrent en présence auprès de Thiatyra, et des désertions continuelles annoncèrent à Fimbria que l'or de son ennemi allait produire son effet ordinaire. Menaces, promesses, il essaya tout en vain pour retenir ses soldats; ceux qui n'abandonnèrent pas leurs drapeaux déclarèrent qu'ils ne se battraient point contre leurs camarades. N'ayant pu réussir à faire assassiner
dius Néron se joignant à Livins Salinator, son ennemi, pour détruire l'armée d'Asdrubal. Liv. XXVII, 43.
' Liv. Epit. ,83. — Plut. Sull. 2a, 24. — App. Mithr. , 55.
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son adversaire, Fimbria, abandonné par ses troupes, fut réduit à lui demander un accommodement. Sylla lui promit la vie sauve, pourvu qu'il résignât son armée et qu'il quittât l'Asie sur-lechamp; mais pour Fimbria, sans armée, il n'y avait pas un asile au inonde. A Rutilius, qui lui proposait de la part de son général un sauf-conduit pour se retirer par mer, il répondit fièrement qu'il connaissait un chemin meilleur et plus court; et il se perça de son épée *.
La campagne de Fimbria avait été nuisible à son parti ; en obligeant Mithridate à faire la paix, elle devait nécessairement ramener Sylla en Italie, avec une armée aguerrie et nombreuse, et, ce qui était encore plus important dans les circonstances présentes, avec des trésors immenses, plus redoutables entre ses mains que ne l'étaient ses légions victorieuses. Outre les deux mille talents qu'il avait reçus de Mithridate, il avait rempli sa caisse militaire en imposant des amendes énormes aux villes qui avaient suivi le parti du roi dans la dernière guerre. 11 avait cinq légions romaines (sans compter celles de Fimbria, qu'il jugea prudent de laisser en Asie), une cavalerie nombreuse et plusieurs corps d'auxiliaires tirés du Péloponèse et de la Macédoine. Enfin, pour envahir l'ita-
1 App. Mithr., 6o.
lie, il disposait de plus de trente mille hommes, et trois années de guerre sous le même drapeau , ses largesses continuelles, la confiance qu'il avait inspirée en sa fortune rendaient cette armée encore plus redoutable qu'elle n'était nombreuse. Sa flotte qui, en comptant les bâtiments de transport, s'élevait à douze cents voiles, lui assurait l'empire de la mer, et lui permettait de porter immédiatement la guerre sur le point de l'Italie qu'il jugerait le plus avantageux pour ses opérations.