‹ Essai sur la guerre socialeChapitre 9 sur 29 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

A tant de combats sanglants succéda une espèce de trêve tacite. L'Italie était alors dans l'état d'un malade épuisé qui sommeille après de longues souffrances. Metellus observait les Samnites, mais ne les attaquait point. Dans la Campanie , les troupes qui se concentraient à Capoue pour l'expédition contre Mithridate, laissaient respirer les Lucaniens. On espérait que le sentiment de leur impuissance amènerait enfin ces deux nations à implorer la clémence de Rome; peut-être même des négociations furent-elles ouvertes à cet effet.

La république n'avait pas moins souffert que les alliés. Elle était épuisée d'hommes et d'argent. Sur le point d'entreprendre une guerre lointaine , qui exigeait de nouveaux sacrifices, elle avait intérêt à ménager des peuples qu'elle venait de

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vaincre, mais que de nouvelles injustices pouvaient, en les réduisant au désespoir, obliger à reprendre les armes. Si l'on n'étendit pas le bénéfice de la loi Julia à tous les Italiens qui avaient fait leur soumission, du moins on peut croire qu'on leur-fit espérer que dans un avenir prochain leur bonne conduite serait récompensée, comme l'avait été la fidélité de quelques autres nations 11 ne paraît pas, qu'à l'exception d'un petit nombre de chefs, punis de mort comme rebelles 2 , les magistrats romains aient sévi contre les vaincus. Le territoire des villes confédérées ne fut pas confisqué 3 , et cependant la situation des finances obligeait le sénat, pour se procurer de l'argent, à vendre aux enchères des terrains situés aux environs du Capitole, et depuis un temps immémorial abandonnés aux pontifes , aux augures et aux ministres de la religion Cette modération dans la détresse indique suffisamment la situation de Kome et des provinces qui venaient de rentrer dans le devoir.

1 Les expressions d'Appien sont trop obscures, pour qu'on puisse y voir la prouve de l'émancipation immédiate des peuples qui avaient fait partie de la confédération. Voir Civ. I, 53, in fine.

7 Orose, V, 1 8.

3 Sauf, peut-être, celui d'Asculum.

4 Orose, V, 18.

Cl EURE SOCIALK.

S xi.

Sylla fut désigné pour diriger la guerre contre Mithridate. C'était, dans les idées d'un Romain, la plus belle mission qu'on put obtenir : beaucoup de gloire et un butin immense; toutes les ambitions pouvaient s'y satisfaire. Aussi l'on devine qu'une si riche proie devait exciter bien des envieux. Malgré son grand âge et sa santé ruinée, Marius s'était flatté qu'on le chargerait de cette importante expédition 11 ne pouvait s'habituer à n'être plus le premier personnage de Rome, et frémissait en songeant que ses campagnes contre les alliés, laborieuses, mais indécises, avaient diminué sa haute réputation militaire. Furieux de se sentir oublié, il haïssait surtout dans Sylla le général heureux qui lui avait dérobé sa vieille gloire. L'ambition de Marius avait quelque chose de bas comme son origine. Sur un champ de bataille, il trouvait du génie; à Rome, ce n'était qu'un intrigant éhonté, jaloux de toutes les réputations , sans système politique , sans audace

' Pour prouver qu'il était eucore eu étal de faire la guerre, il se livrait, tous les jours, publiquement dans le ehamp de Mars, aux exercices gymnastiques en usage parmi les jeunes Romains. Plut. Mar. 3/|.

même, car il s'effaçait toujours pour mettre en avant quelque factieux subalterne, auquel il prêtait, pour un temps, ce qu'il lui restait d'influence et de popularité.

Pour supplanter son heureux rival, que le sénat semblait avoir adopté pour son chef, Marius chercha un appui chez les Italiotes auxquels la loi Julia avait accordé le droit de cité, mais avec une réserve qui les annulait pour ainsi dire dans les comices. Son projet fut de les égaler de tout point aux Romains de naissance; et, s'il y parvenait , il croyait son pouvoir assuré.

Cette tactique était celle de Drusus. Suivant son usage, Marius suscita un P. Sulpicius, tribun du peuple et sa créature , qui proposa de répartir les nouveaux citoyens dans les trente-cinq tribus anciennes, ce qui leur eût donné un droit de suffrage égal à celui des Romains, ou pour mieux dire, ce qui eût fait passer dans leurs mains toute l'influence politique. La rogation de Sulpicius ranimait en quelque sorte la guerre sociale, ou plutôt la transportait dans Rome même. Aussi, les premières discussions furent des émeutes ; on se battit à coups de pierres dans le Forum; le sang coula comme aux jours des Gracques ou de Saturninus *.

' App. Civ. I, 55

GUERRE SOCIALE. Uo5

La plus grande partie et la plus énergique des anciens citoyens se trouvant alors aux armées, l'avantage du nombre était pour le tribun; aussi les consuls, dans le but d'ajourner le vote dont l'issue leur semblait trop certaine, se servirent du pouvoir que leur accordaient les vieilles lois religieuses de la république; ils indiquèrent pour le reste de l'année des fériés si nombreuses, que toute assemblée du peuple devenait impossible 1 .

A cette espèce de supercherie, alors fort usitée, Sulpicius répondit par la violence. Suivi d'une multitude furieuse, armée de poignards, il somma les consuls L. Sylla et Q. Pompée de retirer leur décret et de supprimer les fériés illégales qu'ils venaient d'introduire. Dans le tumulte horrible qui s'ensuivit, un jeune homme, fils de Q. Pompée, et gendre de Sylla, fut massacré sous les yeux de son père. Q. Pompée s'enfuit, et Sylla, entouré de poignards, n'évita la mort qu'en promettant d'abolir les fériés, aussitôt qu'il en aurait référé au sénat. Le sénat était impuissant pour résister; il se soumit, et aussitôt Sulpicius fit passer sa loi. D'autres rogations la suivirent de près, adoptées également par la violence. C'est ainsi qu'il fit décréter le

1 App. loc. cit.

rappel des patrons des alliés, exilés en vertu de la loi Varia; enfin, pour couronner son œuvre, il en rapporta tout l'avantage à son véritable auteur; car, retirant à Sylla la conduite de la guerre contre Mithridate, il la fit adjuger par le peuple au vieux Marius.

A peine échappé aux poignards de Sulpicius, Sylla s'était empressé de quitter Rome et de courir à Capoue, rendez- vous des troupes qui allaient passer en Asie. La plupart des soldats avaient servi sous ses ordres pendant deux années, en Campanie et dans le Samnium; habituées au pillage et à la violence sous un chef qui leur permettait tous les excès, ces légions n'appartenaient déjà plus à la république; elles étaient devenues l'armée de Sylla. Aussi, lorsque, fuyant de Rome et presque proscrit, il leur raconta l'outrage fait à leur général, et leur demanda s'il pouvait compter sur leur fidélité, elles lui répondirent par acclamation : Marchons sur Rome! comme si elles eussent deviné la pensée qu'il n'osait encore leur révéler; et, presque aussitôt pour lui donner une preuve de leur dévouement, elles massacrèrent le légat Gratidius, qui venait recevoir au nom de Marius le commandement de cette année '.

' Val. Max. IX, 7, 2.

Cependant le projet de porter les armes contre la ville sacrée était encore quelque chose de si monstrueux, même à cette époque d'indiscipline et de désordre, que tous les officiers supérieurs s'arrêtèrent épouvantés devant l'idée d'une action jusqu'alors sans exemple. Dans les six légions réunies autour de Capoue, tous les légats, tous les tribuns, sénateurs, chevaliers ou plébéiens, déclarèrent qu'ils ne marcheraient pas contre Rome. Tous, à l'exception d'un questeur, abandonnèrent le consul; mais les soldats le suivirent, d'autant plus redoutables que leur masse aveugle n'obéissait plus qu'à un seul chef T .

1 App. Civ. I, 57. — Je demande la permission d'insister sur ce fait, qui me paraît assez remarquable pour mériter qu'on en recherche les causes. Dans la milice romaine, il existait une ligne de démarcation infranchissable entre les soldats et le corps des officiers supérieurs, légats et tribuns. Sauf de très-raresexceptions,cesderniersappartenaientàdes familles riches et considérées. D'abord, ils faisaient leurs premières armes en qualité de contubernales , c'est-à-dire d'attachés à Pétat-major d'un général; de cette position, sans passer par aucun des grades inférieurs, ils étaient nommés au commandement d'une légion ou d'un corps d'armée , soit par le peuple dans ses comices , soit par le général en chef. On remarquera que leur charge n'était que temporaire (car il n'y avait, dans la république, de fonctions permanentes que dans l'ordre religieux); en sorte que, pour passer à des fonctions plus élevées, pour avancer en grade, en un mot ,

loS ESSAI SUR LA

Au bruit de la marche de Sylla , Rome fut saisie d'effroi. Marius n'avait point d'armée. Il ne s'at-

il était nécessaire qiTils se rendissent agréables aux citoyens dont les suffrages dispensaient les honneurs. — Examinons maintenant la carrière de l'homme du peuple enrôlé comme simple soldat. Quelles que fussent ses prouesses, son avancement dépendait uniquement du bon plaisir du général , quelquefois du tribun commandant sa légion. Or, cet avancement n'avait lieu que dans les grades inférieurs, depuis celui de trentième centurion , decimus hastatus, jusqu'à celui de premier centurion ou primipile, primipiliis. Ce grade était en quelque sorte intermédiaire entre la classe des soldats et celle des tribuns. C'est là le dernier terme de l'ambition d'un soldat qui, n'ayant jamais quitté son drapeau, s'était fait remarquer par mille belles actions.

Le centurion, et même le primipile, perdait son grade lorsque sa légion était licenciée; et s'il était enrôlé de nouveau , il pouvait ne servir que comme simple soldat. A la vérité , ce cas était rare , mais non point absolument impossible. (Voir Liv. XLII, 34.)

Les observations précédentes , que je me propose de développer dans un travail spécial, suffisent pour faire apprécier la situation très-différente des soldats et des officiers supérieurs dans un moment de révolution. Les premiers dépendaient de leur général, les autres, des comices populaires. Leurs intérêts comme leurs sentiments devaient donc être souvent opposés.

Je hasarderai encore une hypothèse , sur le mouvement qui eut lieu dans l'armée de Sylla. Je ne doute point qu'elle ne comptât dans ses rangs une forte proportion de soldats italiotes, les uns enrôlés chez les peuples demeurés fidèles

tendait pas à tant d'audace. D abord, il essaya de faire parler l'autorité du sénat, espérant que cette assemblée, bien que sa prisonnière, aurait encore quelque influence sur l'homme qui se disait le défenseur de ses privilèges. Deux préteurs, Junius Bru tus et Servilius, furent députés à Sylla avec mission de l'interroger sur ses desseins. Introduits dans son camp, au milieu des huées de la soldatesque, insultés à chaque pas, dépouillés de leurs insignes, ils remirent en tremblant au consul les dépêches dont ils étaient chargés. Sylla répondit « que son dessein était de délivrer Rome de ses oppresseurs. Que le sénat, ajouta-t-il avec une froide ironie, vienne au

à la république, les autres chez les nations récemment soumises. On conçoit même qu'il était de l'intérêt du gouvernement d'éloigner de leur pays, ces derniers surtouî. Devenus Romains, ces soldats n'avaient plus comme autrefois des préfets de leur nation. Ils avaient des tribuns nommés dans les comices; or, ces tribuns devaient être tous Romains, car on a vu que les Italiotes n'avaient encore aucune influence dans les assemblées politiques. Il ne serait pas étonnant, dans ce cas, que les soldats n'eussent éprouvé aucun des scrupules de leurs officiers, lorsque Svlla 1rs mena contre Rome. J'ajouterai que la manière dont Sylla, de retour de son expédition en Asie, fut reçu par les peuples de l'ancienne confédération marse, prouve qu'il avait dans son armée beaucoup de soldats de ces provinces, et qu'il était parvenu à se les attacher complètement.

champ de Mars avec Marius et Sulpicius, nous réglerons ensemble les affaires de la république. » Et il continua sa marche.

Une nouvelle députation se présenta, qui cette fois, s'armant d'un semblant de résolution, lui signifia un sénatus-consulte pour lui défendre de s'avancer à plus de cinq milles de Rome.

« Je m'y conformerai, » dit Sylla; et les députés qui rapportaient cette bonne nouvelle, virent, en entrant dans Rome, l'avant-garde du consul qui les suivait de près. Bientôt une légion commandée par Basilus s'empare de la porte Esquiline. Q. Pompée, collègue de Sylla, qui s'était empressé de le joindre, en conduit une seconde vers la porte Colline; deux autres tournant la ville, se portent du côté du nord et entourent les remparts; enfin, Sylla lui-même, avec ses deux dernières légions, appuie le mouvement de Basilus.

Quelque temps, Marius et Sulpicius, à la tète d'une troupe mal armée, continrent l'assaillant dans les Esquilies , soutenus par la populace de ce quartier, qui, du haut des toits, accablait de tuiles les soldats de Basilus. Mais Sylla fait avancer ses réserves, et saisissant une aigle, ramène lui-même ses soldats à la charge. Il leur crie de lancer des traits enflammés sur les toits et leur donne l'exemple. En voyant briller les torches

la multitude se disperse. En vain Marins promet la liberté aux esclaves s'ils veulent s'armer pour lui; la plupart de ses partisans l'abandonnent. Un corps ennemi pénétrant dans la rue Suburane, menace de lui couper la retraite. Alors, ayant perdu tout espoir, il se hâte de quitter Rome, suivi de Sulpicius et de tous ceux qui avaient à craindre la Vengeance du vainqueur.

Maître de la ville, Sylla ne s'occupa d'abord qu'à contenir la fureur du soldat. 11 fit exécuter sur-le-champ quelques pillards ; il plaça partout des corps de garde, et passa la nuit avec Q. Pompée à parcourir tous les quartiers pour réprimer le désordre. Le lendemain , de concert avec son collègue, il publia une série de décrets, ou plutôt les conditions de la paix qu'il accordait à la république.

Tous les actes du tribunat de Sulpicius, postérieurs aux édits consulaires sur les fériés, furent déclarés nuls et sans effet. Marins, Sulpicius et dix autres sénateurs furent mis hors la loi comme séditieux, rebelles, auteurs de menées insurrectionnelles. La puissance des tribuns fut notablement réduite, ët en particulier, ils perdirent le droit de proposer des rogations de leur chef Les consuls défendirent encore à tout magistrat,

' App. Civ. 5y.

1\1 KSSAt SU II LA

de présenter au peuple aucun projet de loi, à moins qu'au préalable il n'eut été sanctionné par le sénat. Enfin, ils retirèrent aux comices par tribus le pouvoir législatif, *et décrétèrent qu'à l'avenir les rogations ne pourraient être portées que devant les comices par centuries. Comme ces assemblées étaient présidées par les consuls ou les préteurs, d'ordinaire dévoués au sénat; qu'à eux appartenait la mission de prendre les auspices, sans lesquels ces assemblées n'étaient point valables, les réformateurs accordaient en réalité au sénat le pouvoir d'arrêter à son gré les délibérations dont l'issue menaçait d'être funeste à ses privilèges

Par un dernier édit, Sylla recomposa ce corps, alors tombé dans le mépris par son obéissance à tous les factieux, d'ailleurs extrêmement réduit par les pertes nombreuses qu'il avait faites pendant la guerre sociale. Trois cents nouveaux sénateurs furent inscrits sur l'album, choisis parmi les citoyens les plus riches et les plus influents. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils furent recrutés dans la faction dominante 2 .

Tous ces décrets furent sanctionnés sans opposition par le sénat. Un seul homme, Q. Mu-

■ Id. loc. cit. — Ces lois, qui peut-être ne furent pas sanctionnées régulièrement par le peuple , seront reproduites et développées à la lin de ce travail.

1 App. Civ. 1, 5y.

GUFRRE SOCIALE.

dus Scaevola, osa protester contre les proscriptions. « Jamais, s ecria-t-il, je ne déclarerai Marins ennemi du peuple romain, car jamais je n oublierai qu'il a sauvé la république. »

Sulpicius, trahi par un de ses esclaves % fut mis à mort; les autres proscrits, errant çà et là, purent se dérober à la vengeance du vainqueur. Celui-ci, satisfait de Fobéissance de Rome, renvoya au bout de quelques jours la plus grande partie de son armée à Capoue, n'attendant pour la suivre que l'expiration de son consulat. Mais auparavant il dut tenir les comices consulaires, et dans cette occasion il put voir toute la haine que le peuple portait au destructeur de ses libertés. Débarrassée de la terreur que lui inspiraient les six légions de Campanie, la plèbe urbaine témoigna hautement son aversion pour les candidats que favorisait Sylla, et plusieurs échouèrent dans leur poursuite. Octavius, candidat de la faction aristocratique, fut nommé cependant, en considération de la douceur de son caractère, mais après lui, L. Cornélius China, qui, passant pour un. ami secret de Marins, avait toute la faveur de la populace. On dit que

' L'esclave fut d'abord affranchi pour «voir livré un proscrit , puis, précipité do la roche tarpéicnuc, pour avoir trahi son maître. Liv. F.pit. 77.

ai4 ESSAI SUR LA

Sylla voulut s'assurer de lui, en lui faisant prêter, dans le Capitole et sur l'autel de Jupiter, le serment de maintenir les lois cornéliennes Très-superstitieux lui-même, Sylla crut le dominer en lui dictant une formule terrible d'imprécations contre le parjure, mais des serments n'embarrassaient guère Cinna, et il promit tout ce qu'on exigea de lui. Il ne tarda pas à lever le masque. A peine fut-il entré en charge qu'à son instigation le tribun Verginius, au mépris des nouveaux édits, accusa Sylla devant le peuple 3 . Celui-ci, toujours entouré de ses clients et d'une troupe de soldats qui ne le quittaient ni le jour ni la nuit, ne daigna pas répondre à la citation du tribun, et rejoignit son armée à Capoue, d'où, fort peu de temps après , il partit pour l'Asie eu qualité de proconsul, laissant une forte division sous les ordres d'Appius Claudius pour contenir les Samnites et les Lucaniens.

Pontius Telesinus, profitant des discordes civiles qui agitaient Rome, s'était mis en campagne et occupait en force le Bruttium. A. l'exception de quelques villes dont il faisait le blocus, il semble que toute cette province fut en son pouvoir.

• Plut. Sull. *o.

a A. de R. 667.

3 Plut. Sull. 10.

On voit qu'il s'en fallait bien que les Samnites songeassent à demander la paix. Bien plus, ils inéditaient des conquêtes et projetaient une descente en Sicile, où ils espéraient faire éclater une insurrection. Peu s'en fallut qu'ils ne surprissent Rhegium, d'où il leur eût été facile de se porter en Sicile; mais le préteur C. Norbanus, accourant avec des forces imposantes, les obligea de renoncer à cette expédition r .

Pour soustraire Q. Pompée, le collègue de Sylla, aux réactions qui ne s'annonçaient que trop clairement, le sénat lui avait conféré le commandement de l'armée du Nord, qui était encore cantonnée dans le Picenum et l'Ombrie,sous les ordres de son homonyme, Cn. Pompée Strabon, consul en 665. Ce dernier, malgré la licence générale, maintenait parmi ses troupes une si exacte discipline, qu'après avoir guerroyé pendant trois années dans les mêmes provinces, il avait fini par se faire aimer des peuples qu'il avait vaincus. En

' Diod. Sic, XXXVII, 54i. — V. les notes de Wess. — Suivant Diodorc, les chefs alliés, parmi lesquels il nomme, évidemment par erreur, Pompaedius et Cleptius (Çluentius?) déjà morts, faisaient le siège d'une ville qu'il appelle Asiae, et que personne ne connaît. On suppose qu'il s'agit de Tisiae, ville du Bruttium, citée par Appien, Hannib. 44. J'ai adopté, pour le nom du préteur , la correction proposée par Wesscling. Diodorc le nomme 1 atoç DpSavô;.

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revanche, ses soldats le détestaient l'accusant de cruauté et d'avarice, parce qu'il réprimait leurs violences 5 , et qu'il défendait sévèrement le pillage que Sylla autorisait dans son armée. Bien que haï, Strabon savait se faire obéir, et exerçait sur ses légions cet ascendant que prend toujours un général victorieux. Dans les derniers événements qui avaient ensanglanté Rome, il avait observé la neutralité. 11 passait pour hostile au parti de Marius, mais en même temps il était jaloux de Sylla, et sans doute il espérait, à la faveur de l'épouvantable désordre où la république était plongée, se créer une grande position et devenir l'égal des deux hommes qui représentaient alors le parti populaire et le parti aristocratique.

Ce fut avec le plus vif déplaisir qu'il apprit que le sénat lui donnait un successeur; cependant, à l'arrivée de Q. Pompée, il lui remit le commandement et s'éloigna de l'armée, mais avec lenteur, et comme s'il se fût attendu à l'événement qui allait arriver.

■ Plut. Pomp. I.

■ Peut-être est-ce le même Strabon qui fit décimer ses soldats coupables d'avoir massacré des décurions milanais. Frontiu raconte ce trait, ne désignant le général romain que par le nom do Cn. Poinpcius, qui s'applique également à Strabon et à son fils le grand Pompée. Front. Strat. I, 9, 3.

GUERRE SOCIALF. 217

Les légions du Nord étaient fort mécontentes de la partialité que le sénat avait montrée pour celles de l'armée du Midi. Outre le pillage de la Campanie et du Samnium, ces dernières" avaient été comblées de récompenses pour leurs victoires contre les confédérés, puis, pour ce qu on appelait la délivrance de Rome. Dans Fêta t des finances épuisées par la guerre sociale et par les préparatifs de l'expédition d'Asie, il était impossible de satisfaire les prétentions des soldats. Q. Pompée arrivant sans argent, sans promesses même, dut être mal accueilli. On ignore quel fut le motif de la sédition qui éclata presque aussitôt; mais il n'est que trop vraisemblable que Strabon l'avait préparée de longue main. Quintus fut massacré au pied de l'autel où il sacrifiait , et quelques heures après ce crime, Strabon reparaissait au milieu des soldats, tout rentrait dans l'ordre, et pas un des meurtriers n'était puni, ni même recherché

Telle était l'armée qui devait assurer la tranquillité de l'Italie; et l'incertitude des dispositions de son chef qui recevait les propositions de tous les partis, les excitait aux plus séditieuses tentatives.

Après le départ de l'armée d'Asie, Cinna ne

1 A pp. Civ. ï, 6i. — v a |. Max. IX, 7

cacha plus ses desseins, et rompant ouvertement avec Sylla, il demanda le rappel des exilés, et le rétablissement des lois de Sulpicius, c'est-à-dire, l'émancipation pleine et entière de l'Italie. Dans l'état des esprits, une semblable rogation devait infailliblement amener une sédition dans le Forum. Elle eut lieu en effet. Le sang coula, la lutte fut acharnée. Mais Cinna avait mal calculé ses forces. Les nouveaux citoyens qu'il dirigeait se trouvèrent en petit nombre. Contre lui, son collègue Octavius, le sénat, la plupart même des tribuns du peuple enfin toutes les anciennes tribus se réunirent, coururent aux armes et le chassèrent de Rome après un combat tumultueux. Je suppose que dans sa tentative, Cinna comptait sur l'appui de Cn. Pompée, et que celui-ci, grand temporiseur, voulut attendre l'événement, laissant les deux factions rivales s'affaiblir réciproquement. , *

Cinna fut solennellement destitué et remplacé par L. Merula, flamine de Jupiter, homme pieux et honnête, mais manquant de l'énergie et des talents nécessaires pour gouverner dans ces temps de désordres et de crimes a .

• App. Civ. I, 64. — Sans doute ils avaient été nommés lorsque le peuple était encore sous l'influence de la terreur inspirée par Sylla.

* Dio Cass. Frag. i|8.

Proscrit de Rome , Cinna parcourut les villes du Latium et de la Campanie, qui venaient d'acquérir le droit de cité romaine. 11 se disait victime de son attachement à leurs intérêts; il déclamait contre la tyrannie du sénat , contre l'illégalité de sa destitution. Partout il était accueilli avec faveur. On lui fournit de l'argent; quelques partisans italiens le suivirent, et bientôt son escorte se grossit de plusieurs exilés de marque, accourus de leurs retraites en apprenant le départ de Sylla. Déjà il avait réuni quelques troupes ; il comptait dans sa suite plusieurs sénateurs, entre autres Q. Sertorius, militaire renommé, que son attachement à Marius et le rôle qu'il avait joué dans les derniers événements avaient fait mettre au nombre des proscrits. Cinna n'hésita pas à ouvrir des pourparlers avec les Samnites, et même il se rendit à Nola, qu'ils occupaient encore. L'ennemi de Sylla ne pouvait manquer d'être bien reçu. Les chefs samnites et lucaniens lui promirent leur appui , peut-être à la condition que, maître des affaires à Rome, il reconnaîtrait leur indépendance. De fait , ils recommencèrent aussitôt à harceler les Romains , et surtout l'armée d' A pulie, commandée par Métellus.

Les troupes que Sylla avait laissées en Campanie sous les ordres d'Appius Claudius avaient

leur camp aux environs de Capoue, plutôt pour observer les Samnites que pour lesattaquer. Suivant toute apparence, ce corps d'armée comptait beaucoup de soldats qui avaient servi sous Marius, ou qui avaient fait partie des armées italiotes. Instruit de leurs dispositions , Cinna prit la résolution hardie d'entrer dans leurs quartiers et de les débaucher à son parti. Dans ce dessein , revêtu d'une robe de deuil , la barbe et les cheveux en désordre, dans le costume en un mot d un proscrit de théâtre , il parut inopinément devant les soldats assemblés. 11 joua son rôle en acteur habile. En voyant un consul se rouler à leurs pieds, embrasser leurs aigles, leur tendre des mains suppliantes, les soldats, émus de compassion, le relèvent, l'appellent leur général , l'obligent à reprendre le laticlave et lui rendent ses faisceaux. En un moment toute la Campanie se déclare en sa faveur. Le Latium suit en grande partie cet exemple , et de toutes parts des soldats italiens accourent sous ses drapeaux. Ainsi se ranimait une nouvelle guerre sociale, plus terrible que la première, car la moitié de Rome conspirait cette fois avec l'Italie.

Pendant que Cinna soulevait la Campanie, le vieux Marius, longtemps errant et fugitif, mais protégé par sa gloire et le respect que tous les Jtaliotes portaient à l'homme qui les avait sauvés

du sabre des Cimbres, Marius, échappé par miracle à mille dangers, abordait tout à coup sur la cote d'Étrurie, au port de Telamon, accompagné de son iils et de quelques autres proscrits. Cinq cents esclaves qui s'étaient échappés de Rome pour rejoindre leurs anciens maîtres 1 , lui composèrent d'abord une bande assez déterminée pour qu'il osât se montrer aux habitants des villes étrusques. Ce vieillard, cassé par l'âge et les fatigues, revêtu d'une robe de deuil , proscrit, condamné à mort , excitant à la fois l'horreur et le respect 2 , leur parut plus grand alors que lorsqu'ils le voyaient consul pour la sixième fois, consacrant ses trophées cimbriques. Reçu avec enthousiasme par le peuple des villes , et surtout par les paysans, il se vit bientôt à la téte de plus de six mille hommes 3 . La loi Julia avait opéré dans l'Étrurie la plus complète et la plus rapide des révolutions. Serfs la veille, ses paysans en un jour étaient devenus libres; bien plus, ils étaient devenus Romains. Mais leur soudain affranchis-

1 App. Civ. 1,67. — Ces esclaves avaient été vendus sans doute dans la confiscation des biens des proscrits.

9 Carcer, fuga, horrificaverant dignilatem. Fl. III, ai.

3 App. Civ. I, 67. — On appela ces soldats Banîiœi , probablement à cause de leur accoutrement, qui rappelait le costume des peuplades illvricnnes connues sous ce nom. Plut. Mar. 43.

sèment les avait laissés plus misérables qu'ils n'étaient sous le despotisme de leurs seigneurs. Les terres restaient sans doute aux Lucumons , et les paysans étrusques, aussi dépourvus de toutes ressources que les prolétaires de Rome, n'avaient pas comme eux , pour subsister, les distributions de froment et la sportule de leurs patrons. L'étonnant changement de leur condition, l'espérance vague que cette liberté inconnue, accordée par les Romains, allait les transformer, pour ainsi dire , et leur donner tous les biens que peuvent rêver des esclaves , les avaient jetés d'abord dans une espèce de délire. Ils bénissaient le sénat de Rome, ils lui vouaient un attachement éternel. C'est dans ces dispositions que les trouva l'armée des confédérés lorsqu'elle s'avança dans leur pays sous la conduite de Vettius Scaton. A leur songe succéda un triste réveil. Ils subirent les charges de la liberté avant d'en avoir ressenti les bienfaits. Devenus Romains, il leur fallut obéir à des lois inconnues; des officiers de la république vinrent dans leurs villages enrôler leurs jeunes gens ; on fit des réquisitions de vivres, d'armes, de chevaux, pour les besoins sans cesse renaissants de la guerre. S'ils n'avaient plus de maîtres, ils n'avaient plus de pain. Leurs Lucumons, leurs égaux maintenant, conservaient leurs richesses; ce n'était point ainsi qu'ils avaient compris cette liberté

tant vantée. Pour des hommes grossiers, abrutis par un long esclavage, il n'y a de liberté qvje dans la licence; d'ailleurs, dans leurs traditions nationales se conservait le souvenir d'une révolution plus grande et telle qu'ils en souhaitaient le retour dans leurs jours de misère. Ils n'avaient pas oublié ce temps heureux où les serfs de Vulsinii régnaient sur les Lucumons , enlevaient leurs femmes et se partageaient leurs richesses 1 . En communiquant avec quelques Romains , ils apprirent qu'à Rome aussi il y avait des Lucumons ; que le sénat tyrannisait le peuple, mais que le peuple avait des défenseurs, et que Marius en était le plus zélé comme le plus illustre. Aussi , en le voyant paraître au milieu d'eux, ces affranchis d'un jour l'accueillirent -ils comme un libérateur.

Menacé au nord et au sud , la position du nouveau gouvernement de Rome était des plus critiques. Il n'avait d'autre espoir que dans l'armée d'Apulie, et dans celle deCn. Pompée, au cas où ce dernier voudrait bien se déclarer en sa faveur. Sans lui contester le titre de général qu'il s'était arrogé ,• on se hâta de le mander à Rome. A Métellus, alors occupé par les Samnites, on donna pleins pouvoirs pour conclure la paix à quelque

Cfr. Flor.I, 21. Val. Max. IX, I, ext. 2.

prix que ce fut 1 ; l'important, c'était qu'il ramenât aussitôt ses troupes à la défense de la ville; et cependant les consuls faisaient toutes les dispositions pour soutenir un siège, ils réparaient les tours et les murailles ; y plaçaient des machines ; ils levaient des soldats partout où leur autorité était encore reconnue.

Pour se rendre à Rome , s'il voulait obéir aux ordres du sénat, Cn. Pompée n'avait aucun obstacle sérieux à surmonter, car l'insurrection dirigée par Marins n'était point encore en mesure de s'opposer à sa marche; mais Métellus, outre la difficulté d'un accord avec les Samnites dans les circonstances présentes, avait à traverser un pays dont les dispositions étaient toutes favorables à Cinna. Ses premières ouvertures auprès des chefs samnites lui montrèrent bientôt qu'ils n'ignoraient point la triste situation de la république, et qu'ils voulaient s'en prévaloir. Ils demandaient d'abord le droit de cité romaine, complet sans doute , pour eux et leurs alliés , en y comprenant tous les ltaliotes exceptés des amnisties précédentes , et qui s'étaient réfugiés sur leur territoire. Puis ils exigeaient des indemnités pour les pillages exercés par Sylla dans le Samnium ; enfin, ils voulaient qu'on leur rendit

1 Dio. Cass. Frag. iGG.

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leurs esclaves fugitifs , sans admettre la réciprocité de la part des Romains ï . Telles furent leurs propositions, au rapport de Dion Cassius; mais à moins que, par la hauteur de leurs prétentions, ils n'aient eu le dessein de les rendre inacceptables, pour se donner le droit d'écraser leurs adversaires, je doute qu'elles nous aient été transmises avec exactitude. En effet, on verra bientôt que déjà les Samnites ne se souciaient plus de prendre le nom de Romains, et de perdre leur nationalité si courageusement défendue; en outre, il est invraisemblable que dans les articles du traité qu'ils proposaient à Métellus, ils eussent oublié la réhabilitation de Marins , de China , et des autres proscrits, avec lesquels ils agissaient déjà de concert.

Quoi qu'il en soit, jamais, même après une défaite désastreuse, conditions plus humiliantes n'avaient été dictées à un général romain.

Métellus frémit d'indignation, et malgré l'ordre pressant du sénat, il les rejeta fièrement. Puis, laissant une partie de ses légions à son légat Plautius , il se dirigea sur Rome à marches forcées, et y parvint avant Cinna, qui, naturellement timide , ne voulait attaquer la capitale qu'après avoit fait insurger toute l'Italie.

1 Dio Cass. Frag. 166.

1l6 ESSAI SUR LA

De son côté, Cn. Pompée s'était mis en marche; mais ses intentions, personne ne les connaissait encore. Il correspondait à la fois avec les consuls et avec Cinna; les deux partis avaient ses promesses, et chacun comptait sur son appui. Son but évident était de les affaiblir Fini par l'autre, pour se poser ensuite en arbitre et commander à tous les deux. Mais dans ces négociations perfides, il perdit du temps. L'armée de Cinna, celle de Marius se grossissaient tous les jours, et l'insurrection se propageait avec une effrayante rapidité. Les Samnites tombant sur la division de Plautius l'avaient taillée en pièces, et aussitôt après le départ de Pompée , plusieurs villes que sa présence avait contenues jusqu'alors, s'étaient déclarées pour Cinna. Ariminum, dans l'Ombrie, s'était soulevé et avait reçu un corps de troupes suffisant pour arrêter les Gaulois que le sénat avait mandés à son secours Déjà quatre armées nombreuses , commandées par Cinna , Marius , Sertorius et Carbon, formaient autour de Rome comme un cercle formidable qui se resserrait à chaque instant.

1 App. Civ. I, 67. — Deux chemins conduisaient de la Gaule Cisalpine à Rome : la voie Claudia , qui traversait l'Étrurie, et la voie Flaminia, qui , partant d'Ariminum, passait par l'Ombrie. La première était interceptée par Marius.

GUF.RRK SOCIALE. 9.27

Telle était la situation des affaires, lorsque l'armée de Pompée parut devant Rome et campa près de la porte Colline. Sans doute, il se flattait que les sénateurs , dans l'extrémité où ils se trouvaient réduits , n'hésiteraient pas à lui conférer les pouvoirs les plus étendus. Rester fidèle à la cause aristocratique était alors le seul parti qu'il pût prendre, car la supériorité de Cinna devenait trop évidente pour que celui-ci daignât encore lui demander une trahison*

Marius s'étant emparé d'Ostie, fit sa jonction avec Cinna 1 , et tous les deux, au moyen de ponts jetés sur le Tibre, au-dessus et au-dessous de Rome , interceptèrent toutes ses communications avec les places et les provinces qui demeuraient encore fidèles. Dans l'intérieur même de la ville, ils avaient des émissaires qui débauchaient les soldats du sénat, et qui excitaient la populace et les esclaves à se joindre à eux. Les désertions étaient nombreuses; l'armée de Pompée montrait les plus mauvaises dispositions. Quelques-uns de ses officiers , gagnés par Cinna , tentèrent d'assassiner leur général , et les soldats enlevant leurs enseignes et pliant leurs tentes, parurent un instant disposés à passer en masse à l'ennemi. Sans le courage et la fermeté du fils de Cn. Pompée 3 , le sort de

■ App. loc. cit.

• Plut. Pomp. 3.

a 28 essai sur la

Rome se décidait en cet instant. Mais il se coucha en travers de la porte Prétorienne, et les soldats, qui chérissaient ce jeune homme autant qu'ils détestaient son père, n'osèrent la franchir en passant sur son corps. Il ne put empêcher cependant que des cohortes entières n'allassent se livrer à China 1 . Parmi les chefs même, choisis par les consuls , il se trouva des traîtres. Un tribun militaire, nommé Appius Claudius, qui commandait au Janicule, livra la porte du Port à Marins, qui se serait emparé du faubourg au delà du Tibre, si les consuls et Pompée, avertis à temps , ne fussent accourus en force et ne l'eussent contraint de rétrograder a . Dans cet engagement, qui eut lieu avant le jour, deux frères se battirent sans se connaître, et le vainqueur ne vit son crime qu'en dépouillant de ses armes son ennemi mort. 11 se punit en se tuant lui-même sur le bûcher qui les consuma tous deux 3 .

Mais cet affreux exemple des malheurs qu'encraînent les guerres civiles était perdu pour des hommes tels que Marius et Cinna. N'espérant plus emporter Rome par un assaut, ils essayèrent de la réduire par la famine. En peu de jours

' Plut. loc. cit.

* App. Civ. I, 68.

s Liv. Epit. 79. — Oros. V, 1 9.

GUERRE SOCIALF. 220,

ils s'emparèrent, par trahison ou de vive force, de toutes les villes du I>atium qui renfermaient des magasins de blé destinés à nourrir le peuple romain pendant la guerre sociale. Bientôt la famine se fit sentir cruellement, et une maladie épidémique, sa compagne ordinaire, exerça de grands ravages parmi les soldats des deux armées, et surtout parmi la populace urbaine 1 . Pompée mourut atteint par ce fléau a , ou, suivant la plupart des auteurs, il périt foudroyé dans sa tente 3 . T Pincer ti tude qui règne sur la mort de ce chef ambitieux pourrait encore donner lieu de l'attribuer à un crime, que l'indiscipline de ses soldats et leur haine furieuse contre leur général ne rendraient que trop probable 4 .

Que sa fin ait été le résultat de la vengeance des hommes ou d'une justice providentielle, elle portait un coup accablant aux défenseurs de Rome. C'était le seul homme de guerre que le sénat pût opposer à des capitaines aussi habiles que Marius et Sertorius. Abandonnés par une partie de leurs troupes, travaillés par la famine

• Oros. loc. cit. — Vell. Pat. II, ai.

a Vell. II, ai.

3 Cfr. Plut. Pomp. 1. — App. Civ. 1,68. — Oros. V. 19. — Vell. loc. cit.

4 Ils arrachèrent son corps du bûcher , et le déchirèrent en morceaux. Plut. Pomp. 1.

a3(> FSSAl SUR LA

et Ja peste, n'osant risquer les chances d'un combat, les consuls, retranchés sur le mont Albain ', ne savaient ni tenter un coup de désespoir, ni se résoudre à implorer la pitié du vainqueur.

11 fallut enfin en venir à ce dernier parti. Une première députation fui durement éconduite, parce qu'elle ne donnait pas à Cinna le titre de consul. On en fit partir une seconde qui n'avait pour mission que de demander une amnistie.

Cinna la reçut, assis sur sa chaire curule. Debout auprès de lui, Marius, comme son mauvais génie, semblait lui dicter ses réponses. Les cheveux et la barbe en désordre, vêtu d'une robe déchirée, il avait la contenance d'un proscrit, mais d'un proscrit qui commande une armée victorieuse.

Cinna répondit avec hésitation aux envoyés du sénat, que, quant h lui, il ne voulait faire mourir personne. 11 fallut bien se contenter de cette réponse ambiguë, trop clairement expliquée par le silence terrible de Marius. Aussitôt les portes de Rome s'ouvrirent, et les sénateurs tremblants s'empressèrent de venir s'humilier devant le vainqueur. Par une délibération prise à la hâte, ils apportaient à Canna et à Marius la révocation de leur exil et leur complète réhabilitation; mais Marius, pour montrer que le pouvoir du

1 Sans tlonle à cause do la contagion. A pp. Civ. I, 69.

GUERRE SOCIALE. l'5 1

sénat était nul à ses yeux, s'arrêta à la porte Capène, en disant, avec une farouche ironie, qu'un exilé ne pouvait rentrer dans Rome sans un plébiscite \ Déjà Cinna et les tribuns convoquaient le peuple à la hâte, lorsque Marius, fatigué de cette comédie, entra dans la ville, suivi de sa troupe étrusque, qui sur-le-champ se mit à massacrer tous ceux qu'il lui avait désignés d'avance. Le consul Octavius, assis au Janicule, sur sa chaire curule, fut un des premiers égorgés *. Qui n'a lu les excès de cette soldatesque effrénée?... Pendant plusieurs jours Rome nagea dans le sang; le pillage était continuel. L'armée victorieuse se composait en majeure partie d'Italiotes et d'esclaves fugitifs, et leurs chefs n'auraient pu les retenir, s'ils eussent eu quelque pitié pour leur malheureuse patrie. Mais ils autorisaient toutes les violences de leurs satellites, pourvu qu'ils servissent leurs vengeances particulières. On empilait, sur la tribune aux harangues, les tètes des plus illustres citoyens de Rome; on saccageait, on brûlait leurs maisons et leurs villas.

Au milieu de cette immense boucherie des

' Cfr. Plut. Mar. /,3. — Vell. Pat. II, ai. * Voy. les détails touchants de sa mort, dans Appien , Civ. I, 71.

plus illustres citoyens, les historiens ont réservé quelque indignation pour s'élever contre le bannissement de Metella, femme de L. Sylla *. C'est que cette rigueur était contre les mœurs romaines , et que dans les idées de ce temps , exiler une femme était une action plus cruelle que de faire assassiner un homme.

Aux premiers massacres succéda une cruauté plus affreuse, parce qu'elle était plus réfléchie. Les vainqueurs s'étonnèrent de voir encore, au nombre des vivants, des hommes dont ils avaient juré la perte. Le flamine de Jupiter, L. Cornélius Merula, qui avait été nommé consul après la déposition de Cinna, ne pouvait se faire pardonner un tel crime, bien qu'il se fût empressé de se démettre de ses fonctions, dont il s'était vu à regret revêtu. Q. Lutatius Catulus aussi était coupable d'avoir souvent combattu dans le sénat les projets de Marins. Pour tuer ces deux hommes vertueux avec une espèce de pompe, on leur

1 Une rigueur semblable, exercée contre la femme de C- Gracchus, excita la même réprobation. Je ne pense pas, au reste, qu'il y eût dans ce sentiment aucune idée du respect ou des égards dus aux femmes. C'était plutôt en raison de leur complète nullité, qu'il était reçu de ne pas s'occuper d'elles dans les révolutions. Les persécuter, c'était commettre une cruauté qui ne pouvait avoir le prétexte de l'utilité.

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réserva les formes dérisoires d'un jugement public. Mérula, pour se soustraire à cette ignominie, se coupa les veines, ayant soin d'écrire qu'il avait déposé préalablement son bonnet de flamine comme s'il eût craint qu'un sacrilège n'irritât les dieux contre son ingrate patrie. Moins courageux, le vieux Catulus se jeta aux pieds de Marius, et lui demanda la vie, lui rappelant les dangers et la gloire qu'ils avaient partagés lorsqu'ils avaient combattu ensemble contre les Cimbres. « Il faut mourir. » Ce fut la réponse brutale de son ennemi; Catulus s'asphyxia.

Après quelques jours, les vainqueurs songèrent enfin à arrêter la furie des soldats. La troupe étrusque de Marius semblait avoir juré la ruine de Rome. Chaque jour cette horde de bandits sortait de son camp, pillait et massacrait avec une régularité militaire, puis rentrait pour se reposer et se préparer à de nouveaux excès.

Cinna en eut horreur, et Sertorius, rassemblant un corps de Gaulois qui lui étaient particulièrement attachés, les mena contre ces misérables, et les tailla en pièces. Ainsi, il fallait avoir recours aux barbares pour sauver ce qui restait de Romains a ?

1 App. Civ. I, 7/4.

1 Plut. Sert. 5. — App. Civ. I, 74.

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