‹ Essai sur la guerre socialeChapitre 3 sur 29 · id. pro Plancio · texte numérisé non relu

id. pro Plancio

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dans le sénat ou dans les assemblées du peuple

Après la questure on parvenait à l'édilité curule, magistrature purement civile, dont les fonctions consistaient à veiller à l'arrivée des subsistances, à l'entretien des monuments publics, à l'embellissement de la ville , enfin à présider et à préparer les jeux et les spectacles solennels \ Cette charge entraînait à d'énormes dépenses les édiles qui voulaient se rendre populaires. Ils bâtissaient des temples, des portiques à leurs frais, ouvraient des routes, construisaient des aqueducs ; surtout ils s'efforçaient de surpasser leurs devanciers par la magnificence des jeux qu'ils faisaient célébrer et dont ils supportaient en partie la dépense vraiment colossale. Heureux l'édile qui avait pu faire mourir dans l'arène un nombre inusité d'habiles gladiateurs, qui avait présenté au peuple des animaux rares , encore inconnus 3 ! Son nom était dans toutes les bouches, et chacun applaudissait à sa naissante ambition.

L'édilité durait un an. On arrivait ensuite à la préture. Il y avait six préteurs 4 : deux présidaient les tribunaux à Rome, les autres gouvernaient

' Deferri in beneficiis. Cic. pro Arch. 5.

• Cic. de Lcg. III, 3.

1 V. les lettres de Cœlius à Cicéron ad Div. VIII , 4, 8, 9. K C'est en l'an de Rome 55G que le nombre des préteurs fui porte à six. Liv. XXX.il, 27.

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des provinces ou commandaient des armées.

Enfin, après avoir successivement parcouru les trois degrés précédents, on se présentait une dernière fois aux comices pour demander le consulat. Alors redoublaient les intrigues, les tentatives de corruption, les manœuvres de toute espèce , car c'était le dernier terme de l'ambition d'un Romain. I^es consuls présidaient au gouvernement de la république ou dirigeaient en personne les guerres importantes. A l'expiration de leur magistrature, c'est-à-dire, au bout d'une année, ils étaient envoyés dans une province avec le titre de proconsuls, souvent pour commander des expéditions militaires, quelquefois pour administrer un Vaste gouvernement. Leurs fonctions pouvaient leur être prorogées pendant plusieurs années.

Amasser et dépenser tour à tour de grandes richesses, tel était, comme on le voit, le soin principal des candidats aux honneurs. Les profits de la questure permettaient de briller dans l'édilité curule. Ruiné par sa magnificence , l'édile refaisait sa fortune comme préteur, et rentrait à Rome assez riche pour acheter les suffrages aux comices consulaires. Souvent il engageait tous ses biens dans cette dernière élection , sûr d'en retrouver de plus considérables dans la province qui lui serait adjugée après son consulat. En un

lt\ FSSAI 8UK LA

mot, la carrière des emplois publics était une espèce de jeu , où l'on faisait des bénéfices proportionnés aux mises que Ton hasardait. A son début, un jeune Romain était initié à Fart de s'enrichir aux dépens des sujets de la république, par le préteur ou le proconsul auquel il était attaché. Eût-il apporté dans ses fonctions les sentiments les plus nobles , il se pervertissait facilement par les exemples qu'il avait sans cesse sous les yeux. Il savait que sans autres protecteurs que ses vertus, il ne pourrait se faire remarquer, qu'il n'obtiendrait jamais une position considérable. Puis les occasions de s'enrichir étaient si fréquentes , si faciles ; c'était à qui achèterait la bienveillance d'un magistrat romain. Les habitants des provinces conspiraient à l'en vi pour Je corrompre ; et telles étaient les tentations dont ils l'entouraient, qu'il était sans exemple qu'un préteur ou un proconsul ne fût revenu riche à Rome , laissât-il une réputation d'intégrité dans le gouvernement qu'il résignait à son successeur. Rien peu cependant étaient suivis par les regrets. des peuples, car la plupart ne déguisaient ni leur rapacité, ni leur violence. 11 n'y avait sortes de maux qu'ils ne fissent souffrir à leurs sujets d'une année.

Le voisinage de Rome, la crainte de la tribune, le caractère fier et les dispositions belliqueuses des Italiotes, devaient imposer quelque retenue

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aux magistrats qui avaient des gouvernements dans la Péninsule. Veut-on savoir quelle était la domination romaine en Italie? Quelques exemples la feront connaître mieux que ces observations générales. Sans doute les provinces étaient encore plus maltraitées : qu'on devine leur sort si la chose est possible.

Un consul romain passait à Téanum, ville de la Campanie, dans le pays des Sidicins. 11 voyageait avec sa femme, ses officiers, ses affranchis, ses esclaves, en un mot avec ce que l'on appelait sa cohorte. Dans de semblables occasions il devait être défrayé par la république ; mais , comme la plupart des magistrats romains, il vivait partout aux dépens de ses hôfes. Un consul à Téanum ! voilà toute la ville émue. Les magistrats s'empressent autour de lui. On le loge dans la meilleure maison , on l'héberge magnifiquement lui et son monde. Maint affranchi reçoit des pré- . sents; peut-être le consul lui-même daigne-t-il en accepter, soit pour épargner à Téanum le fardeau des logements militaires, soit pour se souvenir des Sidicins dans le sénat où les pauvres alliés ont tant besoin de protecteurs. La femme du consul veut se baigner. Le bain des femmes est mal orné, il ne lui convient pas. — « Je veux le bain des hommes, » dit-elle. Aussitôt M. Marins, principal magistrat de Téanum, envoie son

questeur pour que la foule des baigneurs cède la place à l'illustre voyageuse. Mais il leur faut du temps pour se rhabiller, et la femme du consul attend un instant à la porte des thermes; elle se plaint ; grande colère de son mari. Par son ordre ses licteurs saisissent M. Marius, et le battent de verges dans le forum l . Cela se passait vers 63o : quelques années après, un autre Marius, préteur des Campaniens, vengeait cette honte dans le sang des Romains, sous les murs de Téanum.

Pour un crime semblable, un questeur italien recevait la bastonnade; un autre évitait cette ignominie en se précipitant du haut des remparts de Ferentinum

Ailleurs, Q. Thernuis, préteur romain, mécontent des vivres qu'on lui donnait, faisait fustiger publiquement par ses licteurs les décemvirs d'une ville où il s'était arrêté 3 .

Mais peut-être croira- t-on que le despotisme romain n'atteignait que les riches ou les magistrats de l'Italie ? Souvent le peuple voit, non sans plaisir, ses maîtres humiliés par des maîtres plus puissants , trop haut placés d'ailleurs pour qu'il

1 A. Cell., lib. X, 3. A cette occasion, les magistrats de Cales défendirent à leurs concitoyens de se baigner dans les thermes quand il y aurait en ville un magistrat romain.

4 A. Gell. X, 3.

1 M. Catou, cite par A. Gell. X, 3.

en ait rien à craindre. Qu'on se détrompe. Depuis le préteur jusqu'au paysan, tous les Italiotes sentent le poids d'un joug de fer, et il y a de petits tyrans qui se chargent de représenter Rome auprès des misérables.

Un jeune homme qui avait été prolégat en Asie, revenait à Rome, après avoir fini son service. 11 passait par Venusia en Apulie, porté dans une litière; spectacle étrange pour les habitants de ce pays, peu habitués à la mollesse des riches de Rome. D'aventure survient un bouvier, qui, voyant entre les rideaux de la litière un jeune homme vigoureux, nonchalamment couché, crut faire une plaisanterie en demandant aux porteurs « si c'était un mort qu'ils menaient de la sorte. » A la vérité , c'était une de ces paroles de mauvais augure que les Romains superstitieux n'aimaient pas à entendre. L'ex-prolégat furieux commande à ses esclaves de châtier le mauvais plaisant ; armés des courroies de la litière, ils le chargent de coups et le laissent pour mort sur la place

Par compensation à sa tyrannie, Rome accordait bien quelques avantages à ses al liés: une paix profonde à l 'intérieu r, à l'étranger une ^protection puissante. Dans une province tributaire ou dans un royaume indépendant, l'ftaliote avait

1 A. Gell. X, 3.

même quelque chose de cette majesté qui dans tout le monde s'attachait au nom romain. Plusieurs villes commerçantes de la Péninsule s'étaient enrichies grâce à ce redoutable protectorat ; mais c'était une exception ; et la grande majorité des Italiotes qui se livraient à l'agriculture , ne connaissaient que les vexations et jamais les bienfaits du gouvernement de la république.

Un effet fatal de la domination romaine fut l'appauvrissement et la dépopulation de l'Italie. A Rome, où le commerce et l'industrie étaient méprisés, une seule route conduisait à la fortune ; c'était la carrière des emplois publics. De retour de son gouvernement, un fonctionnaire romain achetait des terres , bâtissait des villes : bientôt il devenait un gros seigneur terrien. S'il y avait dans son voisinage quelque domaine à sa convenance, il se le faisait céder; quelquefois il s'en emparait, tandis que le légitime propriétaire combattait bien loin sous les aigles romaines. Peu à peu tous les petits propriétaires étaient dépouillés pour .former de vastes domaines à la classe privilégiée de s fonctionnaires pub lics. Des parcs, des jardins, des piscines creusées à grands frais prenaient la place des champs cultivés. Les laboureurs disparaissaient, et les campagnes se peuplaient d'esclaves, dangereux par leur nombre, dangereux encore par leurs habitudes de

vol, auxquelles ils se livraient impunément. Plusieurs maîtres, dit-on, en partageaient les fruits avec ces misérables *.

C'était principalement sur les terres enlevées autrefois aux peuples de l'Italie , et devenues propriétés de la ré publique, que s'exerçait la rapacité des riches romains. Dans l'origine, les patriciensTs* étaient adjugé les champs les plus fertiles, et là même où ils avaient consenti à partager avec les citoyens pauvres ces derniers n'avaient pu tirer presque aucun parti de leurs lots, lorsqu'ils étaient trop éloignés du lieu de leur résidence habituelle , tandis que les riches , y envoyant leurs esclaves, les exploitaient avec de grands profits. Les Italiotes, il est vrai, étaient admis aux mêmes conditio ns que les Ro mains, à ces spéculations surle domaine publi c, c'est-à-dire, moyennant une redevance fixée par les censeurs ; mais on conçoit tout le désavantage que des vassaux devaient avoir dans une concurrence avec leurs maîtres , et combien peu d'impartialité ils devaient attendre de la par Ldes triumvirs char gés des partages.

Les esclaves n'étaient point soumis au recrutement, et par conséquent il y avait un intérêt manifeste à les substituer aux cultivateurs libres,

• Diod. Sic. X. 1 1 5.

qui, à chaque instant, pouvaient être enrôlés et enlevés à l'agriculture. Aussi les guerres étrangères versaient-elles chaque année en Italie une immense quantité d'esclaves, pendant que la population libre s'éteignait rapidement dans la misère ou périssait dans des expéditions lointaines. On ol>servera, en outre, que malgré la dépopulation flagrante de l'Italie, les villes alliées devaient toujours fournir à la république le même nombre de soldats, et supporter les dépenses, chaque jour croissantes, de leur entretien et de leur équipement.

Rome ayant toujours besoin de sol dats , et le nombre en diminuant d'une manière alarmante, il fallut bien chercher un remède à une situation si grave. Dès l'année 387 , le tribun du peuple C. Licinius Stolo, avait fixé, par une loi le nombre de jugères que chaque citoyen pourrait tenir du domaine public, ainsi que celui de bêtes à cornes et de moutons qu'il élèverait dans les nombreux pâturages qui en dépendaient 1 . Probablement, l'accroissement des esclaves avait déjà inspiré quelques inquiétudes, car 'Licinius avait encore prescrit que dans toute exploitation rurale il y aurait au moins un tiers de cultivateurs

Cfr. Orclii Onomasticon Tullianum. Lex Licinia, dv modo agrortim, p. ai a.

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(libres Ces lois, dont le but était de conserver à Tltalie une population belliqueuse, ne se maintinrent guère au delà du v e siècle. Eludées d'abord, et par leur auteur lui-même 3 , elles ne tardèrent pas à être ouvertement violées. Les grandes propriétés se formèrent rapidement, et le domaine public devint presque tout entier la proie de l'oligarchie romaine.

A cette époque, les rappo rts devenus pins tréquents avec les Grecs et les Asiatiques 9 commençaient à introduire en Italie des besoins nouveaux et un luxe effréné. Tandis qu'un petit nombre d'hommes nageaient dans l'opulence, la multitude était plongée dans une misère profonde , et peu d'années après le temps où je comm ence m on récit, un consul pouvait dire avec raison : « Que la répu blique pe c omptait pas 2000 citoy e ns qui p ossédassent un patrimoine 3 . »

Cette situation pesait sur les Romains plus lourdement peut-être que sur leurs alliés : plus libres qu'eux, ils firent* hautement entendre leurs plaintes; elles enhardirent les Italiotes, et déterminèrent enfin une explosion que le prestige de la puissance romaine avait longtemps contenue.

App. Civ. I, 8.

1 Liv. VII, 16.

3 Cic. de Off. II, ai.

Un jeune homme, d'une famille plébéienne, mais illustre et alliée aux plus anciennes maisons de Rome, instruit par des philosophes grecs, Tibérius Sempronius Gracchus, dont le caractère bon et humain n'avait pu être corrompu par l'orgueil exclusif de sa nation, se rendait en Espagne, vers l'an de Rome 617, pour servir en qualité de questeur dans l'armée qui se rassemblait contre Numance. En traversant l'Étrurie, il fut frappé de l'aspect désolé de ce pays, célèbre autrefois par sa richesse 1 ; la campagne lui parut déserte; ou, s'il y rencontrait des hommes, c'étaient des serfs abrutis, ignorant leurs maîtres, travaillant sans activité sur une terre dont la fertilité ne devait pas améliorer leur sort. Dans les villes, il trouva quelques Lucumons, habitant des palais magnifiques, vivant, dans le luxe et la mollesse, des revenus de leurs vastes propriétés qu'ils ne visitaient jamais. I^s vices d'une société étrangère nous choquent plus que ceux de notre pays, auxquels l'habitude nous rend comme insensibles. La plaie de l'Étrurie, plus hideuse peut-être

« Plut. T. Gracchus, 8.

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que celle de Rome, épouvanta Gracchus, et, faisant un retour sur sa patrie, il comprit qu'elle n'était guère moins misérable. — « Et nous « aussi, se dit-il, nous avons nos Lucumons, et « nos campagnes peuplées d'esclaves. Si un nouvel « Annibal venait fondre sur nous, si les Gaulois « repassaient les monts , où trouver des hommes « à leur opposer? Il y a moins d'un siècle, à la a voix de nos consuls, l'Italie, en quelques jours, « arma 800,000 soldats 1 libres et courageux. Au- « jourd'hui, si nos esclaves brisaient leurs fers, « pourrions-nous leur résister?»

L'impression que lui laissa ce sombre tableau ne s'effaça point au milieu des désastres dont il fut le témoin en Espagne. 11 revint à Rome, déterminé à chercher un remède aux malheurs qu'il prévoyait.

Il y avait alors deux routes ouvertes aux Romains qui prétendaient exercer une influence sur le sort de leur patrie. Les uns ambitionnaient le consulat, peur commander des armées, dominer dans le sénat, gouverner des provinces et y amasser de grandes richesses; d'autres, et surtout ceux qui se sentaient le talent de la parole, briguaient de préférence les charges de tribuns, qui donnaient aux orateurs un immense pouvoir sur

700,000 d'infanterie, 70,000 chevaux. Polyhe, liv. IT, 5.

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les assemblées populaires. Ils faisaient des lois, réformaient des abus , ou en introduisaient de nouveaux. C'était encore un moyen de commander aux maîtres du monde, et de laisser un grand souvenir de soi. Rarement un tribun s'enrichissait dans sa charge, à moins de concussions qui eussent exigé une impudence difficile, même à une époque où la corruption était aussi générale. Mais avec un grand pouvoir politique, le tribunal était la seule magistrature où Ton parvînt fort jeune, et sans avoir passé par la longue filière des emplois subalternes. Ti. Gracchus, qui n aspirait qu'à réformer son pays , choisit le tribunat, et sa réputation de capacité et d'intégrité était si bien établie dans sa courte campagne devant Nnmance, qu'il n'eut aucune peine à l'obtenir.

Toutes ses pensées étaient pour rendre à l'Italie cette population libre et énergique qu'il voyait disparaître de jour en jour « Il faut avant tout, « disait-il , que Rome ait des soldats. Nous n'a- « vons plus que des esclaves. Le peuple languit « dans la misère qui l'avilit et le corrompt. Au- « trefois, lorsque chaque citoyen avait son petit « champ, qu'il cultivait lui-même, les mœurs

rp«xycj> 5 1 ô [iiv v<£ç tou pouXeuixaxoç oùx sç euîtoptav, àXX' e; eùavSpi'av. App. Civ. I, if.

« étaient meilleures, nos armées se recrutaient « sans peine, nous étions plus grands et plus « heureux. »

La dépopulation de l'Italie coïncidait avec l'abrogation tacite des lois de Licinius. Aux yeux du jeune tribun et de tous les hommes honnêtes et désintéressés, ces lois avaient préparé la grandeur de Rome ; leur rétablissement pouvait prévenir de terribles calamités. Il résolut de les remettre en vigueur. Tout entier au noble but qu'il se proposait, Ti. Gracchus ne s'arrêta pas un instant devant les difficultés ou les dangers de son entreprise. Il voyait bien qu'il allait soulever contre lui tous les riches , tous les hommes influents dans le sénat; mais il se sentait un courage indomptable, et il comptait sur l'appui de la classe opprimée, dont il voulait soulager la misère.

Encouragé par les discours de ses maîtres, Diophanes de Mitylène , et Blossius de Cumes, il eut bientôt tracé son plan, et d'abord voulut le soumettre à l'approbation des personnages les plus considérés alors pour leur savoir et leur probité. Il s'adressa à P. Mucius Scaevola, le plus habile jurisconsulte de Rome; à L. Licinius Crassus, orateur illustre, chéri du peuple; enfin, à l'un de ces fiers Claudius , ces champions inflexibles de l'aristocratie; au vieil Appius qui

venail de lui donner sa fille, parce qu'il n'avait pu trouver, dans sa caste, un gendre aussi digne de lui ». Tous approuvèrent ses projets et louèrent son courage.

Voici les principales dispositions delà loi qu'il proposa, et qui, suivant l'usage romain, fut appelée Sempronia , du nom de son auteur :

La loi Licinia est remise en vigueur, mais avec quelques modifications, ayant pour but d'éviter une perturbation trop considérable dans les fortunes. Licinius ne permettait pas à un citoyen de posséder, ou plutôt de tenir à ferme plus de cinq cents jugères sur le domaine de la république ». Gracchus permet aux fils du propriétaire de posséder, de leur chef, deux cent cinquante autres jugères 3 .

La loi Licinia n'avait jamais été formellement abrogée ; on pouvait donc considérer comme un délit punissable, toute extension de possession au delà des limites fixées par le législateur. Pourtant, Ti. Gracchus croit devoir indemniser les propriétaires dépossédés, lorsqu'ils ont acheté ou reçu par héritage l'excédant qu'on leur retire 4.

Plutarque, Ti. Gracchus, 4.

1 App. Cic. I, 8.

3 App. Civ. I, 9 in fuie.

4 App. Civ. I, u. — Plut. Ti. Gracch. 9.

Le but de la loi Sempronia étant de créer ou de rétablir en Italie la classe des petits propriétaires , la jouissance des biens faisant partie du domaine public, reste assurée dans les mêmes familles; en conséquence, la vente de ces biens est interdite et la redevance payable au trésor est supprimée. De fermiers il fait des propriétaires a .

Sont renouvelées , sans changement, les dispositions de la loi Licinia , qui déterminent le nombre des esclaves cultivateurs, et qui leur adjoignent un tiers d'hommes libres. Ces derniers étant soumis au recrutement, il est évident que, pour les maintenir au complet, il fallait qu'ils fussent en réalité plus nombreux 3 .

Quant aux propriétés , qui par suite de levincément de leurs détenteurs, rentrent dans le domaine public , elles doivent être distribuées ,

Id. ibid. 10. àm\y6pt\)t jx^ 7tu>Xeïv.

2 Id. ibid. 11. Tîjv eçocipsxov aveu Ttfxîjç XTrjctv eç aîe\ péêaiov ixctarrtp.

3 Ils servaient encore à contenir les esclaves pasteurs, les plus dangereux de tous. Ces hommes vivaut a cheval, accoutumés aux plus dures fatigues, se livraient souvent au brigandage. Plusieurs fois les généraux romains les recrutèrent et en formèrent, dans des cas pressants, une cavalerie excellente: « Pompeius servos pastores armât; « ex his équités circiter ccc conficit. » Caes. Civ. I,

ou du inoins cédées à bas prix aux pauvres plébéiens par portions égales , et cela par les soins de trois magistrats ou triumvirs , élus par le peuple , et chargés en outre de veiller à l'exécution de la loi et de statuer en dernier ressort sur toutes les contestations qu'elle devait nécessairement occasionner a .

Les mesures d'exécution paraîtront étranges, car le législateur n'hésite point à tout bouleverser pour arriver à son but. Il paraît que Ti. Gracchus prévoyant d'interminables discussions dans le retranchement partiel à opérer contre chacun des détenteurs du domaine public, jouissant d'un bien de plus de cinq cents jugères, préféra de les exproprier tous intégralement , puis faire entre eux, par un tirage au sort, suivant la pratique romaine, une nouvelle répartition du domaine public redevenu complètement libre 3 . Que d'intérêts allaient être violemment lésés par ce nouveau partage! Quelle perturbation de toutes les

App. civ. I, 8.

* Ce fut par une loi supplémentaire que Gracchus attribua aux triumvirs le pouvoir déjuger toules les affaires relatives au domaine public. App. Civ. I, i3. — Plut. Ti. Gracchus, 10. — Liv. Epit. LVIII.

3 App. civ. I, 18. 'AvajxeTpoufxévTjç te aÙTÎjç, ot uiv èx irs- <pvTeu|A£vr,ç xûù lirauXewv , lç fASTtTi'Gevf o' ot S' èvcp^*,

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existences! Quelle indifférence pour les droits d'une longue possession ! Tibérius Gracchus était un homme de théorie, nonde pratique. Il n'avait que vingt-neuf ans. Devant le but qu'il se proposait, s'effaçaient toutes les considérations de détail. Celui qui croit fermement assurer le bonheur des générations futures , ferme ses oreilles aux plaintes de ses contemporains, et l'amour des masses rend fort insensible aux malheurs des individus. D'ailleurs Gracchus partait d'une idée vraie. Le domaine de là république étant inaliénable, elle pouvait toujours en retirer la jouissance concédée; ce droit n'avait jamais été contesté quand il s'agissait de travaux d'utilité publique. Bien plus : les détenteurs actuels ne possédaient qu'au mépris des lois , et souvent par le fait d'une usurpation coupable. Ils devaient donc s'estimer heureux de n'être point punis , de recevoir même une indemnité pour la perte de biens acquis illégalement. Au reste, il est permis de supposer que Tibérius ne demandait un nouveau partage intégral, que parce qu'il lui fournissait le moyen de détruire la cause qui rendait illusoires pour le peuple la plupart des distributions de terres. J'ai déjà fait remarquer l'impossibilité où se trouvaient les pauvres plébéiens de cultiver leurs lots, lorsqu'ils étaient trop éloignés de Rome. Suivant toute apparence, l'intention du tribun était de

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leur donner les portions du domaine public les plus rapprochées; • autrement il se serait mis en contradiction avec l'article de sa loi qui rendait ces propriétés inaliénables. Or, si elles n eussent pas été cultivées, il en serait résulté un état de choses pire que celui auquel il prétendait porter remède, il est bien difficile aujourd'hui de découvrir d'après quelles bases se réglaient les indemnités dues aux détenteurs du domaine expropriés.

La terre étant la propriété de la république, il est évident qu'il n'y avait pas lieu à leur en payer le prix; ils ne pouvaient prétendre qu'à être remboursés de leurs frais de culture et d'amélioration mais il était toujours difficile, quelquefois impossible même de les constater. Ainsi dans tous les cas, l'indemnité devait dépendre de l'estimation plus ou moins arbitraire des triumvirs.

A cette époque (A. de R. 6a i), la république n'avait point à soutenir de guerre onéreuse , et son trésor national pouvait probablement suffire à cette immense opération, qui d'ailleurs, suivant toute probabilité, ne devait avoir lieu que graduellement et à des termes plus ou moins éloignés.

* MiffOùv atfxot xr,; ire7côvY]|/.£vr,<; èlzçr(<x<jiaL<i. App. Civ. I, 1 1 . Les plaintes des détenteurs du domaine menacés d'expropriation, telles qu'elles sont rapportées par Appien, cap. 18, semblent indiquer que les indemnités étaient à peu près illusoires.

11 est tout aussi difficile de comprendre quels effets devait avoir la loi Sempronia sur les propriétés concédées aux Italiotes, au même titre qu'aux citoyens romains, c est-à-dire, moyennant une redevance annuelle. On voit seulement qu'elle fut encore plus mal accueillie dans les villes italiennes que dans le sénat de Rome 1 . A Rome elle avait pour partisans tous les pauvres plébéiens, pour adversaires tous les riches. Il semble qu'en Italie les opinions dussent se partager de la même manière, ou du moins que le peuple dût rester indifférent a , et cependant la réproba-

' App. Civ. î, 19. TctOTOC. . . OÙ CpSpOVT£Ç o\ IraXltOTOU... Id.

ibitl. ai. 01 <Ju|X|xa)£oi... Trepi ttj; "pii {xaXt<rra àvTtktyov...

* J'ai déjà fait remarquer la constitution oligarchique de la plupart des villes alliées, dont les gouvernements immobiles sous la tutelle de Rome, ne s'étaient que faiblement ressentis de la révolution populaire opérée dans la métropole. On sait que dans la seconde guerre punique les sénats italiens se montrèrent attachés a Rome, tandis que le peuple accueillit souvent les Carthaginois en libérateurs L'influence des sénats ne put que s'accroître après le départ d'Annibal, et il y a lieu de présumer qu'à partir de cette époque les classes inférieures furent à peu près exclues des concessions déterres publiques. Espérer que les triumvirs distribueraient aux plébéiens italiotes l'excédant des terres possédées par leurs patriciens, était chose impossible, car une longue oppression avait habitué les premiers à n'attendre de Rome qu'exactions et violences.

tion fut générale. On ne peut admettre qu'il fut question de revenir sur les concessions anciennement faites aux peuples vaincus, concessions qui , à vrai dire , s'étaient bornées à ne pas confisquer en totalité le territoire qu'ils n'avaient pu défendre. Les propriétés communales des villes italiennes, respectées jusqu'alors par les Romains, ne pouvaient pas plus faire partie du domaine de la république, que celles des particuliers habitants de ces villes. Ce n'était pas là, du moins pour les Romains, l'ager publicus, et ce n'était que l'ager publicus que la loi Sempronia avait en vue.

Une seule considération pourrait expliquer l'unanimité des Italiens dans cette circonstance. Par la loi Sempronia , un nouveau partage intégral du domaine de la république allait avoir lieu. Quiconque connaissait les pratiques romaines, ne pouvait douter que les triumvirs ne favorisassent grandement leurs compatriotes au préjudice des alliés. Assurément ces derniers ne pouvaient espérer que les plus mauvais lots , ceux qui au* raient été refusés par le plus pauvre plébéien de Rome. Mais c'était surtout dans les enquêtes sur l'origine des propriétés, que les Italiotes redoutaient la partialité des magistrats de la métropole. La perte ou l'ambiguïté des contrats et des traités, qui fixaient les limites des propriétés de

la république , allait donner aux triumvirs mille occasions d'odieuses avanies. Il suffisait qu'on possédât une terre dans le voisinage du domaine public, pour craindre quelle ne fût englobée dans une délimitation nouvelle.

Quoi qu'il en soit , il demeure certain que Tibérius Gracchus ne s'était point assez préoccupé des intérêts italiotes. La misère des alliés avait fait naître dans son esprit, il est vrai, l'idée d'une réforme , mais il n'avait songé qu'au soulagement de ses concitoyens. La philanthropie est une vertu nouvelle; les anciens n'avaient que du patriotisme.

La loi Sempronia ne fut point adoptée sans de vifs débats, et les possesseurs de l'ager publicus ne manquèrent ni d'orateurs habiles ni d'arguments spécieux; mais les masses soulevées à la voix de Tibérius rendaient toute résistance inutile. Dans cette extrémité , le sénat usa de sa dernière ressource, c'était d'opposer à son adversaire un tribun comme lui, dont le veto pouvait arrêter la discussion et l'ajourner à un temps plus favorable. Dans le collège des tribuns, M. Octavius , jeune homme riche, mais de mœurs austères , passait pour désapprouver la loi Sempronia; et s'il s'abstenait de la combattre, c'était uniquement en considération de l'amitié qui l'unissait à son auteur. Octavius tenait à ferme

une grande étendue de terres sur les domaines de la république, et cependant sa réputation d'intégrité le rendait l'objet de l'estime générale. Flatteries, promesses, excitations de tout genre furent mises en œuvre. Octavius se laissa persuader, et , flatté peut-être de jouer un rôle important, il prononça le terrible veto. En vain Gracchus essaya d'ébranler sa résolution; en vain il lui offrit de l'indemniser sur sa fortune particulière des pertes que sa loi pourrait lui faire éprouver, Octavius fut inflexible.

Irrité par cette opposition inattendue, Ti. Gracchus oublia en un moment la modération qu'il avait montrée d'abord. Pour restaurer des lois tombées en oubli, il ne craignit pas de violer des lois existantes, et, tribun du peuple, il attenta aux privilèges les plus sacrés du corps dont il était membre. 11 osa proposer aux comices, et obtint la déposition de son collègue. On remarqua qu'au milieu de l'exaspération furieuse des partis, il poursuivit cette mesure de violence avec un calme et un sang-froid plus effrayants que sa colère, et qui prouvaient son immuable résolution de tout sacrifier à son but. Aucun mot injurieux contre Octavius ne sortit de sa bouche; ce n'était pas l'homme , mais l'obstacle qu'il voulait renverser r .

' Plut. Ti. Gracchus, ia.

GUERRE SOCIALE. /p

Le peuple romain s'assembla donc au Forum pour détruire cette inviolabilité du tribunal, qu'il avait jadis demandée les armes à la main, et qu'il avait obtenue du sénat effrayé comme une victoire décisive. Si l'esprit de parti n'oubliait pas toujours l'avenir pour la question du moment, le sénat eût vu avec plaisir cette lutte intestine entre ses constants adversaires. Consterné maintenant , il assistait à la défaite de son champion sans essayer de lui porter secours. Octavius seul montra un rare courage. Jusqu'au dernier moment, il protesta contre l'illégalité de sa déposition , et il fallut l'arracher de la tribune. Dans le tumulte qui s'ensuivit, un de ses*esclaves eut un œil crevé, et cet accident causa alors une sensation profonde. Quelques années plus tard , il n'y eut pas de comices qui ne coûtassent la vie à plusieurs citoyens.

L'adoption de la loi Sempronia ne fut plus retardée; Tibérius, son frère Caïus 1 , enfin Àppius Claudius, son beau-père, furent nommés triumvirs.

On peut se figurer l'agitation qui suivit la promulgation de la loi agraire. Si les riches fonctionnaires romains, usurpateurs au mépris de leurs propres décrets , déploraient la consécration

1 11 servait alors dans l'armée qui assiégeait Numance.

de ce qu'ils appelaient une injustice, les Latins et les autres alliés ne faisaient point éclater des plaintes moins vives et moins bruyantes. Pas une ville qui ne se crût menacée de perdre une partie de son territoire déjà morcelé. Dans leur anxiété , tous les ItaJiotes se voyaient atteints par une nouvelle confiscation, sans que les malheurs d'une guerre l'eussent rendue une extrémité inévitable. L'intention deTi. Gracchus fut-elle de les ménager, ses successeurs ne manqueraient pas de les traiter avec la partialité odieuse qui marquait tous les actes des magistrats romains. Contre les alliés, la loi Sempronia serait exécutée avec la dernière rigueur, tandis que les grands et les riches de Rome trouveraient toujours mille movens de se soustraire à ses effets.

Dans les premiers temps de la république, le sénat avait souvent cherché à contenir les plébéiens en leur opposant les alliés, dont les troupes entre les mains des consuls pouvaient être un instrument docile de sa tyrannie Opprimé cette fois par le peuple, et désespérant presque de ressaisir son autorité , le sénat Cherchait partout un appui pour sa cause, et il n'est

1 Nobiltlas noxia atque eo perculsa, modo per socios ac notnrn lalîniim, interdum per équités.. Grnechonim aclioiiiliiM olma<ti iërat. Sailust. Jug. 42.

pas impossible qu'il ait montré en ce moment une attention inusitée aux plaintes des Italiotes; que pour la première fois il leur ait laissé entrevoir l'espérance d'une amélioration à leur. sort. Quelques sénateurs même confièrent sans doute à leurs clients italiens, que si la république était délivrée du tribun factieux qui l'agitait, elle pourrait se souvenir de ses alliés et leur accorder enfin la récompense de leur dévouement. Très -probablement on les engagea à résister aux triumvirs, à leur susciter mille obstacles, à entraver leurs enquêtes, à les étourdir de leurs réclamations. Il est certain qu'à cette époque surgit tout à coup l'idée d'accorder aux alliés le droit de cité romaine. Fut-elle le résultat de vagues promesses faites par des patrons à leurs clients? promesses bientôt oubliées ou même rétractées. Fut-elle inspirée par la crainte d'un soulèvement ou par le désir d'arracher aux Italiotes quelque nouveau sacrifice ? Enfin Ti. Gracchus lui-même ne l'offrit-il pas aux alliés comme un dédommagement?...

Le silence des historiens nous laisse dans un doute complet à cet égard. On sait seulement qu'aussitôt après l'adoption de la loi agraire, l'espoir d'un affranchissement complet fermenta dans toutes les têtes, et dès ce moment il ne parut pas un personnage nouveau sur la scène politique, que l'émancipation de l'Italie ne devînt

4 8 KSSAI SUR LA

l'objet de ses méditations et que les alliés ne vissent en lui, soit un tyran, soit un libérateur.

Sur ces entrefaites on annonça qu' Attale, roi de Pergame, était mort instituant le peuple romain son héritier 1 . C était peut-être une condition secrète de son alliance avec Rome, car on a peine à concevoir une flatterie qui se prolonge après la mort de l'esclave. Quoi qu'il en soit,Ti.Gracchus saisit avec empressement l'occasion d'accroître sa popularité. Au sujet de cet événement, il présenta un nouveau projet de décret, ou rogation, qui complétait en quelque sorte sa loi agraire, et dont l'effet devait être plus immédiat. 11 demandait que les trésors d' Attale fussent distribués aux citoyens pauvres, qui allaient recevoir des terres par le partage du domaine public. Cet argent devait pourvoir à leurs frais d'installation, et subvenir à leurs besoins en attendant l'exécution de la loi Sempronia. Une autre disposition de son projet n'avait pour but que d'abaisser l'autorité du sénat. Tiberius voulait que le peuple, dans ses comices par tribus, statuât sur les mesures à prendre pour l'administration du royaume de Pergame. Cela n'allait à rien moins qu'à retirer au sénat son pouvoir exécutif.

Gracchus se trouvait jeté en quelque sorte

' À. île R. 6a i. A. J. C. i33-

GUERRE SOCIALE. f\§

malgré lui, à la tète d'une faction. Entre elle et le sénat, c'était une guerre à mort, et n'ayant désormais rien à ménager, il ne songeait qu'à obtenir la victoire. Chaque jour donc il proposait de nouvelles mesures pour réduire l'influence du sénat et augmenter le pouvoir du peuple.

C'est ainsi qu'il annonçait hautement l'intention de modifier l'organisation du corps judiciaire, alors exclusivement composé de sénateurs , par l'adjonction d'un nombre égal de juges tirés de l'ordre des chevaliers 1 ; enfin il promettait à ses partisans le rétablissement ou plutôt l'extension d'une ancienne disposition qui autorisait l'appel devant le peuple de tous les jugements.

Mais le temps lui manquait pour l'exécution de ses plans : déjà sa magistrature touchait à sa fin , et il n'ignorait pas que, lorsqu'il serait rentré dans la vie privée , ses adversaires non-seulement attaqueraient ses lois, mais le poursuivraient lui-même avec tout l'acharnement d'une haine longtemps contenue. Il songea donc à se faire proroger le tribunat, contre l'usage établi, qui ne permettait pas d'occuper deux années

1 Lors de la discussion de la loi Sempronia, les chevaliers avaient fait cause commune avec les sénateurs. Gracchus espérait les gagner à son parti en leur conférant l'administration de la justice, et en effet ses successeurs parvinrent, en suivant la même politique, à diviser les deux ordres.

5o ESSAI SUR LA

de suite la même charge. lorsqu'il en fallut venir à l'épreuve des comices , un de ses collègues éleva des doutes sur la légalité de sa candidature, et soit par un scrupule honorable, soit qu'il fût gagné par le sénat, il ajourna l'élection, jusqu'à ce que le collège des tribuns eût statué sur l'incident.

Le lendemain Gracchus parut dans le Forum , suivi d'un cortège nombreux; mais les campagnards, qui formaient la partie énergique du peuple , étaient alors occupés aux travaux de la moisson r . La populace urbaine n'avait qu'une audace criarde qui s'évanouissait à l'apparence d'une lutte sérieuse. Tels étaient les soutiens de Gracchus. Contre cette multitude plus nombreuse que redoutable, le sénat disposait de toute la jeunesse riche , accoutumée aux armes , et de la foule docile de ses clients.

D'abord Tibérius essaya de se faire entendre; mais les clameurs confuses des deux partis rendaient toute harangue impossible. On n'entendait que des menaces, des cris confus. En vain les licteurs essayèrent de rétablir l'ordre; on les repoussa , on brisa leurs faisceaux ; on s'arma de pierres et de bâtons.

Tandis qu'une inexprimable confusion régnait

• App. Civ. I, 14. ©ipoç S'?v 4&t.

dans le Forum , le sénat délibérait sur les circonstances présentes , dans le temple de la Foi , gardé par un gros de clients et d'esclaves, cortège ordinaire des sénateurs. Quelques-uns proposaient de proclamer la patrie en danger, de créer un dictateur, de proscrire Gracchus. Presque seul , le consul Mucius Scévola , le même que Tibérius avait consulté au sujet de sa loi agraire , conservait une attitude calme et s'opposait à toute résolution violente. Il avait hautement blâmé la conduite de Tibérius , depuis que son ressentiment l'avait emporté jusqu'à faire déposer son collègue et à violer les lois de la candidature; mais la fureur de ses adversaires lui paraissait aussi coupable, et, au milieu du désordre, il ne faisait entendre que des paroles de conciliation et de légalité. L'assemblée ne prenait aucun parti , lorsque le grand pontife P. Scipion Nasica s'écria impétueusement : a Le consul se préoccupe de questions de procédure lorsqu'il s'agit du salut de la république. Me suive qui voudra la sauver! »

Alors se couvrant la tète de sa toge et brandissant un bâton , il courut au Forum , suivi des plus jeunes sénateurs et d'un gros de clients et

1 Le grand pontife portait ainsi sa toge dans les sacrifices solennels. Peut-être Scipion Nasica voulut-il en imposer au peuple par les insignes de son caractère sacré.

t)1 KSSA.I SUR LA

d'esclaves. Armée de leviers 011 de pieds de bancs rompus, cette troupe forcenée se jeta sur la place, frappant et abattant devant soi tout ce qui s'opposait à son passage. Devant eux s'enfuyait en désordre la populace urbaine. Cette multitude, tout à l'heure si audacieuse , n'osait plus affronter quelques centaines d'hommes armés de bâtons.

Abandonné de tous, Gracchus fut atteint par ces furieux, et assommé sur la place. On remarqua que le premier coup lui fut porté par un de ses collègues r , car la plupart des tribuns étaient jaloux de son autorité; mais, moins courageux qu'Octavius, ils s'étaient bornés à ne prendre aucune part à ses décrets.

Le corps de Tibérius fut jeté dans le Tibre ; les deux philosophes grecs ses amis, emprisonnés et jugés immédiatement, furent, l'un mis à mort, l'autre banni de Rome. Dans cette échauffourée, trois cents personnes avaient perdu la vie, tuées à coups de pierres ou de bâton , et la facilité avec laquelle un petit nombre de sénateurs avait dispersé la multitude, montrait le peu de fondement qu'il y avait à faire sur une populace lâche et avilie, qui au premier danger abandonnait ses idoles.

1 Plut. Ti. Gracchus, 19.

CI KIIRK SOCIALE.

Tibérius mort, la loi Sempronia ne fut pas abrogée. On compléta même le collège des triumvirs, réduit à un seul membre, par la mort d'Appius Claudius,qui ne survécut pas longtemps à son gendre. A Caius Gracchus furent adjoints M. Fulvius Flaccus et Cn. Papirius Carbon. Ces choix prouvaient que le peuple, remis de son épouvante, voulait l'exécution de la loi Sempronia dans l'esprit qui l'avait dictée , et il n'était douteux pour personne que les nouveaux triumvirs ne fussent les* exécuteurs du testament politique de Tibérius. Sans doute, le sénat avait craint de pousser à bout le peuple plutôt étonné que vaincu. Il s'était efforcé de donner le change à l'opinion publique sur le véritable motif de la mort du jeune tribun, en calomniant sa mémoire et en lui supposant le crime absurde d'avoir aspiré à la royauté. D'ailleurs, la force d'inertie était le meilleur moyen qu'il pût employer contre la loi agraire. Il comptait avec raison sur les difficultés matérielles qu'allaient rencontrer les triumvirs. En effet, malgré l'étendue de leurs pouvoirs, ils eurent bientôt sur les bras une si lourde charge, que leurs efforts pour réaliser les

54 KSSAI SI K LA

promesses de Gracchus demeurèrent sans résultat. De toutes parts, surgirent d'interminables procès. Tantôt les triumvirs étaient assaillis par les réclamations des détenteurs du domaine, qui en appelaient aux tribuns, pour ne pas subir les chances d'un partage nouveau qui les privait de terres à leur convenance, améliorées par eux, couvertes de maisons , quelquefois d'édifices sacrés. Tantôt des villes alliées contestaient à la république la propriété d'un territoire qu'elle revendiquait comme faisant partie de son domaine. Nulle part les anciennes délimitations n'avaient été conservées avec exactitude. Les titres de possession, les contrats de vente, les traités même faits avec les cités italiennes avaient disparu ou étaient devenus inintelligibles En un mot, il était à peu près impossible de déterminer la circonscription du domaine public. Les triumvirs, mal secondés par les tribuns, contrariés par le sénat, chicanés par tous les riches, étourdis par les réclamations de vingt peuples différents, n'osaient rien décider, et de leurs travaux ne résultait qu'une inquiétude générale et la suspension de toutes les affaires. De toutes les dispositions de la loi Sempronia, une seule fut

1 Ouxe t& au;x6oXaia, outî t&ç xXy,pouy^aç eri e/ovto>v otTravTwv. *A oï xai eûptdXÊTQ, octAçfAo^ ^v. Ap|>. Civ. I,. 18. «

G UF.lt RE SOCIALE. 55

exécutée, celle qui interdisait la transmission par vente des biens du domaine.

Dans ces conjonctures, P. Scipion Émilien revint à Rome après avoir détruit Numance. Ses

exploits et l'éclat d'un nom qui réunissait les gloires des deux familles 1 , sa haute renommée de vertu le rendaient l'homme le plus propre à servir d'arbitre entre les deux factions qui venaient d'ensanglanter le Forum. Le sénat paraissait disposé à suivre les conseils du plus illustre-, de ses membres, et sa grande réputation militaire faisait espérer la soumission des plébéiens. Enfin il était le beau-frère de Ti. Gracchns et le cousin de Scipion Nasica. Ce fut donc d'abord de l'aveu des deux partis qu'il intervint dans le débat. Sans attaquer la loi agraire, il jeta adroitement quelques soupçons sur l'impartialité des triumvirs. Quant à l'insuffisance de leur autorité, c'était un fait reconnu. Scipion obtint que la décision de toutes les affaires relatives à la loi Serapronia fût re mise à l'un des consuls. 11 annonçait que la haute "position de ce magistrat allait aplanir toutes les difficultés. En réalité , il portait le dernier coup à la loi agraire. C. Sempronius Tuditanus, consul en 62 5, reçut les pouvoirs des

' Ii était fils de Paul Émile, et était entré, par adoption , dans la famille des Scipions.

56 KSSAI SUR LA

triumvirs; et, soit qu'il apportât dans ses fonctions un mauvais vouloir, soit qu'il rencontrât les mêmes obstacles que ses prédécesseurs, il saisit avec empressement le prétexte d'une guerre en lllyrie pour se rendre dans cette province, et dès lors la loi Sempronia fut abandonnée sans protecteurs, sans moyens d'exécution.

Les alliés cependant ne cessaient point leurs plaintes; mais désormais la question des partages les occupait moins que celle de leur émancipation : un grand nombre de villes se concertaient pour que leur accord ajoutât une nouvelle force à leurs demandes. Elles donnèrent alors une preuve remarquable de leur unanimité en choisissant pour leur patron commun Scipion Émilien, qui devant Carthage et devant Numance avait su apprécier la valeur des alliés, et qui s'en était fait aimer par la douceur et la justice de son commandement. Mais depuis que le sénat se voyait délivré de Gracchus, il n'accueillait plus les plaintes des alliés. Maintenant elles étaient devenues presque factieuses, et leur prêter son appui, c'était de la part de Scipion un crime qui faisait oublier tous ses services. Triste exemple de l'inconstance des hommes ! le grand Scipion qui avait délivré Rome de son ennemie la plus redoutable, qui avait relevé la gloire de ses armes, un moment ternie sous les murs de Numance, Sci-

GUERRE SOCIALE. D"j

pion était devenu sur la fin de sa vie également odieux au peuple et au sénat. Accusé par l'un d'avoir frauduleusement détruit la loi agraire, par l'autre d'avoir conspiré avec les Italiotes, il mourut sans exciter un regret. Sa mort, qui eut lieu peu de temps après la déposition des triumvirs, fut soudaine et accompagnée de circonstances assez étranges pour nécessiter une enquête. Appliqués à la torture, ses esclaves déclarèrent que des inconnus entrés la nuit dans sa maison par une porte de derrière, l'avaient étouffé dans son. lit. La déposition de ces misérables peint l'esclavage à Rome et les mœurs de l'époque.

On leur demanda pourquoi ils ne s'étaient pas empressés de dénoncer l'attentat. Ils répondirent qu'ils ne l'avaient pas osé, sachant combien leur maître était haï dans Rome. Pour ces gens, cet assassinat était une affaire d'hommes libres, un incident politique dont ils n'avaient point à se mêler.

Un soupçon terrible plana sur les triumvirs déposés, particulièrement sur C. Gracchus et Fulvius Flaccus, qui, avant de résigner leurs charges, avaient eu de vives altercations avec Scipion. Mais l'enquête n'alla pas plus loin, car, dit Plutarque , le peuple craignait, en approfondissant l'affaire, de trouver les coupables dans une famille qu'il adorait l .

1 Plut. C. Gracchus, 11.

ÏSSAI SUR LA

Quant à Fulvius, ces rumeurs n'empêchèrent point les alliés de le prendre pour leur patron après la mort du grand homme dont il était l'ennemi; Fulvius passait pour ambitieux, et ses mœurs rudes et grossières l'avaient rendu cher aux soldats. Il parvint au consulat en 629, et montra du courage et du talent dans une campagne que le premier des Romains il fit au delà des Alpes, contre les Ligures -Salyens, ennemis des Massaliotes. La même année il présenta une rogation que Ton ne connaît que très-imparfaitement, mais qui paraît avoir eu pour but d'assimiler les Italiotes aux Latins, en leur accordant le droit qu'avaient ces derniers d'obtenir à certaines conditions leur inscription dans une tribu romaine Il n'était pas encore question d'étendre le droit de cité à des nations entières. Fulvius ne le donnait qu'à ceux qui avaient transporté leur domicile à Rome, et probablement aux mêmes conditions qui restreignaient cette faculté pour les Latins a . Peut-être que si le sénat eût admis le

' Val. Max. L. IX, 5, 1. Cum leges introduceret de cwitnte danda et de prooocatione ad populum eorum qui civitatem mtitare voluissent...

* C'est-à-dire, en justifiant qu'ils avaient laissé des enfants dans leur ville natale. Les Romains, dans l'intérêt du recrutement, voulaient que les villes alliées conservassent toujours, à peu près, la même population.

projet de Fulvius, les Italiotes s'en fussent contentés pour longtemps. En voyant sa rogation repoussée, le consul éclata en menaces, et la violence de son langage excita les alliés à renouveler leurs demandes, et à les présenter dans une forme qui devenait plus impérieuse après chaque refus.

Comme ces averses légères qui précèdent de loin un grand orage, un événement imprévu vint révéler la tempête qui s'amoncelait contre Rome. Sous le consulat de Fulvius (629), une révolte éclata dans Frégelles, colonie latine, mais dont la population était mêlée de Samnites et de Peligniens \ Au premier bruit des menées qui se tramaient dans cette ville, le préteur L. Opimius cita devant son tribunal le principal magistrat des Frégellans, Q. Numitorius Pullus. Cet homme , intimidé par le préteur, avoua tout et nomma ses complices. Il obtint sa grâce; mais l'épithète de traître resta pour les Romains euxmêmes éternellement attachée à son nom \ Abandonnés par leur chef, les Frégellans ne perdirent point courage ; ils osèrent se défendre ;

' Il y avait à Frégelles, en 577 , 4,000 familles samnites ou peligniennes. Liv. XLI, 8. On verra que la loi Claudia n'avait pas été rigoureusement observée.

1 Cic. de Inv. II, 34, io5. — Quis Pullum Numitorium Fregellanum non odit? Cic. de Fin. V, 22, 62. — Numitoria proditoris lilia. Cic. Philipp. III, 6 t 17.

f)0 ESSAI SUR LA

Opimius, après un siège en règle, prit leur ville et la saccagea Grâce à la promptitude, à la rigueur du châtiment, cette insurrection fut étouffée presque aussitôt que découverte, et Tordre ne fut point troublé dans le reste de l'Italie *. On ignore les causes de ce mouvement, aussi bien que les plans et les espérances de ses auteurs, et Ton ne doit, je pense, le considérer que comme une explosion partielle du mécontentement général, déterminée par des vexations particulières. C'était un indice de la haine accumulée contre Rome, mais aussi une preuve de la désunion de l'Italie, qui assista froidement à la ruine d'une de ses villes principales. Le sénat ne trouvant point de complot italiote, chercha ou

* Opimius demanda le triomphe, et il avait tué assez d'hommes pour le mériter, d'après la lettre des lois romaines. Il fut refusé pourtant par le sénat, qui lui fi r l'application de cette maxime, « que le triomphe n'appartient qu'à ceux qui ont étendu l'empire, non à ceux qui ont recouvré ses anciennes limites. » Dans le fait, une insurrection d'alliés était un événement trop triste pour qu'on ne voulût pas le faire oublier. Val. Max. II, 8, 4< — Liv. Epit. 60.

1 Aurelius Victor est le seul historien qui nomme Asculum comme complice de Frégelles. Asculanœ et Fregellanae defectionis invidiam sustinuit ( C. Gracchus.), de Vir. ill. 65. Mais il y a grande apparence qu'il confond l'ordre des temps, et qu'il attribue à Gracchus la révolte d'Asculum qui n'eut lieu que longtemps après sa mort.

GUERRE SOCIALE. 6l

affecta de chercher les véritables coupables à Rome même, dans le parti démocratique. Parmi ceux qu'on accusa formellement d'avoir fomenté ces insurrections, on nomma G. Gracchus, le frère de Tibérius, qui, bien que depuis son triumvirat il eut vécu dans une retraite prudente, n'avait pu faire oublier la défiance et la haine que son nom inspirait au parti de la noblesse. C. Gracchus avait cependant obtenu une petite charge militaire; il avait été questeur en Sardaigne, où il s'était fait également aimer des soldats et des habitants de l'île. Malgré la réserve où il se renfermait, son nom seul lui assurait une grande faveur auprès du peuple, qui ignorait encore et son génie et son audace. En l'obligeant à se défendre, ses ennemis révélèrent son éloquence, et l'impression qu'elle produisit lui montra que le temps était venu pour lui de jouer un grand rôle. Plus ambitieux que son frère, il était encore moins scrupuleux dans Je choix de ses moyens. Tibérius avait attaqué le sénat avant de s'èlre assuré du peuple; Caius résolut, avant tout, de se faire une position redoutable, d'où il put en sûreté accabler ses adversaires.

Son premier soin fut de se lier intimement avec Fulvius, qu'il détermina à solliciter avec lui le trihunat, magistrature que la plupart des consu-

KSSAI SUR LA

laires regardaient comme au-dessous d'eux. Luimême, en 63o, demanda le tribunat comme un héritage de famille, et tous les efforts du sénat n'aboutirent qu'à le faire nommer le quatrième du collège f , rang d'ailleurs fort indifférent en réalité, car son éloquence et son audace lui assurèrent en peu de temps une supériorité décidée sur tous ses collègues. A peine entré en charge, il se fit adorer du peuple en faisant passer un décret pour taxer le blé à un prix tellement bas que les pauvres plébéiens fussent désormais assurés de leur subsistance a . Au reste, la misère de la population romaine faisait presque une nécessité de cette mesure, car la faim pouvait à tout moment la jeter dans l'insurrection. Sans doute personne ne se trompa sur le but véritable de Gracchus; mais il ne se trouva point d'adversaire pour le combattre, et il consacra ce principe déplorable, que le citoyen romain devait vivre sans travailler, aux dépens des provinces tributaires.

C'était en quelque sorte un devoir de famille pour Gracchus de reproduire la loi agraire de Tibérius. On ignore quelles mesures nouvelles il proposa dans ce but. Je ne suppose pas qu'il ait

■ Il y avait dix tribuns.

* Triente et semissc. Liv. Epit. LX.

obtenu autre chose que des enquêtes, ou tout au plus, quelques décisions générales sans importance; il ne paraît pas qu'il en ait pressé l'exécution avec beaucoup de vigueur, soit qu'il craignît de se faire des ennemis parmi les chevaliers ou les Italiotes, soit que les difficultés qui avaient arrêté son frère fussent réellement insurmontables. En réveillant le fantôme de la loi Sempronia, son but ne fut autre, je pense, que de s'attacher le peuple par l'espoir d'un partage de terres, et d'effrayer ses ennemis en suspendant sur leurs têtes une arme toujours prête à frapper.

Une démonstration plus sérieuse révéla bientôt plus clairement ses projets ambitieux. On a vu que l'autorité des tribuns ne durait qu'une année, après laquelle ils rentraient dans la vie privée. Tibérius, au mépris des lois ou des usages, avait inutilement essayé de se faire réélire, et cette tentative lui avait coûté la vie. Caius engagea son ancien collègue au triumvirat, C. Papirius Carbon , à convertir en loi générale l'exception que Tibérius avait vainement sollicitée en sa faveur. Il fit décréter que le tribun, dont la magistrature expirerait avant qu'il eût été statué sur les rogations dont il était l'auteur, pourrait et devrait même être réélu de préférence aux autres candidats. Par ce moyen, il rendait

inutiles toutes les manœuvres dilatoires fréquemment employées par le sénat pour écarter les propositions d'un tribun populaire; bien plus, il pouvait s éterniser dans sa charge. De fait, elle lui fut continuée aux élections suivantes. En même temps qu'il augmentait te puissance tribunitienne , Gracchus ne perdait pas une occasion de diminuer celle du sénat, ou plutôt de la caste des hauts fonctionnaires. On sait que pour parvenir aux honneurs il fallait justifier d'un certain nombre d'années de service militaire. Or, afin d'éluder cette loi, la noblesse faisait enrôler ses enfants dès l'âg^ de puberté. Attachés à la personne d'un général, ils allaient au camp , étaient inscrits sur les rôles de l'armée, mais leur service était purement nominal Cependant ils parvenaient ainsi de très-bonne heure à compléter leurs années de milice, et partant pouvaient obtenir une charge avant d'avoir été réellement soldats. Caius Gracchus fixa à dix-sept ans l'âge auquel un Romain pouvait être enrôlé. Quelques-uns ont vu dans cette loi une idée philanthropique. Rien de moins exact. Gracchus voulait seulement supprimer un abus

1 Ils faisaient partie de l'état-major du général , et autrefois partageaient sa tente : de là le mot de contubernium pour exprimer leur position.

profitable aux classes élevées et dont il aurait pu trouver des exemples dans sa propre famille, car son frère Tibérius fit sa première campagne sous Scipion l'Africain, à l'âge de quatorze ans. Gracchus se servit d'un moyen plus sûr pour s'attacher les soldats; ce fut de décréter qu'à l'avenir leur habillement leur serait fourni par la république, sans retenue sur la solde, ce qui avait lieu auparavant. Enfin , pour ne négliger aucun moyen d'accroître sa popularité, il fit exécuter de grands travaux de routes dont il s'adjugea la direction. Le nombre prodigieux d'ouvriers employés à ces 'travaux pouvait au besoin lui former une armée dévouée autant que redoutable.

Déjà maître des esprits, il songea à la vengeance, devoir sacré pour un Romain. Scipion Nasica, poursuivi par l'exécration publique, n'osant demeurer à Rome, était allé mourir ignoré à Pergame f . Mais Gracchus voyait encore dans le sénat, Popilius, qui, préteur en 621, avait fait condamner plusieurs des amis de Tibérius. Sa perte fut jurée, et bientôt parut une loi qui traduisait devant le peuple, pour être jugé criminellement, tout magistrat convaincu d'avoir porté un jugement contre un citoyen romain, sans, au préalable, avoir obtenu l'assentiment du peu-

■ Il fut, dit-on, le premier grand pontife qui allât vivre loin de Rome.

pie Popilius n'eut d'autre ressource que de se dérober par l'exil à la sentence qui l'attendait.

Victorieux dans toutes ses tentatives, Gracchus redoublait d'audace, chaque obstacle qu'il surmontait lui servant à élever ses visées encore plus haut. 11 voulut diviser ses adversaires; et , reprenant un projet bien connu de Tibérius, il ôta aux sénateurs le pouvoir judiciaire pour en investir les chevaliers, qu'il espéra gagner de la sorte à sa cause. Le scandale récent de quelques arrêts qui avaient acquitté des concussionnaires odieux à tout le monde, lui fournit une occasion favorable de noter d'infamie, pour ainsi dire, tout l'ordre du sénat. Telle était, au reste, la réputation d'injustice et de partialité de ce corps, qu'ayant, pour ainsi dire, la conscience de sa propre honte, il courba la téte et se laissa dépouiller sans résistance. Ce fut le dernier triomphe de Gracchus; il en fut ébloui et se fit illusion sur ses conséquences, car il se vanta publiquement d'avoir anéanti l'autorité du sénat 2 . Il n'avait fait que l'étourdir, mais il

* Plut. C. Gracch. 4. Cfr. E. A. J. Ahrens, Excurs. ad Catil. IV, p. 214. — Orel. Onomasticon Tull. part., III, p. 264.

1 Au reste, ses projets n'allaient à rien moins qu'à reconstituer complètement cette assemblée, en triplant le nombre de ses membres par des adjonctions tirées de l'ordre équestre. Ce projet fut-il présenté sous la forme d'une rogation?

allait bientôt se réveiller avec un redoublement d'énergie.

Fut-il rejeté ou simplement ajourné? Ce point est demeuré tout à fait iucertain. Tout ce qu'on sait, c'est qu'à la mort de C. Gracchus, le sénat n'avait encore subi aucune modification.

Ce fut probablement dans le but de diminuer la puissance des consulaires, et pour les empêcher d'acquérir une trop grande influence dans l'État, que C. Gracchus fit rendre une loi (De provinciis consularibus) qui fixait à un an la durée de leurs gouvernements. Cic. ail. Fa m. 1,7, 10. Il est remarquable qu'il ne tenta pas ce qu'osèrent d'autres tribuns après lui; c'est-à-dire d'enlever au sénat l'assignation des provinces. Cicéron fait, à ce sujet, l'éloge de sa modération. Pro domo , 9.

L'auteur des lettres à César, de ordinandâ republicâ, prête à C. Gracchus le projet de changer le système des comices, en faisant voter les centuries dans un ordre fixé par le sort. On connaît l'importance extraordinaire que les Romains attachaient au vole de la centurie prérogative, et il voulait enlever à la première classe le privilège de le donner dans les comices. Peut-être même espérait-il abolir les classes et détruire l'espèce d'esprit de corps qui pouvait les diviser dans les assemblées publiques. Au reste, le passage relatif à cette prétendue rogation de Gracchus est très -obscur, altéré peut-être, et de plus, l'ouvrage dont il est tiré n'inspire aucune confiance. Sa date est inconnue, et suivant toute apparence c'est le travail de quelque rhéteur qui se sera essayé à imiter le style de Salluste. Le moyen, en effet, de croire que Salluste osât adresser de tels lieux communs sur le mépris des richesses et les vertus républicaines à un homme aussi positif que César, qui connaissait et ses mœurs, et ses profusions, et sa rapacité?

Restait le plus considérable des changements que Gracchus préparait à la constitution romaine. Je veux parler de l'émancipation de l'Italie ; projet qu'il avait conçu de lui-même pour réparer la faute de son frère, ou que peut-être Fulvius lui avait suggéré. S'd réussissait, plus de limites à sa puissance. Disposant du vote de tous les alliés, il aurait commandé en maître dans les comices. Four s'opposer à ce dessein, le sénat avait eu recours à la tactique qu'il avait employée contre Tibérius : c'était de gagner un des tribuns ; et cette fois il choisit l'homme le plus propre à le seconder. M. Livius Drusus s'était déclaré le défenseur du sénat; mais, ne doutant pas qu'une opposition ouverte ne lui attirât aussitôt le sort d'Octavius, il s'appliquait à disputer à son rival la faveur populaire; en un mot, il le combattait par ses propres armes. Gracchus proposait - il la fondation de deux colonies italiennes, Drusus demandait que l'on en établit douze, où seraient inscrits les citoyens les plus nécessiteux f . Le premier faisait décréter que les terres concédées aux colons seraient soumises à une faible redevance; Drusus, au contraire, voulait que la république leur donnât des terres à titre gratuit.

1 Je suppose que ces colonies étaient fondées hors de l'Italie; Drusus y voyait un moyen d'affaiblir les alliés en éloignant une portion considérable de leur jeunesse remuante. Plut. C. Gracchus, 9.

GUERRE SOCIALE. UQ

En même temps il s efforçait de diviser les Italiotes en accordant des faveurs particulières à quelques peuples ; tel est du moins le but d'une de ses rogations qui, assimilant les soldats latins aux Romains, interdisait aux généraux de prononcer contre eux la peine de mort ignominieuse D'ailleurs Drusus affectait un grand désintéressement. L'institution' des colonies nouvelles donnait lieu à la nomination de triumvirs pour les partages; charges très-avantageuses et alors très- recherchées. Il déclara qu'il n'en accepterait aucune, et qu'il renonçait à toute indemnité pour les enquêtes ou les voyages qu'il ferait par ordre de la république. Chaque fois qu'il présentait une rogation populaire, il avait grand soin d'annoncer qu'il avait consulté le sénat et obtenu sa pleine approbation. Bientôt cette conduite adroite porta ses fruits. Satisfaits d'avoir du pain à bon marché, et comptant sur les partages de terres que leur promettait l'établissement des douze colonies de Drusus, les plébéiens ne montrèrent plus les mêmes dispositions à seconder Gracchus dans son projet d'émancipation de l'Italie. Peut-être même, sentant leur condition de ci-

' Plut. ibid. Cette rogation ne fut pas adoptée. V. la mort de Tnrpilius, eondamné aux verges par Metellus , nam civis ex Ijatio crat. Sallust. Jugurtha, 69.

toyens romains devenir tous les jours plus avantageuse, furent-ils moins disposés que jamais à la partager avec des hommes qu'ils s'accoutumaient à regarder comme d'une espèce inférieure.

Caius avait compris une des fautes de son frère qui n'avait pas su ménager les Italiotes. En se déclarant leur protecteur, il en fit une autre, car il blessa l'orgueil national de ses concitoyens, aussi chatouilleux peut-être chez le prolétaire de Rome que chez le sénateur. 11 prévit la résistance, et prit ses mesures pour emporter la question de l'émancipation de haute lutte. Par son ordre, au jour des comices, une immense multitude d'Italiotes devait se rendre à Rome en suppliants; mais soixante mille suppliants auraient aisément dicté les suffrages. Un danger si pressant tira le sénat de sa léthargie. Le consul C. Fannius Strabon 1 fit publier un sénatus-consulte, enjoignant à tout étranger de quitter Rome et sa banlieue plusieurs jours avant les comi- * ces. En vain Gracchus essaya-t-il de neutraliser ce décret en promettant son appui comme tribun aux Italiotes qui encourraient des poursuites pour désobéissance au sénatus-consulte. Les magistrats romains, dans leurs provinces, s'oppo-

GUEKRK SOCIALIÎ. 71

saient au voyage menaçant de ces peuples de pétitionnaires; ils avaient des troupes pour les arrêter. On s'aperçut bientôt que Gracchus affectait une assurance que le réveil du sénat lui avait fait perdre, et il se démentit honteusement en laissant mettre en prison, sous ses yeux, un Italiote son hôte, qu'il avait retenu par ses promesses. A cet aveu de son impuissance, tomba en un instant ce prestige de force qui en imposait à ses adversaires, et qui parfois l'aveuglait lui-même. Timidement défendue, sa rogation fut rejetée par une majorité considérable.

Peu après, Gracchus partit pour l'Afrique en qualité de triumvir. Il allait, en exécution d'une de ses lois, établir une colonie de six mille Italiotes 1 sur l'emplacement de Carthage. On doit supposer que cette mission, qui n'avait qu'une médiocre importance, était dans les usages du temps une nécessité à laquelle il ne pouvait se soustraire, et peut-être ses adversaires saisirentils avec empressement une occasion de l'éloigner a . Son absence le faisait oublier, et son col- *

' App. Civ. I, 24.

a On voit dans Tîte-Live, XXIX, 20, un autre exemple de voyage entrepris par des tribuns du peuple , en vertu d'un sénatus-consulte. « Hoc facto S. C. cum tribunis plebis « actum est, ut compararent inler se, aut sorte legerenl , « qui duo cum praîtore et legatis irent. »

7 2 ESSAF SU H LA

lègue Fui vins, qu'il laissait à Rome comme le second chef de son parti, allait, par sa violence et ses mœurs décriées, le compromettre à son insu, de la manière la plus fâcheuse

Après avoir accompli rapidement les premiers actes essentiellement religieux, usitéfcîors de l'installation d'une colonie, C. Gracchus se hâta de revenir à Rome a , pour demander un troisième tribu nat.

D'après le texte même de la loi qu'il avait dictée à Papirius Carbon, sa poursuite était indue; car, depuis le rejet de l'émancipation italienne, il n'y avait aucune mesure importante dont il eût à solliciter l'accomplissement, et le seul prétexte qu'il pût alléguer, c'était l'organisation de la colonie Junonia 3 ; tel était le nom qu'il avait donné à la colonie qui devait s élever sur les ruines de Carthage.

1 Je suis ici l'autorité de Plutarque, C. Grac. io. Appien rapporte queFulvius accompagna Gracchus dans son voyage. Mais le fait me paraît peu probable; du moins c'eût été de leur part une faute trop grossière de laisser à Rome leur parti sans un chef pour le diriger.

3 Son voyage ne dura que 70 jours. Plut. C. Gracchus, 1 1.

3 II ne peut être question de son projet sur la réorganisation du sénat, car ses adversaires ne le combattirent qu'au sujet de la colonie nouvelle. App. Civ. I, 24. — Junon, ou la dca cœlestis, était la divinité tutélaire de l'ancienne Carthage.

A peine de retour à Rome, il se hâta de quitter sa maison du mont Palatin, pour en prendre une autre dans un quartier habité par le bas peuple. C'était une flatterie dont il espérait que les plébéiens lui sauraient gré, et en même temps une mesure de^Ji récaution , utile dans un temps de troubles. Pour ressaisir son ascendant sur la multitude, il n'est pas de petit moyen qui lui parut à dédaigner et dont il ne fit usage. On connaît le goût effréné des Romains pour les combats de gladiateurs. Un des derniers actes de sa charge fut de faire abattre les échafauds que les riches avaient fait élever pour voir à leur aise un de ces spectacles, car alors il n'y avait pas de cirque permanent à Rome. Une place publique servait à ces fêtes sanglantes, et les spectateurs y assistaient sans dictinction de rang ! . A la vérité, rien ne pouvait être plus agréable au peuple que de voir un tribun s'occuper ainsi de

1 Plut. C. Gr. 12. Ce ne fut <jue longtemps après, que des places distinctes furent assignées aux différentes classes du peuple. Vers l'an 675, les rangs et les sexes étaient encore confondus, comme le prouve la curieuse anecdote d'une dame romaine, faisant à Sylla une déclaration d'amour pendant un combat de gladiateurs. Plut. Sul. 35. Cependant, en 56o, une tentative avait été faite parles censeurs pour donner aux sénateurs des places séparées. Liv. XXXIV, Il semble que cette innovation n'eut point de suite.

ses plaisirs; mais, en revanche, les collègues de Gracchus, les gens riches, et même tous ceux qui étaient en état de payer une place commode, en conçurent un vif ressentiment, et ce frivole motif lui fit perdre plus d'un ami. On attribue mjême à cette seule imprudence l'échec qu'il éprouva peu après dans les comices, où il ne put parvenir à se faire renommer 1 . Furieux, Gracchus quitta le Forum, en disant aux jeunes patriciens qui le raillaient de sa défaite, « Que bientôt il les ferait rire à la manière de Sardaigne a . »

Aux comices consulaires suivants, le premier consul nommé fut L. Opimius, son adversaire déclaré 3 , qui annonçait ouvertement le projet de faire casser les lois semproniennes, et particulièrement celle qui instituait la colonie Junonia. Réduits à la condition d'hommes privés, Gracchus et Fulvius voyaient leurs ennemis s'affermir dans le pouvoir, et déjà ils n'avaient plus que la ressource d'une émeute. Fulvius depuis long-

1 On accuse les collègues de Gracchus, qui présidaient au dépouillement du scrutin, de l'avoir falsifie. Depuis la loi Gabinia, rendue en 6i5, les suffrages ne se donnaient plus à haute voix, mais s'inscrivaient sur des tablettes.

2 Allusion à l'effet produit par une herbe vénéneuse de la Sardaigne, qui donnait, dit-on, la mort en causant la convulsion du rire. Sali. Frag. LU, i55. Solin.X.

GUERRE SOCIALE. 'JD

temps s'y préparait sans scrupule, et s'efforçait d'y entraîner son ancien collègue, excité d'ailleurs dans le même sens par ses amis et une partie de sa famille. Déjà quantité d'Italiotes, soldats déguisés en ouvriers, arrivaient à Rome, embauchés, dit-on, par la fameuse Cornélie, mère des Gracques f . Fulvius ne doutait pas que le peuple ne prît parti aussitôt qu'il verrait ses anciens tribuns à la tête d'une troupe déterminée.

D'abord, de part et d'autre, on se rendit au Forum, pour se compter, et se préparer à une lutte qui paraissait inévitable. Presque tous les citoyens y venaient armés de poignards , ou de styles à écrire, assez longs et assez solides pour devenir des instruments de mort au besoin a ; les querelles fréquentes et meurtrières de la place publique avaient fait inventer cette arme à l'usage spécial des comices.

Opimius demandait la suppression de la colonie Junonia, au nom de la politique et de la religion. « Les ruines de Carthage, ses carapace ghes désertes, devaient, disait-il, rappeler à « jamais aux nations étrangères le sort réservé « aux ennemis de la république. Scipion avait « voué cette rivale de Rome aux dieux Mânes et

' Plut. C. Gracchus i3.

a Plut. ibid.

F.SSAI SIÎK LA

« à la Terre, et c'était un sacrilège de ranimer ce « cadavre. » Puis il cherchait à effrayer les esprits superstitieux par le récit de prodiges récents qui marquaient le courroux céleste. Entre autres, il lisait sérieusement des lettres d'Afrique annonçant que des loups avaient emporté les jalons de la colonie. A ces déclamations, Fulvius en opposait d'autres. Pour une satisfaction de vanité, le sénat priverait-il six mille alliés fidèles d'un territoire fertile qu'ils avaient arrosé de leur sang? Ces lettres d'Afrique n'étaient que de grossières impostures, et les véritables loups qui emportaient les jalons, c'étaient les sénateurs qui voulaient faire mourir de faim leurs compatriotes. Pendant que Fulvius haranguait la multitude, Gracchus, flottant entre cent résolutions contraires, s'était retiré sous un portique voisin du Forum, d'où il observait les mouvements de l'assemblée, entouré d'un groupe de clients. Près de lui vint à passer un licteur d'Opimius, portant les entrailles d'une victime sacrifiée par le consul ; c'était peut-être un des menus profits de son emploi. Cet homme s'avançait en criant : « Place, mauvais citoyens! » En apercevant Gracchus, il étendit vers lui la main avec un geste de bravade, encore usité en Italie, et auquel les gens de la campagne de Rome répondent aujourd'hui par un coup de couteau. Il

tomba aussitôt percé de vingt coups de stylet, malgré les efforts de Gracchus pour le sauver. A l'instant la foule s'émeut; la plupart, croyant que le combat va s'engager immédiatement, prennent la fuite; on se pousse, on crie, on se menace. Gracchus s'épuise en vains efforts pour se faire entendre; mille clameurs confuses couvrent sa voix. Enfin Fulvius l'entraîne, abandonnant le Forum à Opimius, qui fait placer le cadavre de son licteur sur un brancard magnifiquement orné. Un cortège de sénateurs l'accompagne, et cette pompe funèbre passant dans les principales rues de Home, devient un texte infini de déclamations contre les fureurs des tribuns.

De part et d'autre la nuit se passa en préparatifs. D'un coté, Fulvius, voyant la guerre déclarée, enivrait son monde, et lui distribuait des armes enlevées aux Gaulois, suspendues dans sa maison, comme un témoignage de son triomphe.

Sa troupe se composait de ces Italiotes enrôlés par Cornélie, de ses clients et de ses esclaves. Gracchus, toujours irrésolu, ne donnait aucun ordre, et loin d'animer ses partisans, se renfermait seul dans sa maison, en proie à un morne abattement. Dans l'autre camp, Opimius n'était point oisif. Il rassemblait des soldats , établissait des corps de garde, s'assurait des principaux quartiers, et convoquait le sénat dans le temple de Castor,

au centre de la ville. Là, il avait établi son quartier général sous la protection d'un corps d'archers crétois, troupe étrangère, qui se rendait probablement à l'une des armées romaines, et qu'il avait arrêtée dans sa marche , prévoyant la lutte qui allait s'engager.

Au lever du soleil, Fulvius, traînant à sa suite Gracchus consterné de son audace et sans énergie pour la soutenir ou pour l'arrêter, se saisit du mont Aventin , cette forteresse naturelle de la liberté plébéienne. Là , il commença à se retrancher dans un temple de Diane, appelant le peuple aux armes, promettant même la liberté aux esclaves qui viendraient le joindre. Déjà sa troupe s'élevait à quelques milliers d'hommes ; mais la plupart étaient sans armes. Les boucliers et les sabres gaulois d'une partie de ses adhérents , les cris de guerre que poussaient ses mercenaires italiens, loin de lui rallier la populace de Rome, inspiraient une sorte d'horreur, car le peuple voit toujours avec un sentiment de haine une troupe étrangère intervenir dans ses querelles intestines.

Pour conserver jusqu'au bout les apparences de la légalité , le sénat somma Gracchus et Fulvius de venir rendre compte de leur conduite dans le temple de Castor. Tandis que Fulvius veut commencer le combat, que Gracchus s'efforce d'entrer en accommodement, les soldats

d'Opimius s'assurent des principaux débouchés, contiennent les esclaves et resserrent l'insurrection sur le mont Aventin. Une émeute qui se défend est déjà vaincue. Après quelques heures passées en pourparlers inutiles , Opimius donna le signal de l'attaque. Il suffit de quelques décharges de ses archers pour disperser cette multitude sans ordre. Ce ne fut point un combat, mais une boucherie. Les soldats du consul s'attachaient surtout à la poursuite des deux tribuns , car il avait promis de payer leur téte au poids de l'or. C. Gracchus, réfugié dans un bois sacré , sur l'île du Tibre , se fit tuer par un esclave qui seul ne l'avait pas abandonné. Pour Fulvius, il se cacha quelques moments dans la maison d'un plébéien son client. Mais le quartier était cerné, et Opimius menaçait d'y mettre le feu si on ne lui livrait le proscrit. Alors l'hôte de Fulvius, effrayé, mais n'osant violer ouvertement les droits de l'hospitalité et du patronage , fit dénoncer par un tiers la retraite du malheureux tribun, qui fut massacré sur-lechamp. On pilla sa maison et celle de C. Gracchus , et les soldats étrangers firent main basse sur tous leurs adhérents. Lorsqu'ils furent las de tuer, les bourreaux leur succédèrent. Quelques malheureux , convaincus d'être les amis ou les clients de Gracchus, furent jugés sommaire-

ment et aussitôt étranglés. On n'épargna pas même un fils de Fulvius, enfant de quinze ans, arrêté avant le combat , au moment où , le caducée à la main , il s'avançait en parlementaire Trois mille cadavres qui jonchaient les rues de Rome furent jetés dans le Tibre, et défense fut faite aux veuves des morts de porter leur deuil a . Enfin , rassasié de vengeance, le sénat fit purifier la ville , et en mémoire de cette horrible tragédie , un temple, dédié à la Concorde, s'éleva dans le Forum arrosé de tant de sang. Par cette amère dérision , le sénat rappelait aux plébéiens et leur impuissance et le châtiment qui attendait leurs tentatives pour secouer le joug.

On ne peut voir sans étonnement ces alternatives étranges d'audace et de faiblesse, qui tour à tour élèvent ou abaissent les deux partis dans cette lutte. Tantôt le sénat accepte les lois les plus dures des tribuns, qui semblent les maîtres absolus de la république; tantôt, déployant une vigueur soudaine , il les écrase comme les plus vils adversaires. A cette époque ,

■ En considération de son âge, la clémence romaine lui accorda de choisir un genre de mort. Plut. C. Gracchus, 17.

a Licinia, veuve de Gracchus, fut privée de son douaire. Cet acte de basse vengeance est d'autant plus à remarquer, que, dans les mœurs romaines, les femmes étaient toujours épargnées au milieu des réactions politiques.

GUERRE SOCIALE. 8f

le sénat ne formait pins une caste séparée du peuple; c'était une réunion de fonctionnaires incessamment renouvelée par l'adjonction des hommes que la faveur populaire élevait aux honneurs. Mais cette assemblée possédait d'immenses richesses et renfermait dans son sein presque tous les hommes capables et expérimentés. L'esprit de corps et des intérêts communs les unissaient dans toutes les circonstances où leur autorité était compromise. Toutefois, le peuple exerçait une influence souveraine dans les élections et la rédaction des lois. Armés d'un pouvoir immense, ses tribuns, d'un seul mot, annulaient toutes les décisions du sénat. Mais, aussi, le sénat avait toujours une place réservée aux ambitieux; il pouvait les détacher de la cause populaire en se les incorporant; aristocratie d'autant plus puissante qu'elle se recrutait sans cesse dans les rangs mêmes de ses ennemis. Toujours, une partie des tribuns était à sa disposition, et l'art de séduire ses adversaires était un de ses principaux moyens de succès.

D'un autre côté, cette masse colossale qu'on appelait la plèbe romaine , se composait de deux éléments distincts dont la division détruisait toute la force. Dans l'un se trouvaient les citoyens possédant quelque patrimoine, et à ce titre soumis au recrutement; la plupart vieux soldats,

endurcis aux travaux des champs, habitués aux armes et aux dangers. Dans l'autre, on ne voyait que des prolétaires, ne vivant que d'une chétive industrie ou des libéralités de leurs patrons. Les premiers , campagnards, accoutumés à l'obéissance des camps, voyaient toujours sous la toge des sénateurs, la pourpre de leurs généraux. Les autres, vivant à Rome presque en mendiants, témoins assidus des querelles politiques, passant leur vie au Forum, ne respectaient aucun rang, et ne connaissaient d'autre autorité que celle des orateurs qui leur promettaient des terres ou des distributions de blé. Unies, ces deux portions du peuple romain étaient invincibles. L'habileté du sénat consistait à les diviser. Pour y parvenir, il suffisait de gagner les campagnards ou seulement de les écarter. Une guerre, un riche butin à partager, les travaux de l'agriculture, changeaient les dispositions ou la nature même d'une assemblée populaire.

Tibérius avait les intentions les plus pures : il aimait sincèrement sa patrie. Il avait sondé la plaie qui lui rongeait le cœur, et peut-être avait-il trouvé pour la guérir, un remède efficace dans le rétablissement des lois liciniennes. Malheureusement, entraîné par la fougue de la jeunesse, sans avoir mesuré ses forces, il voulut déraciner tout d'un coup des abus qu'il aurait dû miner

lentement. Ses mesures d'exécution, empreintes d'une rigueur exagérée , devinrent impraticables. Puis la résistance de ses adversaires l'ayant conduit à des actes de violence, lui enleva l'appui de tous les gens de bien et le jeta dans les bras des hommes les plus dangereux et les plus criminels. Depuis la déposition d'Octavius, ses ennemis purent, avec un semblant de raison , le dénoncer comme un tyran qui ne cherchait qu'à satisfaire son ambition personnelle.

Son frère commença sa carrière , mû par un sentiment aveugle de vengeance et de haine. Il n'eut qu'un but, celui d'abaisser le sénat. Moins désintéressé que Tibérius, il ne montra ni sa douceur ni sa modération, et cependant il ne sut pas plus que lui trouver de l'énergie lorsqu'il fallut en venir à une lutte décisive. Les deux frères eurent une même fin parce que leurs fautes furent les mêmes. Ils ne s'appuyèrent que sur la populace urbaine. Hommes de tribune, ils ne pouvaient, il est vrai, commander qu'aux habitués du Forum. Hommes de guerre, ils se seraient attaché les soldats, les campagnards, et peutêtre eussent-ils pu avec leur épée réformer la république. Il n'y a qu'un général qui puisse accomplir une révolution.

§ iv.

Malgré la sanglante catastrophe qui venait d'anéantir la faction populaire , les lois des Gracchus subsistaient toujours, protégées par les intérêts nouveaux qu'elles avaient créés. Les chevaliers conservaient le pouvoir judiciaire, les tribuns le droit de se faire réélire, le peuple la taxe du blé. Quant à la loi agraire, le seul de ses articles qui fût exécuté, ou peut-être exécutable, à savoir, celui qui interdisait la vente des biens domaniaux % portait à tous les citoyens un trop notable préjudice, pour qu'on ne cherchât pas à l'abroger. Peu après la mort de C. Gracchus, cette restriction fut abolie sans que le peuple s'y opposât; car dans la situation des choses, elle était plus onéreuse que profitable pour la plupart des petits propriétaires. Souvent hors d'état de cultiver leurs champs, ils n'en retiraient aucun fruit , et cependant restaient soumis à payer un loyer au trésor public. Mais ce n'était point assez; mutilée, sans force, la loi Sempronia n'en restait pas moins une arme redou table sous la main de quiconque se serait senti assez d'audace pour en demander l'exécution. Un tribun obscur,

, ' App. Civ. I, 27.

Sp. Thorius ', excité sans doute par le sénat, proposa et obtint son abrogation complète; il eut même l'adresse de persuader à la multitude qu' il réalisait les intentions de son auteur. Thorius permit la possession d'un nombre illimité de jugères sur le domaine public, mais en même temps il décréta que la redevance à laquelle ces biens étaient soumis a , au lieu d'entrer dans le trésor de la république, serait répartie entre tous les pauvres plébéiens, qui d'après la loi Sempronia auraient dû prendre part au partage des terres. C'était instituer une taxe des pauvres. On conçoit facilement que cette loi fut bien accueillie par une populace affamée et paresseuse, qui croyait obtenir plus que Gracchus ne lui avait promis. En effet, Thorius leur donnait le revenu sans le travail. Toutefois, leur illusion fut d'assez courte durée. Bientôt l'épuisement du trésor, causé probablement par les- désastreuses invasions des Cimbres , obligea de donner une nouvelle destination aux revenus du domaine , et de les appliquer en entier aux besoins de la guerre.

Un autre effet de l'imminence du danger fut

1 II y a quelque incertitude sur ce nom. Cfr. Cic. Brut. 36. — App. Civ. I, 27, et la note de Schweighaeuser.

■ Ti. Gracchus avait supprimé la redevance; mais sans doute elle était restée exigible jusqu'à l'exécution de sa loi agraire. App. Civ. I, 11.

8(> ESSAI SLR LA

de suspendre pour un temps toutes les divisions intestines. Plébéiens et sénateurs, Italiotes et Romains, comprirent que s'ils ne s'unissaient point contre l'ennemi commun, ils seraient tous engloutis dans une ruine générale. Dès l'année 641 , une masse innombrable de barbares, Cimbres et Teutons, avaient insulté les frontières orientales de la république, et battu le consul Cn. Papirius Carbon au pied des Alpes noriques. Mais ce torrent qui menaçait de tout renverser sur son passage, disparut aussi subitement qu'il s'était montré, et changeant de direction, alla se précipiter sur la Gaule. Là, les hordes cimbriques, attaquées à plusieurs reprises par les Romains, lorsqu'elles s ? approchaient de leur province transalpine, défirent successivement trois armées considérables, et tuèrent deux consuls. En 649, les barbares franchirent la frontière qu'ils avaient respectée jusqu'alors, et firent essuyer à la république, sur les bords de l'Arausio , une défaite qui ne peut se comparer qu'aux désastres d' Allia ou de Cannes. Le consul Cn. Mallius et quatre-vingt mille de ses soldats restèrent sur le champ de bataille. Heureusement, après chaque victoire, les Cimbres s'éloignaient du territoire de la république, et la laissaient respirer quelque temps, soit que le nom de Rome les frappât encore d'une terreur secrète , soit que le pillage étant le

seul but de leurs expéditions, ils ne voulussent attaquer l'Italie qu'après avoir épuisé les provinces qu'ils laissaient derrière eux. Cette fois , ils se dirigèrent sur l'Espagne, mais ils annonçaient qu'à leur retour ils marcheraient sur Rome.

Tous les yeux se tournèrent alors vers un homme, naguère obscur, qui, parvenu au consulat à force de basses intrigues, avait tout d'un coup révélé le génie d'un grand capitaine. C. Marins venait de terminer la guerre de Numidie, et ramenait captif le roi Jugurtha , qui pendant six ans avait, ou vaincu, ou acheté, ou lassé les plus habiles généraux de Rome. Depuis longtemps, la légion romaine que Pyrrhus et Annibal avaient admirée, passait pour un chef-d'œuvre d'organisation militaire, auquel il était impossible de retoucher. Toutefois dans les grades inférieurs, où il avait servi longtemps, Marins en avait observé les imperfections , et devenu consul , il les réforma. Partout, depuis la tactique jusqu'aux derniers détails de l'équipement du soldat sa vieille expérience trouva d'utiles améliorations à introduire. Ses réformes eurent une plus grande portée, car elles réagirent sur la constitution de

1 Plut. Marius, a5;— Plin. X, 5;— Fcslus, 171;— Frontin, IV, 7.

»S8 KSSAI SUR LA

Ja république, qu'il altéra en admettant clans les légions la classe des prolétaires jusqu'alors exclus de la milice; devenus soldats, ils acquirent une importance nouvelle. Artisans, mendiants, vagabonds , il avait enrôlé pour la guerre de Numidie tous les jeunes hommes robustes , se souvenant du mot de Pyrrhus, qui ne demandait que des hommes forts parce qu'il en saurait faire des soldats. Cette mesure, au reste, était une nécessité à laquelle il en fallait venir tôt ou tard, car la classe moyenne , composée des cultivateurs campagnards , sur laquelle autrefois pesait presque tout le fardeau du recrutement, s'épuisait de jour en jour , et bientôt la république eut été réduite à ne se défendre qu'avec des soldats étrangers.

Les Cimbres laissèrent à Marius près de trois ans pour organiser son armée, et pendant ces trois années, et deux autres encore, il conserva toujours le consulat , car on était persuadé que seul il pouvait sauver Rome attaquée par des ennemis si redoutables. Il justifia cette confiance. En 65a, il battit complètement auprès d'Aquae Sextiae, les Teutons qui se dirigeaient sur l'Italie par la route des Alpes maritimes; et, l'année suivante , repassant les monts, il extermina dans les plaines de Vercellae les Cimbres, qui, s'élant

GUERI! K SOCIAL F. oC)

séparés des Teutons, avaient franchi les Alpes rhétiennes et envahi la Gaule transpadane.

Dans cette guerre de géants, les Italiens se montrèrent braves et dévoués. Il est vrai que la grandeur du péril rendait alors moins injuste et plus doux le gouvernement de la république. Un moment, les Marses avaient paru disposés à profiter des malheurs de Rome pour secouer le joug; mais le danger commun, le sentiment de nationalité et d'orgueil qui unissait tous les peuples libres de la Péninsule, enfin l'adresse et le crédit de L. Cornélius Sylla, chargé de recruter dans leur pays , leur avaient fait préférer la domination romaine à l'alliance des barbares *. De son côté, Marins s'était fait aimer des alliés. Il honora et récompensa leur bravoure. Il donna le droit de cité romaine à plusieurs militaires italiens. Sur le champ de bataille de Vercellae , il accorda le même droit en masse à tout le contingent de Camerinum, composé de deux cohortes, dont l'admirable résistance avait décidé le succès de la journée a . Ces récompenses inusitées qui pouvaient exciter les prétentions de tous les Italiotes, furent sévèrement blâmées par le sénat, qui reprocha au consul d'avoir fait citoyens romains

• Plut. Sul. 4.

a Val. Max. V, 8.

90 KSSAI SOU LA

des montagnards de FOmbrie , que leurs traités avec la république plaçaient au dernier rang des alliés 1 . — « Au milieu du tumulte des armes, répondit Marins, je n'ai pu me rappeler la lettre des traités a . » Les soldats de Camerinum conservèrent le droit de cité; mais l'opposition du sénat montrait aux Italiotes qu'ils ne devaient pas compter sur sa reconnaissance, et qu'ils rencontreraient à jamais dans ce corps une inflexible rigueur.

C'était toujours parmi les tribuns du peuple qu'ils trouvaient des protecteurs, car pour gouverner les comices, ces magistrats ambitieux avaient sans cesse besoin de masses dévouées. Peu après la défaite des Cimbres, L. Apuleius Saturninus devint le patron des alliés. Il était arrivé au tribunat par une violence inouïe; au milieu du Forum, il avait fait tuer son compétiteur, et sa faction l'avait proclamé , après avoir mis en fuite les citoyens qui s'opposaient à son élection. On dit que Marins, qui venait d'obtenir son sixième consulat 3 en achetant les suffrages ,

1 Les Ombriens s'étaient mêlés aux Gaulois cisalpins.

3 Val. Max. loc. cit. — Plut. Mar. 28. — Cicéron, pro Cor. Balbo, 46, soutient qu'un général peut récompenser ainsi les services rendus par des alliés on même par des étrangers.

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avait mis à sa disposition pour cette émeute, ses soldats licenciés, tirés, comme on l'a vu tout à l'heure, de la dernière classe du peuple. Saturninus s'annonçait comme le successeur des Gracques, et, fort de l'appui que lui prêtait Marius, il se flattait de ressusciter leurs lois agraires , et probablement de faire triompher les projets de Caius sur l'émancipation de l'Italie. Toutefois il semble qu'U ne voulût arriver que par degrés à cette grande mesure, et qu'il espérait y préparer les esprits en favorisant et en augmentant les naturalisations individuelles. Tel est, je crois , l'esprit d'un plébiscite qu'il fit passer, par lequel il investissait Marius du pouvoir de faire trois citoyens romains dans chaque colonie jouissant du droit du Latium C'était encore

' V. Cic. Pro Cor. Balbo, ai, 48. Dixit ( L. Antistius) fundum jx>pulum S/Jo/etinum non esse factum. — Videbat enim populos, dcsuo jure y non de nostro fundos fieri solere ; scd cum lege jJpuleia coloniœ non cssent deductœ , r/ua lege Saturninus C. Mario tulerat ut in singuias colonias ternos cives romanos facere posset, negabat hoc beneficium re ipsa sublata valere posse. On ne sait si ce passage s'applique aux colonies latines fondées par Saturninus, ou bien à toutes les colonies existantes qui se trouvaient régies par le même droit. Cette dernière opinion me paraît la plus vraisemblable, car les auteurs qui mentionnent les colonies de Saturninus, les placent dans les provinces; Appien dans la Gaule, Aurelius Victor dans la Grèce, la Macédoine, la Sicile, l'Afrique.

tjl KSSAI SUR LA

un moyen de légaliser et d'étendre les récompenses que Marius avait promises à ses soldats italiens pendant la guerre cimbrique. L'un des principaux adhérents de Saturninus , C. Servilius Glaucia, cherchait , par des moyens semblables, à se rendre agréable aux alliés. Dans une loi qu'il porta contre les concussionnaires , il introduisit une disposition spéciale pour accorder le droit de cité romaine à tout Latin qui parviendrait à convaincre de malversation un magistrat de la république *. Les lois de Saturninus relatives à

' La date de la loi Servilia est incertaine. Le plus grand nombre des auteurs la rapportent à l'année 654 } pendant le VI e consulat de Marius, Glaucia étant alors préteur. M. Klenze (cité par Orelli, index legg. p. 270) remarque qu'à cette époque toutes les mesures soutenues par le parti démocratique étaient converties en plébiscites, et par conséquent ne devaient pas être présentées par un préteur, qui ne convoquait que des comices par centuries. A l'appui de son opinion, M. Klenze aurait pu citer ce mot de Glaucia : « Lorsqu'on vous présente une rogation, disait-il au peuple, «« écoutez seulement le début. Si cela commence par ce « préambule : le dictateur, le consul, le préteur, le maître de «1 la cavalerie, soyez assurés que cela ne vous regarde pas. « Faites seulement attention à la formule finale : quiconque « à l'avenir... et prenez bien garde qu'on n'y glisse quelque « disposion pénale à notre préjudice. » Cic. pro Rab. Post. 6. Suivant M. Klenze, toute loi populaire , à cette époque, n'était présentée que par un tribun, et en conséquence il suppose que celle-ci fut rendue pendant le tribunal de

rétablissement de colonies nouvelles étaient également toutes favorables aux ltaliotes. Le territoire de plusieurs cités de la Gaule que les Cimbres avaient envahi , étant devenu, à ce qu'il prétendait, une partie du domaine de la république , depuis que Marins en avait chassé les barbares % Satu minus y envoyait des colonies latines, c'est-à-dire, ayant le droit du Latium, et composées d'Italiens a . C'était un acheminement à la naturalisation complète des ltaliotes, que de les élever en quelque sorte d'un degré, en les assimilant aux Latins. Mais à Rome, le peuple était trop avide de distributions de terres pour voir

Glaucîa, dont, par approximation, il fixe la date entre les années 648 et 654. Mais peut-on dire que la loi Servilia de pecuniis repetundis fût une loi populaire? Les seules dispositions nouvelles qu'elle ait introduites sont celles qui regardent les Latins. Or, elles étaient loin d'être agréables à la populace romaine. — Quelle que soit la date de cette loi, on remarquera que la question de l'émancipation des alliés se mêle à tous les débats politiques, et Ton en peut conclure combien elle préoccupait alors tous les esprits.

1 Aux yeux des Romains, les Gaulois, leurs sujets, avaient perdu tous droits sur ce territoire en se laissaut dépouiller parles Cimbres; en outre, plusieurs peuplesgaulois s'étaient rendus coupables d'avoir bien accueilli les barbares, avec lesquels ils avaient des rapports de mœurs et d'origine. Ce crime méritait une confiscation.

1 App. Civ. I, 29, in fine.

C)4 KSSAI SLR LA

avec plaisir une mesure profitable seulement à ses alliés; aussi la loi Apuleia fut-elle, au rapport des historiens, aussi odieuse au sénat qu'au peuple. On a peine à comprendre quel pouvait être l'intérêt de Saturninus. Peut-être obéissait-il à un ordre de Marius qui avait fait quelques promesses aux contingents italiens dans sa dernière campagne. Peut-être, était-ce de sa part une première tentative pour se concilier l'affection des alliés; tentative qui couvrait des projets plus vastes et qu'il est impossible de pénétrer aujourd'hui. Enfin, et cette dernière conjecture s'accorde avec le caractère du tribun, on peut supposer qu'il avait été gagné par des spéculateurs, ou par des sénats de villes italiennes. Pour un homme de cette espèce, l'appât du gain était le mobile le plus puissant. Quoi qu'il en soit, sa loi passa, mais après une émeute sérieuse dans laquelle les soldats licenciés de Marius chassèrent du Forum les partisans du sénat, et les plébéiens que Saturninus n'avait pu entraîner. Dans ces scènes de désordre, Marius joua le rôle le plus odieux l . D'abord, affectant une grande horreur pour les violences de Saturninus, il excita les sénateurs et surtout Me-

■ Plut. Mar. 3o. Anecdote de ses conférences avec le sénat et Sa tu rninus.

tellus, autrefois son bienfaiteur, maintenant son ennemi particulier, à protester contre la loi nouvelle. Puis, lorsqu'il les vit compromis de la sorte, il se rétracta avec impudence, laissant à Metellus le choix de se déshonorer en imitant sa bassesse, ou d'encourir les peines très-sévères portées par Saturninus contre les sénateurs qui refuseraient leur adhésion à ses plébiscites Metellus n'hésita point et s'exila.

En vertu delà loi Papiria, Saturninus se fit proroger le tribunat. 11 semble qu'il sentit le besoin de donnera sa faction l'appui d'un nom plus populaire que le sien , car il essaya de rallier les débris du parti des Gracques en supposant un fils de Til>érius recueilli par lui et élevé dans la retraite. On dit qu'un de ses affranchis, suivant Appien un esclave fugitif, s'était chargé déjouer ce rôle; mais il fut démasqué par Sempronia, la veuve de Scipion Ëmilien et la sœur des Gracques a .

Saturninus ne connaissait qu'un moyen de réussir, c'était d'assassiner quiconque lui résistait. Prévoyant qu'un de ses adversaires , C. Memmius, allait être nommé consul , il le fit poignarder sur la place par des bandits qu'il avait à ses ordres. Puis, accompagné de Glaucia et d'une

' V.Onomasticoti Tuïl. Orellii , lex Apuleia, r p. 137. ' Aurcl. Victor, p.

troupe de désespérés, il s'empara du Capitole, dont il fallut faire le siège en règle. En sa qualité de consul, Marius fut chargé de commander les troupes qu'on dirigea contre ce furieux. D'abord, l'attaque fut si mollement conduite, qu'il fut évident pour tout le monde que le consul les ménageait à dessein. Mais le peuple s'étant joint aux soldats et ayant coupé les conduits qui amenaient l'eau dans le Capitole, les insurgés mirent bas les armes, et se rendirent à Marius par une espèce de capitulation dans laquelle il leur promit la vie sauve. Provisoirement, il les fit enfermer dans la curie Hostilia; mais la populace escalada l'enceinte, et, découvrant le toit, assomma à coups de tuiles Saturnin us, Glaucia et ses complices, sans qu'aucune tentative fût faite par Marius ou par le sénat pour les sauver, ou du moins pour les punir dans les formes légales.

Rien de plus obscur que cette révolte ou cette conjuration , à laquelle tout porte à croire que Marius ne fut point étranger, mais qu'il se hâta d'abandonner dès qu'elle n'eut plus de chances de succès. Sans doute, il avait intérêt à ce que le secret des conjurés pérît avec eux. Toute insurrection allègue des griefs vrais ou prétendus, arbore un drapeau quel qu'il soit. Ici l'histoire ne nous a conservé aucune trace des desseins de Saturninus. Si l'on en juge par la tendance que

GUERRE SOCIALE. iJJ

révèlent celles de ses lois qui nous sont connues , il n'est point improbable que l'émancipation italienne fut son cri de ralliement; du moins, la fureur de la populace et le soin qu'on prit à cacher le motif de la révolte, s'expliqueraient assez naturellement par cette hypothèse.

Une espèce de fatalité semblait peser sur la question italienne. Chaque tentative malheureuse augmentait le nombre de ses ennemis, et éloignait d'autant plus une solution favorable. Les alliés avaient vu le sénat et le peuple se réunir pour résister à leurs prétentions. A. la vérité, ils pouvaient bien trouver encore parmi les ambitieux de Rome, des hommes de talent prêts à prendre leur défense, mais il était évident que la masse de la nation se révoltait à l'idée d'associer à sa grandeur ceux qu'elle regardait comme des sujets indociles. Une seule cause peut-être retenait une explosion que les esprits prévoyants regardaient comme imminente: c'était la facilité que trouvaient alors tous les Italiotes riches et en état d'avoir des protecteurs à Rome, pour éluder les lois relatives au droit de bourgeoisie , et se soustraire ainsi aux charges accablantes qui pesaient sur leurs villes. Le sénat, présumant trop de sa puissance, voulut fermer la seule issue qui restât à ce flot de griefs longtemps accumulés, et l'obligea à rompre ses digues.

98 IÎSSAI SUR LA

On a vu qu'une loi ou plutôt qu'un traité permettait aux Latins d'obtenir les droits de cité romaine, en établissant leur domicile à Rome, pourvu qu'ils laissassent un rejeton dans leur ancienne patrie. Mais cette restriction n'était pas rigoureusement observée, et les magistrats chargés de faire les recensements se montraient d'autant plus faciles pour ces émigrés que les guerres continuelles de la république diminuaient la population de la ville d'une manière alarmante. Quant au reste des alliés, Us parvenaient également à changer de patrie et à se procurer une condition meilleure. Les uns, par une vente simulée, livraient comme esclaves leurs enfants à un citoyen romain qui les affranchissait aussitôt. D'autres profitaient de l'établissement de colonies romaines pour s'y rendre et s'y faire inscrire au nombre des colons. Il paraît que cette permission était rarement refusée, ^ar on voit qu'en 558 on l'accordait à tous les Italiens qui n'avaient pas pris parti pour les Carthaginois l . J'ai déjà cité l'exemple remarquable de la colonie de Fregelles, qui seule avait reçu quatre mille familles samnites ou péligniennes a . Enfin la vigilance des censeurs ne pouvait empêcher qu'à chaque dé-

' Liv. XXXIII, a/,.

• Liv. XU, 8.

nombrement, un certain nombre d'Italiotes établis à Rome depuis quelques années, ne se fît inscrire à la dérobée dans quelque tribu de la ville

Il fut un temps où les villes alliées réclamaient avec énergie contre ces émigrations, car, malgré les pertes de citoyens qu'elles éprouvaient ainsi, elles n'en étaient pas moins obligées à fournir le même contingent militaire. Vers l'année 577,1e sénat prit des mesures pour mettre un terme à cette espèce de fraude, et particulièrement pour défendre les ventes simulées au moyen desquelles on éludait la loi. Le consul C. Claudrus Pulcber publia un décret portant : « que tous les alliés, latins et autres, qui, à dater de la censure de M. Claudius et de T. Quinctius a , auraient été inscrits sur les rôles des alliés, retourneraient cbacun dans sa ville avant les calendes de novembre. » Son sénatus-consulte prescrivit, en outre, que tout individu qu'on mettrait en liberté affirmerait par serment : « que celui qui l'affranchissait, ne le faisait pas dans la vue de lui fournir les moyens de changer de cité 3 . »

1 Le cens n'ayant lieu que tous les cinq ans, on conçoit que dans une grande ville on pût sans peine en imposer aux censeurs. En 662, M. Perperna fut nomme consul. Il était, dit-on, d'origine grecque et n'avait pas été naturalisé. V*L Max. III, 4, 5; — Pigli. Ann.

» A. de R. 565.

3 Liv. XLI , <).

IOO ESSAI SUR L/V

Mais cette loi comme tant d'autres ne fut pas longtemps observée, et les mêmes fraudes se renouvelèrent sur une plus grande échelle lorsque la question de l'émancipation italienne devint l'objet de débats animés. A cette époque,. la religion du serment avait perdu beaucoup de son empire, et les patrons des Italiotes, surtout les partisans des Gracques, ne se faisaient aucun scrupule de favoriser de tous leurs efforts les émigrations de leurs clients. Après l'émeute avortée de Saturninus, elles se multiplièrent au point d'attirer l'attention du sénat, qui voulut remettre en vigueur les édits de Claudius. Les consuls L. Licinius Crassus et Q. Mucius Scévola 1 renouvelèrent la défense d emigrer d'une ville dans une autre, et obligèrent ceux d'entre les alliés qui cherchaient à se faire passer pour Romains, à retourner dans leurs villes a . L'édit fut exécuté sans opposition; mais il porta au comble l'irritation des Italiotes. Les émigrés rentrés dans leurs cités, la rage dans le cœur et ne respirant que vengeance, faisaient partager à leurs compatriotes les sentiments qui les animaient. Il semblait que la honte de leur bannissement rejaillit sur leur nation tout entière 3 . Déjà dans beaucoup

■ A. de R. 65p.

■ Cic. pro Cor. Balbo, L — Fragni. or. VII , 10. ■ — Ascon. in Corn. 98.

3 Cic. pro Scslio, i3.

IOI

de villes marses ou samnites, on disait tout haut qu'un seul moyen restait aux alliés d'assurer leur indépendance , c'était de la conquérir par l'épée. Les circonstances étaient favorables. Une grande partie de la jeunesse italienne rentrée dans ses foyers », orgueilleuse de ses victoires sur les barbares, apprenait en frémissant les insultes qu'en leur absence les magistrats romains avaient prodiguées à leurs compatriotes. Leur indignation s'exhalait en plaintes plus violentes que celles des émigrés. A l'école de Marins s'étaient formés des officiers habiles qui brûlaient de montrer

' Depuis la défaite des Cimbres , près de dix années s'étaient écoulées sans que la république eût besoin de mettre sur pied des armées nombreuses, par conséquent d'éloigner les contingents italiens de leurs pays. Contenir les incursions des Thrnces, réprimer une révolte d'esclaves en Sicile , aehever la soumission de quelques tribus celtibériennes, voilà les seules opérations militaires des généraux romains pendant cette période de dix années, et comparativement c'était presque un état de paix. Il y avait à cette

époque en Italie une grande quantité de soldats licenciés

M. Keferstein, de Bell. Mai s., p. 3/| , remarque que les Italiotes se trouvant en contact, dans la guerre cimbrique, avec les prolétaires romains enrôlés par Marins, durent perdre un peu de leur estime pour les légions romaines, les trouvant ainsi composées; mais il nie parait probable que Marins ne s'était pas borné à enrôler les prolétaires romains, et que cette mesure s était étendue a toute l'Italie.

qu'ils ne le cédaient en rien aux- généraux de Rome. En un mot, une armée nombreuse, aguerrie, et des chefs expérimentés se trouvaient tout prêts à servir la révolution qui se préparait.

Plus d'un obstacle retardait encore ce dénoûment terrible. Le plus difficile à surmonter, c'était la division des peuples de l'Italie, résultant non-seulement de la différence des mœurs et des langues, mais encore de la différence des intérêts. L'alliance romaine avait enrichi plusieurs villes, et leur prospérité les rendait moins sensibles à la honte du joug. D'anciennes inimitiés de peuple à peuple n'avaient pu encore s'éteindre dans le sentiment d'une humiliation commune. Tandis que quelques cités foulées par les proconsuls ne demandaient qu'à courir aux armes, d'autres, gouvernées avec douceur, ne se souvenaient plus aussi vivement de leurs anciens griefs. A ne considérer la situation de l'Italie que sous un point de vue général, on y pouvait reconnaître trois partis bien tranchés. Dans le sud, les nations de race sabellique, péniblement domptées, fières et belliqueuses, paraissaient disposées à se ranger avec enthousiasme sous le drapeau de l'indépendance. Au centre de la Péninsule, le Latium, à demi romain, n'avait que peu de griejs à venger, peu d'avantages nouveaux à conquérir. Ses villes étaient devenues des faubourgs de

GUKRItK SOCIALK. Io3

Rome, et ses habitants avaient perdu leur antique nationalité. Enfin, dans le nord, les Ombriens et les Étrusques s'étaient facilement accommodés du gouvernement de la république.

Ils lui devaient d'avoir repoussé les Cimbres de leurs frontières, de contenir les Gaulois, leurs dangereux voisins. Les nobles étrusques surtout voyaient avec terreur se grossir une tempête qui les menaçait à l'égal des Romains, car ils étaient oppresseurs comme eux , et le cri de liberté pouvait soulever leurs serfs et fonder dans leur pays cette égalité qui commençait à régner dans les républiques italiennes.

Outre ces divisions qui séparaient les différents peuples, il en existait d'autres dans chaque ville. Depuis un temps immémorial, toute cité italiote comptait deux partis hostiles l'un à l'autre. Presque partout c'était la vieille querelle des patriciens et des plébéiens; ailleurs, la faction qui s'était déclarée pour les Carthaginois s'était perpétuée dans un parti hostile à Rome, tandis que leurs adversaires avaient gardé le souvenir des récompenses qui avaient payé leur attachement à la république. Toutes ces divisions, la politique romaine les avait entretenues soigneusement; mais des injures et des espérances communes tendaient tous les jours à les détruire.

ISS A! SUH LA

Après la publication de la loi Licinia et Mucia, quelques hommes hardis profitèrent du premier moment d'exaspération qui suivit le retour des émigrés , pour jeter les fondements d'une ligue secrète de tous les peuples de l'Italie contre la domination romaine. Le Marse Q. Pompa?dius Silon , capitaine illustre dans sa patrie , passe pour avoir le premier conçu ce grand dessein. Il fut assurément l'un des chefs les plus actifs et les plus entreprenants de cette vaste conjuration , qui bientôt compta des affiliés dans presque toutes les villes italiotes, et jusqu'aux portes même de Rome , car quelques Latins se laissèrent entraîner 1 . Les meneurs, allant de ville en ville, recrutaient des partisans et se faisaient donner des otages. D'ordinaire, c'étaient les enfants des principaux citoyens que , sous un prétexte, on envoyait au loin dans la maison de quelque conjuré. Ourdies avec la plus grande prudence, ces trames s'étendaient sur le Sampium , la Lucarne, et presque toutes les provinces du sud et de l'est de l'Italie , sans attirer Fatten-

1 Oinne Latiuin. Florus, llf, 19. Exagération évidente.

GUERRE SOC1ALK. IOD

tion du sénat, alors préoccupé des querelles du Forum. D'ailleurs, l'éventualité d'une guerre avec la république était encore un secret pour la plupart des conjurés, et parmi les chefs même, un grand nombre ne croyaient pas que le moment fût venu d'en appeler aux armes. Ceux qui avaient des griefs personnels à venger, et surtout les préfets des contingents licenciés, opinaient pour les mesures les plus violentes; mais les vieillards et la plupart des sénateurs italiens croyaient encore possible d'obtenir, sans effusion de sang et par de simples démonstrations, cet affranchissement, objet de tous leurs vœux. Malgré leurs espérances tant de fois déçues , ils comptaient toujours sur les efforts de leurs patrons à Rome, et se flattaient que quelque orateur, plus heureux que les Gracques, fléchissant à la longue l'orgueil romain, préviendrait une catastrophe , dont ils ne se dissimulaient pas que les conséquences pourraient être la division et l'affaiblissement de l'Italie. Cette supériorité que l'Italie romaine avait conquise dans le monde au prix de son sang, ils voulaient la conserver; et pourvu que le sénat de Rome devint la diète de l'Italie, ils eussent volontiers laissé à la ville des sept collines l'honneur d'être leur capitale.

A cette époque, les alliés avaient pour patron avoué M. Livius Drusus qui, plus qu'aucun de

Io6 ESSAI SUR LA

ses prédécesseurs, paraissait avoir affermi son crédit sur le peuple. Fils de ce Drusus que nous avons vu l'adversaire deC. Gracchus, il avait hérité des talents et de l'immense clientèle de son père. Encore très-jeune, il s'était cru appelé à de hautes destinées, et pour jouer le premier rôle dans sa patrie, il n'y avait rien qu'il ne fut disposé à entreprendre. Toutefois la persuasion intime qu'il avait de son propre mérite, son orgueil excessif, donnaient à son ambition une certaine grandeur qui le distinguait de ces factieux tels que Saturninus, dont les violences n'avaient d'autres motifs qu'une basse cupidité. Drusus voulait qu'on lui crût les vertus des beaux temps de la république. Son architecte lui présentait le plan d'une maison qu'il allait faire bâtir, et lui faisait remarquer que ses voisins ne pourraient avoir vue dans l'intérieur. — «J'en voudrais une, dit-il, « où mes concitoyens pussent voir toutes mes « actions — Ses mœurs, cependant, démentaient le rigorisme de ses paroles. Obligé, pour se faire des partisans, à des largesses au-dessus de sa fortune, d'ailleurs naturellement fastueux, on l'accusait d'actions honteuses où l'avait entraîné le besoin d'argent \ Si ces accusations

• Vell. Pat. lï, i ',.

' Aur. Victor, l'uni pétunia' rgerei, mulkt contra fiigntiatetn fi rit.

étaient fondées, il les faisait taire par sa forfanterie et son audace à se targuer de toutes les vertus qu'il n'avait point. 11 se comparait naïvement aux anciens héros de Rome , et il avait fini par en imposer même aux plus incrédules. Dès son début dans les affaires , il avait renchéri sur les profusions que ses prédécesseurs jetaient à la populace , et il se vantait qu'après lui , sauf le ciel et la boue, rien ne resterait à donner'. S'il aimait son pays, c'est qu'il le regardait comme sa propriété. Il disait : « Ma république, » et il s'indignait que d'autres osassent s'en occuper 2 . Moins passionné que les Gracques, il ne haïssait personne, parce que nulle part il n'aurait cru pouvoir rencontrer son égal. Il avait reçu peutêtre de son père un attachement traditionnel pour le sénat 3 , c'est-à-dire, pour ce qu'on appellerait aujourd'hui le gouvernement; ou plutôt, comme tous les ambitieux à vues élevées, il comprenait la nécessité de fortifier le pouvoir, parce qu'il espérait bien l'obtenir un jour. 11

' Anr. Vict.— Flor. III, 19. Nihil se ad largitionem ulti reliquisse, nisi si quis aut cœnum dividcre vellet aut cœlum.

1 Aur. Vict. Quid tibi, inquit, cum republicd nostrd?

3 Vell. Pat. II, i3. Cum senatui priscum restitue re niperet dccus. — Cic. de Or. I, 7. Drusi tribunatus pro senatus auctoritate susceptus. — Pro Mil. 7. M. Dru mis senatus propugnator. — Cfr. Ascom, in Cornel. 99.

I08 KSSAI SUR LA.

défendait le sénat contre le peuple et contre les chevaliers; mais c'était à la condition que le sénat lui obéît en tout, qu'il fût toujours prêt à humilier son orgueil devant le sien; et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce corps, si jaloux de ses privilèges , si susceptible lorsqu'on attentait à son autorité, se sentit subjugué par une fierté plus grande encore que la sienne.

Un jour que Drusus était au Forum, on l'avertit que le sénat le mandait dans le lieu ordinaire de ses séances. — «Dites -lui, répondit -il, que je l'attends dans la curie Hostilia ; elle est plus près d'ici. » Et les sénateurs n'hésitèrent point à s'y rendre

Tel était l'homme que les Italiotes avaient pris pour l'avocat de leur cause, et dans lequel la plupart d'entre eux avaient placé une confiance sans bornes. Dans une maladie qui le mit en danger, toutes les villes de la Péninsule firent des vœux solennels pour sa guérison\ Il semblait qu'à son salut fut attaché le sort de l'Italie, tant il avait su leur inspirer cette foi en son génie , qui faisait le trait le plus saillant de son caractère. En promettant aux alliés sa toute-puissante intervention, il avait reçu d'eux en retour l'enga-

1 Val Max. IX, 5, 2.

J Aur. Vict,

GUERRE SOCIALE. ÎOC)

gement d'une obéissance aveugle, qui allait jusqu'à le servir dans tous ses desseins particuliers, avant même qu'il portât aux comices la grande question, qui seule avait toutes leurs sympathies.

Au reste, il fallait toute l'assurance de Drusus pour la reproduire devant le peuple; car, à l'exception de quelques politiques, qui voyaient dans l'émancipation italienne le seul moyen de prévenir des malheurs imminents, sénateurs et plébéiens la croyaient contraire à l'honneur national, et il leur semblait que partager le nom de Romain c'eût été l'avilir. L'anecdote suivante montre quelle était la force de l'opinion publique à cette époque, puisqu'elle pénétrait jusque dans la maison même du patron des alliés. Drusus logeait chez lui des députés des villes italiotes, et entre autres Q. Pompœdius Silon, ce Marse auteur de la ligue des alliés. Jouant un jour avec un des neveux de son hôte, enfant de quatre ans, Pompaidius s'avisa de lui demander, avec une gravité comique, sa voix pour l'émancipation des Italiens. En vain il lui promit tous les jouets chers à son âge; rien ne put lui arracher un geste ou un mot de consentement. Alors le Marse le portant près d'une fenêtre élevée , et le tenant suspendu en dehors , le menaça d'une voix terrible de le lâcher s'il ne se disait l'ami des Italiotes ; mais

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