DEUXIÈME PARTIE
Un récit complet des événements de la guerre sociale offre plus d'une difficulté. D'ordinaire, lorsqu'on écrit l'histoire d'une époque ancienne, on a pour ainsi dire à restaurer un édifice plus ou moins mutilé par le temps, mais dont les formes restent encore reconnaissables et se peuvent déduire des parties qui ont subsisté. Ici, au contraire, ce ne sont que des ruines tellement éparses et confuses, qu'en les rassemblant on a toujours la crainte d'en altérer la disposition primitive. Aucun historien n'a laissé de détails précis sur les opérations militaires, sur les délibérations politiques de ces temps de trouble et d'anarchie. Parmi ceux dont les ouvrages sont parvenus jusqu'à nous, les uns se bornent à indiquer sommairement les événements principaux, mais sans marquer leur ordre chronologique, sans indiquer les lieux qui en ont été le théâtre, quelquefois sans désigner les peuples ou
les généraux qui durent y prendre part. Une interminable suite de combats innommés , sans résultats décisifs, un champ de bataille de deux cents lieues, douze ou quinze chefs de chaque côté, des noms défigurés par leur transcription en latin ou en grec, ajoutent encore à la difficulté de se reconnaître dans ce chaos. 11 faut glaner rà et là dans vingt auteurs différents quelques passages isolés, et leur chercher une place dans l'ordre des événements. C'est à force de comparer les uns aux autres ces fragments dispersés que l'on parvient à les réunir, à les grouper, à en recomposer un ensemble. Il faut sans cesse contrôler par l'examen de bonnes cartes les mouvements indiqués plutôt que décrits dans les livres, tenir compte du temps, des distances, rechercher les anciennes voies de communication , apprécier les obstacles naturels. Un écueil est à éviter, et ce n'est pas le moins dangereux. Dans l'absence de documents exacts, on n'est que trop tenté de pousser à l'extrême l'interprétation des textes insuffisants, et d'inventer des événements pour expliquer ceux que constatent des autorités respectables.
Tel est le travail que je vais aborder , et si la conscience des difficultés qui se présentent à chaque pas peut me préserver de quelques erreurs, j'ai l'espérance de ne point tomber dans
124 ESSM SUR LA
celles où l'esprit de système et la confiance dans mes forces pourraient m'engager involontairement.
§ vi.
A la nouvelle de la mort de Drusus et de l'exil de ses amis, un cri de fureur s'éleva dans toute l'Italie, et les plus timorés cessèrent de parler de soumission et de patience. Désormais ce n'était qu'à la pointe de l'épée que les alliés devaient réclamer leur affranchissement. Naguère ils demandaient à partager les droits des citoyens romains; maintenant ils voulaient les abaisser à leur niveau. Les principaux des conjurés cherchèrent seulement à contenir la fureur de leurs compatriotes assez de temps pour en rendre l'explosion plus terrible. La plupart des peuples de race sabellique, les plus belliqueux de l'Italie, s'étaient unis en secret par des serments et des sacrifices solennels, et n'attendaient, pour courir aux armes, que le signal de leurs chefs. A cette époque, le matériel nécessaire pour une campagne n'était point aussi coûteux , aussi long à préparer qu'il l'est devenu depuis l'usage des armes à feu. Presque tous les hommes libres possédaient un bouclier, une épée , des javelots. D'ailleurs, les villes alliées étant obligées dequi-
GUERRE SOCIALK. I2f>
per leurs contingents, devaient avoir des arsenaux sous la garde de leurs magistrats. D'autres magasins militaires beaucoup plus vastes étaient conservés dans des villes fortifiées, probablement colonies romaines, sous la protection de garnisons permanentes, composées quelquefois d'auxiliaires que, depuis quelque temps, la politique du sénat appelait en grand nombre en Italie r . On pouvait espérer qu'une surprise réussirait contre ces garnisons disséminées, et dont la vigilance s'était endormie par suite d'une longue soumission; l'important, c'était que le complot éclatant sur tous les points à la fois , la république ne sût de quel côté diriger ses redoutables légions.
Les conjurés s'occupèrent en même temps de constituer leur confédération , et pour le cas d'une réussite immédiate, et pour celui d'une longue résistance; en un mot, il songèrent à se donner un gouvernement central. On ne sera pas surpris de leur voir adopter les formes de l'administration romaine; car, de tout temps , la première action d'esclaves révoltés fut d'imiter leurs maîtres. D'ailleurs, tout en détestant la tyrannie de Rome, leurs chefs voyaient fort bien que l'ttalie devait sa prépondérance dans le monde
1 On se rappelle les archers crétois d'Opimius.
ia6 ESSAI SUR LA.
à la direction unique que lui avait imprimée son orgueilleuse métropole. Loin de détruire le gouvernement romain, ils voulurent l'établir suides bases plus fermes, le rajeunir, si Ton peut s'exprimer ainsi. Dans leurs discordes intestines, leurs adversaires leur avaient donné un exemple qu'ils surent mettre à profit. Les plébéiens n'avaient pas aboli les droits des patriciens, ils en avaient exigé le partage. Semblablement les Italiotes ne voulurent pas supprimer les privilèges exclusifs de la nation romaine; mais ils prétendirent faire partie de cette nation; conserver l'empire du monde, mais l'exploiter au profit de toute l'Italie au lieu de Rome seule, tel fut le but qu'ils se proposèrent.
L'administration des affaires générales fut remise à un sénat composé de cinq cents membres l % choisis, suivant toute vraisemblance, parmi les plus actifs d'entre les conjurés. On ignore d'après quelles bases chaque nation italienne devait être représentée dans cette diète générale; mais il y a beaucoup d'apparence que l'on n'y eut égard ni à la population ni aux richesses , à l'importance politique en un mot, mais seulement au fait d'une ancienne existence comme peuple libre et indépendant. Tel était autrefois le principe qui
■ Diod. Sic. XXXVII, eccl.I, p. 538.
GUERRE SOCIALE. l'Af
. régissaitles ligues italiennes avant leur destruction par les Romains 1 . En outre, on observe dans tous lés mouvements insurrectionnels que le plus petit peuple, du moment qu'il a reconquis sa liberté, a tellement grandi à ses propres yeux, qu'il croirait reprendre un nouveau joug, s'il reconnaissait la supériorité, même très-réelle, d'un autre peuple; à plus forte raison si ce peuple a été son compagnon d'esclavage. Dans la première exaltation des esprits qui suit un grand mouvement politique, l'indépendance la plus complète est un besoin pour les faibles, un devoir pour les puissants ; et un sentiment commun donne aux premiers une susceptibilité inquiète, aux autres une noble générosité. On a donc lieu de croire que dans ce sénat italien, cbaque nation obtint un suffrage égal.
Il est difficile de préciser les peuples qui durent y envoyer leurs mandataires. La plupart des historiens désignent nominativement tous les peuples autrefois confédérés des Marses, comme les plus ardents à se soulever contre Rome. Cinq petites nations : les Marses, les Péligniens, les Vestins, les Frentaniens, les Marrucins, habitants d'âpres montagnes, à l'est du Latium, pauvres, mais braves et aguerris, étaient entrés les premiers dans la ligue et l'avaient fondée, pour ainsi dire. Au nord,
' Voir les 3o villes du Latium. Dion. V. o'i.
leurs voisins les Picentes; au midi, les Samnites et les Lucaniens s'y joignirent avec empressement. Une même origine et des mœurs semblables rendaient facile l'union de ces huit peuples Pourtant, on doit faire entre eux une distinction importante. Les Marses et leurs confédérés , ainsi que les Picentes, avaient reconnu de bonne heure la suprématie de Rome, plutôt par entraînement moral que par la force des armes. Satisfaits longtemps du poste d'honneur qu'ils avaient dans les armées de la république, ils s'étaient montrés alliés fidèles dans les temps les plus difficiles. Après la bataille de Cannes, ils avaient repoussé les séductions d'Annibal. Les peuples du Samnu mi et de la Lucanie, au contraire, avaient toujours été les irréconciliables ennemis des Romains. Vingt défaites n'avaient pu lasser leur courage opiniâtre, et jamais ils n'avaient perdu une occasion de secouer le joug. Entre eux et les Romains, c'était une haine à mort. Les Marses étaient entraînés à la guerre par l'ambition de leurs chefs; mais depuis le préteur jusqu'au berger montagnard, il n'y avait pas un Samnite qui n'aspirât à laver dans le sang des oppresseurs de sa patrie la honte d'un long esclavage a .
1 V. à l'appendice les médailles n oS i, a, n, la et 18. " II faut encore tenir compte de la différence de tangage
Gl.'KURE SOCIALK. I 29
Outre ces huit peuples qui formaient, pour ainsi dire, la tète de la ligue, beaucoup de cités italiotes y avaient donné leur adhésion, ou n'attendaient, pour s'y affilier, que le moment où se lèverait un drapeau d'indépendance, lin premier succès, les confédérés l'espéraient du moins, déterminerait la coopération des Étrusques et des Ombriens, qu'ils avaient jusqu'alors pressés inutilement de faire cause commune avec eux. Quant à la Campanie, à l'Apulie et au Bruttium, il paraissait facile d'y déterminer un soulèvement.
On ne sait si ces provinces eurent des représentants à la diète générale, mais il est vraisemblable qu'ayant mis sur pied des troupes considérables, elles obtinrent une place distinguée dans les conseils de la ligue.
Diodore de Sicile et Strabon rapportent qu'en imitation des institutions de Rome, on nomma dans le sénat italiote deux consuls annuels, ayant
qui existait à cette époque entre les peuples alliés, différence qui complétait les deux grandes divisions que je viens d'établir. Les Marses paraissent avoir adopté de bonne heure les caractères romains et la langue latine, ou du moins un dialecte qui s'en rapprochait beaucoup; tandis que les Somnites conservèrent, jusque sous les empereurs, l'idiome osque. (Voira l'appendice les médailles marses et samnites.) On peut noter encore les surnoms purement latins des deux chefs marses : Q. Pompaedius Silo et P. Vettius Scato.
l3o ESSAI SUR LA r
chacun une province déterminée avec six lieutenants ou préteurs sous ses ordres a . 11 est cer-
• Strab. V. 36$.— Diod. XXXVII, 538-4 1 : Ol-roi U Ivouo- 6îrr,<iav £00 |/iv uitarouç xa-r' Ivtautôv aîpetcxOai... uirotTtxaç £7capy taç rauraç xa\ jxepiSaç <x7C£$£i£av xat toj [xèv 1 1 roy.-a 18 i'<o Trpoawptffav /wpav aito twv KepxoiXow xaXoufjivwv, fAS/piTT-ç'AopiaTixrjç 6aX<£<7<nr)<; , xà 7rpbç Suajxaç xai tJjv "Apxxov veuovxa fxépy|... Th ol Xontbv tt ( ç 'IraXi'aç ty;? 7cpbç èw xai [A£a7)jj.êptav veuoucoiv, 7rpoawpiaav Taioj MotuXm. Cercoli est absolument inconnu. Je pense qu'il faut y substituer Circeii. Il résulte d'ailleurs de l'ensemble des faits, que Pompaedius avait dans son gouvernement, le Picenum, le pays des Marses, celui des Vestins, des Péligniens, des Frentaniens, des Marrucins, enfin l'Ombrie et l'Étrurie. Papius Mutilus commandait aux Samnites, aux Lucaniens, aux peuples de la Campnnie, de l'Apuiie, de la Calabre et du Brutt.ium.II semble que ces deux chefs se soient partagé le Latium.
Q On trouve en effet au moins quatorze chefs italiotes , mais en tenant compte de ceux qui ne jouèrent un rôle important que dans la seconde époque de cette guerre. Voici leurs noms, avec les variantes qu'ils présentent dans les différents auteurs :
r Q. Pompaedius Silo ( Liv. App. Strab.
Diod. Oros).
I 1 Poppaedius ( Vell. ) ^ Marse.
'iIOTTEÔtOÇ (Plut.)
Pompeius Sylo (J. Obsequens.)
P. Vettius Scato (Cic.) OàéYrto; Kdtrwv ( App. )
Insteius Cato (Vell.) J Marse.
It. Vettius (Eutrop.) C. Vettius (Senec.)
tain que deux chefs suprêmes furent élus, l'un le Marse Q. Pompredius Silon, l'autre un Samnite, C. Papius Mutilus l , choix qui, pour le dire en passant, prouvent assez la prépondérance exer-
C. Papius Mutilus (App. Oros. ) T. Wmoç MoxuXoç (Diod.) Mutilius (Vell.) ^ j Marins Egnatius (Liv. Vell.) j 'lyvatioç (App.) ( L. Cluentius (App.) J A. Cluentius (Eut.) 5 j Ttêe'pioç KXeirt'xioç (Diod.)
I Jnventius (Oros.) G Pontius Telesinus (Liv. App. Vell. Plut.). . j Pontius Tclesinus ( Id. id. id. id. ), j frère du précédent.
8 C. Judacilius ( App. Oros.)
j M. Lamponius (App. Plut. Flor. Eut.) ! M. 'Attwvioç (Diod.) [ Herius Asinius ( Liv. Vell.) j Hierius ( Eut.)
1! Gutta(App.)
T. Lafrenius (App.) Afranius (Flor.) T. Herennius (?) (Eut.) [ Francus (Oros.)
(C. Pontidius (Vell.)
13 l\ IWXioç (App.)
f Obsidius (?) (Oros.)
14 II. flp»i«vT*îoç(App.)
1 V. Appendice n°9, le sens de ce surnom.
Samnite.
I Samnite ou Campanien.
I Samnite ou ( Campanien.
Samnite.
| Samnite.
Picente.
j Lucanien.
Marrucin.
Campanien.
Latin (?) V.
Florus m, 18, ed. Duker.
lîl ESSAI SUR LA
cée de fait dans la confédération par les deux peuples qui lui donnèrent ainsi des généraux. Quant au titre même de consuls, et à la parfaite similitude de leur institution avec celle des consuls romains, on peut conserver quelques doutes à cet égard. Observons, en effet, que ces deux chefs ne furent point remplacés après la première année de la guerre. En outre, Diodore, dans la suite de son récit, se contredit lui-même en ne désignant Pompaedius que comme préteur ou comme général. Enfin, Florus contribue à rendre son témoignage suspect, en citant comme un fait extraordinaire que les Ombriens , qui ne prirent qu'assez tard une part active dans la guerre , se nommèrent un sénat et deux consuls x . Ce passage est au surplus d'un haut intérêt historique , car il montre que chaque État de la ligue conservait une complète indépendance pour sa constitution intérieure, et que la diète générale n'avait à s'occuper que de la guerre et des mesures qu'exigeaient les intérêts communs.
En même temps que les villes italiennes conspiraient pour secouer le joug de Rome , une ré-
1 Flor. III, 19. — Umbros totus senatus et consules
Au reste, ce passage est très- controversé. Voir la note de Duker.
volution intérieure se préparait aussi dans le sein de chaque cité. Je ne doute point qu'elle n'ait eu une tendance toute démocratique, du moins dans la plupart des provinces, et, à défaut de témoignages certains , j'espère porter ma conviction dans l'esprit du lecteur, en lui faisant remarquer dans le courant du récit, et le caractère brutalement féroce de l'insurrection chez plusieurs peuples 1 , et les cruautés exercées contre les sénateurs de Rome, cruautés qui contrastent avec leurs ménagements envers les plébéiens 7 ; le choix de quelques chefs étrangers, qui annonce une défiance ou une animosité singulière contre leurs magistrats nationaux 3 ; la fidélité gardée à Rome par quelques-uns des principaux habitants des villes rebelles 4 ; enfin la répugnance des Lucumons étrusques à entrer dans la ligue, et la révolte désespérée de leurs paysans, qui , pour être tardive , n'en eut pas moins pour cause directe l'exemple des provinces du Sud 5 .
Rome allant cesser d'être la capitale de l'Italie, il fallait installer le sénat italien dans un centre
1 App. Civ. I, 38.
■ App. Civ. I, 4a.
3 Diod. Sic. XXXVII, 6ia. — Oros. V. 18, p. a36.
4 Vell. Pat. II, l6. — Minucius Magius Decii Magii
rujxys Campanorum principis.
s App. Civ. I, passim.
r34 KSSAI SIR LA
d'où il put surveiller la vaste entreprise qui se préparait. On choisit Corfinium, métropole des Péligniens , soit en raison de sa position forte et de ses remparts réputés imprenables, soit encore parce que, d'après des traditions qui se conservaient parmi les peuples de race sabellique, elle avait joué un rôle important dans* leur histoire; enfin , une dernière considération , peut-être plus puissante que toutes les autres, dut être sa position à peu près centrale entre tous les pays insurgés. Elle reçut le nom d'italicum ou de Viteliu qui indiquait sa destination nouvelle. Papius Mutilus et Pompœdius se partagèrent les forces de la ligue; sous leurs ordres chaque peuple, chaque cité élut ses chefs; de toutes parts on rassemblait des armes , on prenait en secret le serment des soldats.
Malgré le mystère dont les confédérés s'efforçaient d'entourer leurs préparatifs, il était impossible de les dérober entièrement à l'observation des magistrats romains. L'échange des otages entre les différentes nations n'avait pu manquer surtout d'éveiller des soupçons, à une époque où les voyages étaient rares et les communications difficiles. Avant que les chefs des conjurés eussent achevé de mûrir leurs plans, une dé-
' Vell. Pat. II, 16. — V. Appendice n" <).
GUERRE SOCIALF.
couverte fortuite amena une explosion partielle, et dès lors il fallut lever le masque et tenter la force ouverte, puisqu'il n'y avait plus désormais d'espérance de prendre les Romains au dépourvu.
Le sénat, inquiet des rumeurs vagues qui annonçaient dans toute l'Italie une agitation extraordinaire , avait envoyé, sous différents prétextes, un grand nombre d'agents dans toutes les villes alliées , afin d'examiner l'état des choses et de sonder la disposition des esprits. Pour cette enquête il avait eu soin de choisir des sénateurs, patrons de villes italiotes, ou qui en connaissaient les principaux habitants. Un de ces commissaires reconnut dans une ville marse ou samnite le fils d'un riche citoyen d'Asculum , métropole des Picentes. Ses parents n'étaient point auprès de lui, et il semblait remis à la garde d'une famille étrangère. Il n'en fallut pas davantage pour lui révéler l'existence d'un complot auquel les Asculans et peut-être tous les Picentes prenaient part. Fort ému de sa découverte, il se hâta d'en donner avis au proconsul Q. Servilius. Celui-ci, accoutumé à tout faire trembler devant son seul regard , accourt à Asculum avec M. Fonteïus, son légat, sans autre escorte que ses licteurs et son cortège ordinaire de clients. Dans ce moment on célébrait dans Asculum une fête nationale, et tous les habitants étaient réunis dans
FSSAI SUR LA
le théâtre. Servilius fit interrompre les jeux, faire silence, et harangua la multitude. Déjà il taxait île perfidie les Asculans et les menaçait des vengeances de Rome , lorsque des huées et des clameurs séditieuses lui apprirent que le temps de la soumission était passé , et que ses faisceaux avaient cessé d'inspirer la terreur. Le peuple se jetant sur le malheureux proconsul et sur son légat , les mit en pièces ; puis , animé par ce premier meurtre, il se répandit dans les rues, massacrant tous les Romains que des fonctions publiques ou des affaires privées avaient conduits dans Asculum *.
L'insurrection des Picentes eut le caractère d'une révolte d'esclaves. On fit main basse nonseulement sur les Romains , mais encore sur ceux des habitants qui passaient pour attachés à la république. D'affreux supplices témoignaient de la fureur populaire : elle n'épargna pas même les femmes. Plusieurs de ces malheureuses qui appartenaient à des familles hostiles à la ligue, eurent les cheveux arrachés avec la peau de la tète*.
Les insurgés n'avaient point de chefs, car en
* App. civ. I, 38.
1 Dîo. Cass. Frag. CXI1I. — L'idée de cette horrible cruauté, qui n'était point dans les mœurs italiennes, fut peutêtre inspirée aux Picentes, par le voisinage des Gaulois qui scalpaient ainsi leurs ennemis.
GUERRE SOCIALE. I 3y
ce moment C. Jiulacilius , leur préteur désigné par la ligue, parcourait l'Apulie pour y recruter des partisans. Dans les prisons d'Asculum se trouvait par hasard un Cilicien nommé Agamemnon, capitaine de pirates, arrêté par les flottes romaines et livré aux Picentes, parce qu'il avait commis des déprédations sur leurs côtes. Il suffisait qu'il eût été pris par les Romains pour que les révoltés le regardassent comme un ami. C'était un homme brave et audacieux, accoutumé dès son enfance à la guerre de partisans. Ils le nommèrent leur chef f , et, sous sa conduite , ils se répandirent dans les environs, et commencèrent à piller et à saccager les terres du domaine de la république.
Les chefs des confédérés , éloignés pour la plupart, ainsi que Judacilius, de leur centre d'influence, n'apprirent pas la révolte d'Asculum avec moins de surprise que les Romains euxmêmes. Mais l'alarme donnée , un seul parti leur restait, c'était de répandre partout la flamme qui venait de s'allumer. De ville en ville l'insurrection se propagea avec une rapidité sans égale. Partout se levèrent comme par enchantement des bandes nombreuses , d'abord mal armées et sans discipline, mais qui reçurent bientôt une
• Diod. Sic. XXXVII.61*. - Oros. V, 18.
organisation régulière, et formèrent des légions redoutables. Chacun des chefs nommés par la ligue prit le commandement des levées en masse du pays où il se trouvait pour le moment. Partout leur autorité était reconnue, et autour d'eux se ralliaient des soldats pleins d'enthousiasme, disposés à les suivre en tous lieux, pourvu qu'ils les menassent contre les Romains. En Apulie, Judacilius fait soulever Canusium, Venusia et d'autres villes moins importantes 1 ; dans la Campanie , Marins Egnatius surprend Venafrum , place fortifiée, à la faveur des intelligences qu'il avait avec les habitants , et passe au fil de l'épée la garnison composée de deux cohortes romaines; dans le Samnium, un préteur marse, P. Vettius Scaton a , tombe à l'improviste sur le consid Sex. Julius Caesar 3 , qni , au premier bruit de l'insur-
1 App. Civ. I, 41.
1 Cicéron l'appelle Marsorum dux. Phil. XII, 1 1 — Il est évident que c'est le même chef que Velleius Paterculus nomme Insteius Caton; Appien,Ca ton Vettius, et Sénèque, T. Vettius.
3 Je place cet engagement vers la fin du consulat de L. Marcius Philippus et de Sex. Julius Caesar ; car, outre qu'Appien le mentionne immédiatement après la révolte d'Asculum, il est naturel de supposer que le premier effort des Samnites dut se porter contre les Romains d'Aesernia établis sur leur territoire. Appien a confondu, dans le cours de son récit, les deux consuls Sextus et Lucius Caesar. Le premier, que je suppose battu par Vettius Scaton, déposa le consulat
GUERRE SOCIA.LE. ' f ^9
rection, avait rassemblé quelques troupes et se portait à marches forcées au secours de la colonie romaine d'Aesernia, contre laquelle il prévoyait avec raison qu'allait se diriger le premier effort des Sa ni ni tes. Scaton lui tua deux mille hommes, et, l'ayant contraint à une retraite précipitée, investit Aesernia
En même temps Papius Mutilus, avec le gros de l'armée samnite, se jetait dans la Campanie, s'emparait de Stabies, de Literntim, de Salerne, de Nola. La garnison de cette dernière ville se défendit quelques jours dans la citadelle, mais, gagnée parle Samnite, elle livra ses chefs et passa sous les drapeaux du vainqueur; ce qui donne lieu de croire quelle se composait en majorité de soldats italiotes ou étrangers. Les citoyens des villes conquises, les prisonniers, les esclaves même des Romains % grossissaient l'armée samnite. Mutilus, menaçant de saccager les villes de la Cam-
aux calendes de jauvier, l'an de Rome 664, époque où le second entra en charge. Ce jour répond au 12 novembre de l'année Julienne. V. l'Art de vérifier les dates. Il paraît donc que l'insurrection éclata dans l'automne de l'an de Rome 663; 91 avant J. C.
' App. Civ. I, 41.
3 App. Civ. I, 42. — Cette conduite, analogue à celle des Asculans, fournit une nouvelle preuve du caractère éminemment démocratique de l'insurrection italienne.
l4o ESSAI SUR LA.
panie qui ne lui enverraient pas leurs contingents, les obligea de lui fournir en peu de temps jusqu'à dix mille hommes de pied et mille chevaux 1 . Enfin, en Liicanie, l'insurrection obtenait un égal succès. Les peuples de ce pays se soulevaient à la voix de leur compatriote M. Lamponius, brûlaient les cantonnements des Romains et forçaient leur chef M. Licinius Crassus à s'enfermer dans Grumentum , après un combat dans lequel il perdit huit cents de ses soldats 3 .
Dans la première fureur de la révolte, les alliés, surtout les Samnites et les Picentes, se montrèrent impitoyables. Tous les sénateurs, tous les riches propriétaires romains qui tombèrent en leur puissance furent indistinctement massacrés, quelques-uns dans d'horribles supplices. Papius Mutilus fit mourir de faim les officiers de la garnison de Nola 4 . Judacilius fut aussi cruel pour ses prisonniers en Apulie 5 ; les Marses montrèrent de la générosité 6 . Partout ce-
1 App. ibid.
■ Front. Strat. II, 16.
3 App. Civ. I» 4t.
* Id. ibid. 4a-
s Id. ibid. 43.
6 Cela semble résulter des termes mêmes du récit de Cicéron racontant l'entrevue de Sex. Pompée et de Vettius Scaton. Médiocre etiam odium. Phil. XII, 11.
pendant on égorgea les magistrats romains qui ne se hâtèrent pas de se dérober par la fuite à la vengeance populaire. Un petit nombre échappa à la mort, quelques-uns sauvés par des femmes ou par leurs hôtes italiens Quant aux soldats étrangers, et même aux plébéiens de Rome, on les contraignait d'entrer dans les rangs des insurgés, qui affectaient de ne faire la guerre qu'au sénat, c'est-à-dire à la caste privilégiée à laquelle appartenaient tous les honneurs 2 . Pourtant, aussitôt après leur prise d'armes, les confédérés essayèrent de traiter avec Rome. Ils envoyèrent des ambassadeurs offrant la paix, à condition que le droit de cité romaine leur serait accordé ; mais le sénat, toujours grand devant l'ennemi, refusa de les recevoir, et déclara qu'il n'examinerait leurs griefs que lorsqu'ils auraient mis bas les armes 3 .
Vers la fin de l'année 663 4 , le Picenum, toute la confédération des nations sabelliques sous l'influence immédiate des Marses, toute la Lucanie, une grande partie des districts de la Campanie et de l'Apulie; enfin tout le Samnium et même plusieurs villes latines avaient pris les armes et
1 Liv. Epit. lib. 72.
■ App. Civ. I, 43.
3 App. Civ. I, 39.
4 Automne de l'an de J. G. 91.
l4'2 ESSAI SUR LA
adhéraient à la ligue italienne. Au milieu des populations insurgées, quelques colonies et même quelques cités alliées demeuraient fidèles et résistaient à la tempête. Pinna, dans le pays des Vestins, après s'être défendue quelque temps avec courage, fut prise d'assaut et impitoyablement saccagée ». Firmum, ville des Picentes, bravait les efforts des insurgés à la faveur de ses excellentes fortifications \ Aesernia résistait à Vettius Scaton, Grumentum à Lamponius, Acerree dans la Campanie, à la principale armée des Samnites. I^es alliés en voulaient surtout aux colonies romaines établies sur leur territoire; et bien que mal pourvus du matériel nécessaire pour des sièges, ils s'opiniâtraient à attaquer des villes bien fortifiées, au lieu de se diriger de concert contre Rome. Mais chaque peuple avait une injure particulière à venger; et il haïssait plus encore que les Romains du Capitole, ces colons qui l'avaient dépouillé de ses terres, et lui faisaient éprouver chaque jour des outrages nouveaux. Cette faute des confédérés donna le temps à la république de se remettre de sa surprise, de rassembler ses troupes et d'appeler de nombreux auxiliaires.
Le courage du peuple romain ne l'abandonna
' Diod. Sic. XXXVII, 611.
J App. Civ. 1, /|7-
GUERRE SOCIALE. I^'i
pas dans ces difficiles circonstances. Chaque citoyen quitta la toge pour prendre le sagum, comme dans les nécessités les plus pressantes. Le justitium fut prononcé, et toute affaire civile cessa en présence des préparatifs militaires. Après avoir mis la ville en état de défense, et réuni les légions, les deux consuls L. Julîus Crcsar et P. Rutilius Lupus, revêtus par le sénat de pouvoirs extraordinaires, sortirent de Rome après s'être partagé l'Italie et les opérations de cette guerre. En raison du grand nombre de points menacés, il fallut diviser les troupes en corps détachés et leur donner des chefs investis d'une autorité suffisante pour agir au besoin sans attendre les ordres des consuls. A chacun de ces magistrats on adjoignit donc cinq légats ayant les pouvoirs proconsulaires. Rutilius dut s'opposer aux Marses et aux Picentes avec ses légats : c'étaient C. Marius son parent, le vainqueur des Cimbres, qui passait pour le plus habile général de ce temps ; Cn.. Pompéius Strabon, le père du grand Pompée, Q. Cœpion, C. Perperna et Valérius Messala. Contre les Samnites et les Lucaniens, L. Caesar dirigeait cinq corps d'armée commandés par P. Lentulus, son frère utérin T. Didius, Licinius Crassus, si malheureux en Lucanie, M. Marcellus, enfin L. Cor-
' C'est l'opinion de Freinsh. LXXII, 9.
nélius Sylla, que nous verrons bientôt exercer une influence extraordinaire sur les destinées de l'Italie et sur celles de tout le monde romain l .
11 s'en fallait de beaucoup, au reste, que chacun de ces généraux eût un corps d'armée en état d'agir immédiatement. Au nord, Rutilius, Marius et Perperna opéraient contre les Marses, le premier dirigeant le corps de gauche et Perperna la droite. Q. Caîpion, Cn. Pompée et Yalérius demeuraient en seconde ligne, chargés probablement d'organiser une réserve. Quant à L. Caesar, il parait qu'il tenait toutes ses troupes réunies sous son commandement immédiat, dans l'espoir de frapper un grand coup en Campanie. Plus tard, son légat, L. Sylla, entra en campagne avec un corps séparé, menaçant à la fois les Marses et les Samnites, et manœuvrant de manière à maintenir les communications entre l'armée du nord et celle du midi.
Outre les troupes nationales, les consuls avaient encore sous leurs ordres les contingents de presque tout le Latium , et ceux même de quelques peuples italiens demeurés fidèles, au nombre desquels on cite les Hirpins 2 qui, cependant,
1 App. Civ. I, 40.
■ Vell. Paterc. II, 16. — Dans la campagne suivante, les Hirpins se joignirent aux Samnites ou furent envahis par eox.
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étaient de race sabellique et dans tontes les guerres précédentes avaient fait cause commune avec les Samnites. Enfin, une grande quantité d'étrangers arrivaient de toutes les parties du monde au secours de cette Rome si puissante au dehors, au dedans si menacée. L'Afrique envoyait une nombreuse cavalerie numide; la Gaule cisalpine, dix mille auxiliaires levés en quelques jours dans cette belliqueuse province par Q. Sertorius qui dirigeait en même temps sur les armées romaines un matériel et des approvisionnements immenses.
L'hiver se passa dans ces préparatifs. Au printemps, les troupes de la république se déployaient au pied des Apennins. Rome, occupant à peu près le centre de leur ligne d'opérations, elles recevaient facilement, les recrues, les approvisionnements et les ordres du gouvernement central. Quant aux détachements isolés dans les provinces insurgées, la plupart pouvaient être ravitaillés par les flottes romaines. Pour les alliés, au contraire, les communications étaient plus difficiles; car, entre les deux 'points extrêmes de la confédération, le Picenum et la Lucarne, elles n'avaient lieu qu'au travers des montagnes, souvent avec des peines et des dangers infinis. 11 en résultait,
' Plut. Sert. /,. Il était questeur de la Gaule cisalpine,
pour les généraux de la ligue, la presque impossibilité de combiner leurs opérations, tandis que les Romains, concentrés et appuyés aux places fortes du Latium, pouvaient rapidement se porter en masse sur les points les plus faibles de la ligne ennemie. De chaque coté, plus de cent mille hommes allaient se disputer ce vaste champ de bataille. Pour les deux armées, mêmes armes, même tactique, et aussi même courage. Il paraît que les Italiotes n'avaient qu'une faible cavalerie , tandis que celle des Romains était nombreuse; mais depuis longtemps ce service était presque exclusivement abandonné à des auxiliaires, en général numides ou gaulois '. L'infanterie légère aussi ne se composait que d'étrangers, parmi lesquels les archers crétois et» les frondeurs baléares avaient acquis une réputation méritée. Enfin, les Romains avaient des flottes, et disposaient d'un matériel considérable. Les confédérés, au contraire, manquaient de vaisseaux, ainsi que de machines de guerre et d'in-
* Il n'est plus guère question de cavaliers romains, à plus forte raison de chevaliers, dans les armées de la république, depuis l'organisation qu'elles reçurent de Marins. Du temps de César, il n'y avait plus de cavaliers attachés aux légions. Pour avoir une escorte de cavaliers sûrs, César fui obligé de faire monter des fantassins de la dixième légion sur les chevaux de ses cavaliers gaulois. Caes., Gai. I, 4a.
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génieurs pour les sièges. Ayant échoué dans leurs premières attaques par surprise, ils n'avaient pour réduire les villes occupées par des garnisons ennemies, d'autre moyen que de les affamer.
Les premières opérations devaient avoir la plus grande influence sur les résultats de cette guerre. En effet, les succès des Romains devaient retenir dans l'obéissance toutes les ville§ qui ne s'étaient point encore déclarées pour la ligue; leurs revers pouvaient être suivis d'un soulèvement général, qui s'étendrait même aux provinces tributaires. La Gaule cisalpine inspirait particulièrement de vives inquiétudes. La fidélité des auxiliaires envoyés par Sertorius était douteuse; et il parait que pour les éloigner davantage de leur pays, on avait jugé à propos de les diriger sur l'armée de L. Caesar.