‹ Essai sur la liberté considérée comme pricipe et fi de l'activité humaineChapitre 10 sur 33 · BUFFON · texte numérisé non relu

BUFFON

L'instinct de sympathie, qui s'éveille dans rhomme si promptement après l'instinct de conservation, le met en rapport avec l'ensemble des choses, mais spécialement avec son semblable. L'attrait qui le rapproche des autres êtres, et surtout des animaux susceptibles d'éducation domestique, est souvent très-vif; toutefois il

n'entre en communication intime et complète qu'avec la créature libre au même degré que lui, avec l'homme, son égal dans la hiérarchie terrestre, au moyen du langage, expression suprême de la hberté.

C'est par lui et avec lui, en vertu de la faculté qu'il a reçue de s'identifier avec tous les sentiments et toutes les pensées et de se transporter par la mémoire et Timagination à travers l'espace et la durée dans tous les lieux, chez tous les peuples, qu'il arrive à une complète conscience de soi et prend véritablement possession de la vie. Sans le développement collectif de la famille et de la société, la nature humaine restait imparfaite; car, non-seulement l'homme isolé n'eût pas inventé cette multitude d'instruments et de machines qui ont centuplé la force et la subtilité de ses organes, non-seulement il n'aurait jamais traversé les mers, dirigé la foudre, calculé la marche des astres, connu le globe et soumis à

son usage tous ses produits, mais encore il n'eût pas pénétré dans les secrets de son être ; le germe des vertus morales n'eût point été fécondé ; l'excellence et la dignité de sa nature ne lui fussent jamais apparues.

De funestes hostilités, il est vrai, des conflits sanglants naissent et se multiplient au sein tumultueux de cette vie collective; le bien particulier s'y trouve souvent en apparent contraste avec le bien de tous ; mais la vue de ce mal accidentel ne doit point égarer notre jugement. Il est hors de doute que la société, dans l'ensemble de son organisme, est un tout sympathique soumis aux mêmes lois qui régissent l'individu, et qu'une solidarité, invisible mais réelle, relie entre eux tous les membres du corps social (^), dont nul ne saurait troubler l'harmonie générale (*) sans troubler d'une manière plus ou moins sensible l'harmonie de sa destinée propre.

Nul ne fait souffrir sans ressentir tôt ou tard)

ESSAI SUR Là LIBERTE. 3d

médiatement ou immédiatement, le contre-coup de la souffrance qu'il a infligée. Nul ne peut attenter à la liberté d'autrui sans attenter, au dedans de lui-même, au principe de la liberté morale qui ne subsiste pas sans la jus- ; tice. Le tyran n'est ni plus libre ni plus heureux que Tesclave; tandis que tous, dans un ordre social conforme à Téquité, arrivent tour à tour par la lutte et par Funion des forces, par l'action et la réaction perpétuelle de Tindividu sur la masse et de la masse sur l'individu, à la somme de vitalité virtuellement contenue dans la nature humaine e% que Thomme isolé n'aurait jamais atteinte. Lé devoir de Thomme envers son sem- ? blable, au sein de la vie sociale, est donc iden- I tique à son devoir envers lui-même. L'égoïsme | bien entendu lui suggère qu'il doit à autrui précisément ce que, dans la dualité de 'son propre être, le je doit au moi; car chaque famille, chaque nation, chaque société poursuit par des moyens

analogues une fin pareille et aspire à la possession d'un bien identique : rhumanité tout entière n'en connaîtra point d'autre dans la durée des siècles. Qu'imaginer, en effet, pour un être quel qu'il soit, de supérieur au sentiment pariait de l'existence qui lui est propre? Peut- on supposer, en dehors des croyances surnaturelles, pour l'homme ou pour le genre humain, autre chose à conquérir ici-bas que l'intégrité de la vie (')? Ainsi donc nous sommes autorisés à défimr le devoir de l'homme envers son semblable exactement dans les mêmes termes que ses devoirs envers lui-même. Il lui est enjoint par la loi de son être de respecter et d'accroître, s'il se peut, dans autrui ce qui constitue essentiellement la^ vie humaine. Nous devons toujours, autant qu'il dépendra de nous, affranchir notre semblable des entraves apportées à l'exercice de ses facultés et à la dignité de son existence, soit par les infirmités de sa nature, soit par des circonstances

extérieures défavorables, soit par l'ignorance ou par l'esclavage, soit par (a maladie ou la misère, soit par la superstition ou par le vice. Nous devons, dans Tordre matériel, guider l'aveugle, porter le paralytique, délivrer le prisonnier, vêtir celui qui est nu, nourrir celui que presse la faim, abriter celui qui n'a point d'asile; et, dans l'ordre moral, enrichir le pauvre d'esprit, encourager le faible, ramener celui qui s'égare, rendre par le pardon à qui nous a offensé la liberté intérieure qu'étouffe le remords. Ce devoir se modifie et se règle dans la vie collective suivant la nature des rapports qu'engendre le commerce des hommes entre eux. Il y a supériorité, égalité ou infériorité (je me place ici au point de vue absolu, indépendant des conditions sociales), selon que l'on entre en relation avec des êtres moins libres, aussi libres ou plus libres que soi, et ces relations diverses impliquent des devoirs divers.

Les rapports de supériorilé imposent le devoir d'éducation ou d'initiation : c^est le devoir des parents envers leurs enfants, des maîtres envers leurs disciples, des souverains envers leurs sujets, de tous ceux entin qui se trouvent placés vis-à-vis d'un certain nombre d'hommes dans des conditions d autorité et d^ pouvoir» L'exercice de ce devoir est la plus belle prérogative de l'esprit humain. Répandre autour de soi et communiquer à ses semblables la vie morale ou la liberté, c'est faire une œuvre quasi divine et que nul assurément, ne voudrait négliger s'il en comprenait bien toute la grandeur.

Dans les rapports d'égalité ou de fraternité intellectuelle, il y a devoir d*aide mutuelle, réciprocité de conseil, de secours, pour s'affranchir des obstacles matériels ou spirituels qui s'opposent au développement de la vie.

Dans les rapports d'infériorilé, l'homme se trouve-t-il en présence d'êtres plus raisonnables,

plus excelleounent hommes que lui, il leur doit une d^rence et une soumission, non point aveugies, mais fondées sur la certitude qu'il lui est utile de se laisser conduire vers les régions supérieures de la connaissance par ceux qui les habitent. Cette obéissance réfléchie et volontaire est un acte de liberté, non de servitude; cette autorité naturelle, légitime, paternelle selon Tesprit, est celle de Socrate sur Phédon, de Jésus sur Jean, de Mahomet sur Ali, etc.; elle a sa raison dans la grande loi* des inégaUlés, des hiérarchies naturelles, qui, dans Tordre moral comme dans Tordre physique, préside à toutes les harmonies de Tunivers.

Tels sont les trois rapports essentiels de Thomme avec son semblable, abstraction faite des lois, des coutumes, des rangs marqués par les conventions sociales. Et, dans ces trois rap« ports, nous verrons tout a Theure que le plus grand bien sera la liberté la plus grande, c'est-à-

dire, ne l'oublions jamais, la plus volontaire soumission à la loi naturelle, qui n'a pas pour r homme social d'autre principe et d'autre fin que pour l'homme individuel.

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