DES INSTINCTS
« La raison rie découvre rien de plU6 que ce à quoi nous pousse l'instinct, et qui est précisémeni ce pourquoi notre nature a été faite. »
JOCPPROT.
Nous venons de voir que Texercice de la liberté n'est pas possible sans la connaissance, et que la connaissance de soi est la plus essentielle à rtiomme, parce qu'il trouve. en elle la réunion de toutes les autres. Mais Tétude que rhomine fait de lui-même est infructueuse et mêlée de beaucoup d'erreurs lorsqu'elle n'embrasse pas la
totalité de son être. Les psychologues et les physiologistes, en se livrant séparément à Tobservation exclusive des opérations de Tentendement ou à celle des fonctions animales, à Tétude de Tâme ou à celle des organes, ne saisissent dans leur travail de décomposition qu'un fragment de vérité. A ces méthodes bornées l'identité du moi indivisible échappe ; le flot puissant de la vie traverse nos catégories et nos disciplines sans plus s'y arrêter que les vagues de la mer aux réseaux du pécheur. L'être humain ne se laisse point partager ainsi. Quoique très-complexe dans son organisme, il est un dans son essence; l'action constante, réciproque, indiscernable, au dedans de lui, de ce qu'il appelle esprit et de ce qu'il appelle matière^ l'en avertit assez (*). A la mort seule appartient de dissoudre ce que la vie a voulu si mystérieusement confondre et unir. Étudions donc le phénomène dans son intégrité, et n'intervertissons point, dans nos observations, l'or-
dre où il se produit. Commençons par le commencement.
En remontant au moment de Tapparition de l'homme en ce monde, à ce moment où, à peine sorti des flancs de sa mère, la vie ne se révèle encore que par des mouvements automatiques, que voyons-nous, qu'entendons-nous? Des vagissements plaintifs, eipression d*une sensation douloureuse causée par le contact de Tair atmosphérique qui frappe subitement ses organes délicats, jusque-là préservés; puis aussitôt l'impulsion qui pousse le nouveau-né vers le sein de la femme pour y chercher l'apaisement de sa première faim . Ces deux manifestations se rapportent à l'instinct de conservation ou d'égoïsme. A quelque temps de là, on verra Tenfant tourner ses regards vers les objets qui lui plaisent, leur
sourire, tendre la mahi vers eux. Ce qui l'entraîne ainsi vers les formes extérieures, c'est l'instinct
d'attrait ou de sympathie, magnétisme occulte,
rayon voilé du grand foyer d'amour qui écbauffii et anime l'univers. Ces deux tendances invinci-) blés, inhérentes à la vie, sont le principe de toute activité. Favorisées ou réprimées, bien dirigées ou faussées, elles prennent tous les caractères, déterminent la nature des passions et des vertuis; elles fécondent ou stérilisent les facultés.
L'étude de l'instinct d'égoïsme nous fera connaître ce que l'homme se doit à lui-même.
Dans l'étude de l'instinct de sympathie, nous découvrirons la raison de ses devoirs envers son semblable.
L'harmonie entre ces deux forces observées aux premières lueurs de l'existence, et dont Tune nous pousse hors de nous, tandis que l'autre nous y ramène; dont l'une, pour nous servir d'un terme scientifique, est centrifuge et l'autre centripète (*)j compose cette vertu suprême de justice que Ton peut considérer comme la loi de gravitation de Tâme humaine, loi universelle,
dont raccomplissement volontaire est le devoir tout ensemble et la satisfaction de son existence terrestre, et hors de laquelle il n'est pour elle que perturbation, erreur et souffrance.
DE L'INSTINCT DE CONSERVATION OU D'ÉGOi'SME
« Tout ce qui était en moi tendait à me conserver, et marquait , par cette conspiration générale de toutes les parties de la nature à une même fin, cette unité souveraine et ineffable dont j'avais tiré mon origine. »
Saint Augustin.
LMnstinct de conservation, le premier éveillé dans rhomme, lui marque suffisamment qu*il doit vouloir son propre bien. C'est là une de v/ ces évidences qu'il serait oiseux de s'attacher à démontrer. Mais ce bien, quel estil? Comment le définir? Dans la généralité de l'abstraction,
Vêtre et le bien ne sont qu'un. Suivre la loi qui a présidé à sa formation, aller à sa tin, c'est la notion la plus étendue et la plus juste du bien. Applicable à tout, à l'espèce et à l'individu, c'est le seul bien que nous puissions concevoir pour le minéral, pour la plante, pour Tanimal^ c*est le bien commun à l'orbe lumineux qui parcourt l'espace, et à l'infusoire imperceptible qui nait et meurt dans une goutte d'eau. Mais nous avons vu qu'il est en outre un bien particulier à l'homme; car les êtres dénués de sensibilité, de volonté ou de liberté, fatalement poussés vers leur fin, selon le rigoureux enchaînement de l'ordre physique, ne connaissent pas le bien moral, qui n'est autre chose que le devoir accompli, tandis que l'homme, au contraire, et l'homme seul sur le globe, se voit investi de la dangereuse prérogative et de l'insigne puissance d'entraver ou de seconder la nature, de transgresser ou de suivre ses lois : puissance d'où
déme pour lui le devoir, c'est-à-dire selon qu*il Tobservc ouïe violcylebien ou le mal moral.
Tout autre bien est indigne de lui; il s'égare en le poursuivant, souffre et s'altère en croyant jouir; il déroge à la noblesse de sa race et se dégrade, soit qu'il désire, soit qu'il regrette des joies inférieures. Ce lui serait un signe certain de déchéance si, par impossible, il trouvait la satisfaction dans la servitude et le bonheur dans un moindre être. Ne subissons pas une telle abjection. Sachons nous élever par la connaissance au-dessus de nos instincts, au-dessus de la région sensible, aveugle, fortuite des faits où tout se produit confusément, comme à notre insu et malgré nous, pour entrer dans la région intellectuelle, claire et permanente, où l'harmonie des lois nous apparaît et où nous nous concevons nous-mêmes comme un agent libre apportant à leur exécution le concours volontaire de notre activité réfléchie.
On ne saurait trop le répéter, l'homme est de condition libre. La liberté est le principe et la fm de la vie qui lui est propre. Plus il est libre, plus il est homme. Se soustraire h toutes les forces tyranniques;, matérielles ou spirituelles, préserver, maintenir, accroître en lui cette liberté par laquelle il cesse d'être chose et devient personne, c'est conséqueAiment son premier devoir envers lui-même; ajoutons le seul, car, bien compris, il renferme en soi tous les autres.