‹ Essai sur la liberté considérée comme pricipe et fi de l'activité humaineChapitre 18 sur 33 · RAPPORTS DE L'HOMME AVEC LA NATURE INFÉRIEURE · texte numérisé non relu

RAPPORTS DE L'HOMME AVEC LA NATURE INFÉRIEURE

« L'existence physique et morale de l'univers, quelle qu'en soit la cause première, tend vers une direction constante et déterminée, malgré l'influence des causes passagères qui la dérangent; et l'homme, en se conformant à celte direction suprême et innée, au lieu de s'unir aux cau^ perturbatrices, au nombre desquelles il ne se range que trop souvent, surtout dans l'ordre moral, peut devenir, dans ses propres mains, un moyen énergique de développement et de perfectionnement général. »

Cabanis.

Quelque effort que puisse faire l'homme pour s'isoler et abstraire sa personnalité de l'ensemble des êtres, il est incessamment rappelé au

sentiment des lois qui l'y rattachent et ramené, par la force muette des choses, dans le cercle éternellement mouvant de causes et d'effets dont son apparition éphémère sur le globe terrestre n'occupe qu'un point insaisissable. Ni la science ni la philosophie ne livrent encore jusqu'ici que des conjectures à notre impatience, quand elles tentent d'expliquer la métamorphose universelle et le lien mystérieux qui joint le monde moral au monde physique ; mais pourtant tout fait pressentir l'unité aux esprits supérieurs (**). Les recherches individuelles et les observations analytiques sur les lois de modalité qui régissent la substance tendent à se grouper, et convergent vers une haute synthèse, qui sera, selon toute apparence, et comme je le disais plus haut, la religion de l'avenir.

Les destinées du genre humain sont inséparablement liées aux évolutions de la planète

qu'il habite ; les sociétés se fondent et se développent en majeure partie suivant les nécessités de climat et la. configuration du sol C^). La vie de rhoiùme est assujettie aux influences élé-. mentaires de tout ce qui l'environne. Formé d'un peu d'argile, nourri du suc des végétaux et des substances animales, modifiant perpétuellement par l'action de sa vie propre l'atmosphère qu'il respire et par laquelle il est modifié à son tour, foulant une terre qui s'assimile les ossements de sa race, tour à tour jouet ou régulateur des énergies naturelles, affecté par elles jusque dans ses facultés animiques, demandant aux astres qu*il mesure le secret de sa destinée ou la direction de ses voies sur la mer sans rivages, tout dit à l'homme attentif, tout lui répète à chaque heure, à chaque minute, qu'un nœud indissoluble rattache l'une à l'autre les existences phénoménales engendrées par le Noumène éternel, et qu'une puissance souveraine les emporte,

dans un rhythme sacré» à travers Tespace et la durée, au sein du Dieu unique et in&ni.

Quand Fintelligence a seulement entrevu ce vaste système de rapports et cette suite ininterrompue de métamorphoses, qui demeure malheureusement pour le plus grand nombre une lettre morte*; quandl elle a surpris, même confusément, de lointains accords du vivant concert, il est impossible qu'elle ne s'éprenne point du désir d'y participer par un acte de volonté libre, en coopérant de tout son pouvoir à r accomplissement des lois de beauté, de perpétuité, d'harmonie ("*). Ce désir intellectuel est-il l'indice solliciteur d'un devoir à remplir? Trouverons-nous, en l'étudiant scrupuleusement, qu'il nous puisse guider avec certitude, dans des rapports sans réciprocité, à travers ces régions descendantes de la vie qui

Il y a des gens qui disent : la nature inanimée!

nous demeurent presque aussi inabordables, quoique visibles, que les régions idéales où notre imagination se plait à rêver des^ êtres supérieurs? Dans Tétat présent de nos connaissances, loin de pouvoir résoudre cette question, j'aurais plutôt à me justifier d'avoir osé la poser, tant e»i petit le nombre des hommes dont les yeux se sont ouverts à la grande loi des analogies et qui comprennent, ou du moins pressentent, la solidarité des existences terrestres.

Essayons, du moins pour ceux-là, de soulever le problème.

L*homme, supérieur à tous les autres êtres du globe par la plénitude de liberté à laquelle la substance est parvenue en lui, conçoit aisément ses devoirs envers son semblable : il les précise et les définit sans peine, parce que la connaissance qu'il peut acquérir de sa nature individuelle le conduit à la connaissance de

l'espèce, .et que le sentiment de son propre bien lui révèle clairement ce que peut être le bien d*êtres congénères. Il n'en est plus de même lorsqu'il s'agit de ses rapports avec des êtres dans l'essence desquels il ne saurait pénétrer. La où la liberté se manifeste encore à un degré apparent, chez les animaux par exemple, il se sent des affinités assez vives d'organisation, de famille pour ainsi parler, d'où il pourrait inférer des devoirs ; mais, descend-il à travers les trois règnes vers les êtres inorganisés, les analogies s'éloignent et s'effacent, et lorsqu'il arrive au dernier degré de l'cchelle, toute parité disparait, toute communication semble suspendue; le secret de ces mornes existences lui échappe ; il touche à des arcanes insondables.

Ajoutons que, le devoir proprement dit ne commençant qu'avec la liberté, il n'en est aucun pour des êtres privés de toute activité

libre et qui atteignent leur fin sans nul concours de la volonté : d'où il résulte que le devoir de les aider à F accomplissement de cette fin n'existe pas non plus pour l'homme. Et cependant, à mesure que la comparaison, ce procédé si simple et si fécond de l'intelligence, lui découvre qu'il est régi par des lois physiologiques analogues à celles qui gouvernent la plante et l'animal, ne le voyons-no^ pas ému de je ne sais quel vague et mélancoUquc amour pour la création inférieure, enclin à je ne sais quelle compatissante sympathie pour les êtres qui, moins doués que lui, n'ont reçu qu'une part infime de la vie universelle dont il se sent l'émanation suprême? Dans toutes les langues l'homme appUquc à la nature physique des termes qualificatifs delà nature morale; il dit : la vigne a souffert de la gelée ; ce fleuve menace de déborder; le tonnerre gronde; le vent jf^i t; ce paysage est mélancolique. L'histoire si touchante

des premiers solitaires chrétiens nous les montre au désert ea société intime avec les animaux ; des corbeaux leur apportent leur nourriture; des lions idennent creuser leur fosse; ils châtient les taureaux furieux, qui se couchent dociles à leurs pieds, etc, « Et soudain» » dit saint Jérôme, dans sa Vie de saint Paul ermUej « rendant des louanges infinies à Jésus-Christ de ce que même des animaux irraisoimables avaient quelque sentiment de la Divimté^ il dit : Seigneur, saiis la volonté duquel il ne tombe pas une seule feuille des arbres, ni le moindre oiseau ne perd la vie, , donnez à ces lions ce que vous savez leur être nécessaire. » Et d'ailleurs la seule considération de son propre bien, de son bien individuel et , collectif, ne conduira-t-elle pas l'homme à vouloir exercer sur le globe, qu'il a su soumettre déjà en majeure partie, une action bienfaisante, une œuvre d'affranchissement et de vie (^)l Rapprocher de lui les êtres moins avancés,

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améliorer, ennoblir les races animales, développer en elles, par une éducation aiïectueuse et par des soins bien entendus, toute l'intelligence, toute la vigueur et toute la grâce dont elles sont susceptibles; protéger les plantes dans leur croissance et dans le travail d'assimilation qui leur donne Téclat, le parfum, la saveur ; contenir et diriger le cours des eaux, assainir les campagnes, épurer Tatmosphèrç, dispenser pour ainsi dire aux vergers, aux jardins, la lumière et Tombre, la chaleur et le froid; conjurer par les -inventions de rindustrie les fléaux dévastateurs ou réparer les désastres qu'ils causent ; dégager, éla« , borer, subtiliser enfin la matière inorganisée et lui donner la forme, n'est-ce pas multiplier à l'infini les joies de l'existence? n'est-ce pas étendre et embellir les horizons de la vie humaine?

Et si Ton vient dire qu'en donnant à l'instinct de sympathie une extension si large, nous serons conduits à dénier à l'homme le droit de mort sur

les animaux, le droit d'extirper certaines végétations nuisibles à lui seul, je répondrai cpie, ne perdant pas de vue un seul instant Fattribut qui fait rexcellence de la nature humaine, ayant déjà posé en principe le droit et le devoir pour l'individu de ne jamais sacrifier son propre salut, c'està-dire sa liberté, à la liberté d'autrui, on en doii inférer à plus forte raison le droit et le devoir pour le genre humain de ne pas arrêter son progrès, de ne pas entraver l'essor de ses facultés morales et physiques par un respect exagéré de la nature inférieure ("*).

S'il est reconnu que la chair des animaux est une nourriture favorable à la constitution de l'homme; si les intérêts delà science, del'industrie, ou seulement de son bien-être, demandent la destruction de certains individus, ou même de certaines espèces, des règnes subordonnés, il doit sans hésiter accomplir ces sacrifices. Demandons-lui seulement de se souvenir que ce.

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sont des sacrifices et qu'ils doivent être offerts à ce qu'il y a de divin dans Thomme, et non pas à des goûts pervers, à de brutales fantaisies, à des caprices aveugles, puérils et barbares C^).

Mais arrêtons-nous là. J'en ai trop dit sur un sujet aussi rempli d'obscurité. Quelques oi^anisations magnétiques sentiront et devineront ce que je ne puis qu'indiquer vaguement. Pour les autres le temps n'est point venu, il ne viendra peut-être pas, de préciser davantage.

J'ajouterai seulement pour résumer ma pensée qu'aux Indes, où règne le panthéisme, la religion qui confond Dieu et l'univers dans une même adoration a eu pour effet une communication très-étroite de l'homme avec la nature extérieure. La science moderne semble appelée à révéler à la raison les mêmes lois que les religions primitives ont révélées à l'instinct.

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