‹ Essai sur la liberté considérée comme pricipe et fi de l'activité humaineChapitre 22 sur 33 · DE L'ÉTAT · texte numérisé non relu

DE L'ÉTAT

« L'État n'a pas pour tin de transformer les hommes d'êtres raisonnables en animaux, mais bien de faire en sorte que les citoyens développent ensemble leur corps et leur esprit, fassent librement usage de leur raison, ne rivalisent point entre eux de haine, de fureur et de ruse, et ne se considèreut point d'un œil jaloux et injuste. La fin de l'État, c'est donc véritablement la liberté. »

SpirtozA.

Dans Facception générale du mot, TÉtat, ou la nation en tant que gouveroant et gouvernée, est un être collectif, une sorte de personnalité

abstraite, qui se compose de la réunion plus ou moins considérable d'individus parlant la même langue, soumis aux mêmes lois, sur un même territoire, borné par des limites naturelles ou conventionnelles, et dont le nom idéal est patrie ('').

La réunion en société d'un nombre d'hommes déterminé ou indéterminé ne saurait avoir un autre intérêt ni une autre fin que l'intérêt et la fin propres à chacun de ces hommes, cela tombe sous le sens ; aussi l'État, ainsi que l'individu, mû par le double instinct d'égoïsme et de sympathie, cherchc-t-il instinctivement son bien : la hberté; il l'atteint par le même moyen : la connaissance.

Le gouvernement d'une nation, quelle que soit sa forme politique, pour rester légitime, ce qui signifie conforme au génie d'un peuple, devra être toujours la raison commune exprimée, suivant les temps et les lumières, dans une

législation établie ou maintenue par Tautorité d'un seul ou de plusieurs, mais avec Fassenti* ment, au moins tacite, de tous (").

Le souverain, de quelque pouvoir qu'il se trouve revêtu, de quelque nom qu'on Tappelle, ne peut jamais être considéré, même dans l'enfance des peuples, comme exerçant un droit sur la nation qu'il gouverne, mais comme investi de la mission sacrée de la guider, de l'élever jusqu'à la connaissance parfaite d'elle-même, jusqu'à la pleine possession de sa liberté. Ce n'est pas, tout le monde en convient aujourd'hui, pour la satisfaction d'un monarque, mais pour l'avantage de tous les citoyens, qu'est instituée l'autorité suprême. Alors même qu'elle est réduite aux mains d'un seul, elle a son type et sa règle dans l'autorité paternelle, dont j'ai marqué plus haut les limites. Mais cette sorte de gouvernement n'est raisonnablement admissible qu'en des temps de barbarie, où le peuple, ignorant.

enthousiaste et crédule comme l'enfant, va de lui-même au-devant d'un maitre dont la supériorité Téblouit, et qu'il suit avec une docilité passionnée C^). Dans les temps civilisés, c'est un étrange anachronisme, funeste à tous, au monarque plus encore peut-être qu'aux sujets ; car un homme chargé d'un fardeau aussi disproportionné à rhumaine faiblesse, qui ne comporte rien d'absolu, se voit malheureux à l'égal de ceux qu'il opprime. Isolé dans sa propre grandeur, jeté par une force malfaisante hors de toute relation naturelle avec ses semblables, il ne commande^ dit Bacon, quen perdant sa liberté; il n acquiert ce pouvoir sur les autres quen renonçant à tout pouvoir sur lui-même.

Combien d'exemples, et contemporains, nous font connaître le danger de ces déplorables concentrations de l'autorité sur une seule tête, et quels vertiges s'emparent de l'âme à ces hauteurs solitaires du pouvoir absolu ! Espérons que

ces despotismes, avilissants pour ceux qui les exercent comme pour ceux qui les subissent, naffligeront plus longtemps l'humanité. Les grands penseurs de tous les siècles Tout reconnu : rÉtat le plus parfait, c'est llËtat le plus libre; celui au sein duquel chaque citoyen, soutenu par la totalité des forces communes, arrive le plus aisément au développement complet de la vie en lui, et où le concours universel assure à chacun les garanties inviolables qui donnent à l'existence toute la noblesse et toute la sécurité dont elle est susceptible. En dehors de ces garanties, fussiez-vous en pleine république, vous aurez toujours, à différents degrés, le despotisme.

Les grands hommes qui ont momentanément jeté de Téclat sur la vie des nations ont agi sur elles comme les fortes passions sur les individus ; ils leur ont imprimé un élan extraordinaire, qui rarement est demeuré contenu dans de justes

limites. D'éblouissants succès, achetés par de profondes misères, marquent ces époques où un seul homme violente, pour ainsi dire, et concentre sur lui Tatlention publique. La perfection idéale de l'État n'est point, non plus que celle de l'individu, l'essor fougueux d'une passion dominante, mais l'accord établi entre toutes les forces. Un gouvernement sage, exact, modéré, qui s'attacherait à élever insensiblement, dans toutes les classes, le niveau de la connaissance, de la moralité, de la liberté (on sait qu'à mes yeux ce sont trois termes correspondants), aurait opéré un bien infiniment plus réel et plus durable que l'homme de génie, enivré de sa propre gloire, employant sa puissance à comprimer l'essor de la liberté, et dont Tapparilion n'eût donné à son peuple qu'une suprématie éphémère, tout extérieure, quun vain prestige attaché à sa personne et bientôt évanoui avec lui. Les devoirs de l'État envers lui-même, ainsi

que ceux de l'individu, peuvent se réduire à deux principaux : 1° veiller à sa propre conservation en se défendant contre les ennemis extérieurs, en assurant au dedans à chaque citoyen les conditions premières de la vie physique, en protégeant cette vie et tout ce qui la rend chère à l'homme contre les malfaiteurs; ce devoir, dans les conditions présentes de la civilisation, donne naissance aux institutions miUtaires et à la législation criminelle ; il suppose la science de réconomie politique; 2° marcher toujours vers la liberté; s'élever de plus en plus dans la vie morale collective, ce qui ne se peut faire qu'en assurant à chaque citoyen une éducation suffisante pour qu'aucune de ses facultés ne s'étiole faute de lumière, un enseignement gradué dont le degré inférieur soit tel que nul ne demeure igno^ rant de ce qui le rend supérieur à la brute, de ce qui fait de lui un être raisonnable, un homme enfin : c'est le vaste problème de l'enseignement

public, sur lequel repose lout Tayenir de la liberté en Europe. Ce devoir comprend les encouragements à l'industrie, à la culture des sciences, des lettres et des arts, qui, dans Tépanouissement de leur grâce et de leur beauté, sont comme la fleur de la liberté humaine.

Les devoirs de FElat envers autrui sont tous compris dans la notion de justice; il est superflu de le démontrer, car personne n'a jamais avancé cette proposition malsonnante : qu'un Etat devait %e dévouer à un autre État, qu'un gouvernement était tenu, par la loi divine, de se sacrifier à un autre gouvernement. La résignation, l'humilité, le sacrifice, dont on a voulu faire la règle de la vie individuelle, deviennent des vertus absurdes dans leur adaptation à la vie nationale.

Un État qui accomplisse fidèlement ces devoirs, un État tel que je le conçois, tel qu'il m'apparaît dans la méditation des lois générales de la nature, ne s'est vu nulle part encore.

Est-ce un motif pour décider qu'il ne se verra jamais? Je ne le pense point. Si même il était vrai que tous les systèmes eussent été essayés, éprouvés, et qu'on nous vît arrivés aujourd'hui en France à la possession du meilleur gouvernement possible, chose au moins discutable, il ne s'ensuivrait pas avec rigueur que cette excellente forme de gouvernement ait produit déjà tous ses fruits et qu'elle ait achevé de résoudre les grands problèmes sociaux. Tant que nous verrons les sciences physiques, dont le progrès est si rapide depuis un demi-siècle, marcher isolément, sans accord, et découvrir pourtant chaque jour de nouvelles harmonies, des similitudes qui surprennent, il nous sera permis de croire que la loi sociale ne nous est point encore mais pourra nous être en son temps révélée. Chaque découverte nous soumet quelque force aveugle qui précédemment nous dominait : l'air, la vapeur, l'électricité, etc., etc.

En connaissant une loi physique, l'homme l'applique elTordonne à ses fins; il en sera de même dans le monde moral.

Tout se tient, se lie, s'enchaine, se combine. L'ordre moral et Tordre physique sont aussi inséparables dans la pensée infinie que Tâme et le corps dans la personne humaine ("**). Et ce serait une présomption inquali6able des moralistes et des politiques que de supposer qu'ils ont compris l'âme du monde, ou la sagesse sociale, avant d'avoir même entrevu la totalité des phénomènes visibles C*). Puisque le corps humain, la matière et ses disciplines frappent nos sens en premier lieu et nous conduisent par induction à la perception des choses de Tentendement, n'est-il pas rationnel de penser que les découvertes des sciences naturelles devront également précéder et entraîner après elles les découvertes des sciences politiques C^)?

Dans les circonstances présentes^ notre œil

est tellement appesanti par le préjugé et troublé par les fausses lumières, que nous avons une peine infinie à concevoir un ordre plus conforme à la nature. Les fantômes^ dont parle Bacon, semblent plus que jamais hanter notre intelligence. La multitude de nos règlements arbitraires et transitoires nous déroute et nous fait perdre la trace de la loi immuable. Toutes nos > sociétés ont été fondées par la conquête, sur la soumission au fort armé (**'), sur la croyance à un homme ou à une caste supérieure, consi-y dérée comme seule révélatrice des volontés divifnés. Cette autorité illégitime, appuvée sur les superstitions de Tignorance, suscite, de siècle en siècle, des réactions sanglantes, des révolutions qui ne sont trop souvent qu'un mal opposé à un autre mal, le triomphe d'une passion sur un vice. Au sein de ces secousses et de ces perturbations, peu de vérités prennent racine. Comme nous n'avons dans les temps modernes aucun

exemple d'une société librement constituée (**), selon des notions de justice vraie, nous ne sentons pas que notre prétendu ordre social n'est qu'un désordre discipliné, subi par prescription (^). Le plus grand nombre n entrevoit guère, tant l'esprit humain se ploie et s'abâtardit dans la coutume, qu'autre chose serait possible et désirable; c'est à peine si Ton ose émettre une opinion hors de la routine. Toutefois, si j'ai réussi dans les chapitres précédents à démontrer que la fin de l'homme individuel est la liberté, et que le seul moyen de parvenir à cette fin c'est la connaissance, un point du moins restera hors de contestation : c'est qu'il en va de même pour l'homme collectif ou l'État, et que toute organisation sociale qui n'a pas pour principe et pour fin la liberté est une organisation vicieuse, condamnée, dans un temps que l'on peut considérer aujourd'hui en Europe comme assez rapproché, à se dissoudre.

Page 1