DE L'ENFANT OD DE L'EDUCATION
« L'homme libre ne doit rien apprendre en esclave. »
Platon.
L'éducation doit avoir en vueThomme en tant qu'individu et Thomme en tant que membre de la société. Il y faut le concours de la famille et de rÉlat en des institutions qui la protègent et la dirigent vers un but unique, à travers les diverses phases de la jeunesse. J'ai dit que Faction de rédueation (en prenant ce mot dans le sens le
plus étendu) commençait dès le sein de la mère, devenue jusqu'à un certain point coopératrice dans la formation d'un être qui se nourrit de sa substance et ressent toutes les perturbations auxquelles elle s'expose C*"). Mais, dans ma pensée, le devoir des parents remonte plus haut encore. Les circonstances qui voient s'accomplir la conception ne sauraient être indifférentes ; les dispositions morales et physiques du père et de la mère, durant cette opération mystérieuse des forces génératrices, exercent sans nul doute une influence considérable sur l'être* qui leur devra le jour : c'est forfaire à la dignité de l'espèce humaine que de ne point environner de respect l'acte qui la perpétue.
L'école de Pythagore recommandait « de ne pas procéder pendant l'ivresse à l'acte saint de la génération C^). » L'homme libre, aspirant à créer un homme hbre, ne doit point s'accoupler comme la brute qui, dans un brusque transport,
se livre à ses appétits aveugles; il doit s*unir à la femme qu'il a choisie selon de particulières et intimes convenances, dans toute la liberté de sa raison, dans la plénitude de sa volonté et dans la concordance la plus parfaite de ses sentiments et de ses désirs. La santé de son âme ne sera pas moins souhaitable en ces étreintes de Tamour créateur que la santé de son corps; Tacte suprême de la puissance humaine, qui est en même temps sa volupté la plus vive, demanderait, pour être ordonné à sa fin auguste, le concours simultané et la perfection de toutes les forces de la vie.
Ohl qu'ils comprenaient mal la grandeur de l'homme, ces pâles ascètes, dont l'esprit morose n'a vu, dans le tressaillement divin qui crée aux flancs délicats de la femme une intelligence immortelle, qu'un acte de concupiscence, une fornication, le soulagement d'un besoin impur ('^)I Qu'ils se sont tristement égarés, ces docteurs
d^ns la science d*anathème, eux dont la sombre sagesse a fait du tout-puissant amour une faiblesse honteuse, et de la volupté sainte un péché ignoble! Quelle témérité, quelle audace de folie n'a-t-il pas fallu pour flétrir à ce point les sources mêmes de l'existence, et quelles visions chimériques sont donc apparues à ces cerveaux en délire pour qu'ils aient ainsi frappé de réprobation Tattrait indestructible qui unit Thomme à la femme, la force à la grâce, et consacre par d'inexprimables ravissements la perpétuité de la race humaine I
nature I éternellement jeune , belle, féconde, puissante et douce nature, malheur à ceux qui t'outragent par une licence dépravée; mais malheur aussi à ceux dont Taustérité aveugle a pu méconnaître et avilir Texaltation suprême de ta divine énergie dans la plus parfaite et la plus noble de tes créations terrestres !
Les soins de la première enfance sont partout
et avec justesse laissés à la mère. La nature, souverainement patiente, ne veut ni brusques transitions, ni contrastes heurtés dans la formation des êtres. Il plaît aux yeux et il convient à la raison que Tenfant glisse insensiblement des genoux de la femme à ses côtés, et qu'il essaye, sous le rayon plus doux, dans le rhythme plus amolli de la grâce féminine, les premiers pas chancelants de sa vie fragile. La femme, d'ailleurs, nous Tavons vu, par sa complexion délicate et la mobilité de ses sensations fu<;itives, conserve à tout âge quelque chose de semblable à Tenfant; de là vient qu'elle s'associe avec tant de souplesse et d'une complaisance si naturelle aux mille petites vicissitudes de ces existences à peine écloses. C'est sans nul effort qu'elle s'amuse des divertissements de l'enfant, qu'elle s'inquiète de ce qui l'émeut, et se désole de ce qui l'afflige; sans artifice elle gagne sa confiance. Conune elle ne se sent qu'une autorité éphémère et que déjà
elle pressent, dans son fils surtout, une vigueur de Tolonté qui lui résistera bientôt et devra même un jour la protéger, elle commande rarement et ne châtie jamais. Elle a besoin d*étre aimée bien plutôt que d'être obéie; elle veut captiver, non contraindre. On la voit pratiquer d'instinct, et le plus souvent sans en avoir conscience, le précepte fondamental de toute éducation raisonnable : inciter à librement vouloir ce qu'il est utile ou nécessaire qu'on fasse; c'est là tout le secret de cette influence si généralement observée de la mère sur son fils. Elle a respecté sa liberté; à son tour il respectera sa faiblesse. Tandis que l'autorité despotique du père produit la rébellion ou l'hypocrisie, le doux ascendant de la mère, imposé par la nature dès les premiers instants de la vie, subi avec amour durant l'enfance et la jeunesse, se perpétue à travers tous les âges et se retrouve entier à l'heure de la mort (^).
Mais encore pour cette première éducation
toute passive, dont le seul but doit être de suivre les indications de la nature physique, pour cette hygiène pédagogique d'une créature presque exclusivement sensitive, il faudrait des connaissances et surtout une faculté d'observation soutenue, une sérénité de raison, qui manquent absolument à la femme frivole, ignorante et dissipée, telle que la veulent nos coutumes ; de là un vice radical et malheureusement presque irréparable dans la direction imprimée en ce moment, sacré entre tous, de Thumaine métamorphose, où nulle force intérieure ne réagit contre les influences du dehoi'S, où r enfant s'abandonne sans défense à notre domination.
Et le mal ne fait que s'aggraver avec les années. A la vie végétative de la toute première enfance succède une longue période d'une vie qpe l'on peut appeler animale, tant les besoins de l'intelligence s'y montrent encore subordonnés à ceux du corps, tant la force matérielle y prévaut
et entraîne tout. A cette période d'essor physique, le mouvement, le bruit, les jeux qui simulent le travail, l'émulation d'un compagnonnage expansif dans la lutte contre des obstacles cherchés volontairement, la liberté au grand air surtout, ou du moins dans de vastes espaces, sont pour Tenfant des conditions d'être. L'asservir, ainsi qu'il arrive dans la famille, à toutes les contraintes de nos bienséances, dans le commerce de personnes d'un autre âge, qui ne sont à ses yeux que des juges et des maîtres, c'est lui infliger un supplice cruel. Essayons de nous figurer ce que nous deviendrions nous-mêmes si nous étions forcés de passer tout notre âge mur avec des vieillards entrés dans la caducité, sans nul commerce avec nos contemporains : une tristesse mortelle s'emparerait de notre cœur ; ni leur affection, ni aucune de leurs qualités, en les supposant cminentes, ne pourraient nous tenir lieu du charme naturel attaché à la
conformité des années, d'où nsdt la sympathie des goûts et des besoins. Comprenons donc à quelles muettes tortures est condamné l'enfant du riche, élevé dans ce que Ton appelle les joies intimes de la famille, livré à trois tyrans détestés : le classique fastidieux, le cuistre qui Texplique, l'encrier où se puise Tennui; perpétuellement en butte aux admonestations des aïeuls, aux réprimandes des parents, aux conseils des amis, aux avis de tous; passant de bienséance en bienséance, de privatipn en privation, le^ heures uniformes des interminables journées.
Pour lui aucun plaisir adapté à son âge, aucun amusement qui ne soit empoisonné par les mille restrictions dont Tentoure une surveillance minutieuse.
L'éducation, telle qu'on l'entend chez nous, immole sans hésiter les joies et les libertés du présent à je ne sais quel avenir problématique qu'on se figure apparemment comme le seul âge
des jouissances stables et légitimes. On écrase la naturelle gaieté de Tenfant sous le poids d*enseignements.qui lui serviront p/ws tard, dit-on; et dans la prévision d'une époque indéterminée qu'il n'atteindra peut-être jamais, avec la certitude accablante d'une vie en toute hypothèse excessivement courte, on ne prend nul souci de son bonheur actuel, et l'on dépouille de toutes ses fleurs ce printemps rapide et charmant qui ne doit plus renaître.
Un système d'éducation publique, bien combiné, remédierait à ce principe d'isolement, qui fait respirer à l'enfance une atmosphère d'égoisme et de servitude, aussi préjudiciable aux facultés de l'âme qu'à celles du corps. J'y voudrais, pour première condition, des établissements fondés à la campagne, dans Tair libre, qui forme les tempéraments robustes et les sens exquis, en présence de la nature, seul livre qui convienne et plaise à l'enfance, parce que chaque
chose y fait image et que le souffle de la vie y circule en animant tout : là seulement Téducation peut suivre Tordre indiqué par la raison. En attirant doucement Tattention de Tenfant sur les phénomènes journaliers qui s'offrent à sa vue, en lui faisant observer la figure des constellations, le mouvement des astres, les mœurs des animaux, la beauté et l'usage des plantes, la noble utilité des travaux rustiques, vous donnez à cette jeune et riante imagination une occupation qui la charme; de l'observation partielle des faits vous passez aux notions générales; l'image vous conduit à l'idée, l'analyse à la synthèse; de la connaissance du monde visible vous déduirez, quand il en sera temps, l'analogie des lois morales, posant ainsi dans l'esprit de votre élève le seul fondement solide de toute science en même temps que la seule méthode rationnelle de toute doctrine.
Tout le reste est interversion, violation des
procédés naturels; et, quant à moi, j'aimerais mieux pour l'homme qu'il entrât à vingt ans dans le monde, ignorant, mais ému de nobles curiosités, agité de désirs intellectuels, que chargé, comme on le voit, d'une érudition contraire à son génie, déprimé, écrasé sous le lourd fardeau d'une science morte, qu'il maudit en secret, et dont il ne fera jamais rien ou dont il ne fera tout au plus qu'un usage vulgaire.
Une juste combinaison de l'éducation publique, dont je parlerai plus loin avec détail, aurait encore un autre avantage inappréciable : c'est que de très-bonne heure elle exciterait à se produire au dehors, par le contact et le contraste d'enfants du même âge, ces saillies de la volonté, ces particularités de caractère, par lesquelles se révèlent les hommes éminents. Le sûr instinct qui règle les relations des enfants entre eux, leur inébranlable sentiment de justice, les préservent mutuellement de celte oppression
inintelligente qui est le vice inévitable des éducations privées, où la volonté des parents et la convenance des situations viennent presque toujours faire violence aux penchants. Le nombre de ces fortes originalités que nous nommons génies serait beaucoup moins limité si les errements monotones de notre pédagogie ne tendaient aussi obstinément à comprimer les libres essors et les combinaisons variées à l'infini de l'opulente nature.
On peut facilement inférer de ce qui précède, et d'ailleurs je l'ai déjà dit, combien je suis éloignée d'admettre en principe la perversité originelle de l'espèce humaine : c*est, à mon sens, le plus funeste préjugé qui jamais ait aveuglé les hommes. La nature produit des monstres, il est vrai, mais dans une proportion bien rassurante et telle qu'il n'est nul besoin de la prévoir dans un plan général. Quant à cette multitude de caractères mal compris et mal gouvernés que l'on
déclare de mauvais naturels^ elle n'existe que dans notre pauvre conception, injurieuse à la toute -puissante sagesse, qui est le tout-puissant amour. Ce que nous appelons le mal dans la jeunesse n'est que la disproportion, l'excès d'un penchant qui, pris à temps et bien dirigé, aurait pu devenir une manière énergique, particulière et exceptionnelle, d'opérer le bien.