‹ Essai sur la liberté considérée comme pricipe et fi de l'activité humaineChapitre 26 sur 33 · DE L'ÉDUCATION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

DE L'ÉDUCATION PUBLIQUE

« Depuis les siècles les plus verlueni et les plus sages jusqu'à dos jours, on s*esl plaint que les républiques ne s'oocupaienl (lue trop des lois et pas assez de Téducation. »

BaG05.

Longtemps on a cherché et on se demande encore si Tenfant appartient à TÉtat ou bien à la famille, difficulté que je tranche en (jiisant : Tenfant n'appartient ni à l*un ni à Tautre. C'est une notion radicalement fausse que celle de pos* session appliquée à la personne humaine. Un être de condition libre, tel que Thomme, porte

au front, dès sa naissance, un caractère indélébile et ssfcré; sa noble tête n'est pas faite pour le joug, et si la parole lui a été donnée, c'a été pour qu'elle devînt Torgane d'une liberté qui devait éloquemment protester contre toute tyrannie, même contre la tyrannie voilée de Tamour paternel. Sa faiblesse en ses premières années fait appel à la sollicitude, à la protection, à Taide de tous ses semblables, surtout de ses proches, mais ne le livre point, en droit, à leur bon plaisir. Il ne peut être question, pour rÉtat et pour la famille, que de tomber d'accord sur les influences légitimement constituées qui seront les plus favorables au prompt et solide accroissement des forces de Tenfant; il y a, comme je Tai dit déjà, pour Tun et pour l'autre, cette obligation de la puissance envers l'impuissance, qui n'implique aucune domination ; il y a un devoir à remplir, nullement un droit à faire valoir*

Je n ignore pas combira, en disant cela, je heurte les opinions reçues ; mais il me faut cependant aller plus loin encore et blesser des illusions chères, en affirmant aux parents que Tenfaut n'est point à sa place, ni ne se trouve point heureux dans une vie exclusivement circonscrite au cercle de la famille; tout y contrarie ses instincts : Tabsence d'autres enfants, ses pareils, crée le vide autour de lui; la présence continuelle de personnes d'un autre âge l'importune, l'opprime, à tout le moins l'ennuie. Le dogmatisme ininterrompu et monotone de l'éducation de famille a pour résultat d'engourdir au lieu de susciter les facultés; il émousse les saillies de la volonté, resserre le cœur, éteint les flammes du génie (^) . Cette admirable diversité des caractères, d^où nait l'intérêt toujours renouvelé de la société humaine, ne peut se produire dans toute sa richesse qu'au vif et multiple contact d'êtres semblables entre eux paV les années, les

issions, les intérêts et les forces, animés par magnétisme tout-puissant qu'exhalent, pour Dsi parler, Tenfance et la jeunesse. Je vouraîs donc, dans l'intérêt de l'État comme dans '^/ îlui de Tenfant, qu'un vaste système d'éduca- ^

on nationale, combiné avec un système de roits politiques gradués suivant les facultés iniUectuelles, étendît ses dernières ramifications isqu'à ces années végétatives, qu'il n'est pas on d'abandonner entièrement, comme on le lit, aux volontés versatiles et aux opinions conadictoires de pères et de mères pour la plupart icompétenfs (*'*). Je voudrais que des établisse- } lents, fondés sur le principe de ce que j'ai ,

ommé l'hygiène pédagogique^ fussent gratuitelent ouverts pour cette première période, et reissent, sans distinction aucune, l'enfant du che avec l'enfant du pauvre. Confondus dans es soins, des jeux et de légers travaux, ils exerceraient ainsi de bonne heure aux exi-

gences améliorantes de la vie commune C*), el puiseraient, pf esque au sortir de la mamdle; des sentiments de fraternité qui, en se perpétuant par la mémoire, atténueraient plus tard, dans l'antagonisme de nos distinctions sociales, l'esprit d'insolence des uns et Tenvie amère des autres. Une conséquence de ce que j'ai dit précédemment sur la destination de la femme, c'est qu'elle aussi a droit au bienfait de l'éducation nationale. Même dans les pays où les femmes sont le plus complètement exclues de la vie civile, on ne peut méconnaître leur influence au foyer. Et comme il est incontestable que les mœurs domestiques finissent par entraîner infailliblement les mœurs publiques, on ne saurait concevoir l'insou* ciance de nos institutions quant à l'éducation des femmes : la frivolité de cœur et d'esprit, la légèreté de caractère, le manque total de vertus patriotiques dans toute une moitié de la nation, en sont les suites grandement regrettables. A sup

M>ser même que la femme du riche n'ait, comme e prétendent quelques-uns, d^autre mission lans le monde que d'entretenir l'élégance des nœurs et de favoriser, par son oisiveté et la vanité de ses goûts mobiles, les recherches du luxe et les finesses de la galanterie, je demanderai si la femme de Tartisan, du laboureur, celle du (commerçant, qui prend une part si active à la yie commune, n'est pas un membre très-utile de la société et si rinfluence qu'elle exerce doit être abandonnée au hasard.

c( Les femmes portent l'avenir des sociétés dans leur sein, dit un publiciste éminent; jamais iï n'y aura de progrès rapides et réels que ceux qui leur seront dus. L'améHoration du sort des classes populaires et leur moralisation se lient étroitement à l'améhoration de la condition morale des femmes; l'une ne sera possible qu'après que l'autre aura été réalisée ^ »

* E. de Girardin, de V Instruction publique en France.

Ce serait à coup sûr un inappréciable bienfait que le rapprochement du riche et du pauvre, do grand et du petit, à ce moment de la vie où, sincère encore et désintéressé, le cœur s'ouvre à toutes les impressions sympathiques et s*épanche avec un abandon plein 4e grâce; à cet âge où la supériorité devinée, saluée avec acclamation, ne porte nul ombrage, et où Ton voit d'un commun instinct les aristocraties naturelles se former aussi facilement que les aristocraties artificielles s'elTacent. Par cette première éducation nécessaire à tous, et que si peu reçoivent encore (**), par ces éléments de la vie morale qui, cessant d'être un privilège, seraient donnés pareillement à l'enfance de toutes les classes, on insufflerait, pour ainsi parler, à ia société entière un même esprit patriotique et fraternel; une même sève circulerait dans l'arbre, depuis ses plus rudes racines jusqu'à ses fleurs les plus délicates; on ne verrait plus au sein de la même nation une

classe barbare et une classe civilisée, se considérant mutuellement comme ennemies ou du moins comme étrangères; et les doux souvenirs d'une enfance commune, en flotlant comme une mélo* die sur le reste des jours, uniraient du moins, dans ce charme indicible attaché aux accents de la vie première, des hommes que les rigueurs ou les faveurs du sort séparent invinciblement plus tard [^).

On a vu que je ne concevais les établissements consacrés à Tinstruction publique nulle part ailleurs que dans les campagnes, non-seuleménl à cause de la salubrité de l'atmosphère, mais encore parce que j'ai posé la connaissance générale des lois naturelles comme base de l'éducation. Je voudrais que tout collège national fût en même temps une institution agricole *, qu'on y adjoignit une école des métiers, et que des tra-

* H. de Fellenberg, en Suisse, a obtenu de cette méthode les plus excellents résultats.

vaux, des étude», des exercices et des amusements communs rapprochassent encore là le fils de l'artisan, le fils du laboureur et le fils du maréchal de France : l'un y apprendrait, presque à son insu, l'urbanité des manières, la politesse du langage, cette convenance des formes qui manque aujourd'hui totalement aux classes laborieuses et les rend si repoussantes à nos dâicatesses; l'autre (ce ne serait pas celui qui y ga« gnerait le moins), voyant de près le courage, la persévérance et la simple cordialité, qui sont les qualités natives du peuple, en s' essayant avec lui à la pratique difficile des arts rustiques et mécaniques, sentirait, sans qu'il fût besoin de l'en avertir, ce que peut avoir de supériorité de caractère et de grandeur véritable un être moins doué en apparence et dont l'esprit moins subtil reste attaché à la terre qu'il laboure, aux plantes qu'il fait croître, aux animaux qu'il élève, à Tusme et au métier auxquels il imprime le mouve-

ment. Et tous, passant alternativement de la théorie à la pratique, se délassant de la contention du travail intellecluel par l'activité du travail manuel, ramenés ainsi perpétuellement par les applications particulières de cette vie collée* tive au spectacle d'une har^nonie pleine de diversités et au sentiment des inégalités naturelles nécessaires au plein essor de la liberté, se dépouilleraient, comme à Fenvi, de toutes les défiances, de tous les préjugés qui divisent; ils comprendraient ce que l'activité humaine a d'honorable dans toutes ses directions et concevraient, sans dédain comme sans jalousie, avec une sérénité égale, le bonheur sous ses plus humbles aspects, la fortune dans ses réalisations les plus brillantes. Qu'on le sache bien, jamais ces grands aperçus moraux ne peuvent être donnés au sein de la famille, où l'esprit, même le plus libre en théorie, demeure toujours comme entravé par l'habitude dans l'estime qu'il fait des choses (^).

La faculté généralisa Irice, Tétendue, et conséquemment la parfaite justesse de l'esprit, la grandeur d'âme, la puissance du cœur, ne s'acquièrent point dans des sphères bornées. Ni la maison paternelle, ni même le collège actuel, sous sa règle aride et scolastique, n'offrent des points de vue suffisamment hauts pour qu'on y embrasse l'ensemble de la condition humaine : on y élève de bons fils, de sages époux, d'honnêtes négociants peut-être; ou bien encore des magistrats intègres, des avocats habiles, des courtisans flexibles; mais on n'y forme point de ces hommes complets à qui, pour parler avec le poëte, rien d'humain ne demeure étranger. On n'en voit point sortir de ces esprits sphériques, si je puis m'exprimer ainsi, dont Taxe est la vérité; qui, dans leur développement, aient touché aux deux pôles et embrassent, au moins à l'état rudimentaire, l'ensemble des connaissances humaines. (").

Une autre lacune, et très-dommageable, se fait sentir dans nos éducations fragmentaires. Au sein d'un État libre ou qui veut le devenir, chez une nation qui se gouverne ou du moins qui aspire à se gouverner elle-même, il est de la plus grande importance d'initier de bonne heure le futur citoyen à la connaissance de ses droits et de ses devoirs civils. Il faut qu'il étudie la constitution de son pays et celle des autres États libres; qu'il pénètre le mécanisme du corps social et cette science de la politique qui ne doit être autre cijose que la science de la liberté fon* dée sur la justice; qu'il s'exerce à Tart ora* toire, à cet art si nécessaire à l'expression du bon désir de tous, qui a remplacé le bon plaisir des princes absolus. Dans le système actuel de l'enseignement, cette partie essentielle est entièrement omise.

Le complément ratiormel d'unie éducation telle que je l'indique ici, éducation qui donne pour

base aux aptitudes spéciales des notions univer* selles, G est le voyage. Il serait à souhaiter que la fin de renseignement national, la récompense des distinctions obtenues, fût une excursion d'une année environ, combinée et guidée par un des membres du corps enseignant dans des vues adaptées à la carrière future des jeunes gens qui en feraient partie. Ainsi je voudrais que les agriculteurs distingués fussent conduits dans les pays de culture perfectionnée, visitassent h s principaux établissements agricoles d'Angleterre, d'Allemagne, de Belgique, par exemple ; je voudrais que nos futurs magistrats ou dq)utés vissent de près les institutions des peuples voisins ; que ceux qu'on a vus exceller dans les arts ou dans les lettres pussent parcourir l'Italie, la Grèce, l'Espagne, etc.; que partout on leur fit connaître les hommes éminents dans ces sphères diverses. La rapidité, la multiplicité, le bon marché des voies de communication et Tétude

universelle des langues vivantes rendront, MÊI;ici à bien peu d'années, très-facilement réalisable ce qui aurait semblé chimérique il n*y a pas plus d'un quart de siècle (^). Une année de temps et la dépense très-minime qu'entraîne un voyage d'étudiant suffiraient à chacun pour bien voir ce qui se rapporterait à sa destination particuHère, pour enrichir son esprit, et par suite sa patrie, d'une foule de comparaisons fécondes et de notions utiles. Je ne veux pas m'étendre ici sur les autres résultats plus que probables de ces communications paci6ques, de ces rapports de peuple à peuple par l'intermédiaire de l'élite de sa jeunesse, de cet âge aimable, attrayant, d'accès facile et de promptes sympathies. J[entends déjà qu'on me demande ce que devient, dans ma pensée, la liberté d'enseignement. Cette liberté, aussi inviolable, selon moi, que la liberté de conscience, je lui voudrais son extension la plus complète^ bien assurée qu'on n'en aurait rien à

WjIB^ KSSAl SUR LA LIBERTÉ.

crsHiro dans un Etat qui saurait asseoir son propre système sur des fondements solides et entourer le corps enseignant de tout le respect, de tout rhonneur qui convient aux véritables pères de la patrie. Pour cela il faudrait qu*unc part notable du revenu public, et proportionnée à l'importance d'un si grand devoir, y fût aiïectée (^}; il faudrait surtout attacher aux fonctions professorales des privilèges et des droits de telle nature que bientôt l'opinion s'accoutu* mât à les considérer comme les plus importantes dans l'État; qu'elles devinssent à tous les degrés l'ambition des hommes éminents, et qu'ainsi, par la seule autorité de ceux qui la dirigeraient, réducation nationale fût empreinte d'un caractère de moralité évidente. Nulle concùrrence ne serait possible à la longue, une fois cette puissante impulsion donnée, et la liberté la plus étendue pourrait, sans aucun inconvénient, être laissée à des entreprises particu*

lières dont les ressources seraient vite épuisées en présence de la perpétuité des ressources publiques.

Mais les devoirs de l'État ne finissent point avec l'éducation des collèges. Dans un certain sens, les nations, non plus que les individus, ne cessent jamais de s'élever. Sans parler de la presse périodique, où chacun aujourd'hui enseigne à sa guise, sous la seule garantie de. moralité que présente un cautionnement (toujours, partout, le droit du plus riche I), les théâtres et les fêtes publiques exercent sur Tesprit national une influence d'autant plus grande que c'est, en quelque sorle, une influence de séduction. C'est un charme qui opère tout ensemble sur les sens et sur l'imagination, sur l'esprit et sur le cœur. Ce sont des lacs enchantés qui saisissent le peuple entier; homme et femme, enfant et vieillard, tous y accourent, nul ne s'en déprend. Assistez aux fêles

d'un pays, et vous y surprendrez son génie.

Cette épreuve, aujourd'hui, ne serait pas favorable à la France. Rien de plus trivial que nos divertissements publics, rien de plus froidement licencieux que nos théâtres, rien de plus offensant pour la majesté de la beauté que nos cérémonies officielles ^ Les classes élevées de la société sont moins exposées que les autres aux influences de ce que j'oserai app$lcr la laideur publique. Les jouissances qui se puisent dans les lettres, dans les voyages, suppléent jusqu'à un certain point pour elles àjcette absence d'esthétiauedans la vie nationale; mais le peuple, qui naii et meurt presque à la même place, n'a guère le temps de lire; le peuple, à qui d'ailleurs nulle beauté abstraite n'est compréhensible et qui n'ar^ rive à la pensée que par Fimage, on le laisse, à cet égard, dans un dénûment dont il souffre; on le

* Ceci était écrit 6n 1846. Oue dirail-^n aujourd'hui, hélas?

trompe par de faux semblants d'art qui corrompent, comme à Tenvi, et son goût et ses mœurs. L'Église catholique, qu'un philosophe^ appelait, par comparaison avec les autres Églises, la belle religiany montra dès sa formation un sens profond des instincts populaires ; née dans les rangs du peuple, elle se souvint longtemps de son origine ; aussi n'épargna-t-elle rien pour se parer de tous les prestiges. Empruntant au poly*» diéisme les belles formes du culte extérieur, le temple catholique attira par la grâce sensible ceux que n'y conduisait point la grâce spirituelle. La vue, Touïe, Todorat, les trois sens les plus intellectuels, furent séduits, captivés par une merveilleuse harmonie de formes, de couleurs, de parfiims réputés sanctifiants et véritablement divins. Dans la diversité de ses pompes, la variété et l'éclat de ses ornements, le rhythme de ses

Hegel

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processions, la concordance de ses symboles avec les mctamorphoses des saisons, et jusque dans les naïves figures de ses mystères les plus métaphysiques, elle répondait à la mobililé de l'imagination, se mettait à la portée du pauvre d'esprit; le prenant à terre, pour ainsi parler, elle Tenlevâit et le portait doucement dans les régions de l'idéale beauté, d'où elle le ramenait tout ému, fout rempli de consolation et d'espérances. Mais, soit sa faute, soit la nôtre, cette belle mission, elle ne la sait ou ne la peut plus remplir. Les cérémonies du culte, dans les campagnes surtout, où elles ont encore le caractère de fête publique (les paysans n'en connaissent guère d'autres), loin d'être pour les classes laborieuses une sorte d'initiation à la vie idéale, ne sont plus même en accord avec leur très-faible degré de culture. On est consterné eu voyant de quels oripeaux se parent les ministres et les autels; fjiiellcs idoles grotesques sont

offertes à Fadoration des fidèles sous les noms les plus augustes; quels chants barbares, quelles prédications insipides, quel aiïreux concours fie sons faux, de couleurs discordantes, de diFformités de tous genres, composent ce qu'on appelle les pompes du culte. Le goût toujours, la décence souvent, y sont cruellement blessés ; et ce qu'on peut souhaiter à ceux qui y assistent, c'est que la plus complète indifférence et la distraction la plus constante continuent à préserver leurs yeux et leur raison de ces spectacles sauvages, injurieux aux personnes divines qu'ils prétendent honorer, dégradants pour l'espèce humaine, qui ne les devrait plus souffrir.

On le sent, il y a là un énorme vide à remplir dans la vie du peuple. C'est à l'État d'y pourvoir. Mais rien de plus difficile. Les Français, si lents à s'apercevoir de la déraison d'une chose établie, sont d'une impitoyable promptitude à saisir le ridicule des institutions nouvelles, et n'ac-

cueillent que d'un esprit de dénigrement les

essais en tous genres. H faudrait on de ces

événements inespérés, une de ces commotions

électriques, qui font tressaillir une nation enticre,

pour qu'on pût songer, en en perpétuant la

commémoration» à changer le caractère dé nos

fêtes publiques. CeM moins le faste et l'éclat

qui sont désirables en de telles fêtes que la coil-

venance et la noblesse. Aussi, une fois le but et

les circonstances déterminés par les chefs de

l'État, en voudrais-je voir l'ordonnance coiiâéé

aux artistes ; à ces hommes d*imagination et de

goût dont l'intelligence s'est habituée de bonne

heure à chercher dans la beauté de la forme un

langage idéal, et qui porteraient une attaition

sérieuse à revêtir ces manifestations de la sensi-

bihté nationale d'un caractère imposant et pitto-

resque^ Une partie essentielle des fêtes devrait

être, à mon sens, les éloges et les récompenses

décernés aux citoyens qui honorent le pays, soit

par des productions remarquables, soit par des découvertes utiles, soit par dés actes dignes d'être proposés en exemple. Un éloquent récit de ce que Tannée aurait fu s'accomplir de signalé dans les diverses ramifications delà vie publique charmerait la multitude, dont les transports et les acclamations n'auraient rien de commun avec les froids et parcimonieux applaudissements de nos solennités académiques. Le peuple est semblable aux enfants; rien ne l'intéresse davantage que de s'entendre raconter sa propre histoire; et je ne sajs pas de moralité mieux entendue que celle de le faire participer par des signes visibles de sympathie et d'enthousiasme au mérite des actions héroïques ou des. belles œuvres qui se produisent isolément dans son sein. Il y a d'ailleurs une contagion heureuse des grandes actions. C'est au milieu de ces émouvante^ et paisibles assemblées qu'il conviendrait de réserver au sexe faible une place courtoise. En la femme réside

essentiellenient le principe de la grftce, que rbomme, dans le rude essor de sa force, oublie trop. Qu'il lui apparaisse du moins aux jours de bonheur public. Que des ovatious délicates rappellent aux femmes qu'elles aussi ont une patrie, qu'elles sont citoyennes (^^), coopératrices utiles et honorées dans la grande œuvre du salut national. Donnez ainsi un aliment à cet amour de la gloire, qui n'est pas l'attribut exclusif d'un seul sexe ; ouvrez des perspectives lumineuses à ces esprits noblement inquiets qui se consument dans l'obscurité domestique; couronnez ces beaux fronts sérieux que la nature a visiblement prédestinés aux grandes pensées. La France, convertie par Clotilde, sauvée par Jeanne d'Arc, illustrée par Héloïse,Sévigné, la Fayette, Dacier,du Chastelet, Roland, de Staël, pour ne nommer que celles qui ne sont plus, n'a pas le droit humiliant d*oublier les femmes en ces jours d'actions de grâces où elle célèbre son propre génie; et ce

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doit lui être imputé à blâme que la dernière et la plus intelligente peut-être parmi ces intelligences féminines ait pu dire, en exprimant le regret des temps antiques : « Aujourd'hui il se faut (jlisser dans la gloire * ! » Qu'il n'en soit plus ainsi désormais ; que la gloire, cette splendeur de Teslime publique, ne soit inaccessible ni fâcheuse à personne; dispensez-la libéralement, ne vous la laissez pas dérober. Aussi nécessaire à certaines âmes que le soleil ardent a quelques plantes, elle est l'inépuisable trésor des peuples libres, Tas^le et la joie des grands cœurs, le suprême sommet d'où le génie répand sur la multitude les flots vivifiants qui, selon la parole évangélique, rejaillissent jusqu'à la vie éternelle.

En insistant sur la nécessité d'une éducation supérieure, j'ai eu surtout en vue, je l'avoue, l'intérêt plus lésé jusqu'ici de la classe pauvre; mais la classe riche trouverait des avantages bien

*■ Madame de Staël.

plus grands qu'elle ne l'imagine à ce rapprochement par Tennoblissement des mœurs. Quelle difTérence dans Tagrément des rapports, quand les inférieurs auront la même politesse de manières que les supérieurs; quand le noble contentement d'un esprit développé dans sa sphère, appliqué à un travail productif, s'exprimera dans un langage plein de dignité; quand un sérieux échange d'idées pourra s'établir entre l'homme de théorie et l'homme pratique, entre le laboureur instruit dans sa profession et l'homme d'Etat rappelé par ses souvenirs 4' enfance à l'amour de la vie rurale !

Il y a une profonde et funeste erreur dans l'égoïsme des privilégiés, qui les empêche d'apercevoir l'isolement où les placent cet abrutissement des classes pauvres et les jouissances supérieures auxquelles ils renoncent en se renfermant dans un mode d'existence qui rétrécit pour eux les horizons de la vie \^^).

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