DE L'ART
« La vertu, c'est la poésie en action. »
Hallahche.
L'industrie et Tart, à tous les degrés de leur déyeloppement, ont pour but rennoblissement de Texistence. Depuis les industries élémentaires qui, en façonnant la matière brute, ont donné à l'homme des modes de s'abriter, de se vêtir et de se nourrir variés et propres à son espèce, jusqu'au plus complet, au plus élevé d'entre
les arts, Tart poétique qui exprime, dans leurs nuances les plus délicates, les passions du cœur et les agitations de Tesprit, une sorte de création humaine s'opère, successive et coordonnée, qui, pareillement à la èréation divine, se dégage progressivement de la nécessité, et arrive de proche en proche, par la perfection de la forme, au mouvement de la pensée, c'est-àdire à la liberté.
Quand, à la voix d'Erwyn de Steinbach, Tinforme bloc de pierre se taille, se range, se combine, monte en piliers, se courbe en arceaux, s'arrondit, s'enroule en spirales, se découpe en feuilles et en fleurs; quand le ciseau de Phidias, guidé par le génie évocateur, sculpte dans le muet ivoire le front radieux et la lèvre éloquente de la Sagesse grecque; quand Michel- Ange, dans un tressaillement sacré, saisit son pinceau et fait apparaître sur un pan de mur froid cl nu la figure dominatrice du Verbe éter-
nel, devant laquelle s'inclinent en adoration les populations subjuguées ; quand Mozart, par le rhythme imprévu de quelques sons solennels, jette dans tous les cœurs les effrois du coupable à rapproche de la justice vengeresse; quand Shakespeare, enfin, fait couler nos larmes sur les douleurs fictives d'Ophélie et de Desdémone, qui ne vécurent jamais; certes, on peut bien dire sans hyperbole que ces hommes investis d'une puissance suprême ont créé, en tirant du morne chaos, des formes libres, conçues dans leur pensée.
C'est un point de vue bien étroit que celui où Ton se place, lorsqu'on demande si l'art agit favorablement ou défavorablement sur la moralité d'un peuple, et s'il doit être encouragé ou rejeté par un gouvernement sage. Autant vaudrait mettre en doute s'il est avantageux et séant à l'homme d'user de toutes ses facultés, ou s'il ne lui vaudrait pas mieux borner, amoindrir,
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comprimer son être pour deraemw ainsi ^phis yoisin de la condition des brutes.
On a dit : en donnant aux sens et même i Tesprit des jouissances délicates, vous amollissez les caractères et tous rendez trop pénible à l'homme le sacrifice d'une vie que vous parex ainsi de charmes trop captiyants; yous énervez les essors héroïques des vertus austères, et vous enlacez de mille liens de fleurs la pensée humaine, déjà trop attachée aux régions terrestres. Ne le nions pas, il y a dans l'homme inculte une indilTérence pour la vie, une énergie stupide et sauvage, qui «produit des actes d'une surprenante audace. Cette sorte d'énergie, il est vrai, ne se rencontre plus au même degré chez les peuples dont l'art a développé la sensibilité; mais c'est qu'alors elle a cessé d'y être nécessaire, et qu'une lutte de moins en moins âpre entre des éléments moins hostiles au sein des Etats policés n'offre plus de champ à ces forces
exaspérée»^ n'exige plus ces sacrifices d'une vertu barbare dont les autels et les rites sanglants des dieux primitifs étaient le signe funèbre à jamais disparu.
Si Tart a ses erreurs et ses défaillances (nulle chose humaine ne s'en voit exempte), il n'en est pas moins d'origine sacrée. Tous les mythes, toutes les histoires , nous le montrent inspiré par ce qu'il y a de plus doux à la fois et de plus sublime dans l'âme. Tantôt il rend la Divinité présente au milieu des mortels en lui édifiant des enceintes et en lui donnant des formes visibles; tantôt il apaise le rugissement des instincts féroces et réunit à sa voix magique les hommes dispersés; tantôt il honore la sépulture des héros ou fixe en traits durables l'image des êtres aimés; toujours, partout, il excite chez l'homme, par la vue de la beauté, des enthousiasmes sympathiques, qui, momentanément du moins, le rendent meilleur. Il y a une morale rigoureuse
comme la logique, une perception abstraite de la vérité qui suffit à certaines âmes pour les porter invinciblement au bien; mais la multitude n*est point accessible à ces convictions sévères. La raison pure ne conduit que le petit nombre. Lessens et l'imagination entraînent la vie de la plupart des homnves; ils agissent bien ou mal, non pas suivant qu'ils pensent, mais suivant qu'ils sont émus.
La religion austère entre toutes, le christianisme, qui s'efforce de substituer à Tamour de l'existence présente le désir ardent d'une existence avenir, a senti la nécessité de prêter à cette vie immatérielle les apparences et les attraits de la vie physique. L*Église catholique a placé sur ses autels les effigies du Dieu fait homme et de la Vierge mère,decetteMariepleinedegrâces,qu'elleadouée d'une immortelle jeunesse et qu elle nous montre belle dans les larmes d'une beauté qui ne le cède pointa celle de la Venus antique; la voix de l'orgue,
écho de la voix des anges, a retenti dans les profondeursdes cathédrales qu'ornaient les pierreries les plus rares elles plus précieux métaux. Le catholicisme a été jusqu'à supposer que la sainteté avait son odeur ^ei que ces parfums, ces sons, ces couleurs et ces formes, toutes ces délectations de nos sens, étaient agréables à un pur esprit ; tant les conceptions les plus hardies de la pensée dépendent encore des conditions organiques de la nature humaine. Et ceci marque mieux que tout la prédestination divine et le caractère sacré de Tart. L'influence que sa grandeur ou sa décadence exerce sur le génie d'un peuple est inappréciable. Combien il serait coupable, l'État qui laisserait se tarir ou se corrompre dans son sein cette source pure des émotions nobles! C'est pour lui un impérieux devoir de veiller à ce que j'appellerai, avec les Allemands, la culture esthétique du peuple, culture d'où dépend, en majeure partie, sa culture éthique ou morale.
234 ESSAI SOR LÀ LIBBRTt.
Dans le moment actuel de notre cWilisatîon, et probablement à toutes le» époques, de tous les arts c'est Tart dramatique qui exerce Faction la plus prompte sur les masses. Les diverses classes de la société se portent au théâtre avec une ardeur de curiosité toujours renouvelée. Le riche f cherche la chose la plus difficile à trouver pour lui : un passe-temps et le plaisir qm chatouille sa vanité de s'ériger directement en Juge des talents supérieurs. Le pauvre va instinelîvemrent demander au poète dramatique de Tenlever pouiP quelques heures, par le spectacle de douleurs revêtues d'un certain prestige, aux peines de son labeur quotidien, ou de lui faire voir, en des contrastes bien accusés, le côté plaisant de ses mœurs grossières. Tous devraient sortir du théâtre avec une émotion bienfaisante ; tous devraient avoir été ravis en esprit dans un monde semblable à celui où ils vivent, à la vérité, mais supérieur, dans cette sphère idéale où le destin
est soumis à là beauté, où les grâces morales délient d'une main légère le rude nœud des vi* cissitudes du sort.
c( Si jamais nous avons un théâtre national, dit Schiller, alors nbus deviendrons une nation ^ D C'est une puissance irrésistible, en efffet, qui s'exerce ainsi par voie de séduction. L'homme mur, comme l'enfant, se tient en garde contre renseignement direct; il dispute avec la morale, mais on ne le voit point chicaner avec le plaisir.
Le poète s'empare de la volonté et dispose des âmes s'il sait mouiller les yeux de larmes ou faire naître sur les lèvres un rire sincère; c'est à lui de tirer de toutes ces cordes, frémissantes sous sa main, une belle harmonie. Ce serait à l'État libre à diriger vers un but élevé ce
* c Wenn wir es erlebten eine Nationalbûhne zu baben, so wûrden wir auch eine Nation, i
* SaHLLER.
magnétique enseignement du théâtre qui, selon qu'il est ou non conforme au génie qui préside à réducation de la jeunesse, achève de h perfectionner ou la détruit de fond en comble. Je comprendrais donc dans Ife devoir de l'instruction publique un théâtre national largement rétribué, sous la surveillance des chefs du corps enseignant, et dont le répertoire présenterait, à côté des œuvres les plus excpiises, des œuvres accessibles aux simples. J'y voudrais fréquemment des représentations gratuites, ou du moins à un prix si modéré *, que le peuple leur donnât la préférence sur les théâtres dirigés sans protection et sans ensemble par des spéculations parti* culièrcs. Je l'ai dit plus haut, aucune dépense ne doit sembler trop onéreuse qui a pour fin Tennoblissement des mœurs populaires et la cul-
' Napoléon aurait désiré, disait-il au conseil d'État, que le dimanche les places du Théâtre-Français fussent réduites à quinze sous, afin que le peuple pût en jouir.
ESSAI SUR Ik LIBIiRTÉ. 257
ture de Tesprit public. On peut être certain, d'ailleurs, que ce qui sera donné à renseignement sera retiré à la pénalité, et que les frais d'écoles et de théâtres seront promptement retrouvés sur les dépenses amoindries des prisons, du bagne et de Téchafaud.
Immédiatement après l'art dramatique, au* quel il se joint souvent avec succès, l'art musical est celui qui agit le plus dans le sens moralisateur. La musique est aussi le seul art dont les esprits complètement incultes goûtent néanmoins le charme, et que le plus pauvre même puisse dans une certaine mesure exercer. Le laboureur a sa charrue chante pour ranimer l'ardeur de ses bœufs et son propre courage en faisant diversion à la monotonie du sillon. L'artisan chante a son métier, dont le mouvement uniforme prend soudain un rhythme allègre et qui hâte la tâche; le marinier chniile à sa rame, et il semble à son amour-propre satisfait que le flot,
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la rive et le ciel même au-dessus de sa tête écoutent avec complaisance la sonorité de sa voix; et si, aux jours de repos, il arrive, comme dans les pays où le sentiment musical est universel, qu'on se rassemble à Téglise ou au foyer pour chanter en chœur des hymnes populaires, c'est alors que la magie des sons opère ses plus désirables prodiges; elle unit dans une même jouissance, dans un même attendrissement pieux ou dans une même gaieté franche et cordiale, des hommes que le travail sépare, que les rivalités divisent, que le besoin force à Tégoïsme en leur ôtant le loisir d'aimer.
En Allemagne, où tout le monde naît musi«cien, les mœurs du peuple sont singulièrement adoucies par l'habitude de ces réunions musi* cales. De louables efforts tendent, depuis quel*^ ques années, à vaincre l'organisation défectueuse, à cet égard, de la population française. De remarquables résultats déjà sont obtenus;
toutefois, ils ne s'étendent guère au delà de Paris et de quelques grandes villes. Il ne faudrait pas que la société perdît de vue que c'est un des modes de civilisation les plus certains et les plus faciles, et que, faute de l'initier à un art plus élevé, elle laissât le peuple se souiller l'imagination par des chansons obscènes ou des chroniques rimées dans lesquelles le vice et le crhnc sont racontés avec un cynisme grotesque et corrupteur.
Les arts plastiques, je m'efforce en vain de me dérober à cette évidence, sont aujourd'hui dans une des phases les moins heureuses de leur évolution. La société est entrée dans une de ces époques de transformation dont le travail se révèle par une discordance momentanée, qui produit une laideur -apparente antipathique aux arts du dessin. J'ai souvent observé ce moment dans les métamorphoses de la végétation : la fleur est flétrie^ et cache sous ses pétales desséchés
le fruit non développé. Rien de moins agréable à Tœil que cette forme caduque encore attachée à une forme embryonnaire. Ainsi Tesprit humain semble avoir achevé sa floraison poétique. L'architecture ne sait plus à quel grand recueillement elle consacrerait des enceintes. L'esprit religieux s'est retiré des temples; on n'en sait plus bâtir qui ne soient de froides redites ou de serviles copies. Les souveraius et les grands du siècle ne sont plus assez divins^ aux yeux des artistes, pour leur inspirer ces conceptions gigantesques qui faisaient surgir de teire l'Escurial, Versailles, Chambord, etc. La statuaire et la peinture ne rencontrent plus de modèles caractéristiques dans une race de transition qui n'a plus les croyances du passé et n*a point encore les vertus de l'avenir. La vacillilé des sentiments et des pensées, la complication des déoirs et des besoins dans un ordre social intermédiaire, tout à la fois vieux et jeune, tel que le
nôtre, se décèle sur des visages sans sérénité, en des traits sans précision, en des habitudes de corps sans énergie. Le délicat orgueil de l'honneur aristocratique, la fière pudeur de Tamour chevaleresque, se sont effacés ; le courage civil n'a point encore marqué de son empreinte la classe bourgeoise, à peine initiée à l'estime d'ellemême. Le peuple est abruti par Texcès du travail et rivresse; Tart éperdu cherche en vain des types simples et grands, il ne rencontre que l'expression de petites cupidités, do préoccupations mesquines, de joies vulgaires. Les dieux s*en sont allés et les hommes ne sont point venus.
Il m'en coûte de prononcer cette parole de découragement, mais je ne vois point autour de moi les éléments inspirateurs de Tart plastique, et j'incline à penser que le temps actuel n'est pas appelé à trouver son expression ailleurs que dans la musique, interprète flexible et mouvant
des vagues aspirations de Tftme, et daiis Tart oratoire qui lui est semblable en plus d'un point et me parait appelé, de nos jours, à une puissante action sur la destinée des peuples. En conséquence, ce sont les deux arts que je vendrais voir cultiver et encourager au-dessus de tous les autres, dans le plan d'éducation nationale que j'ai esquissé plus haut. Supérieure à Tâoquence de la chaire, qui n'admet pas la discussion et demeure ainsi presque toujours inhaUle à cpnvaincre, supérieure à Téloquence du barreau^ parce qu'elle ne défaid pas seulement àm intérêts particuliers, mais les droits sacrés de Fliumanité tout entière, inconnue aux peuples asservis qui restent muets, l'éloquence de la tri* bune et des rostres est excellemment l'organe de la liberté. C'est à l'orateur qu'est confié aujourd'hui le feu sacré, la flamme des grands enthousiasmes, le magnétisme qui unit les cœutt et les volontés. C'est à l'orateur et au mtlsicien
qu'il appartient de révéler la beauté de la liberté à notre imagination, comme Tont révélée à notre entendement les clartés de la philosophie. L*art dramatique, selon toutes les vraisemblances, ne viendra que plus tard ; il marquera Tère d'une renaissance complète. Les éléments de la comédie sont donnés déjà par les ridicules nouveaux d'une société nouvelle. La comédie d'Aristophane, avec les modiiifcations exigées par k génie du temps et de la nation, est comme préparée, élaborée dans les esprits, par les caricatures et les satires des petits journaux. Le jour où, en France, par exemple, la liberté du théâtre se mettra d'accord avec la liberté de la pressé, le poète comique ne tardera pas à se montrer; sa tâche sera plus d'à moitié faite. Quant à la tragédie, ou plutôt au drame, il se débat en vain, comme les . arts plastiques, contre des obstacles inhérents à notre état social. Le poëte dramatique n'écrit plus aujourd'hui pour une
classe privilégiée, mais poar toai un peuple; et ce peuple (je parle toujours de la France, les autres nations ayant encore bien des progrès à faire avant de pouvoir songer à la liberté dans l'art), d'instincts spirituels et railleurs, peut bien saisir les beautés d'une œuvre satirique; mais le sentiment de la grandeur tragique, ce quelque chose de sacré qui émeut les âmes chez une nation que domine la conscience religieuse de ses destinées, lui manque encore à tel point qu'on ne sait où un nouveau Sophocle puiserait son inspiration et trouverait des sympathies. II est donc à croire qu'une complète renaissance de l'art, à laquelle, pour ma part, je crois fermement, ne peut être, au point où nous en sommes, que la conséquence d'une renaissance politique ou plutôt sociale, encore à l'état de fermentation ; mais les efforts de la société n'en doivent pas moins dès aujourd'hui, en considérant l'art comme une partie essen-
iielle de Tinstruction publique^ lui frayer des ▼oies de plus en plus libres pour le rendre, ainsi que Téducntion,., de plus en plus accessible à fous.