‹ Essai sur la liberté considérée comme pricipe et fi de l'activité humaineChapitre 6 sur 33 · XX PUÉ FACE · texte numérisé non relu

XX PUÉ FACE

C'est la liberté que nous adorons le Iront levé, la main dans la main. C'est le sentiment, la pénétration et Tamour de cette ineffable harmonie dont le monde périssable n'est que la figure, qui fait Thommc à la fois le plus spontané et le plus religieusement soumis des êtres terrestres; bienfaisant dans la mesure où il est clairvoyant; plus puissant d*âge en âge selon qu'il sait se rendre plus obéissant : créature et créateur de Dieu dans Tiniinité éternelle.

Dl's grèves de IMoulia, l""" seplciiibre 1802

Ce livre n'est l'œuvre ni d'un théologien, ni d'un politique, ni d'un savant. Il n'affirme aucun dogme, n'expose aucun système, ne vient donner aucune loi nouvelle. Son origine et ses prétentions sont moins hautes; il n'a fallu pour récrire ni érudition ni doctrine. Il est résulté un jour de l'ensemble des questions que s'est posées à

lui-même un être de bonne foi qui, après avoir

beaucoup souiîert, beaucoup vu et beaucoup fait souHrir, a cherché dans la simpUcité d'un cœur droit, aidé des lumières naturelles d'une raison exempte de préjugés, s'il était ici-bas un bien véritable, accessible à l'être humain; de quelle nature élait ce bien ; quelles étaient les forces dont

t IMiomme pouvait disposer pour s'en assurer la

possession.

Ce livre, en un mot, ne se propose autre chose que de résumer et d'éclaircir le travail intérieur qui s'est fait dans une intelligence longtemps incertaine, attirée tour à tour et repoussée par Terreur, mais soutenue toujours par le désir de la justice : travail qui s'opère aujourd'hui dans un grand nombre d'âmes inquiètes et qui tend à les élever, du fond des angoisses du doute ou des aridités de TindifTérence, jusqu'à une religieuse conception de la destinée humaine.

Le sentiment qui m'a constamment guidée à travers les obscurités de haon esprit et m'a conduite entiri à des conclusions sereines.

c'est une confiance inaltérable en la noblesse de notre racé. Pénétrée de respect pour la nature humaine, j'ai tâché de trouver, en me plaçant à un Doint de vue purement humain, une règle exacte qui déterminât l'ensemble de nos rapports avec nous-mêmes, avec nos semblables, avec 1* universalité des êtres % et qui, se fondant sur nos instincts et sur nos facultés innées, devint tout à la fois pour nous le devoir accompli, c'est-àdire la vertu, et la satisfaction de nos véritables

* Et nos rapports avec Dieu? dira-t-on. Les rapports directs de rhomme avec Dieu rentrent dans un ordre d*idées surnatu-^ relies que je n'aborde point ici. Il convient à tout homme sensé de chercher pour lui-même et pour autrui la règle de eondaite la meilleure en ce monde. \\ n'appartient qu'aux révéla, curs de lui enseigner ce qu'il doit faire pour en conquérir vue antre. •

besoins, c^est-à-dire le bien-être physique et moral.

Je ne me flatte point de porter la conviction chez autrui au degré où je l'ai acquise pour moimême; mais, en publiant cet Essai, j*ai présent à Tesprit Topinion de Yauvenargues, qui dit : « Si vous avez écrit quelque chose pour votre instruction et pour le soulagement de votre cœur, il y a grande apparence que vos réflexions seront encore utiles à beaucoup d'autres, car personne n*est seul dans son espèce. x> Dussé-je, d'ailleurs, ne faire que rappeler quelques esprits d'élite à la méditation de ces hauts problèmes en réveillant de nobles curiosités assoupies, je croirais ne pas avoir vainement usé plusieurs années d'une existence que l'amour du vrai a tourmentée longuement et paciflée enfin.

Je m'estimerais réc^mfiensée suffisamment si

j'obtenais pour T œuvre et pour Tauteur ces sympathies honorables que Ton ne refuse point aux tentatives sincères et aux efforts persévérants, alors même qu'ils n'ont pas été couronnés de succès.

Herblay, 22 octobre 1846.

Je l'ai senti tout d'abord, et chacun va le sentir avec moi, en essayant de me rendre compte des devoirs de Thomme, en cherchant à reconnaître les voies qui le conduisent au bien, je supposais implicitement sa liberté.

Fatalité et devoir sont deux termes qui s'excluent. Tout être qui va fatalement à sa fin n*a point à chercher sa route ni à scruter sa conscience. Pour lui, ni hésitation, ni erreur, ni regret, ni remords.

8 IMRODUCTIOÎI.

Tel n'est pas Thoinme, cet investigateur jamais satisfait, dont la vie n*est qu'une interrogalion ininterrompue, et que la mort surprend encore à douter.

Cependant, on ne saurait se le dissimuler, la liberté, sans laquelle on ne pourrait ni expliquer ni comprendre le mouvement irrégulier de la vie humaine, n'est point une vérité susceptible de démonstration rigoureuse. Elle ne porte pas le caractère de certitude d'un théorème de géométrie. La plupart des sectes religieuses et des écoles philosophiques ont disputé, sans pouvoir s'entendre, sur son existence et son étendue. Kant lui-même, cet infatigable chercheur de certitudes, reconnaît l'impossibilité pour l'intelligence de se prouver à elle-même que ce qui lui paraît être vrai Test réellement. Les conceptions à priori de l'esprit humain (et la liberté est la plus nette de ces conceptions) ne

i - INTRODUCTIOÎf. 9

^ l sont pas démontrables, suivant lui. U ne sait, dit-il, comment passer de la vérité subjective à la vérité objective. Mais la liberté, pour parler avec Bossuet, est une évidence de sentiment ■ supérieure à toute argumentation. Qu'importe qu'une logique abstraite la révoque en doute ou la nie, puisqu'elle ne saurait être infirmée un instant dans là pratique des choses? Toutes les institutions sociales supposent la liberté. Le plus opiniâtre sceptique réfléchit, hésite, se détermine, agit enfin comme un être qui se sent libre. Faut-il croire que c'est là une illusion de notre organisation imparfaite? Dirons-nous que notre instinct et le témoignage unanime du genre humain nous abusent? Mais alors nous voici incontinent forcés de conclure que l'univers tout entier, tel que le perçoivent nos sens, pourrait bien également n'être qu*illu-

sion, mirage, mensonge; et ce mensonge im-

plique un menteur, ou, comme Ta dit Descartes, c( je ne sais quel trompeur très-puissant et trèsrusé qui emploie toutes ses forces et toute son industrie à nous tromper toujours. » Qui oserait aller jusque-là? Quel esprit, si téméraire qu'on le suppose, ne reculerait devant une telle énormité? Qui pourrait durant toute une vie se confier à cette logique vaine aboutissant à Tabsurde? Préservons-nous d'une aberration si triste; repoussons, comme indigne d'une saine raison, ces efforts stériles de Tesprit qui nous induiraient à nier ce que tous nos sens affirment et ce à quoi la meilleure partie de nous-m.éme accède d'une impulsion naturelle, lorsque notre intelligence ne se laisse pas séduire par le goût maladif des subtilités métaphysiques ; mais aussi tenons-nous en garde contre un secret penchant de l'orgueil à s'exagérer la nature et les prérogatives de la liberté humaine, et sachons reconnaître

INTRODUeTlON. . H

les limites étrmtes que le spectacle de la vie oblige de lui assigner.

L'homme n'a pas été libre de naître ou de ne pas naître. Nul ne Ta consulté pour savoir s'il voulait venir au monde en un temps plutôt qu'en tout autre^ à une époque plus ou moins avancée de civilisation, en tel ou tel rang de la hiérarchie sociale, sectateur de Bouddha, disciple de Jésus-Christ, soldat de Mahomet.

Il n'a choisi ni le lieu de sa naissance, ni la race dont il est issu, ni la famille à laquelle il appartient, ni les parents qui lui ont donné le jour, ni Tidiome qu'il parle, ni sa forme extérieure, ni ses penchants, ni ses facultés; il ne lui a pas même été demandé s'il voulait être homme ou femme. N'ayant fixé ni le temps ni le lieu de sa naissance, il ne fixera pas davantage le temps ou le mode de sa mort^ Oh! qu'il est

* Sauf dans le cas de suicide, presque toujours déterminé

circonscrit le champ où va se mouvoir la libre activité d'une créature ainsi maîtrisée par des forces inconnues! Que la limite extrême en est vite atteinte I Que son plus haut sommet a des horizons rapprochés I Et pourtant l'exercice de cette Uberté conditionnelle, dans son cercle infranchissable, suffit à Thomme, parce qu'il n'est pas fait pour la Uberté absolue et qu'il ne Ta jamais possédée. Elle lui suffit pour qu'il se considère comme un être supérieur aux autres êtres, pour que sa propre destinée l'intéresse, pour qu'il veuille impérieusement, durant le cours rapide de sa vie mortelle, conquérir une part d'immortalité qu'il rêve, soit dans un monde supérieur, soit dans une perpétuelle métempsycose, soit dans des générations successives d'êtres issus de lui qui le perpétuent,

d'uillcurs soit par une disposition anormale, souvent héréditaire, soit par des circonstances indépendantes de la volonté.

soit enfin dans la mémoire de ses semblables ; car c'est sous Tune de ces quatre formes que le désir d'immortalité se produit dans l'homme et Pélève a ses propres yeux au-dessus de tous les êtres terrestres.

Posons donc sans hésiter, forts des affirmations de la conscience humaine et de notre indomptable instinct, posons comme vérité fondamentale, et prenons pour point de départ dans l'étude de la vie, la liberté, une liberté restreinte, mais suffisant au développement des facultés, à la notion du bien et du mal, et par suite à l'institution des lois civiles et religieuses. Nous admettons cette vérité sur Tévidence du sentiment ; quiconque la nie et s'attache au sombre dogme de la fataUté ou à la décevante sagesse du scepticisme (") ^ doit dès à

* Les noies indiquées par des lettres se trouvent a la fin du volume.

présent fermer ce livre, comme il a déjà fermé son intelligence à toute notion de vertu, de dévouement, de gloire, d'héroïsme; comme il a fermé sa vie à tout désir de progrès, à tout principe de grandeur.

ESSAI

Page 1