D£ LA CONNAISSANCE DE SOI
« Celui qui s'ignore soi-même ignore le fondement de toutes les vertus, et par suite toutes les vertus. »
Spinoza.
Sans la connaissance du bien et du mal, la liberté humaine ne trouve pas à s*exercer : rien ne la détermine ; elle sommeille dans une indifférente ineptie, et les instincts bruts gouvernent seuls Tes istence. Mais cette connaissance, où la chercher, comment Tacquérir? Connais-toi toimême, répond la sagesse antique. En effet, placé
comme il Test au sommet de Téchelle des êtres terrestres, la connaissance de soi devient pour l'homme le dernier terme et comme l'accomplissement de la science; car, s'il veut savoir quel il est, se rendre compte de ses besoins et de ses facultés, il est conduit à l'étude de ses rapports avec l'ensemble du monde phénoménal; il ne saurait s'isoler de la terre sur laquelle il marchis, des astres qui Véclairent, de l'air qu'il respire, des animaux et des plantes dont il se nourrit, de tout ce qui protège, menace, attriste où charme son existence. Son entendement est comme le point d'intersection où se croisent les rayons les plus distants des vérités éparses, et, par un don vraiment divin, la science s'y métamorphose en sagesse. Les anciens le sentaient bien lorsqu'ils nommaient l'homme microcosme; toutes les forces élémentaires otlt un rapport direct et des affinités intimes avec hii. Lorsqu'il dilate sa poitfine, il respire en quelque sorte
l'haleine du globe ; en mettant la main sur son cœur, il y sent battre la vie des mondes.
La négligence qu'apportent la plupart des hommes dans Tétude de cette science d'eux-mêmes a lieu de confondre. Combien il en est peu qui connaissent leur propre structure, le jeu de leurs organes , les diverses fonctions des muscles, des nerfs, du cerveau I Que le nombre est grand, au contraire, de ceux qui n'ont jamais réfléchi sur ce travail de transformation perpétuelle qui fait du germe le fœtus, du fœtus l'enfant, de Tenfant l'homme, de l'homme le vieillard, du vieillard le cadavre, et du cadavre la molécule insaisissable! Honteuse stupidité d'un être si superbe I triste bandeau d'ignorance au front de cette triste majesté! L'homme déclare qu'il est le roi de la création, et ne sait seulement pas par quelles lois il respire! Qu'importe, dira-t-on, s'il doit toujours arriver à l'inexplicable et se heurter contre le mystère? Raisonnement de pa-
resse^ lâcheté d*esprit. Sachons être homme, et pour cela sachons comment nous le sommes.
Poursuivons le mystère (f); forçons-le à reculer; avançons hardiment même dans les ténèbres; que chaque individu, que chaque siècle apporte son flambeau. Descendons dans les profondeurs de la vie, comme Faust chez les Mères. Qui sait si nous n*en ramènerons pas THélène rajeunie, la Psyché éternellement vivante, le secret de Tâme universelle! La sublime vision du poète, ou plutôt les superstitions de la magie, de l'astrologie, de Talchimie, dont cette vision est le symbole, ne suaient- elles pas dans Thumanité un vague mais opiniâtre pressentiment de ses destinées futures, instituées un jour par la toute-puissance de la science? Quoique l'homme, dans son rapide passage sur la terre, ne puisse saisir qu'un point de l'espace et un moment de la durée, il n'est pas impossible que, par voie
d'analogie, il n'arrive à comprendre l'unité de
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la loi éternelle, et que le rapport mystérieux de l'organisme des sociétés avec l'organisme des mondes ne lui soit enfin dévoilé. Ce jour-là, un grand cri de liberté retentirait dans l'univers ; l'homme, d'accord avec lui-même, sentirait et glorifierait le sens de ces paroles : qu'il a été fait à rîmage de Dieu. Les principes par lesquels il devrait gouverner ses destinées sociales lui apparaîtraient comme par enchantement ; il connaîtrait alors ce qu'il ne fait que pressentir aujourd'hui, c'est qu'il n'y a qu'une loi, qu'une science. L'ordre invisible du monde psychologique est semblable à l'ordre du monde visible : celui qui en trouverait l'analogie exacte serait le véritable rédempteur de la vie terrestre; car alors r unité de Dieu ne serait plus seulement une foi instinctive, elle deviendrait une évidence scientifique. La nature expliquée par la raison^ ^ telle sera, lout porte à le croire, la religion del'aveniri
^ Expression de Socrate.