Essai sur la liberté
L' Essai sur la Liberté lut publié pour la première fois vers la fin de l'année 1846. 11 reçut un accueil assez favorable et rencontra quelques lecteurs extrêmement sympathiques. On voulut bien louer les sentiments de l'auteur et leur expression. Mais, quant ;'i l'idée qui fait le fond, et, s'il m'était permis de le dire, la nouveauté de cette élude, il me lui aisé de voir, ;'i travers les éloges
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dont on m'honorait, tantôt qu'elle a'avail pas été comprise, tantôt qu'elle n'avait pas été seulement aperçue.
Et pourtant je ne l'avais pas voilée. Dès la première page, dans le titre même du livre, elle était écrite en gros caractères; mais le commun des lecteurs n'y donna aucune attention. Les esprits distingués, les gens plus spécialement compétents, les métaphysiciens, les philosophes, l'écartèrent de prime abord avec un grand dédain.
La Liberté considérée comme fin de l'activité humaine, c'était là pour l'orthodoxie universitaire une grossière hérésie ; c'était une proposition insupportable. « La Liberté est le mbyen, non la fin; l'auteur a tout brouillé; » telle fut la brève sentence prononcée contre moi. Je n'essayai pas d'en appeler; c'eût été peine perdue. S'il n'y a plus en France de religion d'État, il y avait
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encore, à cette époque, comme une philosophie d'État qui ne souffrait pas la contradiction et pour laquelle la majorité des Français professait une sorte de respect administratif, assez semblable à la soumission que pratiquent les honnêtes gens envers le commissaire de police et le gendarme. Je me tus; et ce livre condamné fut pour moi un livre oublié.
Cependant, après quelques années, je crus entrevoir que mon hérésie avait sourdement fait du chemin; il m'en revenait de lointains échos; il m'arrivait parfois de la rencontrer, plus ou moins reconnaissable sous de légers changements, jusque dans les ouvrages de ceux qui l'avaient repoussée de haut. Aujourd'hui, il se découvre en effet que V Essai sur la Liberté a été lu suffisamment, et qu'il l'a été avec une bienveillance assez marquée, pour qu'un éditeur
en renom croie pouvoir tenter sans trop de risques d'en offrir au public une édition nouvelle. 11 y a là, ce me semble, une leçon de patience pour les auteurs, et le sujet aussi de quelques réflexions.
«La génération à laquelle on a l'honneur d'appartenir » (j'emprunte à un écrivain excellent1 celle formule de bonne compagnie) est très-lasse de dogmatisme, trèslasse d'orthodoxie. Cela n'a rien de surprenant, rien même de fâcheux : c'est la conséquence naturelle et légitime d'une expérience répétée.
Une série de révolutions presque périodiques, des accidents si nombreux qu'ils semblent s'ordonner en loi, ont ébranlé chez nous les opinions, les établissements les mieux assis. Les vérités réputées incontestables, dont la société française s'était
1 )l Duponl-Wliilc
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composé avec tant d'art un Credo politique et philosophique, ont montré ce qu'elles valaient au jour de l'épreuve. Rien n'a tenu contre le hasard des choses; tout a cédé, ployé sous d'assez faibles coups de la fortune. Des plus grandes comme des plus petites intelligences il s'est fait une prompte, une complète, disons le mot, une honteuse déroute. Les apostasies, les défections, les rétractations, toutes les servilités, toutes les peurs de l'esprit, en se précipitant, ont formé la plus incroyable mêlée. On a vu sous un jour froid et morne, comme en une éclipse morale, l'inimaginable désordre qui s'était longtemps caché sous l'ostentation d'une vaine discipline. La vieille société s'est prise elle-même en dégoût, se sentant si peu capable de ces vertus fortes qui naissent des convictions profondes. Depuis lors, déconcertée, elle a beau sou-
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rire au « fait accompli » qui donne à sa lassitude quelque repos et permet à sa déroute une halle de quelques heures, elle ne reprend pas confiance. Elle sait désormais, quoi qu'elle en dise, qu'elle adorait de faux dieux. Les idoles qu'elle emporte avec elle, cachées sous son manteau, ne réchauffent point son cœur; dans leur muette ironie, elles ne lui disent que trop « comment les dogmes finissent. »
Mais du sein de cet abattement qui semble à quelques-uns la fin des choses, du sein de cette dissolution de tout ce qui fut l'ordre ancien, et de cet irréparable discrédit des dieux tombés, un désir de vie se produit, une inquiétude généreuse. Sous l'apparente stagnation des cœurs et des esprits, de nouveaux courants d'espérance s'ouvrent de toutes parts. Des forces cachées se font sentir, qui s'attirent et se combinent; des
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germes flottants montenl à la surface dos raiix, cherchant la lumière. Et, selon la voix infime qui parle à chacun de nous, cetle lumière désirée qui féconde et métamorphose, qui appelle et répand la vie, n'est autre que la Liberté.
Je ne crois pas uTabuser en disant qu'à cette heure tous les esprits jeunes et virils, toutes les intelligences capables de fécondité, sentent, confusément encore, mais fortement, que la liberté doit être le but et qu'elle sera aussi la récompense des efforts de l'homme.
Mais cette liberté qu'invoquent nos vœux secrets, cette liberté dont nous avons soif comme le Psalmiste a « soif de l'Éternel, » serait-ce la liberté théologique ou métaphysique? serait-ce le libre arbitre des disputes de l'école ou le libéralisme des doctrines parlementaires? Est-re la liberté qui se dé-
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bat entre Pelage el saint Augustin, entre Calvin et Luther, entre Robespierre et Danton, entre Royer-Collard et Lamennais, entre Thiers et Guizot? Non, sans doute.
Assez longtemps les subtilités de la théologie el les équivoques de la politique ont fatigué de leurs interminables querelles les échos du vieux monde.
Laissons ces libertés à ceux qui ont vécu.
Pour nous qui aspirons à la vie, la liberté que nous voulons posséder, je me trompe, la liberté par qui nous voulons être possédés, c'est la loi même de notre nature; c'est la vérité, la nécessité divines; c'est le mystère du « Dieu qui sera', » de ce Dieu dont il est écrit que, souverainement libre et tout-puissant, il ne peut pas néanmoins vouloir le mal.
« Schelling.
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Si j'avais aujourd'hui à écrire V Essai que je livrais à la publicité en i Si 7, ce serai! assurément d'une tout autre manière et dans un autre dessein. En proie comme je l'étais alors à de vives angoisses morales, je songeais, il faut, bien le dire, plus à moi qu'à autrui; je cherchais un moyen d'échapper aux c< calamités de mon àme, » un sujet d'espérer en Dieu, d'aimer la vie. Je savais bien, ou plutôt je sentais, qu'ils se trompent les docteurs qui nous disent, que le bonheur est la fin de l'homme, et qu'ils nous trompent les théologiens lorsqu'ils nous montrent ce bonheur égoïste dans la perpétuité sans progrès d'une inaclive possession de Dieu, dont une moitié du genre humain resterait éternellement déshéritée. Insensible à l'appât d'une récompense contraire à ma nature, contraire à l'idéal de justice et d'amour que Dieu a mis en moi,
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j'éprouvais le besoin de me donner à moimôme uneautre raison de souffrir et d'agir — une autre raison de vivre. Je cherchai donc; je cherchai longuement, patiemment, dans un inexprimable abandon de tout ce qui l'ail la joie ou l'espoir de la plupart des hommes; et de cette recherche passionnée deux livres sortirent simultanément : une étude psychologique, un roman, qui fut l'apaisement do mon cœur; un essai de philosophie morale, qui fut l'apaisement de mon esprit.
Pas plus que Nèlida, histoire inachevée, y Essai sur la Liberté n'est l'œuvre d'un talent sûr de lui, capable de donner à la pensée l'ordre et le mouvement qui, selon la parole d'un maître en l'art d'écrire, forment le style; c'est le cri d'une àme qui s'arrache à un long obscurcissement et qu'éblouit le premier contact de l'air et de la lumière.
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aujourd'hui que las obscurcissements et le (rouble ne sont plus pour mon âme qu'un souvenir lointain, aujourd'hui que la paix y habite avec l'assurance de la conformité aux lois divines, je voudrais, si le déclin des années ne m'avertissait qu'il faut se borner, refaire, sur un plan agrandi, ce livre, pour le rendre utile à tous comme il m'a été utile à moi-même. Au lieu de m'enlourer timidement de quelques textes, comme pour me protéger dans mes tremblantes audaces, je montrerais avec certitude, dans les réali tés , le travail accom pli par mon siècle. Je ferais voir son génie ardent, tourmenté, lui aussi, d'un insatiable désir de liberté, qui partout éclate. Ce ne serait plus le cri solitaire d'une àme lassée qui vibrerait dans ces pages, ce serait la voix puissante d'une génération tout entière, cette voix qui retentit à cette heure partout à la Ibis,
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sur tous Les points du globe, dans la science, dans» l'industrie, dans la politique, et jusque dans les religions qui se transforment.
I^e dix-neuvième siècle, en effet, que l'on croit asservi à des dieux inférieurs, incliné par de grossiers penchants vers les joies de la matière, tout empoché à de vulgaires besognes dont le salaire satisfait des cupidités plus vulgaires encore, excité seulement par les appétits de la chair el par l'émulation des richesses, ce grand siècle méconnu s'avance, intrépide, en renversant des obstacles formidables, vers les plus hauts sommets où le génie de la liberté humaine puisse atteindre.
Sa conscience est sollicitée par Dieu.
« Conlident du Très-Haut, » il aspire à comprendre, il se propose d'accomplir la loi qui gouverne on son immuable sagesse
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les évolutions du genre humain el les destinées du monde.
Ne voient-ils donc pas, ceux qui parlent de déclin et de servitude, avec quelle audace de dévouement, avec quel désintéressement héroïque, notre génération poursuit tous les mystères et s'efforce à briser toutes les fatalités ! Qui donc oserait déterminer désormais, dans l'espace et dans la durée, le lieu et le moment où la valeur, où le génie de l'homme rencontreront l'inaccessible, l'impénétrable? Et qui donc marquerait le point où s'arrêtera sa puissance libératrice?
Cette noble race mortelle, que les vieux mythes nous montrent, à l'origine des âges, chassée d'un puéril Eden, confondue par les inexplicables colères d'un Dieu inconséquent el jaloux, inventant d'un esprit rebelle et d'une main fratricide les cités et les arts
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maudits1, a-t-elle jamais versé son sang en de plus généreuses entreprises, avec un plus surprenant dédain du bonheur, avec une foi plus entière dans les révélations de sa propre conscience et dans la grandeur idéale de sa vie d'ici-bas?
Regardons autour de nous. Assurément ce n'est pas le bonheur que poursuivent, ainsi d;un même élan, dans notre Europe rajeunie, dans cette république chrétienne que la Révolution française a remuée jusqu'en ses fondements, les peuples, les nations, les races, les hommes inspirés de Dieu. La proscription, la ruine, les gibets, les cachots, le délire ou le suicide des espérances trompées, la Grèce, la Pologne, la Hongrie, l'Italie, la France, où tant de sang fume encore, ne permettent plus l'illusion.
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Vous connaissez le sort qui vous attend, Magnanimes, qui prenez la parole ou les armes dans la grande révolte du faible contre le fort, de l'opprimé contre l'oppresseur. Vous le savez, le repos, les biens, les honneurs, toutes les satisfactions, toutes les facilités de l'existence sont pour qui se résigne et se lait. C'est la liberté, la liberté principe et fin de votre activité généreuse, que nous enseignent toutes vos actions, qui s'exhale de votre vie et de votre mort, qui ressuscite avec vous de vos tombeaux, devenus, comme la pierre sépulcrale des premiers martyrs chrétiens, l'autel d'où monte au Dieu vivant l'encens du sacrifice.
Et, pendant que votre instinct véhément vous pousse au combat et vous incite à mourir pour des vérités obscures, voici que la vérité sereine et calme projette ses splendeurs dans les régions pacifiques de la
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science el «le l'art; voici que, dans le plus beau langage qui se puisse parler aux hommes, la formule est prononcée qui réconcilie à jamais, dans ce qu'elles ont de plus mystérieux à la fois et de plus sensible, la liberté spontanée de l'âme humaine et la nécessité permanente de l'ordre divin. « La clarté des étoiles nous réjouit et nous inspire, et pourtant tout se meut à la voûte du ciel en courbes mathématiques, » écrit celui en qui s'est en quelque sorte personnifiée la science du dix-neuvième siècle1. « Plus de lumière! » murmure le poëte mourant, qui entrevoit le seuil de cette éternité dont il avait dit dans le plus admirable de ses ouvrages que « la trace de ses jours terrestres n'y disparaîtrait jamais2. »
\. de Humboldt, Cosmos.
Goellie, Faust.
DE I. \ NOUVELLE ËD1TI0 X. xvh
«Plus de lumière! «c'est-à-dire plus de
liberté !
Oui, par un merveilleux accord de l'instinct et de la raison, du sentiment et de la connaissance, qui se révèle à nous de plus en plus, en même temps que tout paraît plus nécessaire, tout aussi devient plus libre dans le monde des réalités et dans le monde idéal.
Resté inacbevé, le projet de ce grand esprit qui, le premier, rompit avec le dogmatisme ancien et proclama l'identité de la pensée et de l'existence humaines, ce projet d'une « science générale qui puisse élever notre nature à son plus haut degré de perfection l, » est repris et partiellement exécuté déjà, dans les travaux des hommes de ce siètle*; nous y voyons, avec l'unité et la
1 Descartes.
- Serait-il besoin de rappeler des noms tels que ceux-ci ; Condorcel, Ampère. Auguste Comte, Blumenbacli, Geoffroy Saint-Ifilaire, Goethe, Serres, Darwin, cte , etc.?
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solidarité du genre humain, le développement aseendant d'un pouvoir intellectuel et d'une raison collective qui préparent un milieu social de plus en plus parfait. Dans ce milieu, l'esprit de l'homme, que tant d'accidents contraires et de faux enseignements ont retenu ou repoussé d'âge en âge dans l'erreur et la servitude, se sentira libre enfin, c'est-à-dire capable de contempler la loi d'une vue claire et complète, de telle sorte que le désir de l'accomplir se produise en lui simultanément avec une force invincible.
Toutcequi est contingence, arbitraire, privilège, touteequi semblait être, aux temps d'ignorance, signe de libre arbitre divin ou humain : suspension des lois célestes ou terrestres, miracles, prédestination, réprobation éternelle ou temporelle, tout cela déplaît et répugne à la conscience moderne.
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Elle rejette avec dédain cette existence prétendue libre, « contraire à Dieu, ennuyeuse à elle-même1, » dont elle a trop longtemps caressé la fatigante illusion. Elle abolit sans hésiter ces théologies qui veulent le genre humain libre à leur manière, c'està-dire prévaricateur, goûtant en frayeur et en remords le fruit défendu de la science. Elle abjure cette croyance funeste qui suppose Tliomme, créature finie, capable d'un mal infini, et qui sépare dans le sein de Dieu l'amour et la justice.
Sa croyance, à elle, son désir, sa béatitude, en deçà et au delà du mystère de la mort qui n'est plus à ses yeux qu'une forme de la vie, c'est la liberté qui vient de Dieu et qui retourne à Dieu « dans la grande mer de l'Être. »
Job.
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C'est la liberté que nous adorons le Iront levé, la main dans la main. C'est le sentiment, la pénétration et l'amour de eette ineffable harmonie dont le monde périssable n'est que la figure, qui fait l'homme à la fois le plus spontané et le plus religieusement soumis des êtres terrestres; bienfaisant dans la mesure où il est clairvoyant; plus puissant d'âge en âge selon qu'il sait se rendre plus obéissant : créature et créateur de Dieu dans l'infinité éternelle.
Di grèves de Plouha, I' septembre 1862.
Ce livre n'est l'œuvre ni d'un théologien, ni d'un politique, ni d'un savant. Il n'affirme aucun dogme, n'expose aucun système, ne vient donner aucune loi nouvelle. Son origine et ses prétentions sont moins hautes; il n'a fallu pour l'écrire ni érudition ni doctrine. Il est résulté un jour de l'ensemble des questions que s'est posées à
lui-même un être de bonne foi qui, après avoir
beaucoup souffert, beaucoup vu et beaucoup t'ait souffrit", a cherché dans la simplicité d'un cœur droit, aidé des lumières naturelles d'une raison exempte de préjugés, s'il était ici-bas un bien véritable, accessible à l'être humain; de quelle nature était ce bien ; quelles étaient les forces dont l'homme pouvait disposer pour s'en assurer la possession.
Ce livre, en un mot, ne se propose autre chose que de résumer et d'éclaircir le travail intérieur qui s'est fait dans une intelligence longtemps incertaine, attirée tour à tour et repoussée par l'erreur, mais soutenue toujours par le désir de la justice : travail qui s'opère aujourd'hui dans un grand nombre d'Ames inquiètes et qui tend à les élever, du fond des angoisses du doute ou des aridités de l'indifférence, jusqu'à une religieuse conception de la destinée humaine.
WANT-l'ROPOS.
Le sentiment qui m'a constamment guidée à travers les obscurités de mon esprit et m'a conduite enfin à des conclusions sereines, c'est une conliance inaltérable en la noblesse de notre race. Pénétrée de respect pour la nature humaine, j'ai tâché de trouver, en me plaçant à un point de vue purement humain, une règle exacte qui déterminât l'ensemble de nos rapports avec nous-mêmes, avec nos semblables, avec I universalité des êtres1, et qui, se fondant sur nos instincts et sur nos facultés innées, devînt tout à la fois pour nous le devoir accompli, c'est-àdire la vertu, et la satisfaction de nos véritables
1 Et nos rapports avec Dieu? dira-t-on. Les rapports directs de l'homme avec Dieu rentrent dans un ordre d'idées surnaturelles que je n'aborde point ici. Il convient à tout homme sensé de chercher pour lui-même et pour autrui la règle de conduite la meilleure en ce monde. 11 n'appartient qu'aux réve- !s*.curs de lui enseigner ce qu'il doit faire pour en conquérir une autre.
besoins, e'esl-à-dire le bien-être physique et
moral.
Je ne me llatte point de porter la conviction chez autrui au degré où je l'ai acquise pour moimême; mais, en publiant cet Essai, j'ai présent à l'esprit l'opinion de Vauvenargues, qui dit : « Si vous avez écrit quelque chose pour votre instruction et pour le soulagement de votre cœur, il y a grande apparence que vos réflexions seront encore utiles à beaucoup d'autres, car personne n'est seul dans son espèce. » Dussé-je, d'ailleurs, ne faire que rappeler quelques esprits d'élite à la méditation de ces hauts problèmes en réveillant de nobles curiosités assoupies, je croirais ne pas avoir vainement usé plusieurs années d'une existence que l'amour du vrai a tourmentée longuement et pacifiée enfin.
Je m'estimerais récompensée suffisamment si
j'obtenais pour l'œuvre et pour l'auteur ces sympathies honorables que l'on ne refuse point aux tentatives sincères et aux efforts persévérants, alors même qu'ils n'ont pas été couronnés de succès.
Herblay,22 octobre 1846.
Je l'ai senti tout d'abord, et chacun va le sentir avec moi, en essayant de me rendre compte des devoirs de l'homme, en cherchant à reconnaître les voies qui le conduisent au bien, je supposais implicitement sa liberté.
Fatalité et devoir sont deux termes qui s'excluent. Tout être qui va fatalement à sa fin n'a point à chercher sa route ni a scruter sa conscience. Pour lui, ni hésitation, ni erreur, ni regret, ni remords.
Tel n'est pas l'homme, cet investigateur jamais satisfait, dont la vie n'est qu'une interrogation ininterrompue, et que la mort surprend encore à douter.
Cependant, on ne saurait se le dissimuler, la liberté, sans laquelle on ne pourrait ni expliquer ni comprendre le mouvement irrégulier de la vie humaine, n'est point une vérité susceptible de démonstration rigoureuse. Elle ne porte pas le caractère de certitude d'un théorème de géométrie. La plupart des sectes religieuses et des écoles philosophiques ont disputé, sans pouvoir s'entendre, sur son existence et son étendue. Kant lui-même, cet infatigable chercheur de certitudes, reconnaît L'impossibilité pour l'intelligence de se prouver à elle-même que ce qui lui paraît être vrai l'est réellement. Les conceptions à priori de l'esprit humain (et la liberté est la plus nette de ces conceptions) ne
sont pas démontrables, suivant lui. 11 ne sait, dit-il, comment passer de la vérité subjective à la vérité objective. Mais la liberté, pour parler avec Bossuet, est une évidence de sentiment supérieure à toute argumentation. Qu'importe qu'une logique abstraite la révoque en doute ou la nie, puisqu'elle ne saurait être infirmée un instant dans la pratique des choses? Toutes les institutions sociales supposent la liberté. Le plus opiniâtre sceptique réfléchit, hésite, se détermine, agit enfin comme un être qui se sent libre. Faut-il croire que c'est là une illusion de notre organisation imparfaite? Dirons-nous que notre instinct et le témoignage unanime du genre humain nous abusent? Mais alors nous voici incontinent forcés de conclure que l'univers tout entier, tel que le perçoivent nos sens, pourrait bien également n'être qu'illusion, mirage,, mensonge; et ce mensonge im-
plique un menteur, ou, comme l'a dit Descartes, « je ne sais quel trompeur très-puissant et trèsrusé qui emploie toutes ses forces et toute son industrie à nous tromper toujours. » Qui oserait aller jusque là? Quel esprit, si téméraire qu'on le suppose, ne reculerait devant une telle énormité? Qui pourrait durant toute une vie se confier à cette logique vaine aboutissant à l'absurde? Préservons-nous d'une aberration si triste; repoussons, comme indigne d'une saine raison, ces efforts stériles de l'esprit qui nous induiraient, à nier ce que tous nos sens affirment et ce à quoi la meilleure partie de nous-même accède d'une impulsion naturelle, lorsque notre intelligence ne se laisse pas séduire par le goût maladif 'des subtilités métaphysiques; mais aussi tenons-nous en garde contre un secret penchant de l'orgueil à s'exagérer la nature et les prérogatives de la liberté humaine, et sachons reconnaître
les limites étroites que le spectacle de la vie oblige de lui assigner.
L'homme n'a pas été libre de naître ou de ne pas naître. Nul ne l'a consulté pour savoir s'il voulait venir au monde en un temps plutôt qu'es tout autre, à une époque plus ou moins avancée de civilisation, en tel ou tel rang de la hiérarchie sociale, sectateur de Bouddha, disciple de Jésus-Christ, soldat de Mahomet.
Il n'a choisi ni le lieu de sa naissance, ni la race dont il est issu, ni la famille à laquelle il appartient, ni les parents qui lui ont donné le jour, ni l'idiome qu'il parle, ni sa forme extérieure, ni ses penchants, ni ses facultés; il ne lui a pas même été demandé s'il voulait être homme ou femme. N'ayant fixé ni le temps ni le lieu de sa naissance, il ne fixera pas davantage le temps ou le, mode de sa mort1. Oh ! qu'il est 1 Sauf dans le cas Je suicide presque toujours détermine
circonscrit le champ où va se mouvoir la libre activité d'une créature ainsi maîtrisée par des forces inconnues! Que la limite extrême en est vite atteinte ! Que son plus haut sommet a des horizons rapprochés ! Et pourtant l'exercice de cette liberté conditionnelle, dans son cercle infranchissable, suffit à l'homme, parce qu'il n'est pas fait pour la liberté absolue et qu'il ne l'a jamais possédée. Elle lui suffit pour qu'il se considère comme un être supérieur aux autres êtres, pour que sa propre destinée l'intéresse, pour qu'il veuille impérieusement, durant le cours rapide de sa vie mortelle, conquérir une part d'immortalité qu'il rêve, soit dans un monde supérieur, soit dans une perpétuelle métempsycose, soit dans des générations suetrssives d'êtres issus de lui qui le perpétuent,
d'ailleurs soit par une disposition anormale, Bouvent héréditaire, soit par des circonstances indépendantes de la volonté,
soit enlin dans la mémoire de ses semblables; car c'est sous l'une de ces quatre formes que le désir d'immortalité se produit dans l'homme et l'élève à ses propres yeux au-dessus de tous les êtres terrestres.
Posons donc sans hésiter, forts des affirmations de la conscience humaine et de notre indomptable instinct, posons comme vérité fondamentale, et prenons peur point de départ dans l'étude de la vie, la liberté, une liberté restreinte, mais suffisant au développement des facultés, à la notion du bien et du mal, et par suite à L'institution des lois civiles et religieuses. Nous admettons cette vérité sur l'évidence du sentiment; quiconque la nie et s'attache au sombre dogme de la fatalité ou à la décevante sagesse du scepticisme (")' doit dès à
1 Les noio^ indiquées |j;ir de< lettres se trouvent ;'i la En <lti volume.
présent fermer ce livre, comme il a déjà fermé son intelligence à toute notion de vertu, de dévouement, de gloire, d'héroïsme; comme il a fermé sa vie à tout désir de progrès, à tout principe de grandeur.