DE LA LIBERTÉ HUMAINE
• La dignité de la nature humaine ~e fonde tout entière sur la liberté morale. »
Ancillon.
Dans l'immense série des êtres qui composent et peuplent le globe, nous voyons, au sein d'une perpétuelle métamorphose, et poussée par cette force mystérieuse que nous appelons la vie, la matière se dégager lentement d'un état presque
inerte, combiner ses éléments, et, s'élevant toujours, par une gradation insensible, parvenir à son expression la plus parfaite, à l'individualité, ou, ce qui revient au même, car les deuxtermes correspondent rigoureusement, à la liberté humaine (*).
A partir de la matière inorganisée, la nature, en traversant les règnes et ies espèces, observe une progression constante, où la perfection de l'organisme et l'intensité de la vie sont en proportion directe avec le degré d'individualité ou de liberté conquis {"). Spectacle admirable, dont l'homme se laisse trop aisément détourner! Enseignement profond pour qui le saurait bien comprendre!
l/énergie organisatrice arrive dans le règne
humain ' à son plus liant point de perfection.
Parvenue là, la nature s'arrête |d), ou plutôt elle
rétrograde et redescend, pour les remonter en-
1 Je me sers à dessein de cette expression, inusitée cnez nous,
eore, dans son activité infinie, les mystérieux échelons de l'éternelle métamorphose. Elle se refuse à rien produire de plus achevé. L'homme est l'information suprême et comme la vivante synthèse des forces génératrices du globe, et ce n'est pas sans raison qu'un grand poète l'a nommé « le sensorium commune de In nature ("). »
Cependant, à sa venue au monde et durant les premiers temps de son existence, ce qu'il y a de vraiment humain en lui n'est encore nullement sensible. Il ne donne que de légères indications d'une vague et animale spontanéité. Dépendant de tout, incapable de satisfaire à ses besoins ou même de les exprimer clairement, plus empêché que les petits des animaux, il peut sembler inférieur à eux ; le jour où son excel-
mais employée par les naturalistes allemands. [ M. Isidore- Geoffroy Saint-Hilaire l'a adoptée depuis lors. — Note de la deuxième édition.]
lence générique se révèle est le jour où paraît en lui la liberté ; non plus seulement cette liberté commune à la brute d'opter entre un nombre très-limité de mobiles inférieurs l, mais cette liberté noble et régulatrice qui le fait délibérer dans un ordre de choses purement intellectuel et se gouverner selon des motifs désintéressés, souvent contraires à ses intérêts apparents, en se conformant à des notions abstraites d'honneur, de devoir, de sacrifice.
Cette liberté d'une nature supérieure et par laquelle nous sommes initiés à la vie morale (') en devenant responsables de nos actes, cette liberté, qui n'est à bien dire qu'une obéissance
1 Gomme, par exemple, lorsqu'un chien se décide à suivre tel chemin plulôl que tel autre, à obéir ou à désobéir au commandement de son maître. Il serait plus exact de désigner celte liberté inférieure sous le nom de spontanéité. Elle se rencontre déjà à un certain degré dans les substances qui s'attirent et se combinent avec préférence. Elle a été caractérisée dans ses effets par un chimiste éminent, sous le nom d'affinités élei tivet
raisonnée à la loi suprême et un acquiescement de notre esprit à la vérité bien connue, n'est pas également dispensée à tous les hommes, ni à tous les instants de la vie de chaque homme. Elle se proportionne constamment à l'énergie avec laquelle l'individualité s'accuse. La première enfance, la caducité, la maladie, sont des temps de passivité et d'indifférence morale où l'homme ne vit guère que de la vie végétative. Telle peuplade barbare, telle classe même de certaines sociétés qui se croient civilisées, sont à peu près dépourvues d'individualité ou de liberté. Il est encore sur le globe des peuples entiers qui ne connaissent guère d'autre motif d'agir que leur instinct, et dont la réunion porte plutôt le caractère d'uniformité d'une société de castors ou d'abeilles que celui de libre diversité propre aux sociétés humaines. Tout homme resté complètement dépendant de son organisation, dont l'esprit demeure, pour ainsi parler, engagé dans la
matière, ne connaît point la liberté véritable ; à cet égard il se montrera quelquefois plus différent d'un autre homme qu'il ne le sera de certains individus favorisés parmi les animaux.
Pour l'être intelligent, au contraire, ces deux termes, loi et vérité, correspondent exactement. Leur complète identité dans l'esprit humain serait l'émancipation sociale et religieuse. Où la conviction règne, il n'y a plus de tyrannie.
Tant que l'Ame humaine ne s'est pas délivrée des liens de la nécessité, elle demeure à l'état «le l'enfant encore attaché aux flancs de sa mère ; elle participe à la vie universelle, mais elle n'a point de vie qui lui soit propre. C'est par cette délivrance de nous-mêmes que nous entrons dans l'exercice des droits de notre race et que, pour rappeler l'expression d'un grand docteur, nous devenons citoyens de la cité de Dieu. Là seulement, dans cette noble cité, éclairée d'unepermanente lumière, nous posséderons cette paix
supérieure, vainement cherchée au dehors, cette béatitude pressentie qu'aucune volupté ne supplée et qui n'est, en quelque sorte, que l'épanouissement naturel de notre âme dans l'atmosphère idéale de la vérité.
Or, cette délivrance de l'entendement n'est autre chose que l'éveil de la conscience du bien et du mal.