DE [LA FAMILLE
Pans une civilisation qui connaîtrait et respecterait les lois de la destinée humaine, la famille naturelle serait à peine distincte de la famille sociale.
Par une pénétration réciproque, elles concourraient ensemble à un même dessein; la vie domestique ne serait jamais en opposition avec la vie publique, la maison contre l'État.
Mais il n'en va pas ainsi chez nous : les intérêts de la vie domestique s'accordent rare-
meut avec l'intérêt de la vie publique., L'esprit qui les anime est opposé. Ni dans l'une ni dans l'autre, la liberté véritable n'est encore ni pratiquée, ni même connue : ce sont deux égoïsmes, deux tyrannies aux prises, et qui se disputent la vie entière de l'homme.
Dans la famille, qui va nous occuper d'abord, la tyrannie s'exerce naturellement sur les deux êtres faibles : ia femme et l'enfant.
Ni la femme ni l'enfant ne faisant partie de l'État et n'étant protégés parla loi que d'une manière insuffisante et presque dérisoire, l'homme sans contrôle dans la famille, le mari, le père, exerce un pouvoir excessif contraire à la justice, contraire à lui-même, car, nous l'avons dit, il n'est pas de despotisme qui ne tourne en lin de compte contre h despote.
La vie domestique, telle qu'on l'entend pour les femmes et pour les enfants, isolée, séparée, . de la vie publique, devient, par l'étroitcsse de ses
horizons et par l'absence de toute activité sympathique, une prison véritable, dont le geôlier qui en ferme les verrous n'est pas moins triste que les captifs sur qui les verrous se ferment.