DU MARIAGE INDISSOLUBLE
« I.asciate (uni speranza.
Dam 11:.
Quelle décourageante lenteur dans la marche des idées! Que de temps s'écoule avant que la vérité du sage devienne la vérité du vulgaire! Quelle distance et que d'égarements entre la connaissance d'un principe et son application dans les faits! Tandis que les sciences naturelles vont avec fermeté de certitude en certitude, et que
chacune de leurs découvertes constate un progrès accompli, en arrière duquel nul ne demeure, la science sociale ne procède que par oscillations irrégulières, et l'on est souvent tenté de se demander, tant elle semble hésiter dans ses voies, si le genre humain avance ou rétrograde, s'il se rapproche de la liberté, qui est sa destinée finale, demeure stationnaire, ou ne retourne pas plutôt vers l'esclavage.
Ces réflexions me viennent surtout à propos de la question du mariage indissoluble que l'on est en quelque sorte confus d'avoir à traiter encore, après les autorités nombreuses et considérables qui l'ont tranchée depuis lant d'années, après l'exemple concluant de plus de la moitié du inonde chrétien. En effet, on se demande avec surprise comment une nation qui a versé le plus pur de son sang pour conquérir à ses institutions le principe de la liberté politique laisse se perpétuer dans son
sein, pnr une triste inconséquence, le joug indissoluble du mariage ("'"); comment une société, qui a rompu avec le sacerdoce, s'est soustraite à son intervention aussi complètement que l'a su faire la nation française, demeure encore sous l'influence exclusive des idées sacerdotales eu égard à une institution en dehors de laquelle, lorsque la vérité ne lui sert pas de base, toutes les autres deviennent impuissantes {tour le bonheur et la dignité de l'homme.
L indissolubilité du mariage est une suite rationnelle de la doctrine du salut par l'expiation et la douleur. 11 n'est rien de surprenant à ce que des esprits, façonnés de telle sorte qu'ils ont admis sans hésiter l'éternité des peines de l'enfer, n'aient pas pris grand souci de la perpétuité des peines du mariage; et encore le droit canonique a-l-il lléchi en admettant la stérilité et L'impuissance comme motifs
de légitime répudiation. Chose étrange! l'Eglise, spiritualiste par excellence, est venue en aide aux misères physiques et aux souffrances de la chair s;ms daigner songer, et ceci a droit de surprendre, qu'il est dans certaines impuissances du cœur, dans certaines stérilités de l'esprit, des causes plus graves peut-être et tout aussi irrémédiables d'incompatibilité. Le progrès moral des citoyens n'imporle-t-il donc pas autant et plus à la société religieuse et civile que leur accroissement en nombre? La génération serait-elle l'unique but de l'union conjugale? Malgré l'austérité excessive de la doctrine catholique dans sa conception et sa définition du mariage, elle n'a pu s'empêcher d'accorder pourtant que « les intentions de Dieu, en l'instituant, sont fondées en premier lieu sur l'instinct des deux sexes qui l'ait qu'ils désirent naturellement d'être unis, dans l'es- ; r née du secours qu'ils attendent l'un de
l'autre1. » Or ce secours mutuel, ce progrès moral attaché à l'union libre de deux êtres sympathiques, que deviennent-ils sous ce joug de fer qui écrase le faible et finit par opprimer le fort lui-même, en vain révolté contre l'irrévocable? L'irrévocable! mot terrible dans la bouche d'une créature telle que l'homme, variable à l'excès, sujette à l'erreur, jouet perpétuel de vicissitudes impossibles à prévoir; mot téméraire et insensé, qui va directement contre les desseins de la Providence, car, partout et toujours, elle a tiré ses lois de la nature même des êtres. Comment fermer les yeux à une vérité si évidente? La permanence est de Dieu; elle n'est pas de l'homme. L'irrévocable, non plus que l'éternel , n'est attribut d'aucune chose ici-bas et ne saurait appartenir qu'aux arrêts de la souveraine et infaillible justice. Nous
1 Catéchisme du Concile de Trente.
avons vu rendre hommage à cette vérité lorsque, aux acclamations de tout un peuple, on abolit naguère chez nous la perpétuité des vœux monastiques; et, si notre législation criminelle sophistique journellement et élude autantque possible l'application de la peine capitale, qu'est-ce autre chose encore sinon un tacite acquiescement au même principe, une humaine et juste terreur de l'irrévocable? La société, qui va s'aiïranchissant et s' éclairant de plus en plus, respecte chaque jour davantage dans son sein cette puissance supérieure qui meut le cœur de L'homme par des touches invisibles, le transforme, et le rend souvent plus dissemblable à lui-même, d'une époque de sa vie à l'autre, que l'arbre chargé de frimas de l'arbre paré de fleurs et de fruits. Elle commence à sentir que, s'il ne lui est pas donné de fixer le bonheur, elle ne doit pas du moins bannir l'espérance- Par quelle déplorable anomalie ce progrès dans
les sentiments et les opinions s'arrête-t-il au senil dn mariage? La Révolution française, en brisant à jamais de si formidables tyrannies, devait-elle en laisser subsister une que des peuples, restés beaucoup plus asservis dans l'ordre politique, ont rejetée, et cela sans qu'il en résultat aucune altération lâcheuse dans les mœurs'.' Encore une fois, on est confus d'avoir à revenir sur d'aussi incontestables choses. Faut-il encore répondre après Montesquieu, Milton, Renthani, madame de Staël, etc.. etc., à ces vues superficielles ou à ces rigorismes outrés qui se persuadent qu'une liberté mesurée doit inévitablement pousser en des écarts funestes; que par la possibilité du divorce la perturbation sera jetée dans la société, et qu'il ne sortira de cet adoucissement abusif qu'une licence légale, dont les enfants en premier lieu seront victimes? En vérité, c'est par trop méconnaître le cœur humain. Loin de croire à l'abus, je ne crois pas
même à l'usage fréquent de la liberté. 11 v aura toujours, quoi qu'on en dise, tant et de si fortes raisons pour ne pas briser un premier lien, tant d'avantages (huis sa stabilité! Toujours, sous la loi chrétienne, et l'on peut dire sous toutes les lois, la femme fidèle, i'épouse d'un seul homme, sera particulièrement honorée; toujours l'amour du premier-né lui fera supporter ce qui sera supportable. La constance dans l'amour, cette fidélité si chansonnée, si moquée chez nous, est un sentiment beaucoup plus nature] au cœur de l'homme qu'on ne le suppose. L'union librement contractée, dans l'âge de discernement, et sans influences extérieures d'ambition, de cupidité, etc., entre un homme et une femme capables d'amour, aura pour elle toutes chances de durée. L'amour, en se transformant peu à peu, se teindra des nuances des âges divers ; à l'ardeur des sens attiédis succéderont la puissance de l'habitude, les secrets de
l'intimité, le charme des souvenirs, la reconnaissance, la douce pensée du soutien mutuel dans l'âge où tout nous fuit, le reflet de notre jeunesse dans la mémoire d'un autre, et surtout la sollicitude commune de l'amour paternel. Mais une telle union suppose la sincérité et la liberté : la sincérité, qui ennoblit jusqu'aux fautes; la liberté, qui ennoblit la soumission en en faisant un dévouement volontaire. De lui-même l'homme aspire à la durée ; il la rêve, il la cherche partout; il veut la perpétuité surtout dans l'amour; mais ne le forcez pas à la subir. Ne confondez pas ce qui appartient aux mœurs et ce qui est du ressort des lois, car alors ces lois téméraires, on les élude d'un consentement unanime. C'est ce qui arrive et ce qui arrivera de plus en plus, tant que vous maintiendrez l'indissolubilité du mariage. Entrez dans les cercles de nos grandes villes ; examinez-en le mouvement, l'intérêt, le lien, le prestige : toul y roule sur
des amours illicites qui commencent, finissent, se croisent, s'observent, se déjouent. Allez au théâtre, écoutez la foule battre des mains à l'éternelle comédie des maris trompés ; voyez toutes les larmes couler, toutes les sympathies se déclarer pour la passion contre le devoir, pour l'adultère contre le mariage : quel sens trouvezvous donc à ces témoignages non équivoques? N'en concluez-vous pas que le sentiment universel, averti de ce qu'il y a d'excessif dans vos exigences, protège et encourage tout ce qui s'y dérobe? Que penser d'une loi que l'immense majorité n'observe ni ne respecte? surtout si, en I examinant de près, cette loi austère et qu'on prétend religieuse, nous venions à découvrir que son auslérilé n'est qu'apparente et qu'elle couvre le plus avilissant des désordres, celui qui met aux bras de l'époux le tils de l'étranger. La loi (qui pourrait admettre une telle énormité, si une 1 1 n i Li 1 1 < * habitude ne nous rendait pas tous hébé-
tés et comme incapables de réflexion?), la loi ose imposer à l'homme une paternité ignominieuse. Dans sa discipline expéditive, et cela jusque dans le cas où nul doute n'est possible, il lui faut sur ses registres un nom tout trouvé pour une chose qu'elle appelle un père. Ses vues morales ne s'étendent pas au delà. Triste sagesse, qui nous conduit à de tristes mœurs !
S' abuserait- on vraiment, au point de croire que les liens de famille et la vie pieuse et douce qu'ils devraient enserrer d'un nœud d'amour puissent exister là où la paternité, toujours imposée, demeure toujours équivoque, sous l'empire île coutumes qui sollicitent le faible à la perfidie, tant elles la rendent Facile et profila 1 ) le , et qui font de la sincérité du fort la plus dangereuse des vertus?
On cite avec complaisance le nombre assez considérable d'unions pacifiques, sinon heureuses, sous le régime de l'indissolubilité qu'on
ESSAI SUR LA LIBERTÉ. l">(->
reconnaît imparfait, mais qu'on croit nécessaire. Ces dehors honnêtes ne me trompent pas; cette paix extérieure ne m'édifie guère ; je sais trop comment on l'obtient : le plus souvent c'est lorsque l'un des deux époux, fatigué, découragé ou pénétré de l'esprit de sacrifice, accepte le rôle de victime et souffre, durant la vie entière, une compression incessante de ses penchants, de ses facultés, de ses goûts, de ses opinions, de tout son être enfin. Le monde ad mire d'ordinaire dans le sexe féminin ces pâles fleurs de résignation qui végètent à la surface des eaux dormantes; mais la société leur devrait autre chose qu'une admiration dérisoire. On les laisse s'étioler à l'ombre et se Ûétrir bien avant l'âge, dans la morne torpeur d'une existence sans liberté et sans amour. Serait-ce là le but? Est-ce là cette double vie, ce secours mutuel que promet le mariage? Et, parce qu'une habitude consternée étouffe
la plainte, croit-on que le mal a cessé d'exister?
Les enfants, auxquels l'Etat semble avoir voué toute sa sollicitude, les enfants, auxquels il a cru utile d'assurer un père, non selon la vérité mais selon le règlement , sont , aux yeux du plus grand nombre, l'argument sans réplique. Que deviendront-ils, si vous accordez le divorce, même dans des conditions trèsrestreintes? Mais que deviennent-ils, je vous prie, dans l'état actuel des cboses? Ne sait-on pos, et n'est-il pas évident pour le simple bon sens, que la pire éducation pour les enfants est celle qu'ils reçoivent de parents en mauvaise intelligence1? La femme dont le cœur s'abandonne aux amours défendus, la femme troublée, inquiète, qui vit avec tremblement
' Les difficultés fondées sur l'éducation dos enfants disparaissent d'ailleurs dans le système d'éducation publique, qu pourrait et devrait êlre adopté par le États libres.
dans un réseau de mensonges dont il lui faut à chaque instant renouer les mailles prêtes à se rompre, devient inévitablement mauvaise mère: ou bien elle s'éloigne de ses enfants parce que sa pensée est plus fortement attirée ailleurs; ou bien elle porte dans ses soins et dans ses caresses la fiévreuse agitation de la passion contrariée. Quant à l'homme, dès qu'il se déplut au foyer, il fait retomber sur sa petite famille son ennui, son humeur, ses soupçons. Au sein de ces dissentiments, l'enfant observe avec défiance, juge avec sévérité, apprend la ruse et conçoit du mépris pour ceux qu'il devrai*1 respecter; il ne respire point l'atmosphère sereine qui seule convient à ses jeunes pensées. Et d'ailleurs, n'en fût-il pas ainsi, cette loi de l'indissolubilité, établie pour protéger l'enfant, ne va-t-elle pas, ainsi que l'observe excellemment une femme illustre1, peser quelques an-
1 Madame île Slaël.
nées plus tard do tout son poids sur l'hommo fait? La protection douteuse qu'elle lui accorde en ces premières années, elle la lui fait rudement expier dans les années qui suivent; qu'y gagne-t-il?
Mais vous poursuivez une chimère, répèlent ces commodes moralistes qui savent esquiver sans bruit tous les jougs et prendre philosophiquement leur parti de voir souffrir les âmes vertueuses; la félicité parfaite n'existe point icibas. Ce n'est point là, je pense, une raison péremptoire pour que la société ne cherche pas avec persévérance à diminuer la somme des maux qui la pressent et l' étouffent, et pour qu'elle ne veuille arriver à ce que le mal, dans son sein, soit 1 exception, non la règle. Or, dans le mariage tel qu'on nous l'a fait, l'exception infiniment rare est l'union heureuse. On a évalué à un vingtième les mariages exempts de regrets amers. Voilà donc les éléments de cet
ordre si vanté! Que d'injustices commises et souffertes sous le manteau de la légalité! Que d'êtres nobles et délicats mortellement atteints dès les premiers jours de la jeunesse! Est-il juste, peut-il être utile que l'époux de la femme adultère porte !a honte au front? que celui de la femme stérile se voie à jamais déshérité des joies de la paternité? que la femme aimante et chaste subisse à toute heure, avec l'affreuse pensée de ['irrévocable, le despotisme sans contrôle d'un mari vicieux, débauché, accepté plus souvent que choisi avant l'âge du vrai discernement? Si c'était là l'ordre nécessaire, comme on l'affirme, il faudrait en effet se bor lier à ployer le genou, en appeler à une vie meilleure, lever vers le ciel des mains en délresse et des yeux noyés de larmes : il faudrait renoncer en gémissant à tout espoir de progrès ici-bas; la condamnation de la rare d'Adam serait irréfragable; car la société tout entière est contenue
en germe dans le mariage. Tant que ce germe ne pourra s'y développer selon des conditions naturelles, aucun progrès décisif ne s'accomplira; la liberté ne sera qu'un vain mot; l'éducation du genre humain sera viciée à sa source; il ne sera pas possible de tracer des règles précises el certaines : il n'en est point pour l'individu quand une institution fondamentale comme le mariage manque de justesse, et par conséquent de cette force supérieure devant laquelle toute conscience droite s'incline avec respect. Une confusion déplorable se l'ail dans les esprits; il devient excessivement difficile de remonter aux rapports vrais dont nos devoirs dérivent. Le bien ne saurait plus être qu'un moindre mal, car nul ne peut agir seul. La solidarité sociale s'étend à tout et à tous. Nulle existence ne se peut abstraire des autres existences ; nul homme ne vit de soi, pour soi et par soi; nul ne saurai! se conduire bien à tous égards, être juste enfin,
autrement que par le désir, sous l'empire de lois arbitraires et déraisonnables1.
1 En m'eflbrçant, dans ce chapitre, de combattre les préjugés de la société catholique française relativement au divorce, j'ai pu paraître donner à cette question beaucoup plus d'importance qu'elle n'en a réellement à mes yeux. J'ai dit ailleurs (Esquisses morales, ch. m) que là n'était pas, pour moi, le remède aux maux dont on se plaint. Aussi longtemps que l'éducation et le droit des femmes ne seront pas institués sur le principe de l'égalité, dans la loi et dans le< mœurs, il n'y aura pas d'union conjugale véritable. Le divorce est une injustice moindre ; il n'c;t pas la justice.
!i h L'ENFANT OU DE L'ÉDUCATION
« L'homme libre ne doit rien apprendre en esclave. »
Platon.
L'éducation doit avoir en vue l'homme en tant
qu'individu et l'homme en tant que membre de la société. Il y faut le concours de la famille et de l'Etat en tics institutions qui la protègent et la dirigent vers un but unique, à travers les diverses phases de la jeunesse. J'ai dit que l'action de l'éducation (en prenant ce mol dans le sens le
plus étendu) commençait dès le sein de la mère, devenue jusqu'à un certain point coopératrice dans la formation d'un être qui se nourrit de sa substance et ressent toutes les perturbations auxquelles elle s'expose (fl'!). Mais, dans ma pensée, le devoir des parents remonte plus haut encore. Les circonstances qui voient s'accomplir la conception ne sauraient être indifférentes ; les dispositions morales et physiques du père et de la mère, durant cette opération mystérieuse des forces génératrices, exercent sans nul doute une influence considérable sur l'être qui leur devra le jour : c'est forfaire à la dignité de l'espèce humaine que de ne point environner de respect l'acte qui la perpétue.
L'école de Pythagore recommandait « de ne pas procéder pendant l'ivresse à l'acte saint de la génération <ao;. » L'homme libre, aspirant à créer un homme libre, ne doit point s'accoupler comme la brute qui, dans un brusque transport,
se livre à ses appétits aveugles; il doit s'unir à la femme qu'il a choisie selon de particulières et intimes convenances, dans toute la liberté de sa raison, dans la plénitude de sa volonté et dans la concordance la plus parfaite de ses sentiments et de ses désirs. La santé de son âme ne sera pas moins souhaitable en ces étreintes de l'amour créateur que la santé de son corps; l'acte suprême de la puissance humaine, qui est en même temps sa volupté la plus vive, demanderait, pour être ordonné à sa fin auguste, le concours simultané et la perfection de toutes les forces de la vie.
Oh! qu'ils comprenaient mal la grandeur de l'homme, ces pâles ascètes, dont l'esprit morose n'a vu, dans le tressaillement divin qui crée aux lianes délicats de la femme une intelligence immortelle, qu'un acte de concupiscence, une fornication, le soulagement d'un besoin impur (ap)\ Qu'ils se sont tristement égarés, ces docteurs
dans la science d'anathème, eux dont la sombre sagesse a fait du tout-puissant amour une faiblesse honteuse, et de la volupté sainte un péché ignoble! Quelle témérité, quelle audace de folie n'a-t-il pas fallu pour flétrir h ce point les sources mêmes de l'existence, et quelles visions chimériques sont donc apparues à ces cerveaux en délire pour qu'ils aient ainsi frappé de réprobation l'attrait indestructible qui unit l'homme à la femme, la force à la grâce, et consacre par d'inexprimables ravissements la perpétuité de la race humaine!
0 nature ! éternellement jeune , belle, féconde, puissante et douce nature, malheur à ceux qui t'outragent par une licence dépravée; mais malheur aussi à ceux dont l'austérité aveugle a pu méconnaître et avilir l'exaltation suprême de ta divine énergie dans la plus parfaite et la plus noble de tes créations terrestres !
Les soins de la première enfance sont partout
et avec justesse laissés à la mère. La nature, souverainement patiente, ne veut ni brusques transitions, ni contrastes heurtés dans la formation des êtres. Il plaît aux yeux et il convient à la raison que l'enfant glisse insensiblement des genoux de la femme à ses côtés, et qu'il essaye, sous le rayon plus doux, dans le rhythme plus amolli de la grâce féminine, les premiers pas chancelants de sa vie fragile. La femme, d'ailleurs, nous l'avons vu, par sa complexion délicate et la mobilité de ses sensations fugitives, conserve à tout âge quelque chose de semblable à l'enfant; de là vient qu'elle s'associe avec tant de souplesse et d'une complaisance si naturelle aux mille petites vicissitudes de ces existences à peine écloses. C'est sans nul effort qu'elle s'amuse des divertissements de l'enfant, qu'elle s'inquiète de ce qui l'émeut, et se désole de ce qui l'afflige; sans artifice elle gagne sa confiance. Comme elle ne se sent qu'une autorité éphémère et que déjà
elle pressent, clans son fils surtout, une vigueur de volonté qui lui résistera bientôt et devra même un jour la protéger, elle commande rarement et ne châtie jamais. Elle a besoin d'être aimée bien plutôt que d'être obéie; elle veut captiver, non contraindre. On la voit pratiquer d'instinct, et le plus souvent sans en avoir conscience, le précepte fondamental de toute éducation raisonnable : inciter à librement vouloir ce qu'il est utile ou nécessaire qu'on fasse; c'est là tout le secret de cette influence si généralement observée de la mère sur son fils. Elle a respecté sa liberté; à son tour il respectera sa faiblesse. Tandis que l'autorité despotique du père produit la rébellion ou l'hypocrisie, le doux ascendant de la mère, imposé par la nature dès les premiers instants de la vie, subi avec amour durant l'enfance et la jeunesse, se perpétue à travers tous les âges et se retrouve entier à l'heure de la mort (a<?). Mais encore pour celte première éducation
toute passive, dont le seul but doit être de suivre les indications de la nature physique, pour cette hygiène pédagogique d'une créature presque exclusivement sensitive, il faudrait des connaissances et surtout une faculté d'observation soutenue, une sérénité de raison, qui manquent absolument à la femme frivole, ignorante et dissipée, telle que la veulent nos coutumes ; de là un vice radical et malheureusement presque irréparable dans la direction imprimée en ce moment, sacré entre tous, de l'humaine métamorphose, où nulle force intérieure ne réagit contre les influences du dehors, où l'enfant s'abandonne sans défense à notre domination.
Et le mal ne fait que s'aggraver avec les années. À la vie végétative de la toute première enfance succède une longue période d'une vie que l'on peut appeler animale, tant les besoins de l'intelligence s'y montrent encore subordonnés à ceux du corps, tant la force matérielle y prévaut
et entraîne tout. A cette période d'essor physique, le mouvement, le bruit, les jeux qui simulent le travail, l'émulation d'un compagnonnage expansif dans la lutte contre des obstacles cherchés volontairement, la liberté au grand air surtout, ou du moins dans de vastes espaces, sont pour l'enfant des conditions d'être. L'asservir, ainsi qu'il arrive dans la famille, à toutes les contraintes de «nos bienséances, dans le commerce de personnes d'un autre âge, qui ne sont à ses yeux que des juges et des maîtres, c'est lui infliger un supplice cruel. Essayons de nous figurer ce que nous deviendrions nous-mêmes si nous étions forcés de passer tout notre âge mûr avec des vieillards entrés dans la caducité, sans nul commerce avec nos contemporains : une tristesse mortelle s'emparerait de notre cœur ; ni leur affection, ni aucune de leurs qualités, en les supposant éminentes, ne pourraient nous tenir lieu du charme naturel attaché à la
conformité des années, d'où naît la sympathie des goûts et des besoins. Comprenons donc à quelles muettes tortures est condamné l'enfant du riche, élevé dans ce que l'on appelle les joies intimes de la famille, livré à trois tyrans détestés : le classique fastidieux, le cuistre qui l'explique, l'encrier où se puise l'ennui; perpétuellement en butte aux admonestations des aïeuls, aux réprimandes des parents, aux conseils des amis, aux avis de tous; passant de bienséance en bienséance, de privation en privation, les heures uniformes des interminables journées. Pour lui aucun plaisir adapté à son âge, aucun amusement qui ne soit empoisonné par les mille restrictions dont l'entoure une surveillance minutieuse.
L'éducation, telle qu'on l'entend chez nous, immole sans hésiter les joies et les libertés du présent à je ne sais quel avenir problématique qu'on se figure apparemment comme le seul âge
tics jouissances stables et légitimes. On écrase la naturelle gaieté tic l'enfant sous le poids d'enseignements qui lui serviront plus tard, dit-on; et dans la prévision d'une époque indéterminée qu'il n'atteindra peut-être jamais, avec la certitude accablante d'une vie en toute hypothèse excessivement courte, on ne prend nul souci de son bonheur actuel, et l'on dépouille de toutes ses fleurs ce printemps rapide et charmant qui ne doit plus renaître.
Du système d'éducation publique, bien combiné, remédierait à ce principe d'isolement, qui fait respirer à l'enfance une atmosphère d'égoïsme et de servitude, aussi préjudiciable aux facultés de l'âme qu'à celles du corps. J'y voudrais, pour première condition, des établissements fondés à la campagne, dans l'air libre, qui forme les tempéraments robustes et les sens exquis, en présence de la nature, seul livre qui convienne et plaise à l'enfance, parce que chaque
chose y fait image et que le souffle de la vie y circule en animant tout : là seulement l'éducation peut suivre l'ordre indiqué par la raison. En attirant doucement l'attention de l'entant sur les phénomènes journaliers qui s'offrent à sa vue, en lui faisant observer la figure des constellations, le mouvement des astres, les mœurs des animaux, la beauté et l'usage des plantes, la noble utilité des travaux rustiques, vous donnez à cette jeune et riante imagination une occupation qui la charme ; de l'observation partielle des faits vous passez aux notions générales; l'image vous conduit à l'idée, l'analyse à la synthèse; de la connaissance du monde visible vous déduirez, quand il en sera temps, l'analogie des lois morales, posant ainsi dans l'esprit de votre élève le seul fondement solide de toute science en même temps que la seule méthode rationnelle de toute doctrine.
Tout le reste est interversion, violation des
procédés naturels; et, quant à moi, j'aimerais mieux pour l'homme qu'il entrât à vingt ans dans le monde, ignorant, mais ému de nobles curiosités, agité de désirs intellectuels, que chargé, comme on le voit, d'une érudition contraire à son génie, déprimé, écrasé sous le lourd fardeau d'une science morte, qu'il maudit en secret, et dont il ne fera jamais rien ou dont il ne fera tout au plus qu'un usage vulgaire.
Une juste combinaison de l'éducation publique, dont je parlerai plus loin avec détail, aurait encore un autre avantage inappréciable : c'est que de très -bonne heure elle exciterait à se produire au dehors, par le contact et le contraste d'enfants du même âge, ces saillies de la volonté, ces particularités de caractère, par lesquelles se révèlent les hommes éminents. Le sûr instinct qui règle les relations des enfants entre eux, leur inébranlable sentiment de justice, les préservent mutuellement de cette oppression
inintelligente qui est le vice inévitable des éducations privées, où la volonté des parents et la convenance des situations viennent presque toujours faire violence aux penchants. Le nombre de ces fortes originalités que nous nommons génies serait beaucoup moins limité si les errements monotones de notre pédagogie ne tendaient aussi obstinément à comprimer les libres essors et les combinaisons variées à l'infini de l'opulente nature.
On peut facilement inférer de ce qui précède, et d'ailleurs je l'ai déjà dit, combien je suis éloignée d'admettre en principe la perversité originelle de l'espèce humaine : c'est, à mon sens, le plus funeste préjugé qui jamais ait aveuglé les hommes. La nature produit des monstres, il esl vrai, mais dans une proportion bien rassurante et telle qu'il n'est nul besoin de la prévoir dans nu plan général. Quant à cette multitude de caractères mal compris et mal gouvernés que l'on
déclare de mauvais naturels, elle n'existe que dans notre pauvre conception, injurieuse à la toute -puissante sagesse, qui est le tout-puissant amour. Ce que nous appelons le mal dans la jeunesse n'est que la disproportion, l'excès d'un penchant qui, pris à temps et bien dirigé, aurait pu devenir une manière énergique, particulière et exceptionnelle, d'opérer le bien.