‹ Essai sur la libertéChapitre 19 sur 32 · ESSAI SUR LA M DE II TÉ · texte numérisé non relu

ESSAI SUR LA M DE II TÉ

partout la perfidie. Rien de plus contraire à la noble paix de l'union conjugale et à la sécurité de la paternité, qui reposent entièrement sur la loyauté de l'épouse. Mais le mal aujourd'hui est si enraciné, qu'il faudra la volonté constante de plusieurs générations, peut-être, pour que la femme soit rendue à sa destination naturelle dans l'association humaine, et rien n'annonce encore parmi nous que cette volonté soit sérieuse. Quelques protestations isolées que très-peu de nous ont voulu entendre, quelques dithyrambes admirés et oubliés aussitôt, d'illustres exemples qu'on affecte de trouver dangereux, ont servi de texte aux conversations des oisifs; mais les hommes de pensée et d'action, les philosophes et les politiques, ceux qui mènent l'opinion et qui changent les lois, n'ont point daigné méditer une question à laquelle semble s'être attaché, en France surtout, je ne sais quel ridicule qui suffît à effaroucher les plus braves et semble

devoir juger en dernier ressort ce grave problème auquel est attaché tout l'avenir de la société (uh).

Rien n'est plus négligé ou plus inconsidérément dirigé que l'éducation des femmes. Que veut-on? Je doute qu'on le sache bien. One doiton vouloir selon la raison? Que doit-on faire selon le préjugé? Dans l'impossibilité d'accorder ces deux puissances irréconciliables, on laisse tout au hasard : on ne donne point, d'armes aux caractères forts que la lutte ennoblirait; on livre les faibles sans défense à toutes les vicissitudes de la destinée. Seulement on est tombé d'accord pour exiger de toutes les femmes, systématiquement, aveuglément, sans égard aux radicales dissemblances de nature, deux vertus négatives, la chasteté et la résignation, moyennant quoi on les tient quitte du reste. Mais, comme nulle vertu ne se peut soutenir seule, sans l'assistance des autres et surtout sans l'acquiescement de la raison,

il advienl que ehez la plupart la résignation tourne en hypocrisie, la chasteté en hauteur acariâtre, et qu'en pensant assurer la tranquillité des familles on y a jeté un ferment de désunion, de trouble et de malheur.

« Leurs passions sont vives et leurs connaissances bornées, » dit Fénelon dans son excellent Traité de l'éducation des filles. La justesse naturelle de cette noble intelligence lui faisait ainsi loucher avec précision la cause du mal; et, s'il ne lit qu'en indiquer timidement le remède, c'est qu'il obéissait, sans le savoir, à l'esprit du sacerdoce, qui, toujours rivé au dogme du fruit défendu cueilli par la première femme ("'), ne cède que pas à pas, regret à regret, à l'intrusion, pernicieuse selon lui, de la connaissance et de la liberté dans les sociétés humaines, et surtout dans la moitié la mieux asservie de ces sociétés.

Mais les lois et les mœurs, qui n'accordent point aux femmes leur part raisonnable dans la

vie sociale, n'ont pu parvenir à détruire l'instinct naturel qui leur dit qu'elles aussi sont des créatures libres. En leur refusant les moyens légitimes d'indépendance, en leur fermant les voies sérieuses de l'affranchissement par la pensée, on les a jetées dans les sentiers détournés de la coquetterie. Dans toute société civilisée, la coquetterie est devenue pour les femmes une science aussi profonde que la science de la politique. Dans l'inaction où on les a laissées, elles ont appris sans peine à tirer parti des désirs du sexe masculin pour le rendre, au moins momentanément, esclave, et toute leur finesse, toute leur intelligence^ toutes leurs facultés d'observation et de calcul se sont appliquées à ce but unique : inspirer l'amour sans le partager, exciter la passion sans la satisfaire. De là, comme je viens de le dire, un art compliqué, inépuisable en ressources, qui tient tout ensemble de la stratégie et de la politique, et où se dépensent cent

l'ois plus d'habileté, de persévérance, d'audace, d'artifice, de souplesse, de délibération et de savoir, qu'il n'en faudrait pour administrer un royaume, discipliner un camp ou gouverner une assemblée.

Les hommes se plaignent amèrement de cette coquetterie, dont leur jeunesse, à tout le moins, est le jouet et la victime. Mais eu\ seuls ont fait le mal. Ils voudraient la loyauté, et ils ont raison de la vouloir, car la loyauté est l'axe des vertus domestiques; mais la loyauté suppose la force et la raison, et ils ont retenu la femme dans une faiblesse puérile. La coquetterie est la vengeance de la faiblesse. Donnez à la femme un moyen supérieur de satisfaire son juste besoin d'égalité morale, elle le prendra. Ne lui faites pas user sa jeunesse en demi-talents, qui sont comme autant d'aiguillons à sa vanité; ne lui donnez pas une instruction superficielle, qui disperse son esprit en mille directions divergentes. Laissez-la péné-

lier la raison des choses; qu'elle apprenne à voir d'un œil ferme les vices du monde, à sonder d'une main assurée les replis cachés de son propre cœur ; n'imaginez pas surtout avoir rien gagné quand vous l'avez poussée dans une dévotion aveugle que vous vous gardez bien de partager avec elle : c'est là un calcul vulgaire et dont les résultats devraient depuis longtemps vous avoir désabusés. Vous la croyez mieux retenue par son confesseur que par sa raison. Étrange méprise! Le confesseur, toujours plus fort que le mari, est toujours plus faible que l'amant. Tout-puissant dans les langueurs de l'oisiveté domestique, où il apporte quelque émotion et un élément de mystère qui plaît aux imaginations vives, son pouvoir s'éclipse en un clin d'œil le jour où les passions éclatent et où quelque chose de plus mvstérieux et de plus émouvant que lui vienl animer les heures et remplir la pensée. Le temps est arrivé de substituer à toutes ces autorités qui

se succèdent dans la vie îles femmes et se passent l'une à l'autre leur sceptre despotique (autorité du père, du mari, du confesseur, de l'amant), la seule autorité légitime, celle de la raison.

Insensée! me crie-t-on de toutes parts, et la famille, et le mariage, et le pays, que vont-ils devenir? Voulez- vous donc que nous n'ayons parmi nous que des Sapho, des Catherine, des Sémiiamis ou des Aspasie? Cette invasion du génie féminin vous épouvante'.' Croyez-moi, elle ne sera jamais bien redoutable. La nature n'est pas aussi imprudemment prodigue de ses dons. Les Aspasie sont aussi rares que les Périclès; les Sémiramis ne se rencontrent pas en plus grand nombre que les Charlemagne. D'ailleurs je veux comme vous, plus que vous peut-être, des mères de famille attentives, *\r< ménagères vigilantes et sagement économes, des femmes fortes enfin, capables de policer le petil Etat dont elles sont souveraines, et de tenir d'une main légère el ferme les rênes du

gouvernement domestique, en y établissant nonseulement l'ordre matériel, mais encore, ce qui est plus malaisé, l'harmonie morale. Est-ce là ce que font les éducations actuelles? Les faits parlent; ils sont contre vous. Je ne vois partout que. femmes ennuyées et ennuyeuses au logis; incapables de discernement dans le choix et la conduite de leurs serviteurs ; ignorantes des procédés les plus simples de l'industrie ou des travaux champêtres; ignorantes des notions élémentaires de physiologie et de médecine, si nécessaires dans les soins de la première enfance ; inhabiles à la tenue des livres, à l'administration des biens; insensibles surtout à la poésie du loyer, dont elles devraient être la révélation constante ; pressées de le fuir pour se dédommager, dans la dissipation do^ cercles mondains, de la nécessité qui les y retient quelques heures. Vraiment c'est pitié de voir ce que vos éducations, si prudentes, à ce que vous croyez, ont fait de la femme, el comme

ESSAI S l'I! LA MT. HP, TE. tii

elles ont, à l'envi, appauvri son cœur, énervé sa vertu, amoindri son caractère.

Ces éducations sédentaires et renfermées, ces prétendues études sans principes et sans but, qui ne sont autre chose qu'une oisiveté déguisée, débilitent comme de concert le corps et l'âme, en les éloignant autant de la vraie beauté physique que de la beauté morale. « C'est la paresse, dit Cainpanella ', qui décolore leur teint, pâlit leur visage, flétrit leurs chairs et rabougrit leurs membres. Elles ont donc été obligées de recourir au fard, aux chaussures élevées, et de tirer leur beauté, non de la vigueur du corps, mais de la molle délicatesse des formes, et c'est ainsi qu'elles ruinent leur constitution et celle des entants qu'elles mettent au monde. »

On s'est persuadé de nos jours, dans les classes élevées, qu'une libre robuste excluait la

1 Cité du soleil.

grâce et qu'une langueur habituelle ajoutait à l'agrément des manières. De là toute une beauté de convention à l'usage des femmes riches, ce qu'un critique célèbre dans l'histoire de Tari1 appelait una disgramatissima grazia, qui ne peut séduire que des goûts mesquins dans leur raffinement. Je demande à quiconque a vu la femme du peuple à Rome, simple et grave dans son altitude, majestueuse sous ses haillons, noble dans sa démarche, et posant encore aujourd'hui, malgré sa déchéance, d'un mouvement cadencé, sur sa letoaltière, le vase del'incendio del borgo, je demande si on ne lui fera pas injure en comparant l'harmonie tranquille, forte el sereine do toute sa personne, avec la grâce inquiète, débile, étiolée, maladive et mignarde de nos grandes dames.

Un autre résultat non moins pernicieux de

cette existence amollie qu'on Fait aux femmes et de ces études chimériques dont on les leurre, c'est qu'elles engendrent une sensibilité excessive, une curiosité indiscrète, déraisonnable, qui les livrent à des agitations fatigantes pour tout ce qui les approche. Les femmes ainsi élevées ne savent donner aux choses ni leur proportion exacte ni leur valeur relative; elles se passionnent niaisement, avec une impétuosité risible. A des engouements sans cause succèdent des répulsions sans fondement ; en tout elles excèdent la mesure. « Faute d'aliment solide, dit encore Fénelon, qu'on ne peut trop citer, leur curiosité se tourne toute en ardeurs vers des objets vains ou dangereux. » Et que devient, je vous prie, confiée à de tels esprits, l'union des familles? Que devient ce don de conseil qui l'ait de l'épouse prudente le plus sage ami de l'époux, et cet art de captiver les âmes, si nécessaire à qui doii retenir au foyer un mari facile-

ment blasé ou disirait, des parents difficiles et sévères, des enfants que tout dissipe'.' Pourquoi donc, encore une fois, et dans quel intérêt ne pas les initier aux leçons de la sagesse antique et moderne, leur apprendre avec loyauté le mélange de bien et de mal qui se rencontre en toutes choses humaines, et la raison des devoirs qu'on leur impose? Vous ne sauriez les empêcher de satisfaire, de façon ou d'autre, les vagues appétits de leur intelligence curieuse. Toute la question est de savoir si elles chercheront dans les sciences et dans les lettres une distraction frivole ou un aliment solide, si elles liront Sophocle ou Scribe, Descarlcs ou Liguori, Shakespeare ou Kotzcbue, Dante ou Delille, Geoffroy Saint-Hilaire ou madame de (ienlis; si elles puiseront enfin dans la culture des arts et dans l'étude de l;i nature le sentiment de la grandeur et de la beauté; si elles y apprendront cette eurythmie souveraine qui, en les pénétrant, se ré-

pandra d'elles et par elles jusqu'aux plus humbles el aux plus vulgaires détails de la vie domestique, eu voilera les côtés mesquins, en animera la monotonie. Et comment ne voyez-vous pas que l'ignorance pleine d'afféterie où vous voulez les retenir amène inévitablement ce dégoût du foyer, qui, en poussant l'homme aux divertissements du dehors, entraîne le désordre et souvent la ruine de la famille? Quel encouragement à sa vie laborieuse voulez-vous qu'il puise dans l'entretien d'une femme à l'esprit creux, au cœur frivole, oisive ou iusipidement occupée de ses demitalents qui la préparent à des succès ridicules? Quel délassement peut-il espérer dans le commerce d'une personne dont le fastidieux caquet ne se nourrit que des plats incidents de la vie du monde, ou, si elle ambitionne le renom de femme essentielle, des embarras, grossis par son incapacité, de la discipline domestique? lleuivnx encore quand les tracasseries épineuses des

ESSAI Sri; LA LIBERTÉ.

vertus difficiles n'attendent pas l'époux au seuil de sa maison pour le suivre jusque dans les embrassements glacés du lit conjugal!

0 sagesse, calculs, égoïsme et orgueil du despotisme masculin, ce sont là les félicités que vous avez obtenues ! On s'étonne qu'elles vous satisfassent et que vous ne soyez point encore arrivés à concevoir et à désirer, dans votre intérêt propre, un régime plus conforme à la nature, plus digne de l'espèce humaine, où (pour parler avec l'Apôtre le plus sévère au sexe, pourtant) « comme la femme a été tirée de l'homme, l'homme naît delà femme, et tout vient de Dieu '.»

A l'époque où j'écrivais cel Essai, el dans le milieu <m j'écrivais, en l.siT, on étail si loin encore de concevoir pour le- femmes une autre destinée, un autre droil que celui d'obéir \t son mari, de mettre au monde des enfants

Saint Paul

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cl de plaire dans les salon-, que c'étai! grande et risible témérité de faire, comme je le faisais dans les pages qu'on vient de lire, une allusion lointaine à la vie des femmes dans la eité, dans l'Etat.

Depuis lors, les idées de droit et de devoir pour la femme se sont fort étendues.

La révolution de 1848, les écoles socialistes, les publicisles anglais et américains, MM. Stuart Mill, Wendell- Phillips, Henry, Ward-Beecber, etc., quelques écrivains français, .M. Edouard Laboulaye entre autres, qui ont examiné le droit politique du vote et de l'éligibilité pour 1rs femmes, ont dépassé il'1 bien loin les timides hardiesses fie YEs

Mai-, pour traiter la question comme on peut et on doit le faire à cette heure, il faudrait écrire tout un livre.

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