DE L'HYGIÈNE PUBLIQUE
» Les hommes savent comment on doit planter et cultiver l'arbre nommé thoiing, qui- l'on lient dans ses deux mains, et l'arbre nommé tse, que l'on tient dans une seule main. Mais, pour ce qui concerne leur propre personne, ils ne savent pas comment la cultiver. Serait-ce que l'amour et les soins que l'on doit avoir pour sa propre personne n'équivalent pas à ceux que l'on doit aux arbres Ihouiuj et tse ? C'est là le comble de la démence. »
HEKfr-TSEl .
Cette proposition : que l'État, en retour de ce qu'il demande a l'individu d'activité et de concours, doit lui assurer une vie tolérable (je dirais volontiers humaine, et l'on verra pourquoi tout à l'heure), porte avec soi un caractère d'évi-
dence tel qu'il pourrait sembler superflu de l'énoncer, si le triste spectacle des misères sociales ne montrait combien elle est encore peu présente à l'esprit de ceux qui gouvernent. Chez les nations les plus civilisées l'existence matérielle est, pour la classe du prolétariat, rudement achetée chaque jour par un travail exorbitant, soumis à des conditions et des chances qui le rendent en beaucoup de cas plus dommageable que productif ('*).
Le travail n'est point un mal, loin de là : l'activité des forces est essentielle au bonheur; mais ce qui est un mal affreux, c'est la disproportion hors de toute mesure, dans la vie du pauvre, entre les heures de travail et les heures de loisir; car l'abrutissement des facultés et la prompte ruine de la constitution en sont les conséquences inévitables. Me préserve le bon sens de faire, ainsi que le veut la mode, de la charité romanesque. Restons dans la gravité des faits ; cou-
sultODS les statistiques les plus favorables ; tenons-nous aux chiffres, de peur d'un apitoiement trop Facile, et reconnaissons avec stupeur et remords qu'une majorité immense naît sur le grabat, croît sans asile et sans soin, vit dans les sueurs fiévreuses d'un travail incertain, insuffisant ou insalubre, et meurt, avant le temps lixé par la nature, sans avoir joui peut-être d'un seul jour de sécurité, sans avoir pu jamais échapper, autrement que par l'ivresse ou par le crime, à l'oppression d'une misère irrémédiable (").
Nul ne meurt de faim : axiome familier à ceux qui jamais n'endurèrent la faim. Le corps humain, il est vrai, oppose une force longtemps invincible à la destruction; il résiste îneoncevablement aux privations les plus cruelles; mais hélas! vivre d'inanition n'est pas un moindre mal que d'en mourir ; et qui sait d'ailleurs comment l'on vit et l'on meurt dans ces masses sans nom qui passent, silencieuses et mornes, tout
au fond de !a sociale comédie, courbées sous le poids de notre indifférence, comme les réprouvés du poëte sous la chape de plomb éternellement, écrasante! Mais l'aumône est prodigue, empressée; l'aumône a des ailes; elle court, vole, se répand et se multiplie avec une merveilleuse intelligence ; la charité chrétienne prévoit tout, plaint et console tout ; et si elle ne remédie pas à tout, c'est que le mal est nécessaire, et ne se peut bannir que dans les utopies de quelques bons cœurs qui n'entendent rien au train du monde. C'est ainsi qu'on raisonne et qu'on se tranquillise. Ames généreuses, philanthropes respectables, votre aveuglement se prolonge outre mesure ; il est bien temps qu'on vous éclaire. Souffrez qu'on vous le dise enfin sans détour : il ne s'agit pas de charité, mais de justice. Cette aumône qu'on préconise, moi je la voudrais supprimer; vous la reconnaisse/, insuffisante, je la déclare fâcheuse, parce que son
résultat le plus certain, c'est de rassurer le riche dans la possession de ses richesses et de perpétuer dans l'esprit du pauvre le sentiment dégradant d'une dépendance dont rien ne le relève, d'un esclavage d'autant plus odieux qu'il ne donne même pas, comme l'esclavage antique, la sécurité d'un certain bien-être. Non, non, l'aumône recommandée aux uns, la résignation prêchée aux autres, font injure à la sagesse humaine, en accusant l'impéritie de nos établissements politiques. C'est à la raison publique et non à la charité particulière qu'il appartient de faire cesser cet inique partage qui donne à l'un le repos sans travail, la jouissance sans effort, à l'autre le travail sans joie, l'effort sans récompense. Elle le peut faire, elle le fera ; non pas en dispensant à tous la richesse, ce qui ne semble pas possible et n'est pas même souhaitable, mais en assurant à chacun le travail intelligent, proportionné aux forces, l'aisance
laborieuse, ce loisir bienfaisant qui apporte le repos au corps, la liberté à l'esprit, et ramène l'homme, en certaines heures de grâce, aux joies pieuses des affections du cœur. Autrement les souverains ne gouverneront pas des hommes, mais des brutes; et s'il est vrai, comme l'a dit Bacon, que la dignité du commandement se proportionne à la dignité de ceux à qui l'on commande, que l'empire sur les animaux est chose vile, et que régner sur des esclaves est plutôt un déshonneur qu'un honneur, exhorter les princes de la terre et leurs ministres à se préoccuper fortement de ce qu'on peut appeler aujourd'hui la grande, l'unique affaire, c'est moins encore les rappeler à un devoir imprescriptible qu'aux intérêts bien entendus de leur propre grandeur ('"").
Mais ce problème de l'extinction du paupérisme est si fortement noué à l'ensemble des problèmes soulevés chez nous de toutes parts,
i: S S AI SUR LA LIBERTÉ. 187
il se lie d'une façon si étroite à la question du salaire, de la propriété, de L'hérédité, de ta liberté des échanges, à tout notre système social, qu'on n'y peut loucher par la pensée qu'aussitôt toul ne s'ébranle. Trois évidences enchaînées l'une à l'autre vont le montrer : aussi longtemps qu'il y aura des oisifs, il y aura des nécessiteux; aussi longtemps qu'il y aura des fortunes héréditaires, il y aura des oisifs; aussi longtemps • pie la nation ne se gouvernera pas elle-même, que tous ne seront pas appelés à faire partie de l'Etat, l'Etat ne songera point au salut de tous. Pour sortir de ce cercle vicieux, il ne faudrait pas moins que l'avènement aux affaires d'une génération sincère et forte, libre de tous préjugés, magnanime, enflammée d'une de ces ardeurs saintes qui jadis s'emparaient des peuples à la voix d'un prophète ou d'un réformait iir. Cette voix prophétique et réformatrice non- parle aujourd'hui à toute heure, il est vrai,
en tous langages et par mille bouches, dans les livres, dans les journaux, dans les chaires et dans les tribunes ; mais le grand bruit du mensonge qui s'y môle nous assourdit ; nous confondons dans une même indifférence la vérité et l'erreur. Bien peu d'entre nous savent comprendre, et nulle part je ne vois les courages qui, ayant compris, oseraient vouloir.
Ces interrogations posées et offertes à la méditation des politiques, j'ajouterai quelques mots seulement encore sur le devoir de l'Etat concernant la vie physique des citoyens, quelques réflexions rapides qui, sans entamer les grandes questions que je viens d'effleurer, portent sur un point assez important de l'existence publique.
Dans tous les pays véritablement civilisés, il y a dans les affaires un département affecté à la force, un autre aux travaux, un autre au culte, un autre encore à l'instruction publique ; mais
l'hygiène publique semble, comme de concert, oubliée ou du moins négligée; on n'a pas jugé apparemment qu'elle valût, de la part des chefs de l'État, une attention sérieuse. Et cependant la salubrité d'un territoire, de ses villes et de ses hameaux, la bonne constitution de ses habitants, seraient-ce là des choses d'un intérêt médiocre pour qu'on s'en occupe si peu et si mal? Quand on parle de la prospérité d'un pays, que peut-on entendre pourtant, si ce n'est en tout premier lieu la vigueur, la santé et la beauté de la race d'hommes qui l'habite? On se préoccupe assez, depuis un certain nombre d'années, de l'amélioration des races animales : les chevaux, les bœufs, les chiens, les moutons, sont l'objet d'une particulière sollicitude de la part des grands et des riches. Ces tendances sont louables et je suis prête à v applaudir, à une condition seulement, c'est qu'on comprendra dans ces dispositions prévoyantes et conservatrices la pauvre race hu-
maine, abandonnée, livrée au hasard, à l'action détériorante de la misère, de l'incurie et du temps, qui mine sourdement, mais sans trêve, tout ce qui ne lui oppose pas une résistance active ('"').
A coup sûr l'établissement d'une direction nombreuse, et composée avec le plus grand soin, de l'hygiène publique, établissement dont les dépenses seraient aisément supportées par une partie des aumônes éparscs et inintelligentes qui tombent sans discernement et sans fruit de la main du riche, donnerait une impulsion heureuse aux améliorations qui se font trop attendre ri. Nous ne savons pas assez, à ne prendre que la classe la moins pauvre du peuple, combien de stupides coutumes et l'ignorance des plus simples notions hygiéniques causent de ravages faciles à prévenir. Nous serions surpris, consternés, si nous allions voir dans quels bouges infects logent, au sein même de nos grandes villes, des
gens au-dessus de la misère, qui, avec très-peu d'aide et de conseil, pourraient habiter, non des palais, comme on reproche aux prétendus utopistes de le rêver, mais des logements sains. A combien peu de frais s'élèverait, dans les lieux qu'arrosent des cours d'eau, un bain public assigné à la classe indigente! De quel léger traitement , en surplus de ce que lui rapporte sa clientèle, se contenterait, dans chaque village, un médecin honoré d'un titre particulier, dont le devoir serait de soigner gratuitement les maladies du pauvre, et surtout de les prévenir.par des avis affectueux! Combien ne serait-il pas facile enfin d'organiser, sur un plan général, un système de surveillance qui, recueillant et rapportant à un centre commun toutes les observations locales, formerait, en très-peu d'années, une expérirm e publique, d'où l'on verrait sortir sans effort, sans secousse, ces améliorations, modestes en apparence, mais universelles et profondes,
qui changent la face des empires : l'assainissement du sol, l'épuration de l'atmosphère; une fabrication et une préparation meilleures des boissons et des aliments ; un meilleur système de construction; les maladies chroniques et endémiques victorieusement combattues dans leurs causes premières ; l'enfance protégée contre les préjugés encore à demi barbares de nos populations rustiques! Chaque commune, par exemple, ne devrait-elle pas avoir un conseil d'hygiène publique, une réunion composée des hommes et des femmes notables du pays (véritables seledmen et selecl-women), auxquels serait confiée cette surveillance, si nécessaire dans l'état de nos mœurs?
Mais on trouvera sans doute que j'arrive à des détails qui sortent de mon premier dessein ; rentrons-y donc, et passons à une autre partie du devoir de conservation : la protection de la vie du citoyen par la justice criminelle.