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DE LA PÉNALITÉ

« Il serait aisé de prouver que, dans tous ou presque tous les États d'Europe, les peines ont diminué ou augmenté à mesure qu'on s'e-t plus approché ou plus éloigné de la liberté. »

Montesquieu.

Il est constaté que la rigueur des supplices ne contribue en rien à la diminution des crimes. Quand les mœurs sont féroces, les châtiments féroces inspirent peu d'horreur ; quand les mœurs sont douces, des peines légères épouvantent assez. A mesure que le sentiment moral

s'élève chez un peuple, les lois rigoureuses y tombent en désuétude. La prison à terme, un travail rude, le bannissement du territoire, des peines pécuniaires considérables, la privation des droits politiques et civils, prononcés en des occasions solennelles, seraient des moyens de répression suffisants dans une république où chacun, ayant reçu l'éducation morale indispensable, puiserait dans l'exercice de la vie commune le sentiment de l'honneur, l'amour de la patrie, et trouverait l'aisance au bout du travail.

La misère et l'abrutissement qu'elle entraîne, l'ivresse dans laquelle l'homme du peuple cherche l'oubli des maux, telles sont les causes les plus habituelles du crime dans les classes inférieures de la société. Dans les autres classes, c'est l'oisiveté, qui exalte les passions, l'indissolubilité du mariage, qui les exaspère, l'héritage, qui enflamme la cupidité, enfin l'opprobre attaché par nos maiirs à des actes qui ne méritent

que la commisération {,'!>j. Le parricide, l'infanticide, les empoisonnements domestiques n'ont pas, pour l'ordinaire, d'autre cause que la soif d'un héritage qui se fait trop attendre (!'9), le désir d'une seconde union chez des époux qu'un premier choix a trompés, la crainte du déshonneur chez les filles-mères. Le fanatisme religieux ou politique, cette autre cause de crime, ne serait pas à craindre dans un pays véritablement éclairé, où d'ailleurs les institutions ne laisseraient à aucun individu un tel pouvoir au-dessus des autres, qu'il devint, par cela seul, un objet désigné à la haine dans les temps de souffrance publique; c'est à la législation civile et aux mœurs, bien plutôt qu'à la loi pénale, à y porter remède. Presque tout a été dit sur cette matière. Qui pourrait se flatter d'être plus éloquent, plus profond, plus humain et plus sage que Beccaria? Les raisonnements sont épuisés, les autorités irréfragables; mais tant (pie nous verrons encore

appliquer des peines infamantes et dont l'infamie rejaillit sur l'innocent, tant que nous verrons abattre des tètes, ce sera un devoir, un impérieux besoin, pour quiconque porte au cœur le sentiment de la justice, de protester par un cri énergique contre ce crime légal ('"').

La justice est satisfaite: sophisme sacramentel qui se répète avec une invariable et sauvage stupidité à chaque exécution capitale ! Dites donc plutôt : l'humanité est outragée, la raison publique profondément humiliée. Elle se montre bien impuissante, en effet, cette raison éclairée, en usant contre l'instinct aveugle d'une réciprocité si brutale. Et quelle inégalité dans cette justice! Un homme a tué par amour, par vengeance, par désespoir, avec égarement dans l'ivresse; une nation, dans sa grave majesté, tue lentement, avec réflexion, de sang-froid, de parti pris; et des juges, singulièrement abusés, s'imaginent porter la terreur dans les âmes per-

verses, tandis qu'ils ne font autre chose que jeter la consternation dans les cœurs honnêtes et donner au peuple un spectacle gratis (te), qui le divertit au préjudice de la morale qu'on veut protéger.

Encore une fois, et qu'il est étrange de devoir le redire, hommes d'incertitudes, d'opinions versatiles, têtes ceintes d'erreurs, comme parle le poète l, prosternez-vous devant l'irrévocable, mais ne vous jouez pas d'un tel mystère. Ne jugez pas, ne condamnez pas l'avenir, vous à qui le passé se dévoile à peine, et ne placez pas au faîte de votre législation, ne donnez pas pour gardien à la moralité, à la vertu, à l'honneur publics, un être marqué d'un sceau d'infamie, flétri par la répugnance universelle, dont la vue seule est comme une souillure et dont on évite jusqu'au nom.

1 La testa d'error cinta. (Dante.

« Détruisez les crimes et conservez les hommes, » a dit un grand penseur, martyr de sa conscience \ La civilisation ne doit pas avoir d'intérêt plus cher. Aussi voyons-nous, et rien n'est plus fait pour fortifier nos espérances, à mesure que la liberté approche, les supplices reculer devant elle, les bûchers s'éteindre, la torture briser ses instruments. La peine de mort et le bagne sont un dernier vestige attardé do. la barbarie et du despotisme : Tune et l'autre étaient une conséquence de la notion de vengeance qui, passée du polythéisme dans les législations anciennes, s'affaiblit peu à peu sous la loi chrétienne de clémence, où elle ne demeure plus que par une sorte d'oubli. La vengeance, c'est l'ivresse de la justice : si nous la trouvons coupable chez l'individu, à combien plus forte raison l'est-elle dans l'Etat, qui, nous

■ i bornas Morue.

lavons vu, représente la raison commune! L'État ne doit pas se venger; il lui suffit de se préserver.

Qui oserait soutenir aujourd'hui que la disparition de l'échafaud laissera un vide funeste dans nos institutions? Croit-on vraiment encore à ce prétendu exemple, donné pour l'ordinaire clandestinement, dans le silence et l'obscurité'? Suppose-t-on qu'il retienne sur la pente cet homme dangereux à qui l'idée de la mort est familière comme celle du crime? cet être aux instincts brutaux, qui n'a rien d'humain? cet autre qu'exalte un fanatisme aveugle ou qu'exaspèrent des maux sans espoir? Et celui qu'une horrible monomanie entraîne irrésistiblement à l'homicide scra-t-il frappé de stupeur et détourné de sa voie fatale par la vue du supplice? Ces terreurs de l'échafaud n'épouvantent que les esprits suffisamment préservés par leur délicatesse; les autres ne sont aucunement atteints. Il peut arri-

ver même que le remords ou seulement la crainte d'avoir frappé un innocent, d'avoir prononcé une sentence injuste, irrévocable, devienne pour le juge intègre un supplice latent, toujours renouvelé, une peine plus longtemps et plus cruellement sentie par sa vertu scrupuleuse que la mort instantanée subie avec le courage de la brute par un criminel endurci, ou supportée par une âme forte qu'exalte le témoignage intérieur d'une conscience sans reproche (''').

Il en est bien temps, supprimons ces moyens barbares et inefficaces ; appelons à notre aide des moyens plus dignes d'un âge éclairé et mieux en harmonie avec le principe de liberté sur lequel s'essayent nos règlements politiques. Que l'hygiène du corps et l'hygiène de l'âme préviennent les vices; donnons à tous le pain quotidien; sachons rendre le travail productif, /oisiveté déshonorante; ne poussons pas les passions naturelles dans des voies sans issues; n'éle-

vous plus des obstacles insurmontables à rencontre d'instincts plus insurmontables encore; ne multiplions pas, par nos lois imprudentes, les tentations et les occasions de crime; éclairons la raison des masses; rendons la vertu plus facile aux cœurs honnêtes; et alors nous verrons les intelligences dépravées réduites à une minorité si petite, les monstruosités de nature s'amoindrir à des proportions telles qu'il sera facile, sans recourir au bourreau ni au boulet, de les retrancher de la société libre en la préservant de leurs forfaits (''").

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