DE L'ÉDUCATION PUBLIQUE
« Depuis les siècles les plus vertueux el les | « 1 11 — sages jusqu'à nos jours, on s'est plaint que les républiques ne s'occupaient que trop des lois et pas assez de l'éducation. »
Bacon.
Longtemps on a cherché et on se demande encore si l'enfant appartient à l'État on bien à la famille, difficulté que je tranche en disant : l'enfant n'appartient ni a l'un ni à l'autre. C'est une notion radicalement fausse que celle de possession appliquée à la personne humaine. Un être de condition libre, tel que l'homme, porte
au Front, dès sa naissance, tin caractère indélébile et sacré ; sa noble tète n'est pas faite pour le joug, et si la parole lui a été donnée, c'a été pour qu'elle devint l'organe d'une liberté qui devait éloquemnient protester contre toute tyrannie, même contre la tyrannie voilée de l'amour paternel. Sa faiblesse en ses premières années l'ait appel à la sollicitude, à la protection, à l'aide de tous ses semblables, surtout de ses proches, mais ne le livre point, en droit, à lur bon plaisir. Il ne peut être question, pour l'rJtat et pour la famille, que de tomber d'accord sur les influences légitimement constituées qui seront les plus favorables au prompt et solide accroissement des forces de l'enfant; il y a, comme je l'ai dit déjà, pour l'un et pour l'autre, cette obligation de la puissance envers l'impuissance, qui n'implique aucune domination ; il v a un devoir à remplir, nullement un droit à faire valoir.
Je n'ignore pas combien, en disant cela, je heurte les opinions reçues ; mais il me faut cependant aller plus loin encore et blesser des illusions chères, en affirmant aux parents que l'enfant n'est point à sa place, ni ne se trouve point heureux dans une vie exclusivement circonscrite au cercle de la famille; tout y contrarie ses instincts : l'absence d'autres enfants, ses pareils, crée le vide autour de lui; la présence continuelle de personnes d'un autre âge l'importune, l'opprime, à tout le moins l'ennuie. Le dogmatisme ininterrompu et monotone de l'éducation de famille a pour résultat d'engourdir au lieu de susciter les facultés; il émousse les saillies de la volonté, resserre le cœur, éteint les flammes du génie ('"'). Cette admirable diversité des caractères, d'où naît l'intérêt toujours renouvelé de la société humaine, ne peut se produire dans toute sa richesse qu'au vif et multiple contact d'êtres semblables entre eux par les années, les
passions, les intérêts et les forces, animes par le magnétisme tout-puissant, qu'exhalent, pour ainsi parler, l'enfance et la jeunesse. Je voudrais donc, dans l'intérêt de l'État comme dans celui de l'enfant, qu'un vaste système d'éducation nationale, combiné avec un système de droits politiques gradués suivant les facultés intellectuelles, étendit ses dernières ramifications jusqu'à ces années végétatives, qu'il n'est pas bon d'abandonner entièrement, comme on le fait, aux volontés versatiles et aux opinions contradictoires de pères et de mères pour la plupart incompétents (,r). Je voudrais que des établissements, fondés sur le principe de ce que j'ai nommé l'hygiène pédagogique, fussent gratuitement ouverts pour cette première période, et reçussent, sans distinction aucune, l'enfant du riche avec l'enfant du pauvre. Confondus dans des soins, des jeux et de légers travaux, ils s'exerceraient ainsi de bonne heure aux exi-
gences améliorantes de la vie commune (*•), et puiseraient, presque au sortir de la mamelle, des sentiments de fraternité qui, en se perpétuant par la mémoire, atténueraient plus tard, dans l'antagonisme de nos distinctions sociales, l'esprit d'insolence des uns et l'envie amère des autres. Une conséquence de ce que j'ai dit précédemment sur la destination de la femme, c'est qu'elle aussi a droit au bienfait de l'éducation nationale. Môme dans les pays où les femmes sont le plus complètement exclues de la vie civile, on ne peut méconnaître leur influence au foyer. Et comme il est incontestable que les mœurs domestiques Unissent par entraîner infailliblement les mœurs publiques, on ne saurait concevoir l'insouciance de nos institutions quanta l'éducation des femmes : la frivolité de cœur et d'esprit, la légèreté de caractère, le manque total de vertus patriotiques dans toute une moitié de la nation, en sont les suites grandement regrettables. A sup-
poser même que In femme du riche n'ait, comme le prétendent quelques-uns, d'autre mission dans le monde que d'entretenir l'élégance des mœurs et de favoriser, par son oisiveté et la vanité de ses goûts mobiles, les recherches du luxe et les finesses de la galanterie, je demanderai si la femme de l'artisan, du laboureur, celle du commerçant, qui prend une part si active à la vie commune, n'est pas un membre très-utile de la société et si l'influence qu'elle exerce doit être abandonnée au hasard.
« Les femmes portent l'avenir des sociétés dans leur sein, dit un publiciste éminent; jamais il n'y aura de progrès rapides et réels que ceux qui leur seront dus. L'amélioration du sort des classes populaires et leur moralisation se lient étroitement à l'amélioration de la condition morale des femmes; l'une ne sera possible qu'après que l'autre aura été réalisée l. »
1 E. de Girardin, de l'Instruction publique en France.
Ce serait à coup sûr un inappréciable bienfait que le rapprochement du riche et du pauvre, du grand et du petit, à ce moment de la vie où, sincère encore et désintéressé, le cœur s'ouvre à toutes les impressions sympathiques et 's'épanche avec un abandon plein de grâce; à cet âge où la supériorité devinée, saluée avec acclamation, ne porte nul ombrage, et où l'on voit d'un commun instinct les aristocraties naturelles se former aussi facilement que les aristocraties artificielles s'effacent. Par cette première éducation nécessaire à tous, et que si peu reçoivent encore (^j, par ces éléments de la vie morale qui, cessant d'être un privilège, seraient donnés pareillement à l'enfance de toutes les classes, on insufflerait, pour ainsi parler, à la société entière un même esprit patriotique et fraternel; une même sève circulerait dans l'arbre, depuis ses plus rudes racines jusqu'à ses fleurs les plus délicates; on ne verrait plus au sein de la même nation une
classe barbare et une classe civilisée, se considérant mutuellement comme ennemies ou du moins comme étrangères; et les doux souvenirs d'une enfance commune, en flottant comme une mélodie sur le reste des jours, uniraient du moins, dans ce charme indicible attaché aux accents de la vie première, des hommes que les rigueurs ou les faveurs du sort séparent invinciblement plus tard
On a vu que je ne concevais les établissements consacrés à l'instruction publique nulle part ailleurs que dans les campagnes, non-seulement à cause de la salubrité de l'atmosphère, mais encore parce que j'ai posé la connaissance générale des lois naturelles comme base de l'éducation. Je voudrais que tout collège national fut en même temps une institution agricole1, qu'on v adjoignit une école des métiers, et que des tra-
1 M. de Fellenberi. en Suisse, a obtenu de cette méthode les plus excellents résultats.
vaux, des éludes, des exercices et des amusements communs rapprochassent encore là le (ils de l'artisan, le fils du laboureur et le fds du maréchal de France : l'un y apprendrait, presque à son insu, l'urbanité des manières, la politesse du langage, cette convenance des formes qui manque aujourd'hui totalement aux classes laborieuses et les rend si repoussantes à nos délicatesses; l'autre (ce ne serait pas celui qui y gagnerait le moins), voyant de près le courage, la persévérance et la simple cordialité, qui sont les qualités natives du peuple, en s'essayant avec lui à la pratique difficile des arts rustiques et mécanique^, sentirait, sans qu'il fût besoin de l'en avertir, ce que peut avoir de supériorité de caractère et de grandeur véritable un être moins doué en apparence et dont l'esprit moins subtil reste attaché à la terre qu'il laboure, aux plantes qu'il l'ait croître, aux animaux qu'il élève, à l'usine et au métier auxquels il imprime le mouve-
ment. Et tous, passant alternativement de la théorie à la pratique, se délassant de la contention du travail intellectuel par l'activité du travail manuel, ramenés ainsi perpétuellement par les applications particulières de cette vie collective au spectacle d'une harmonie pleine de diversités et au sentiment des inégalités naturelles nécessaires au plein essor de la liberté, se dépouilleraient, comme à l'envi, de toutes les défiances, de tous les préjugés qui divisent; ils comprendraient ce que l'activité humaine a d'honorable dans toutes ses directions et concevraient, sans dédain comme sans jalousie, avec une sérénité égale, le bonheur sous ses plus humbles aspects, la fortune dans ses réalisations les plus brillantes. Qu'on le sache bien, jamais ces grands aperçus moraux ne peuvent être donnés au sein de la famille, où l'esprit, même le plus libre en théorie, demeure toujours comme entravé par l'habitude dans l'estime qu'il fait des choses (f'').
La faculté généralisatrice, l'étendue, et conséquemment la parfaite justesse de l'esprit, la grandeur d'âme, la puissance du cœur, ne s'acquièrent point dans des sphères bornées. Ni la maison paternelle, ni môme le collège actuel, sous sa règle aride et scolastique, n'offrent des points de vue suffisamment hauts pour qu'on y embrasse l'ensemble de la condition humaine : on y élève de bons fils, de sages époux, d'honnêtes négociants peut-être; ou bien encore des magistrats intègres, des avocats habiles, des courtisans flexibles; mais on n'y forme point de ces hommes complets à qui, pour parler avec le poète, rien d'humain ne demeure étranger. On n'en voit point sortir de ces esprits sphériques, si je puis m'exprimer ainsi, dont l'axe est la vérité; qui, dans leur développement, aient touché aux deux pôles et embrassent, au moins à l'état rudimentaire, l'ensemble des connaissances humaines (cc).
ESSAI SUR LA LIBERTÉ. ïlô
Une autre lacune, et très-dommageable, se fait sentir dans nos éducations fragmentaires. Au sein d'un État libre ou qui veut le devenir, chez une nation qui se gouverne ou du moins qui aspire à se gouverner elle-même, il est de la plus grande importance d'initier de bonne heure le futur citoyen à la connaissance de ses droits et de ses devoirs civils. Il faut qu'il étudie la constitution de son pays et celle des autres Etats libres; qu'il pénètre le mécanisme du corps social et cette science de la politique qui ne doit être autre chose que la science de la liberté fondée sur la justice; qu'il s'exerce à l'art oratoire, à cet art si nécessaire à l'expression du bon désir de tous, qui a remplacé le bon plaisir des princes absolus. Dans le système actuel de l'enseignement, cette partie essentielle est entièrement omise.
Le complément rationnel d'une éducation telle que je l'indique ici, éducation qui donne pour
base aux aptitudes spéciales des notions universelles, c'est le voyage. Il serait à souhaiter que la fin de l'enseignement national, la récompense des distinctions obtenues, fût une excursion d'une année environ, combinée et guidée par un des membres du corps enseignant dans des vues adaptées à la carrière future des jeunes gens qui en feraient partie. Ainsi je voudrais que les agriculteurs distingués fussent conduits dans les pays de culture perfectionnée, visitassent Ks principaux établissements agricoles d'Angleterre, d'Allemagne, de Belgique, par exemple ; je voudrais que nos futurs magistrats ou députés vissent de près les institutions des peuples voisins ; (jue ceux qu'on a vus exceller dans les arts ou dans les lettres pussent parcourir l'Italie, la (iièce, l'Espagne, etc.; que partout on leur fit connaître les hommes éminents dans ces sphères diverses. La rapidité, la multiplicité, le bon marché des voies de communication et l'étude
universelle des langues vivantes rendront, d'ici à bien peu d'années, très-facilement réalisable ce qui aurait semblé chimérique il n'y a pas plus d'un quart de siècle (cd). Une année de temps et la dépense très-minime qu'entraîne un voyage d'étudiant suffiraient à chacun pour bien voir ce qui se rapporterait à sa destination particulière, pour enrichir son esprit, et par suite sa patrie, d'une foule de comparaisons fécondes et de notions utiles. Je ne veux pas m'étendre ici sur les autres résultats plus que probables de ces communications pacifiques, de ces rapports de peuple à peuple par l'intermédiaire de l'élite de sa jeunesse, de cet âge aimable, attrayant, d'accès facile et de promptes sympathies. J'entends déjà qu'on me demande ce que devient, dans ma pensée, la liberté d'enseignement. Cette liberté, aussi inviolable, selon moi, que la liberté d^ conscience, je lui voudrais son extension la plus complète, bien assurée qu'on n'en aurait rien à
craindre dans un Etat qui saurait asseoir son propre système sur des fondements solides et entourer le corps enseignant de tout le respect, de tout l'honneur qui convient aux véritables pères de la patrie. Pour cela il faudrait qu'une part notable du revenu public, et proportionnée à l'importance d'un si grand devoir, y fût affectée (ce); il faudrait surtout attacher aux fonctions professorales des privilèges et des droits de telle nature que bientôt l'opinion s'accoutumât à les considérer comme les plus importantes dans l'État; qu'elles devinssent à tous les degrés l'ambition des hommes éminents, et qu'ainsi, par la seule autorité de ceux qui la dirigeraient, l'éducation nationale fût empreinte d'un caractère de moralité évidente. Nulle concurrence ne serait possible à la longue, une fois cette puissante impulsion donnée, et In liberté la plus étendue pourrait, sans aucun inconvénient, être laissée à des entreprises partial-
i: S S A 1 SDR LA LIBERTÉ. SU
lières dont les ressources seraient vite épuisées en présence de la perpétuité des ressources publiques.
Mais les devoirs de l'Etat ne finissent point avec l'éducation des collèges. Dans un certain sens les nations, non plus que les individus, ne cessenl jamais de s'élever. Sans parler de la presse périodique, où chacun aujourd'hui enseigne à sa guise, sous la seule garantie de moralité que présente un cautionnement (toujours, partout, le droit du plus riche!), les théâtres et les fêtes publiques exercent sur l'esprit national une influence d'autant plus grande que c'est, en quelque sorte, une influence de séduction. C'est i\\\ charme qui opère tout ensemble sur les sons et sur l'imagination, sur l'esprit et sur le cœur. Ce sont des lacs enchantés qui saisissent le peuple entier : lien, me cl femme, (niant el vieillard, tous y accourent, nul ne s'en déprend. Assistez aux fêles
d'un pays, et vous y surprendrez son génie. Cette épreuve, aujourd'hui, ne serait pas favorable à la France. Rien de plus trivial que nos divertissements publics, rien de plus froidement licencieux que nos théâtres, rien de plus offensant pour la majesté de la beauté que nos cérémonies officielles1. Les classes élevées de la société sont moins exposées que les autres aux influences de ce que j'oserai appeler la laideur publique. Les jouissances qui se puisent dans les lettres, dans les voyages, suppléent jusqu'à un certain point pour elles à cette absence d'esthétiouf! dans la vie nationale; mais le peuple, qui naît et meurt presque à la même place, n'a guère le temps de lire; le peuple, à qui d'ailleurs nulle beauté abstraite n'est compréhensible et qui n'arrive à la pensée que par l'image, on le laisse, à cet éyard, dans un dénûmentdont il souffre; on le
était écrit en 1846. Que dirail-ou aujourd'hui, hélas?
trompe par de faux semblants d'art qui corrompent, comme à l'envi, et son goût et ses mœurs. L'Église catholique, qu'un philosophe1 appelait, par comparaison avec les autres Eglises, la belle religion, montra dès sa formation un sens profond des instincts populaires ; née dans les rangs du peuple, elle se souvint longtemps de son origine; aussi n'épargna-t-elle rien pour se parer de tous les prestiges. Empruntant au polythéisme les belles formes du culte extérieur, le temple catholique attira par la grâce sensible ceux que n'y conduisait point la grâce spirituelle. La vue, l'ouïe, l'odorat, les trois sens les plus intellectuels, furent séduits, captivés par une merveilleuse harmonie de formes, de couleurs, de parfums réputés sanctifiants et véritablement divins. Dans la diversité de ses pompes, la variété et l'éclat de ses ornements, le îhythmc de ses
1 llezel.
processions, la concordance de ses symboles avec les métamorphoses des saisons, et jusque dans les naïves figures de ses mystères les plus métaphysiques, elle répondait à la mobilité de l'imagination, se mettait à la portée du pauvre d'esprit; le prenant à terre, pour ainsi parler, elle l'enlevait et le portait doucement dans les régions de l'idéale beauté, d'où elle le ramenait tout ému, tout remplj de consolation et d'espérances. Mais, soit sa faute, soit la nôtre, celte belle mission, elle ne la sait ou ne la peut plus remplir. Les cérémonies du culte, dans les campagnes surtout, où elles ont encore le caractère de fête publique (les paysans n'en connaissent guère d'autres), loin d'être pour les classes laborieuses une sorte d'initiation à la vie idéale, ne sont plus même en accord avec leur très-faible degré de culture. On est consterné en voyant de quels oripeaux se parent les minisln • el les autels; ruelles idoles grotesques -
offertes à l'adoration des fidèles sous les noms les plus augustes; quels chants barbares, quelles prédications insipides, quel affreux concours de sons faux, de couleurs discordantes, de difformités de tous genres, composent ce qu'on appelle les pompes du culte. Le goût toujours, la décence souvent, y sont cruellement blessés ; et ce qu'on peut souhaiter à ceux qui y assistent, c'est que la plus complète indilférence et la distraction la plus constante continuent à préserver leurs yeux et leur raison de ces spectacles sauvages, injurieux aux personnes divines qu'ils prétendent honorer, dégradants pour l'espèce humaine, qui ne les devrait plus souffrir.
On le sent, il y a là un énorme vide à remplir dans la vie du peuple. C'est à l'Etat d'y pourvoir. Mais rien de plus difficile. Les Français, si lents à s'apercevoir de la déraison d'une chose établie, sont d'une impitoyable promptitude à saisir le ridicule des institution^ nouvelles, et n'ac-
cueillent que d'un esprit de dénigrement les essais en tous genres. Il faudrait un de ces événements inespérés, une de ces commotions électriques, qui font tressaillir une nation entière, pour qu'on pût songer, en en perpétuant la commémoration, à changer le caractère de nos fêtes publiques. C'est moins le faste et l'éclat qui sont désirables en de telles fêtes que la convenance et la noblesse. Aussi, une fois le but et les circonstances déterminés par les chefs de l'État, en voudrais-jc voir l'ordonnance confiée aux artistes ; à ces hommes d'imagination et de goût dont l'intelligence s'est habituée de bonne heure à chercher dans la beauté de la forme un langage idéal, et qui porteraient une attention sérieuse à revêtir ces manifestations de la sensibilité nationale d'un caractère imposant et pittoresque. Une partie essentielle des fêtes devrait être, à mon sens, les éloges et les récompenses décernés ;iux citoyens qui honorenl le pays, soit
par des productions remarquables, soit par <los découvertes utiles, soil par des actes dignes d'être proposés en exemple. Un éloquent récif de ce que l'année aurait vu s'accomplir de signalé dans les diverse-; ramifications de la vie publique charmerait la multitude, dont les transports et lis acclamations n'auraient rien de commun avec les froids et parcimonieux applaudissements de nos solennités académiques. Le peuplées! semblable aux enfants; rien ne l'intéresse davantage que de s'entendre raconter sa propre histoire; et je ne sais pas de moralité mieux entendue (pie celle de le faire participer par des signe- visibles de sympathie et d'enthousiasme au mérite des actions héroïques ou des belles œuvres qui se produisent isolément dans son sein. Il y a d'ailleurs une contagion heureuse des grandes actions. C'esl au milieu de ces émouvantes el paisibles assemblées qu'il conviendrait de réserver au sexe Faible une place courtoise. En la femme réside
essentiellement le principe de la grâce, que l'homme, dans le rude essor de sa force, oublie trop. Qu'il lui apparaisse du moins aux jours de bonheur public. Que des ovations délicates rappellent aux femmes qu'elles aussi ont une patrie, qu'elles sont citoyennes (f/), coopératrices utiles et honorées dans la grande œuvre du salut national. Donnez ainsi un aliment à cet amour de la gloire, qui n'est pas l'attribut exclusif d'un seul sexe ; ouvrez des perspectives lumineuses à ces esprits noblement inquiets qui se consument dans l'obscurité domestique; couronnez ces beaux fronts sérieux que la nature a visiblement prédestinés aux grandes pensées. La France, convertie par Clotilde, sauvée par Jeanne d'Arc, illustrée par Héloïse, Se vigne, la Fayette, Dacier, du (lliastelet, Roland, de Staël, pour ne nommer que celles qui ne sont plus, n'a pas le droit humiliant d'oublier les femmes en ces jours d'actions de prâces où elle célèbre son propre génie; et ce
doit lui être imputé à blâme que la dernière et la plus intelligente peut-cire parmi ces intelligences féminines ait pu dire, en exprimant le regret des temps antiques : « Aujourd'hui il se faut (jlisser dans la gloire l ! » Qu'il n'en soit plus ainsi désormais ; que la gloire, cette splendeur de l'estime publique, ne soit inaccessible ni fâcheuse à personne; dispensez-la libéralement, ne vous la laissez pas dérober. Aussi nécessaire à certaines âmes que le soleil ardent à quelques plantes, elle est l'inépuisable trésor des peuples libres, l'asile et la joie des grands cœurs, le suprême sommet d'où le génie répand sur la multitude les flots vivifiants qui, selon la parole évangélique, rejaillissent jusqu'à la vie éternelle.
En insistant sur la nécessité d'une éducation
supérieure, j'ai eu surtout en vue, je l'avoue,
l'intérêt plus lés'1 jusqu'ici de la classe pauvre;
mais la classe riche trouverait des avantages bien
1 Uadame de Slaël.
plus grands qu'elle ne l'imagine à ce rapprochement par l'ennoblissement des mœurs. Quelle différence dans l'agrément des rapports, quand les inférieurs auront la même politesse de manières que les supérieurs; quand le noble contentement d'un esprit développé dans sa sphère, appliqué à un travail productif, s'exprimera dans un langage plein de dignité; quand un sérieux échange d'idées pourra s'établir entre l'homme de théorie et l'homme pratique, entre le laboureur instruit dans sa profession et l'homme d'Etat rappelé par ses souvenirs d'enfance à l'amour de la vie rurale !
Il y a une profonde et funeste erreur dans l'égoïsme des privilégiés, qui les empêche d'apercevoir l'isolement où les placent cet abrutissement des classes pauvres et les jouissances supérieures auxquelles ils renoncent en se renfermant dans un mode d'existence qui rétrécit pour eux les horizons de la vie ir").