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DES ORGANES

« Une chose propre à l'esprit est de ne pouvoir exercer ses facultés que par îles organes sains. »

Saint Grégoire.

L'étude de soi a conduit un penseur spiritualiste jusqu'à l'excès à définir l'homme ainsi : une intelligence servie pur des organes.

Prenons acte de cette concession. C'est par les organes en effet que l'homme entre en rapport avec le monde extérieur et avec lui-même. De leur flexibilité, de leur délicatesse, disons

de leur liberté plus ou moins grande ('"), dépendent principalement la justesse et l'harmonie de ces rapports. Plus les sens sont exquis, plus la vérité nous arrive pure. Une vue myope, une ouïe obtuse, un rude toucher ne transmettent à l'intellect que des perceptions vagues qui engendrent des notions confuses; la qualité et le mouvement du sang exercent sur les opérations du cerveau une influence incontestable l"). La philosophie la plus idéaliste n'essayerait pas de nier que la maladie, les infirmités, la faiblesse ou le trouble des organes, en entravant la communication de l'esprit avec le reste des êtres, ne puissent fausser ou oblitérer les notions les plus indispensables à la vie morale (°). L'excès d'un vin capiteux, la morsure d'un chien enragé, un coup à la tête, suffisent à renverser les plus hautes sagesses et transforment un homme de génie en un fou furieux. Sans il(inl(> on a vu de grandes âmes (et ce ne fut pas

ESSAI SUR LA LIBERTÉ. ¥i

une faible marque de leur grandeur) triompher d'une constitution débile, Descartes et Spinoza en sont de signalés exemples ; mais qui nous dit qu'une part regrettable de leurs forces mentales ne s'est pas vainement usée dans cette lutte sans relâche avec la souffrance? Ce qu'il y eut d'obscur ou d'incomplet dans leurs vues ne serait-il pas imputable à une défaillance de l'appareil nerveux, incapable de soutenir assez longtemps l'esprit dans les régions supérieures? Et, pour ne citer qu'un nom, croit-on que Pascal, ce vaillant athlète de la pensée, ce logicien intrépide, eût jamais fléchi, croit-on qu'il eût jamais consenti à s'abêtir dans une foi aveugle, sans l'épuisement physique où le jetaient les tortures continues d'un mal implacable?

S'il était possible à l'homme de séparer, d'abstraire entièrement son esprit de l'enveloppe matérielle dont il est revêtu, on comprendrait à la rigueur que certaines âmes superbes et

exaltées prissent en dédain cette partie de notre être que nous voyons sujette à tant de maux, exposée à tant de dégoûts, si promptement flétrie, caduque, inclinée vers la terre, où l'attendent les verset la pourriture. Mais la chair et l'esprit étant ici-bas inséparablement unis dans une mutuelle dépendance, ce mépris, ce dédain qu'on affecte, est contraire au bon sens et à la nature. La doctrine chrétienne l'a enseigné, il est vrai ; elle a prononcé un divorce plein de haine entre l'Ame et le corps; elle a analhématisé la chair : c'est un des points par lesquels elle a touché l'erreur, erreur assez expliquée du reste par la nécessité des temps. ha réaction des idées spiritualistes a été excessive comme toutes les réactions; aussi est-elle tombée dans une inconséquence flagrante, car, tout en déclarant le corps humain abject, haïssable, voué au péché et à la putréfaction, elle se voyait forcée de dire (pie ce même corps était le temple

du Dieu éternel et devait un jour ressusciter glorieux. Contradiction surprenante, échappée pourtant à l'attention du plus grand nombre! tant l'esprit humain est porté à la crédulité, à la paresse, et par suite à l'acceptation des nolions qui lui sont imposées dans l'enfance des sociétés.

Rentrons dans le vrai ; ne craignons pas d'accepter les conditions de notre nature : ce n'est pas la réalité qu'il faut craindre, dit Buffon, mais la chimère. Ne nous forgeons donc point des vertus chimériques en désaccord avec l'expérience, et prenons-nous tels que nous sommes; l'œuvre de Dieu est trop sacrée pour qu'il en faille rien retrancher. L'antagonisme prétendu du corps et. de L'âme est une œuvre de la faiblesse de notre esprit, où la notion d'unité ne pénètre qu'avec des peines infinies. Je ne vois, quant à moi, qu'impiété dans cette humilité orgueilleuse de la créature, qui avilit une partie d'elle-même afin

de mieux glorifier l'autre, se fait ange et brute pour ne pas se reconnaître homme, et, dans sa conception puérile, s'imagine corriger la nature on détruisant l'harmonie et l'unité de son être.

C'est par les sens que les connaissances objectives nous viennent , ou , pour emprunter le langage de Kant, que la matière est jetée au moule de l'entendement; d'où il appert que l'homme se doit à lui-même un soin religieux de son corps et l'attention la plus scrupuleuse à préserver et perfectionner des organes sans lesquels son intelligence, séparée du monde phénoménal, demeurerait comme ensevelie dans un ténébreux cachot, esclave d'une ignorance si complète, qu'elle ne soupçonnerait pas même sa propre existence. C'est pourtant à un tel état que iniii< conduirait la doctrine du mépris des sens, si par bonheur, en partant d'un principe aussi faux, il n'était pas impossible à l'esprit humain de lester logique. Pour nous, qui ne voulons pas

nous éloigner do la oature et qui, la prenant pour hase de nos méditations, ne prétendons pas réformer l'ordre éternel, nous saurons honorer notre être tout entier. Nous verrons dans son organisme l'instrument précieux de la connaissance, et nous nous efforcerons de donner à cet instrument un jeu libre et régulier; dans les j)3ges suivantes nous examinerons par quels moyens.

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