‹ Essai sur la libertéChapitre 9 sur 32 · SUITE DES ORGANES · texte numérisé non relu

SUITE DES ORGANES

" La morale austère anéantit la vigueur tle l'esprit, romme Ion enfants d'Esculape détruisent le rorps pour détruire un vice de sang souvent imaginaire. »

Vacvenargdes.

L'expérience enseigne que l'équilibre tl^s forces physiques ou le libre jeu des organes s'obtient par l'exercice el la tempérance. Les Grecs, ce peuple si profondément pénétré du respect tic la forme humaine, réservaient une

part considérable à la gymnastique dans l'emploi de leurs jours. Il n'est point de défau' naturel qui, pris à temps, ne puisse être victorieusement combattu par une judicieuse répartition de ces exercices, jointe à une hygiène bien combinée (p) ; aucun organe qu'on ne puisse fortifier ou affaiblir, perfectionner ou vicier, par l'usage ou l'abus qu'on en fait. Cette science de l'éducation des organes e st déplorablement négligée parmi nous : on la livre au hasard ou même le plus souvent on contrarie la nature. Aussi rien de plus rare aujourd'hui qu'un organisme harmonieusement développé. Nous ne savons exercer un sens qu'au détriment des autres (''). L'homme civilisé, qui met à si haut prix la culture savante des végétaux, l'amélioration des races animales, qui s'est appliqué avec tant d'amour à obtenir dans les espèces et les individus des règnes inférieurs une beauté plus pure

5i ESSAI SUR LA LIBERTE.

de couleur et de forme, n'a pas encore daigné s'occuper de la culture et du perfectionnement de sa propre espèce (r) ; il est même certain qu'il l'a laissé détériorer, comme en font foi les récits des âges primitifs et les exploits, fabuleux pour nous, des héros antiques. Que sont devenues la force d'Hercule, la puissance d'Orphée , la beauté d'Hélène?

Dans l'orgueilleux vertige de ses contemplations métaphysiques, dans l'éblouissement de ses visions superterrestres, l'homme a, pour ainsi dire, cessé de se voir lui-même; il a forfait à son devoir le plus proche. Par sa faute, la plus belle œuvre de la nature s'est altérée (\).

La forme humaine, abandonnée à l'action du temps, a perdu peu à peu dans ses proportions celte juste concordance de force et de grâce, celte exquise harmonie, celle admirable sérénité qui paraît dans l'art grec et dont l'art

moderne, triste écho des dissonances de la nature moderne (qu'on me passe l'expression), n'offre plus d'exemple (').

La tempérance est un moyen plus certain pmt-ètre encore de maintenir les forces physiques dans l'état normal indispensable à la pleine liberté de l'âme. Je dis à dessein la tempérance et non ['abstinence, contrairement aux opinions extrêmes qui. supposant un état de guerre perpétuelle entre l'esprit et la chair, veulent qu'on dompte celle-ci, qu'on la tienne captive, qu'on la mortifie par les macérations et la privation de tous plaisirs. Ce sont là des fantaisies de l'imagination surexcitée, une sagesse inconsidérée qui se joue du bon sens en conseillant ce qu'elle ne saurait prescrire sans anéantir le mouvement des êtres ("). J'estime l'extrême austérité insensée ;'i l'égal de l'extrême licence. Si l'une amène l'atrophie, l'autre produit l'exaltation

du cerveau. Toutes doux vont contre le vœu de la nature, substituent un désordre à un autre désordre et rompent l'équilibre. Ouvrons les yeux et reconnaissons l'évidence. Ce qui est bon au corps est utile à l'âme. Tous les plaisirs des sens, les spectacles qui réjouissent l'œil, les mélodies qui plaisent à l'oreille, les parfums qui cbarment l'odorat , les saveurs agréables au goût, toutes ces choses, possédées avec mesure et convenance, donnent au corps un bien-être qui place l'intelligence dans les conditions les plus propices à la justesse des perceptions et à l'appréciation équitable des choses. C'est l'erreur des esprits chagrins ou des organisations maladives, de croire que l'homme s'avilit par le sentiment des voluptés naturelles : tout au contraire, le plaisir l'anime, la joie ouvre son cœur à la bénignité; le bonheur, s'il savait s'y tenir, serait pour lui la révélation la plus haute de sa royale

origine et des simples grandeurs de sa destinée l.

1 M. .lean ReynauJ, dans son beau livre Terre et Ciel (.t. I. p. 95\ publié en 1854, développe celle même série d'idées. Il n'avait sans doute pas lu l'Essai sur la liberté, publié pour la première fois en 18 17. puisqu'il ne l'a pas cité. J'en dirai autant du livre la Liberté, publié en 1859, par M. Jules Simon, et dont la page G t. I] reproduit en ternies excellents les observations qui remplissent les pages 9 et 10 de Y Introduction de mon Essai. Plus d'une t'ois, dans l'espace de temps qui s'est écoulé entre la première publication de Y Essai cl l 'édition actuelle, j'ai eu la grandejoie et la petite contrariété do reconnaître chez plusieurs, auteurs des affinités analogues, et de même passées sous silence. Je crois cependant que les philosophes et les moralistes serviraient mieux la vérité, en s'autorisanl, comme le font les savants, de la concordance et de la suite des opinion?. — Note de la deuxième édition.

Mil

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