Pantchatantra (Extrait du
3. « Le soleil de l'Orient est terrible, nul homme ne peut le supporter tête nue, sauf les populations indigènes à peau noirâtre... Les exercices corporels deviennent intolérables; le goût du repos et de l'oisiveté commence ; l'estomac n'a plus de besoins; les muscles s'amollissent, les nerfs deviennent excitables, l'intelligence rêveuse et contemplative, et vous voyez se former l'étrange peuple que les voyageurs nous décrivent : une sensibilité féminine et frémissante, une finesse de perceptions extraordinaire... une âme capable de toutes les fureurs, de tous les excès et de toutes les faiblesses, voisine de l'hallucination et de l'extase, une imagination pullulante. » H. Taine, le Bouddhisme, Nouv. Ess, de crit, et d^hist., p. 324.
les égarent, ils les aveuglent, ils les entraînent aux crimes les plus affreux pour les plonger ensuite dans des maux épouvantables ; ou bien encore ils se jouent de la sagesse et des efforts de l'homme, ils se plaisent à faire échouer les entreprises les mieux conduites. Chez les peuples civilisés eux-mêmes, que de gens ne se font pas une autre idée de la puissance et du rôle de la divinité, de la nature et de la destinée de l'homme. Mais si cette doctrine peut produire une impression profonde sur l'imagination des peuples enfants, sur celle aussi des personnes inintelligentes et irréfléchies, combien elle révolte la conscience! Pouvons-nous appeler Dieu un despote qui se plaît à faire sentir à tous les êtres sa puissance infinie, qui l'exerce sans raison et sans motif? S'il est impossible de ne pas trembler devant lui, est-il digne de respect et d'adoration ?
Quand on y regarde de près, cette doctrine ne présente, au point de \ue intellectuel, aucun avantage sur la précédente. Qu'importe que l'on attribue l'origine du Destin à la volonté d'un ou de plusieurs dieux? En tout cas, l'homme doit se soumettre à une loi qu'il faut renoncer à expliquer et à comprendre. S'y résigner, c'est abdiquer son intelligence. L'Oriental en prend son parti : « Ce qui ne doit pas arriver, dit l'Hitopadêça, n'arrive pas; si une chose doit arriver, il ne peut en être autrement. Ce raisonnement est un antidote qui détruit le poison des soucis; pourquoi n'en pas faire usage? » « C'était écrit! » dit l'Arabe; et il ne cherche pas à comprendre pourquoi. « Dieu sait ce qui en est » ; et il
n'en demande pas plus long. Cette indifférence, cette incuriosité de Tesprit, ce renoncement à toute pensée, cet abandon stupide de soi-même, est-ce donc un oreiller commode pour les têtes bien faites?
Non, il nous est impossible de nous y endormir. Accepter cette théorie, c'est admettre qu'un phénomène se peut produire en l'absence de toute cause, et que nul concours de circonstances ne peut amener la manifestation d'un événement qui ne doit pas avoir lieu : « On peut tomber du haut d'une montagne, lisons-nous dans l'Hitopadêça, se plonger dans rOcéan, se jeter dans le feu, jouer avec des serpents : on ne meurt pas avant son heure. » « Quand vous seriez restés dans vos maisons, dit le Coran *, ceux dont le trépas était écrit là-haut seraient venus succomber au même endroit. » Peut-on imaginer une négation plus formelle du principe de causalité?
La réfutation la plus simple et la plus décisive de ce fatalisme, c'est toujours le sophisme paresseux (Xoyoç àpyôç). Nous ne sommes rien, nous ne pouvons rien, tout s'est fait et se fera sans nous; quelque peine que nous prenions, nous ne changerons rien au cours des choses; il est donc inutile et insensé de prendre de la peine. Suis-je atteint de la fièvre? De deux choses l'une : ou je dois guérir, ou je dois succomber; dans le premier cas^ il est inutile que j'aie recours à des remèdes, puisque, quoi que je fasse, je ne puis ne pas me rétablir; dans le second, cela n'est pas moins inutile, car il est impossible