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Sdlly Pruohomme, la Justice, VI® veille

Seul le plus fort motif peut enQn prévaloir : Fatalement conçu pendant qu'on délibère, Fatalement vainqueur, c'est lui qui seul opère La fatale option qu'on appelle vouloir.

En somme se résoudre aboutit à savoir Quelle secrète chaîne on suivra la dernière ; Toute l'indépendance expire à la lumière.

Puisqu'on saisit l'anneau sitôt qu'on l'a pu voir.

Tout ce qu'un être veut, son propre fond l'ordonne ; Mais Tordre, irrésistible à son insu, lui donne Le sentiment flatteur qu'il est sollicité.

Ainsi la liberté, vaine horreur de tutelle, N'est que l'essence, aimant le dernier joug né d'elle, L'illusion du choix dans la nécessité

Nul acte qui ne soit un nécessaire effet, Nul effet révolté contre sa propre cause

2. « Au-dessous du courant superficiel, mince et fugace de ce que nous disons sentir, au-dessous du courant, également léger, de ce que nous croyons sentir, coule, silencieux et inaperçu,

des motifs qui nous décident, mais cela ne fait rien à la chose : t La conscience n'a pas d'action par elle-même sur nos actes. C'est le phénomène physiologique qui l'accompagne qui, en agissant sur les

centres nerveux, détermine nos mouvements

Quelques-uns de ces mouvements seront accompagnés de phénomènes psychologiques qui ont avec eux un rapport de concomitance, mais qui n'influent pas sur le monde matériel ^ 3> « La volonté, dit à son tour M. Ribot, n'est la cause de rien. Le;6 veux est un état de conscience qui constate une situation, mais ne la constitue pas. Il est un effet sans être une cause *. » M. Ribot compare la volition au verdict prononcé en cour d'assises par le jury après le réquisitoire, les dépositions et les débats .: le jury déclare que l'accusé est coupable ; sans doute cette sentence aura des conséquences fort graves et fort longues; mais ce n'est pas lui qui a prouvé la culpabilité du prévenu, ni qui a porté la loi en vertu de laquelle tel crime est passible de telle peine. L'action s'explique entièrement et exclusivement par les motifs, elle vaut ce que valent les motifs qui l'ont

le profond courant de ce que nous sentons vraiment. » (Mat- THEW Arnold.)

1. F. Paulhan, Physiologie de P esprit, chap. vi, p. 177. — Voir aussi chap. ii, p. 105; chap. m, p. 141 sq.

2. RiBOT, les Maladies de la volonté, introduction. — Revue philosophique, fév. 1883. — Cf. Vauvena roues, Traité sur le libre arbitre: « Je nie que la volonté soit jamais le premier principe, c'est au contraire le dernier ressort de Tâme, c'est Paiguille qui marque les heures sur une pendule et qui la pousse à sonner. Je conviens qu'elle détermine nos actions, mais elle est elle-même déterminée par des ressorts plus profonds, et ces ressorts sont nos idées et nos sentiments actuels. »

dictée : La « roue agitée par le cours d'une rivière va toujours, dit Bossuet; mais elle n'emporte que les eaux qu'elle trouve en son chemin; si elles sont pures, elle ne portera rien que de pur. »

Il semble cependant y avoir parfois une disproportion manifeste entre Faction accomplie et les motifs intervenants. Une parole insignifiante excite chez l'un un accès de colère violente; un accident futile entraîne l'autre au désespoir et au suicide ; ici la parole d'un orateur, les vers d'un poète provoquent une admirable explosion de patriotisme et de dévouement; là une maladresse ridicule d'un gouvernement détermine une révolution. N'y a-t-il pas alors beaucoup plus dans l'effet que dans la cause? Pas le moins du monde; mais il ne faut pas confondre la cause apparente d'un événement avec la cause réelle. C'est une vérité familière à tous les physiciens qu'un grand nombre de causes ne produisent immédiatement aucun effet perceptible aux sens : il se constitue ainsi une réserve, quelquefois énorme, d'énergie potentielle qui demeure à l'état latent jusqu'à ce qu'une cause, peut-être très faible, en opère le décrochement, selon l'expression de M. de Saint-Venant : mais le phénomène actuel trouve son explication complète et suffisante dans les phénomènes antérieurs. De même un grand nombre d'idées et de sensations n'exercent, au moment où elles sont excitées en nous, aucune influence sur notre conduite; est-ce à dire que ces causes demeurent sans effet? La raison se refuse à l'admettre; mais il se forme une accumulation de puissance

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disponible qui pourra un jour ou l'autre être utilisée, soit que les forces contraires qui en arrêtaient la manifestation cessent d'agir, soit qu'une perception excite par association toute une série d'idées, soit qu'une sensation réveille une passion, une habitude assoupie. Leibnitz a fait ingénieusement ressortir le rôle considérable que jouent les infiniment petits dans le monde intellectuel et moral, de même que dans le monde physique. Un grand nombre des phénomènes les plus saisissants et les plus curieux de notre vie personnelle résultent de l'agglomération lente et graduelle d'un nombre immense d'influences, de la combinaison prodigieusement complexe de mille causes extrêmement faibles ; mais toutes les fois que nous pouvons procéder à une analyse exacte et complète, nous reconnaissons qu'il n'y a rien de plus dans l'effet que dans la somme réelle des causes.

Gomment donc expliquer les cas si fréquents où nous faisons un effort pour réagir contre ce à quoi nous portent toutes les influences extérieures et intérieures? « Quand des forces extérieures, dit M. W. James, agissent sur un corps, nous disons que le mouvement résultant suit la ligne de la moindre résistance ou de la plus forte traction... Au contraire, l'homme qui sous le couteau du chirurgien réprime des cris de douleur, le citoyen qui s'expose à l'ostracisme par devoir, sent qu'il suit la ligne de la plus grande résistance à ce moment : il parle de vaincre, de surmonter ses impulsions ^t ses tentations Mais le paresseux, l'ivrogne, le lâche, n'ont

pas coutume de parler de leur conduite de cette

manière; ils ne disent pas qu'ils résistent à leur énergie, qu'ils surmontent leur volonté, qu'ils dominent leur courage, et ainsi de suite. »

Une action qui se produit dans le sens de la plus grande résistance et de la moindre traction, se peutil imaginer paradoxe plus stupéfiant? Ce fait ne manifeste-t-il pas l'intervention d'une volonté personnelle qui entre en lutte contre tous les motifs et qui les surmonte? Ici encore il faut se garder d'être dupe des apparences. C'est toujours en réalité l'impulsion la plus forte qui remporte, mais voici ce qui arrive : il y a souvent un écart considérable entre les forces qui nous sollicitent dans l'un et dans l'autre sens, de sorte qu'en suivant les unes nous ne sentons pas la résistance des autres ; la souffrance que nous cause le sacrifice de certaines inclinations n'est rien en comparaison du plaisir que nous apporte la satisfaction des inclinations contraires : tel est le cas du paresseux, du lâche, de l'ivrogne. D'autres fois, au contraire, l'écart est très faible. Ce sont toujours les tendances les plus fortes qui nous entraînent, mais, tout en leur cédant, nous nous sentons fortement sollicités par des inclinations opposées ; la violence que nous leur faisons nous cause une douleur qui gâte notre plaisir, au point que nous ne nous apercevons plus de la satisfaction donnée aux premières. C'est là ce qui arrive quelquefois aux hommes courageux, fiers et dévoués. Car, tandis que les tendances grossières et égoïstes sont universelles, qu'elles existent dans le cœur de tous les hommes, qu'elles acquièrent chez quelques-uns une

extrême violence et régnent dans leur cœur sans y rencontrer d'adversaires, il n'en est pas de même des sentiments nobles et généreux. Ceux-ci doivent toujours compter avec l'antagonisme des passions basses et charnelles, ils n'en peuvent triompher sans combat; alors même qu'ils parviennent à les dominer, ils sentent une terrible résistance et de continuelles révoltes. C'est cet état pénible de conflit qui produit Fillusion d'un effort volontaire. Il n'y a pas lutte entre notre personne et tout l'ensemble des motifs qui nous sollicitent : il y a lutte en nous entre diverses catégories de motifs, et, comme toujours, l'issue de la bataille dépend de la force relative des combattants.

II. — Au sujet de la puissance des motifs, on commet souvent une erreur fort grossière. On en parle comme s'ils possédaient une force absolue, intrinsèque, une efficacité constante; l'expérience nous montre qu'il n'en est rien et qu'au contraire leur influence est infiniment variable : il n'est pas vrai que, chez tous les hommes et à tous les moments, l'amour de l'argent, la passion du jeu, la jalousie, l'honneur, l'amour de la patrie exercent une égale influence et se manifestent par les mêmes effets. Rien n'est plus dangereux en philosophie que de réaliser des abstractions : les sentiments, les motifs n'ont point une existence et une vertu propres ; il n'existe en réalité que des hommes animés de tels sentiments, agissant de telle et telle manière *. En y regardant de près, nous

1. « n ne faut pas se représenter Tefifort comme un conflit entre moi et une force extérieure dont je triomphe ou qui

reconnaissons que la véritable cause de notre décision n'est pas le motif proprement dit, c'est-à-dire le sentiment excité par le phénomène actuel, mais notre caractère : la même passion prend chez les divers individus mille formes distinctes, le même motif détermine les actions les plus opposées; le secret de la conduite d'un homme ne nous est livré que par la connaissance de son caractère. Chacune de nos décisions est le résultat du concours et de la combinaison de deux forces, l'une relativement constante, notre caractère, l'autre essentiellement variable, le motif actuel ; la première est beaucoup plus considérable que la seconde. Le motif n'agit directement que sur notre caractère et lui imprime une certaine modification ; c'est le caractère ainsi déterminé qui dicte l'action.

Qu'est-ce donc que notre caractère? C'est l'ensemble infiniment complexe de nos sentiments, de nos passions, de nos idées, de nos croyances, de nos habitudes. Il n'est pas un seul de ces éléments dont l'existence et le degré de développement ne s'expliquent entièrement par Faction de causes précises. Parmi les facteurs de notre caractère il faut placer en première ligne notre tempérament, c'est-à-dire la structure et le mode de fonctionnement de nos organes corporels ; notre tempérament à son tour s'explique en grande partie par l'influence de Thé-

triomphe de moi. Il est évident que je suis les deux partis engagés dans la lutte; le conflit a lieu entre moi et moi, par exemple entre moi qui désire un plaisir et moi qui crains les remords. » Stuart Mill.

redite. Cette influence s'étend à l'âme non moins qu'au corps : nous devons pour une bonne part nos inclinations et la tournure de notre esprit à nos ancêtres. A partir du moment où nous venons au monde, notre caractère primitif est modifié d'une manière continue par mille influences diverses, par toutes les causes, atmosphériques ou autres, qui altèrent notre santé ou améliorent notre tempérament, par l'éducation que nous recevons, par le milieu où nous vivons, par les accidents qui nous arrivent, par les événements dont nous sommes témoins ; il faut enfin tenir grand compte de toutes nos actions antérieures, qui une fois accomplies déroulent toute la série de leurs conséquences, à laquelle il est impossible de nous soustraire. M. Marion a très ingénieusement étudié cette solidarité de notre conduite : par le fait d'avoir adopté tel parti, nous sommes pris, engagé et il ne nous est plus possible d'agir dans un autre sens. Notre caractère ne possède, bien entendu, qu'une fixité relative, car à chaque instant les perceptions que nous acquérons altèrent plus ou moins l'équilibre de nos sentiments, entretiennent, fortifient, surexcitent même les uns, combattent et affaiblissent les autres; de même, selon les actions que nous accomplissons, telles habitudes sont corroborées, telles autres perdent de leur empire. Mais tous ces événements sont entièrement déterminés par leurs causes et ne laissent aucune place pour une décision libre. « La volition, dit Stuart Mill, est un effet moral qui suit des causes morales aussi certainement et aussi inva-

riablement qu'un effet physique suit ses causes physiques '. » Le savant psychologue reconnaît pourtant que notre caractère ne nous est pas imposé par une nécessité qu'il ne nous reste plus qu'à subir passivement : il n'est pas entièrement fait pour nous, mais aussi par nous, si nous le voulons. Ne nous méprenons par sur le sens et la portée de cette concession, n'espérons pas qu'elle nous permette de sauver la liberté : « Le désir de modijQer notre caractère est un résultat non de nos propreS" efforts, mais de circonstances que nous ne pouvons

empêcher de l'expérience par exemple, de la

remarque des conséquences fâcheuses du caractère que nous avions précédemment, ou enfin de quelque vif sentiment d'admiration ou de quelque aspiration soudaine *. »

Qu'en résulte-t-il ? C'est que, si nous avions une connaissance exacte, complète du caractère d'un homme, des circonstances au milieu desquelles il a passé sa vie, de la situation dans laquelle il se trouve aujourd'hui, nous pourrions prédire toute la série de ses actions avec la même certitude que les éclipses et les marées '. C'est depuis que la psychologie

1. J. Stuaht Mill, Examen de la plill, cVHamiUon, Irad. fr., p. 548.

2. J. Stuart Mill, Syst, de logique, trad. Peisse, t. II, p. 424. — Phil. de Hamiltonl ch. xxvi, trad. Gazelles, p. 571 sq.

3. « Bien comprise, la doctrine de la nécessité philosophique se réduit à ceci : qu'étant donnés les motifs présents à l'esprit, étant donnés pareillement le caractère et la disposition actuelle d'un individu, on peut en inférer infailliblement la manière dont il agira; et que, si nous connaissions à fond la personne et en même temps toutes les influences auxquelles elle est

admet ce principe comme indiscutable qu'elle mérite, d'après M. H. Spencer, de prendre rang parmi les sciences, car il n'y a de connaissances scientifiques que celles qui peuvent servir de fondement à une prévision assurée des phénomènes *.

Quand nous réfléchissons à notre conduite passéer nous croyons souvent y voir la preuve manifeste de notre liberté. « J'ai pris telle décision, mais ne pouvais-je pas m'arrêter au parti contraire? — Oui, si vous l'aviez voulu. Mais, pour le vouloir, il aurait fallu que vous fussiez un autre homme, que vous eussiez un autre caractère, que d'autres idées se présentassent à votre esprit, que vous fussiez animé d'autres sentiments. Sans doute, si c'était à refaire^ avec ce que l'expérience et la réflexion vous ont appris depuis, vous ne commettriez pas la même faute^ mais reportez-vous par la pensée à la situation dans laquelle vous vous trouviez, examinezla avec sincérité, et vous reconnaîtrez que vous ne pouviez pas faire autre chose *. » Et de même, à

soumise, nous pourrions prévoir sa conduite avec autant de certitude qu'un événement physique. » J. Stuart Mill, Syst. de logique, 1. VI, ch. n, trad. Peisse, t. II, p. 419.

1. « Les phénomènes psychiques ou se conforment à des lois, ou non. SMls ne s'y conforment pas, mon travail et tous ceux qui ont été faits sur le même sujet sont un pur non-sens : car alors une science psychologique est impossible. Mais si ces phénomènes sont soumis à des lois, alors ce que Ton dit du libre arbitre ne peut plus subsister.... La psychologie tend aujourd'hui à devenir une science dans la mesure où les relations des phénomènes sont expliquées comme des conséquences de principes suprêmes. » H. Spencer, les Bases de la morale évolulionniste, ch. iv.

2. « Reportons-nous en arrière par la pensée au moment où nous allions prendre une décision et demandons-nous si nous

chaque instant de notre existence, l'action que nous faisons est la seule que nous puissions accomplir hic et nunc.

III. — L'argument que nous entendons le plus souvent développer en faveur du déterminisme est fondé sur les données de la statistique. On sait toute l'importance que Ton attribue de nos jours aux relevés statistiques et les services qu'ils rendent pour un grand nombre d'opérations commerciales et administratives. Si nous considérons la statistique des événements où la volonté humaine n'a point de part, celle des orages, par exemple, des gelées tardives, des tempêtes, des naufrages, des épidémies, nous remarquons, lorsque nous avons soin d'opérer sur un nombre suffisamment grand d'observations, qu'elle manifeste des lois parfaitement fixes et régulières. Eh bien, on a appliqué la même méthode à l'étude des actes que l'on attribue communément à la libre détermination de l'homme, des suicides et des assassinats par exemple ; on a été plus loin : on a noté exactement le nombre des assassinats et des suicides de chaque forme, par strangulation, par arme à feu, par empoisonnement, par submersion ; on a observé encore une autre série de faits où le caprice et le hasard semblaient avoir une grande part, le nombre des lettres mises à la poste sans adresse :

pouvions prendre une décision contraire, les circonstances étant données; ou bien supposons que tout l'univers se retrouve exactement dans les conditions où il était il y a un siècle et demandons-nous si les choses auraient pu avoir on cours dilTérent. » J. Lequier, dans Renouvikr, Critique générale, t. II, p. 379, 392.

dans tous les cas sans exception, la loi des grands nombres s'est présentée avec les mêmes caractères ; on peut prédire avec assurance le nombre des suicides, des attentats à la pudeur, des meurtres, qui seront commis |iu sein d'une population donnée pendant une période donnée, le nombre des lettres qui seront mises à la poste sans adresse, aussi bien que des incendies, des naufrages, des décès par phtisie pulmonaire ou fièvre typhoïde, des explosions de machines à vapeur. Toutes ces séries de phénomènes sont donc déterminées par des lois aussi rigoureuses les unes que les autres; nulle part il n'est permis de voir l'action d'une volonté libre.

Cet argument, longuement exposé par Quételet, est admis comme indiscutable par un grand nombre de nos contemporains et semble embarrasser beaucoup la plupart des défenseurs de la liberté. Pour nous, il nous paraît absolument dénué de valeur. Claude Bernard condamne formellement l'emploi de la méthode des moyennes dans les recherches scientifiques : « C'est, dit-il, un procédé mensonger qui fait voir l'apparence de la régularité là où la réalité est essentiellement irrégulière * ». Que venez-vous parler d'une loi des grands nombres? pouvez-vous admettre comme vraie l'addition d'un nombre quel qu'il soit de propositions qui toutes sont fausses prises individuellement? Quand vous dites que le cœur de l'homme a en moyenne 98 mil-

1. Aug. Comte lui aussi définissait le calcul des probabilités une méthode qui conduit à regarder l'impossible comme probable et le nécessaire comme incertain.

limètres de long et 107 millimètres de large, faut-il entendre que chez tous ce viscère atteint ces dimensions? Pas le moins du monde : peut-être même Tobservation vous montrera-t-elle qu'il n'est pas un individu chez lequel le cœur ait exactement cette longueur et cette largeur. Mais il y a des compensations : chez les uns la proportion est dépassée, chez les autres elle n'est pas atteinte; que devons-nous en conclure? que le nombre des cas est égal de part et d'autre? Non certes, car un petit nombre de cas d'écart considérable font équilibre à un grand nombre de cas où la différence est très petite. J'en conclus que votre prétendue loi n'en est pas une et que cette proposition, énonçant une approximation vague et indéterminée, toujours en désaccord avec les faits, ne doit pas être acceptée comme une vérité scientifique. Nous porterons le même jugement sur les statistiques relatives aux actions humaines : on nous dit qu'en moyenne il y a par an un suicide par millier d'habitants. Ne vous y trompez pas : vous ne trouverez probablement pas un seul groupe de 1000 hommes où Ton relève par an juste un cas de suicide; cette année le nombre en a été plus considérable, mais plusieurs années s'écouleront sans qu'il s'en produise un seul : ici la moyenne a été fortement dépassée; là et là elle n'a pas été atteinte. Où donc est cette vérité éclatante, rigoureusement étabUe, au nom delàquelle on déclare impossible la liberté? Les partisans les plus résolus du libre arbitre ne font pas difficulté de reconnaître qu'en général les hommes.

placés dans les mêmes circonstances, agissent de la même manière : tant que vous ne pourrez déterminer lesquels prendront tel parti, lesquels s'arrêteront au parti contraire, vous n'aurez rien prouvé contre l'indépendance des uns et des autres *.

IV. — La force du déterminisme tient en grande partie, à notre avis, à l'incroyable maladresse de ses adversaires. Les uns, et ils sont nombreux, dont Gicéron est le type le plus accompli, apportent dans la discussion des questions scientifiques et philosophiques de fâcheuses habitudes oratoires; ils se laissent bercer et endormir par l'harmonie de leurs propres périodes, ils prennent pour des preuves concluantes des mouvements pathétiques, des arguments ad hominem, quelquefois de simples jeux de mots. D'autres, aveuglés par un zèle irréfléchi, tiennent plus à la quantité qu'à la qualité des arguments ; ils croient accabler leurs adversaires sous la grêle de leurs projectiles ; ils ne s'aperçoivent pas

1. « Les partisans les plus résolus de la liberté morale ne font pas difficulté de reconnaître les services que rendent les prévisions fondées sur le calcul des probabilités; mais, à leur avis, elles ne prouvent rien contre l'indépendance personnelle : (il y a des cas ou nous pouvons prévoir presque à coup sûr ce que seront les actions des hommes), c'est lorsque nous opérons non sur des individus, mais sur des masses et où nous cherchons seulement à déterminer un certain nombre d'actes d'une certaine nature, quels que soient d'ailleurs en particulier ceux qui doivent les accomplir. C'est ainsi qu'un marchand habile parvient à s'assurer un nombre constant et même croissant d'acheteurs, dont chacun lui est personnellement inconnu; et, lorsqu'il cède son commerce à un autre, il évalue en argent non seulement les marchandises qui se trouvent dans son magasin, mais encore la disposition présumée de ces inconnus à venir les y chercher. » J. Lachelier, le Fondement de VinductioUy p. 75.

5i ESSAI SUR LA LIBERTÉ MORALE

que la plupart de leurs traits ne portent pas ou ne sont pas de poids et que, comme la flèche du vieux Priam, telum imbelle sine ictu, ils n'excitent chez l'ennemi qu'un sourire de pitié. C'est ainsi que certains écrivains s'attardent à développer les preuves tirées de l'existence des lois pénales, des tribunaux et des prisons, ou bien encore des conseils, des prières que nous adressons à nos semblables, des contrats que nous passons avec eux. Ils font en vérité la partie belle aux déterministes; c'est pour eux un jeu trop facile de réfuter de tels arguments, de retourner tous ces exemples contre les défenseurs de la liberté. Il n'est plus besoin de répéter ce que M. Fouillée a si bien expliqué dans son livre sur la Liberté et le Déterminisme : qu^il faut absolument renoncer à cet ordre de considérations, car tous les phénomènes de l'ordre social s'expliquent au moins aussi bien dans l'hypothèse du Déterminisme que dans celle de la Liberté. La discussion doit donc être portée sur un tout autre terrain.

V. — Ce que nous voudrions montrer, c'est que la position adoptée par les déterministes n'est pas tenable, que leur système n'est rien moins que satisfaisant au point de vue scientifique et que, s'ils sont conséquents avec eux-mêmes, ils doivent se déclarer franchement fatalistes. Du moment que l'on soumet la volonté de l'homme à l'empire de la nécessité, il n'est plus permis de distinguer la nécessité interne de l'universelle nécessité. On s'applique à prouver que chacune de nos décisions est entièrement déter-

minée par notre caractère et par Tinfluence des motifs. Il est impossible de s'arrêter en chemin; il faut maintenant chercher par quelles causes est déterminée la formation de notre caractère, Tintervention de tels motifs et la prise qu'ils ont sur nous : on est conduit de la sorte à faire appel aux grandes forces cosmiques, aux lois de la nature et à absorber l'homme dans l'ordre infini des choses.

Un bon nombre de déterministes ne font pas difficulté de le proclamer, ceux qui identifient tous les phénomènes psychologiques avec les phénomènes physiologiques concomitants et qui expliquent exclusivement notre caractère par l'influence de notre tempérament. M. Taine développe ce système de la manière la plus brillante dans tous ses livres, particulièrement dans VHistoire de la littérature anglaise : ce Lorsqu'on remarque une structure d'âme neuve et capable de grands efforts, il faut regarder le corps. Les actions extrêmes de Thomme proviennent non de sa volonté, mais de sa nature ; pour comprendre les grandes tensions de sa niachine, c'est sa machine entière qu'il faut regarder, j'entends son tempérament, la façon dont son sang coule, dont ses nerfs vibrent et dont ses muscles se bandent ; le moral traduit le physique et les qualités humaines ont leur racine dans l'espèce animale *. » « Une civilisation, un peuple, un siècle, dit ailleurs le même auteur, sont des définitions qui se développent. L'homme est un théorème qui mar-

1. H. Taine, Hist. de la litt. angL, 1. II, ch. ii, t. II, p. 89.

che * . » Celui qui a écrit ces lignes est-il un déterministe ou un fataliste *?

Si Ton croit en effet que notre caractère et nos sentiments sont la traduction psychique de notre tempérament et du fonctionnement de nos organes, tous les phénomènes sans exception sont des phénomènes physiques et doivent être expliqués par les lois de la physique. Les deux facteurs de notre tempérament sont l'hérédité et Tinfluence du milieu. Le rôle de l'hérédité est considérable : « Il y a pour l'homme, dit Maudsley, une destinée que ses ancêtres lui ont faite, et nul, fût-il capable de le tenter, ne peut échapper à la tyrannie de son organisme ^. » Mais si l'hérédité rend compte de la conservation et de la transmission des caractères, elle n'en explique pas la constitution originelle, qui doit être rapportée elle-même à l'influence des milieux, à la composition chimique de l'atmosphère respirée, au climat, aux variations plus ou moins brusques de la température *, à la nature du sol, à la manière de vivre, à la nourriture surtout : « L'homme, d'après Feuerbach, est ce qu'il mange °. » Les actions de toutes

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